Jeunesse, suivi du Cœur des ténèbres
Part 2
«Nous prîmes la mer le lendemain. Quand nous partîmes ainsi pour Bangkok, il y avait trois mois que nous avions quitté Londres. Nous avions pensé mettre une quinzaine tout au plus.
«C’était en janvier et le temps était magnifique,--ce beau temps d’hiver ensoleillé qui a plus de charme que le beau temps d’été, parce qu’il est plus inattendu, plus vif, et qu’on sait qu’il ne va pas, qu’il ne peut pas durer longtemps. C’est comme une aubaine, une bonne fortune, une chance inespérée.
«Cela dura tout le long de la mer du Nord, tout le long de la Manche: cela dura jusqu’à trois cents milles environ à l’ouest du cap Lizzard: alors le vent tourna au suroît et commença sa musique. Deux jours plus tard il soufflait en tempête. La _Judée_ se vautrait dans l’Atlantique comme une vieille caisse à chandelles. Il souffla jour après jour, il souffla méchamment, sans arrêt, sans merci, sans relâche. Le monde n’était plus qu’une immensité de vagues écumantes qui se ruaient sur nous, sous un ciel si bas qu’on aurait pu le toucher de la main et sale comme un plafond enfumé. Dans l’espace bouleversé qui nous environnait il y avait autant d’embruns que d’air. Jour après jour, nuit après nuit, il n’y eut autour du navire que le hurlement du vent, le tumulte de la mer, le bruit de l’eau tombant en trombe sur notre pont. Il n’y eut ni repos pour lui, ni repos pour nous. Il ballottait, il tanguait, il piquait du nez, il plongeait de l’arrière, il roulait, il gémissait; et il nous fallait nous cramponner quand nous étions sur le pont, nous agripper à nos couchettes quand nous étions en bas, dans un effort physique et une tension d’esprit qui ne nous donnaient pas de cesse.
«Une nuit Mahon m’interpella par la vitre de ma cabine. Elle ouvrait sur ma couchette. J’y étais étendu, tout éveillé, tout habillé, tout chaussé, avec l’impression de n’avoir pas dormi depuis des années, et de ne pouvoir le faire si je m’y efforçais. Il me dit avec animation:
--«Vous avez la tige de sonde, Marlow? Je ne peux pas amorcer les pompes. Sacrédié, ce n’est pas une plaisanterie.»
«Je lui passai la sonde et me recouchai, essayant de penser à des tas de choses,--mais je ne pensais qu’aux pompes. Quand je vins sur le pont, ils y travaillaient encore et ma bordée vint les relever. A la lueur du fanal qu’on avait apporté pour examiner la sonde, j’entrevis des visages graves et las. Nous passâmes les quatre heures entières à pomper. Nous pompâmes tout le jour, toute la nuit, toute la semaine, quart après quart. Le navire se déliait et faisait de l’eau dangereusement, pas au point de nous noyer immédiatement mais assez pour nous tuer à manœuvrer les pompes. Et tandis que nous pompions, le navire nous lâchait par morceaux. Les pavois partirent, les épontilles furent arrachées, les manches à air écrasées, la porte de la cabine sauta. Le navire n’avait plus un pouce de sec. Il se vidait peu à peu. Notre grand canot, comme par magie, fut réduit en miettes, à sa place même, sur ses chantiers. Je l’avais saisi moi-même, et j’étais assez fier de mon ouvrage qui avait défié si longtemps la malignité de la mer. Et nous pompions. Et la tempête ne cessait de faire rage. La mer était blanche comme une nappe d’écume, comme un chaudron de lait qui bout: pas d’éclaircie parmi les nuages, pas même un trou grand comme la main, pas même l’espace de dix secondes. Il n’y avait pas pour nous de ciel, il n’y avait pour nous ni étoiles, ni soleil, ni univers,--rien que des nuages en courroux et une mer en fureur. Quart après quart, nous pompions pour sauver nos vies, et cela sembla durer des mois, des années, toute une éternité, comme si nous eussions été des morts condamnés à quelque enfer pour marins. Nous oubliâmes le jour de la semaine, le nom du mois, quelle année l’on était, et jusqu’au souvenir d’avoir jamais été à terre. Les voiles partirent; le navire était en travers au vent sous un bout de toile: l’océan nous dégringolait dessus, et nous n’y prenions plus garde. Nous manœuvrions les bras des pompes et nous avions des regards d’idiots. Quand nous avions réussi à ramper sur le pont, j’entourais d’un filin les hommes, les pompes et le grand mât, et nous pompions, nous pompions sans relâche, avec de l’eau jusqu’à la ceinture, jusqu’au cou, jusque par-dessus la tête. C’était du pareil au même. On avait oublié ce que c’était que d’être sec.
«Et j’avais quelque part en moi cette pensée: «Ça, ma foi, c’est une sacrée aventure, comme on en lit dans les livres,--et c’est mon premier voyage comme lieutenant,--et je n’ai que vingt ans,--et je tiens bon, tout autant que n’importe lequel de ces hommes, et je garde mes gens d’attaque.» J’étais content. Je n’aurais pas renoncé à cette expérience pour un empire. Il y avait des moments où j’exultais véritablement. Quand cette vieille coque démantelée piquait du nez lourdement, l’arrière dressé en l’air, il me semblait qu’elle lançait comme un appel, comme un défi, comme un cri vers ces nuages impitoyables, les mots inscrits sur sa poupe: «_Judée, Londres. Marche ou meurs._»
«O jeunesse! Quelle force elle a, quelle foi, quelle imagination. Pour moi, ce navire, ce n’était pas une vieille guimbarde charriant par le monde un tas de charbon, en guise de fret,--c’était l’effort, l’essai, l’épreuve de la vie. J’y pense avec plaisir, avec affection, avec regret,--comme on pense à un mort que l’on aurait chéri. Je ne l’oublierai jamais... Passez-moi la bouteille.
«Une nuit qu’attachés au mât comme je l’ai expliqué, nous continuions à pomper, assourdis par le vent, et n’ayant même plus en nous assez de courage pour souhaiter notre mort, un paquet de mer déferla sur le pont et nous passa dessus. A peine eussé-je repris mon souffle que je me mis à crier, avec l’instinct du devoir: «Tenez bon, les gars!» quand soudain je sentis quelque chose de dur qui flottait sur le pont me heurter le mollet. J’essayai de m’en emparer sans y parvenir. Il faisait si noir qu’on ne se voyait pas les uns les autres à deux pas.
«Après ce choc, le navire demeura un moment immobile, et la chose revint heurter ma jambe. Cette fois je pus la saisir,--c’était une casserole. Tout d’abord abruti de fatigue, et ne pouvant penser à rien d’autre qu’aux pompes, je ne compris pas ce que j’avais dans la main. Mais tout d’un coup je me rendis compte et m’écriai: «Dites-moi, les gars, le rouf est parti. Lâchons cela et allons voir où est le coq.»
«Il y avait à l’avant un rouf qui contenait la cuisine, la couchette du cuisinier, et le poste d’équipage: Comme on s’attendait depuis des jours à le voir emporté, les hommes avaient reçu l’ordre de coucher dans le carré, le seul endroit sûr du navire. Le steward, Abraham, persistait toutefois à se cramponner à sa couchette, stupidement, comme une mule, par pure terreur, je crois, comme un animal qui ne veut pas quitter une étable qui s’écroule pendant un tremblement de terre. Nous allâmes à sa recherche. C’était risquer la mort, car une fois hors de notre amarrage, nous étions aussi exposés que sur un radeau. Nous y allâmes tout de même. Le rouf était démoli comme si un obus avait éclaté dedans. Presque tout avait passé par-dessus bord,--le fourneau, le poste d’équipage, toutes leurs affaires, tout était parti: mais deux épontilles, qui maintenaient une partie de la cloison à laquelle était fixée la couchette d’Abraham restaient comme par miracle. Nous tâtonnâmes parmi les ruines et nous découvrîmes Abraham: il était là, assis sur sa couchette, au beau milieu de l’écume et des épaves, à bredouiller gaiement en se parlant à lui-même. Il avait perdu la tête: il était devenu bel et bien fou, pour de bon, après ce choc soudain qui avait eu raison de ce qui lui restait d’endurance. On l’empoigna, on le traîna derrière, et on le précipita la tête la première par l’échelle de la cabine. On n’avait pas le temps, voyez-vous, de le descendre avec des précautions infinies, ni d’attendre pour savoir comment il allait. Ceux qui étaient en bas sauraient bien le ramasser au pied de l’échelle. Nous étions très pressés de retourner aux pompes. Cela, ça ne pouvait pas attendre. Une mauvaise voie d’eau est chose impitoyable.
«C’est à croire que le seul dessein de cette diabolique tempête avait été de rendre fou ce pauvre diable de mulâtre. Elle mollit avant le matin, et le lendemain le ciel se dégagea; et, la mer s’apaisant, la voie d’eau diminua. Quand on put établir un nouveau jeu de voiles, l’équipage demanda à rentrer,--et il n’y avait vraiment rien d’autre à faire. Les embarcations parties, les ponts balayés, la cabine éventrée, les hommes n’ayant à se mettre que ce qu’ils avaient sur le dos, les provisions gâtées, le navire éreinté. Nous virâmes du bord pour rentrer,--eh bien, le croiriez-vous?--le vent passa à l’est et nous vint droit sur le nez. Il souffla frais, il souffla sans répit. Il nous fallut lui disputer chaque pouce du chemin. Le navire heureusement ne faisait pas autant d’eau, la mer restant relativement calme. Pomper deux heures sur quatre n’est pas une plaisanterie,--mais cela tint le navire à flot jusqu’à Falmouth.
«Les bonnes gens qui habitent là vivent des sinistres maritimes et sans aucun doute nous virent arriver avec plaisir. Une horde affamée de charpentiers de navires affûta ses outils, à la vue de cette carcasse de navire. Et certes ils se firent de jolis bénéfices à nos dépens avant d’en avoir fini. J’imagine que l’armateur était déjà dans de mauvais draps. Les choses traînèrent. Puis on décida de débarquer une partie du chargement et de calfater la coque. Ce qui fut fait: on acheva les réparations, on rechargea: un nouvel équipage embarqua et nous partîmes,--pour Bangkok. Avant la fin de la semaine, nous revenions. L’équipage avait déclaré qu’il n’irait pas à Bangkok,--c’est-à-dire une traversée de cent-cinquante jours,--dans une espèce de rafiau où il allait pomper huit heures sur vingt-quatre: et les journaux maritimes insérèrent de nouveau le petit paragraphe: «_Judée. Trois-mâts barque. De la Tyne pour Bangkok: charbon: rentré à Falmouth avec une voie d’eau: équipage refusant le service._»
«Il y eut encore des retards,--d’autres rafistolages. L’armateur vint passer une journée et déclara que le navire était en parfait état. Le pauvre capitaine Beard avait l’air d’un fantôme de capitaine, par suite de l’ennui et de l’humiliation de tout cela. Rappelez-vous qu’il avait soixante ans et que c’était son premier commandement. Mahon affirmait que c’était une aventure absurde et que ça finirait mal. Quant à moi j’aimais le navire plus que jamais et je mourais d’envie d’aller à Bangkok! Nom magique, nom béni! «Mésopotamie» n’était rien à côté. Rappelez-vous que j’avais vingt ans, que c’était mon premier voyage comme lieutenant et que tout l’Orient m’attendait.
«Nous sortîmes pour mouiller en grande rade avec un nouvel équipage,--le troisième. Le navire faisait eau pis que jamais. C’était à croire que ces charpentiers de malheur y avaient fait un trou. Cette fois-là, nous ne quittâmes même pas la rade. L’équipage refusa tout bonnement de virer le guindeau.
«On nous remorqua dans le fond du port et nous devînmes un meuble, une particularité, une institution de l’endroit. Les gens nous montraient du doigt aux visiteurs en disant: «Ce trois-mâts que vous voyez là en partance pour Bangkok, voilà six mois qu’il est là,--il est rentré trois fois.» Les jours de congé, les gamins qui se promenaient dans des canots nous hélaient: «Ho, de la _Judée_!» et si une tête se montrait au-dessus de la lisse, ils criaient: «Où qu’c’est que vous allez? à Bangkok?» et ils se moquaient de nous. Nous n’étions que trois à bord. Le pauvre vieux patron broyait du noir dans sa cabine, Mahon s’était chargé du soin de faire la cuisine et il déploya inopinément tout le génie d’un Français dans la confection de bons petits plats. Moi, je m’occupais nonchalamment du gréement. Nous étions devenus des citoyens de Falmouth. Tous les boutiquiers nous connaissaient. Chez le coiffeur ou le marchand de tabac, on nous demandait familièrement: «Croyez-vous que vous finirez par arriver à Bangkok?» Pendant ce temps l’armateur, les assureurs et les affréteurs se chamaillaient à Londres et notre solde courait toujours... Passez-moi la bouteille.
«C’était abominable. Moralement c’était pire que de pomper pour sauver sa peau. On eût dit que le monde entier nous avait oubliés, que nous n’appartenions à personne, que nous n’arriverions jamais nulle part: on eût dit que par l’effet d’une malédiction, nous étions condamnés à jamais à vivre dans ce fond de port en butte à la risée de générations de dockers oisifs et de bateliers malhonnêtes. J’obtins trois mois de solde et cinq jours de congé et me précipitai à Londres. Cela me prit un jour pour y aller et près d’un autre pour en revenir, mais mes trois mois de solde n’en filèrent pas moins. Je ne sais trop ce que j’en fis. J’allai, je crois, au music-hall, je déjeunai, dînai, soupai, dans un endroit chic de Regent-Street et je revins à l’heure dite, sans avoir rien d’autre à montrer pour prix de trois mois de travail, que les _œuvres complètes_ de Byron et une couverture de voyage toute neuve. Le batelier qui me ramena à bord me dit:
--«Ah bah! je croyais que vous aviez quitté cette vieille barque. _Elle_ n’ira jamais à Bangkok.
--«Vous avez vu ça, vous?--lui dis-je avec dédain; mais cette prophétie ne me disait rien de bon.
«Soudain un homme,--un agent de je ne sais qui,--survint, muni de pleins pouvoirs. Il avait un visage qui bourgeonnait, une énergie indomptable: c’était un fort joyeux luron. Nous rentrâmes, d’un bond, dans la vie. Un chaland vint le long du bord, prit notre chargement et nous allâmes nous faire caréner et enlever le cuivre pour visiter les fonds. Rien d’étonnant à ce que cette barque fît eau: harcelée par la tempête au delà de ses forces, la pauvre avait comme de dégoût craché l’étoupe qui garnissait ses membrures. On la recalfata, on la redoubla, on la rendit aussi étanche qu’une bouteille. Nous retournâmes au chaland et on remit la cargaison à bord.
«Alors, une nuit, par un beau clair de lune, tous les rats quittèrent le navire. Nous en avions été infestés. Ils avaient détruit nos voiles, consommé plus de provisions que l’équipage, partagé bienveillamment nos lits et nos dangers et maintenant que le navire était fin prêt, ils avaient décidé de décamper. J’appelai Mahon pour jouir du spectacle. Rat après rat, on les vit paraître sur notre lisse, jeter un dernier coup d’œil par-dessus leur épaule et tomber avec un bruit sourd dans le chaland vide. Nous essayâmes d’en faire le compte, mais nous ne tardâmes pas à nous embrouiller. Mahon s’écria: «Eh bien! qu’on ne vienne plus me parler de l’intelligence des rats. Ils auraient dû partir avant, quand nous étions à deux doigts de couler. Cela vous prouve combien est stupide la superstition qu’on attache à eux. Les voilà qui lâchent un bon navire pour un vieux chaland, où il n’y a rien à manger, en outre, les imbéciles!... Je ne crois pas qu’ils sachent ce qui est sûr ou bon pour eux pas plus que vous ou moi.»
«Et après quelques considérations à ce sujet, nous convînmes que la sagesse des rats avait été grandement exagérée et qu’en fait elle ne dépassait pas celle des hommes.
«L’histoire du navire, à cette époque, était connue de toute la côte, depuis le cap Land’s End jusqu’aux Forelands, et sur toute la côte sud il n’y eut pas moyen de dénicher un équipage. On nous en envoya un au complet de Liverpool et nous partîmes une fois de plus,--pour Bangkok.
«Nous eûmes bonne brise et mer calme jusqu’aux Tropiques, et notre vieille _Judée_ se traîna cahin-caha dans le soleil. Quand elle filait huit nœuds, tout craquait dans la mâture, et nous attachions nos casquettes sur nos têtes, mais d’ordinaire elle se prélassait à raison de trois milles à l’heure. Que pouvait-on en attendre? Elle était fatiguée,--cette vieille barque. Sa jeunesse était là où est la mienne,--où est la vôtre,--vous autres qui écoutez cette interminable histoire: et quel ami oserait vous reprocher vos années et votre fatigue? On ne grognait pas après elle. Nous autres à l’arrière, en tout cas, il nous semblait être nés, avoir été élevés, avoir vécu à son bord depuis des siècles, n’avoir jamais connu d’autres navires. Je n’aurais pas davantage reproché à la vieille église de mon village de n’être pas une cathédrale.
«Et quant à moi, il y avait en outre ma jeunesse pour me rendre patient. J’avais tout l’Orient devant moi, et toute la vie, et la pensée que c’était sur ce navire que j’avais subi mon épreuve et que je m’en étais tiré à mon honneur. Et je songeais aux hommes d’autrefois qui, bien des siècles auparavant, avaient eux aussi suivi cette même route sur des navires qui ne naviguaient pas mieux, pour aller au pays des palmes, et des épices et des sables jaunes et des peuplades brunes que gouvernaient des rois plus cruels que Néron le Romain et plus magnifiques que Salomon le Juif. La vieille barque se traînait, alourdie par l’âge et le fardeau de son chargement, tandis que moi, je vivais la vie de la jeunesse, dans l’ignorance et dans l’espoir. Elle se traîna ainsi pendant une interminable procession de jours: et sa dorure neuve renvoyait ses reflets au soleil couchant et semblait clamer sur la mer assombrie les mots peints sur sa poupe: _Judée, Londres, Marche ou meurs._
«Puis nous entrâmes dans l’Océan Indien et fîmes route au nord pour la pointe de Java. Nous avions de petites brises. Les semaines passaient. La _Judée_ se traînait--marche ou meurs, et on commençait chez nous à se dire qu’il fallait nous porter «en retard».
«Un certain samedi que je n’étais pas de quart, les hommes me demandèrent un ou deux seaux d’eau supplémentaires pour laver leur linge. Comme je n’avais pas envie, à cette heure tardive, de monter la pompe à eau douce, j’allai devant, en sifflotant et la clef à la main, pour ouvrir l’écoutille du pic avant et tirer de l’eau de la caisse de réserve que nous tenions à cet endroit.
«L’odeur qui monta d’en dessous fut aussi inattendue qu’abominable. On eut dit que des centaines de lampes à pétrole flambaient et fumaient dans ce trou depuis des jours. Je m’empressai de sortir. L’homme qui m’accompagnait se mit à tousser et me dit: «Drôle d’odeur, monsieur Marlow.» Je répondis négligemment: «On dit que c’est bon pour la santé,» et j’allai derrière.
«Mon premier soin fut de passer la tête par le trou carré de la manche à air milieu. Comme je levais la trappe, une haleine visible, quelque chose comme un léger brouillard, une bouffée de brume, s’échappa de l’ouverture. L’air qui s’en exhalait était chaud et avait une odeur lourde de suie et de pétrole. Je la reniflai et laissai retomber la tape doucement. C’eût été inutile de m’asphyxier. La cargaison était en feu.
«Le lendemain, le navire se mit à fumer pour de bon. Voyez-vous, il fallait s’y attendre, car de si bonne qualité que fût ce charbon, il avait été tellement manipulé, tellement brisé par les transbordements qu’il ressemblait plus à du charbon de forge qu’à quoi que ce fût d’autre.--Et puis il avait été mouillé,--plus souvent qu’à son tour. Il avait plu tout le temps que nous l’avions retransbordé du chaland: et maintenant, au cours de cette longue traversée, il s’était échauffé et c’était un nouveau cas de combustion spontanée.
«Le capitaine nous fit appeler dans sa cabine. Il avait étalé une carte sur la table et avait un air malheureux.
«--La côte occidentale d’Australie n’est pas loin,--nous dit-il,--mais j’entends faire route pour notre destination. C’est le mois des cyclones, avec ça: mais nous garderons le cap tout simplement sur Bangkok et nous combattrons l’incendie. J’en ai assez de retourner, même si nous devons tous rôtir. Nous allons d’abord essayer d’étouffer, par le manque d’air, cette satanée combustion.
«On essaya. On aveugla toutes les ouvertures et la fumée n’en continua pas moins. Elle ne cessait de sortir par d’imperceptibles fissures, elle se frayait un passage à travers les cloisons et les panneaux, elle filtrait ici et là, partout, en minces volutes, en buée invisible, d’incompréhensible façon. Elle s’introduisait dans le carré, dans le gaillard: elle empoisonnait les endroits les plus abrités du pont: on pouvait en sentir l’odeur du haut de la grand’vergue. Si la fumée sortait, il était évident que l’air entrait. C’était décourageant. Cette combustion-là refusait absolument de se laisser étouffer.
«Nous résolûmes d’essayer l’eau, et nous retirâmes les panneaux. D’énormes flocons de fumée blanchâtre, jaunâtre, épaisse, grasse, fluide, suffocante, s’élevèrent jusqu’au sommet des mâts. Tous les hommes décampèrent derrière. Puis le nuage empesté se dissipa au loin et nous nous remîmes à l’œuvre dans une fumée qui maintenant n’était guère plus épaisse que celle d’une cheminée d’usine ordinaire.
«On arma la pompe à incendie, on adapta la manche et peu après celle-ci creva. Que voulez-vous, elle était du même âge que le navire,--c’était un tuyau préhistorique et irréparable. Alors on pompa avec la piètre pompe d’étrave, on puisa de l’eau avec des seaux et on parvint ainsi à la longue à déverser des quantités considérables d’Océan Indien par le grand panneau. Le clair ruisseau étincelait au soleil, tombait dans une couche de fumée blanche et rampante, et disparaissait à la surface noire du charbon. De la vapeur montait, mêlée à la fumée. Nous versions de l’eau salée comme dans un tonneau sans fond. Il était dit que nous aurions à pomper sur ce navire, pomper pour le vider, pomper pour le remplir: et après avoir empêché l’eau d’y pénétrer pour échapper à une noyade, nous y versions de l’eau avec frénésie pour n’y être pas brûlés vifs.
«Et il continuait à se traîner,--marche ou crève,--par ce temps limpide. Le ciel était un miracle de pureté, un miracle d’azur. La mer était lisse, était bleue, était limpide, était scintillante comme une pierre précieuse, qui s’étendait de toutes parts autour de nous jusqu’à l’horizon,--comme si le globe terrestre tout entier n’eût été qu’un joyau, qu’un saphir colossal, qu’une gemme unique façonnée en planète. Et sur l’étendue lustrée de cette eau calme, la _Judée_ glissait imperceptiblement, enveloppée de vapeurs impures et languissantes, d’un nuage nonchalant qui dérivait au souffle d’un vent lent et léger: nuage empesté qui souillait la splendeur de la mer et du ciel.
«Il va sans dire que pendant tout ce temps-là, nous ne vîmes pas de flammes. Le feu couvait dans la cargaison, à fond de cale, quelque part. Comme nous travaillions côte à côte, Mahon me dit avec un singulier sourire:
«--A présent, si l’on pouvait seulement avoir une bonne petite voie d’eau,--comme la première fois que nous sommes sortis de la Manche, ça mettrait l’éteignoir sur cet incendie, hein?
«Je lui répondis par cette remarque ironique:
«--Vous vous souvenez des rats?
«Nous combattions le feu et naviguions avec soin comme si de rien n’était. Le steward faisait la cuisine et nous servait. Des douze autres hommes, huit étaient à l’ouvrage, tandis que quatre se reposaient. Chacun prit son tour, y compris le capitaine. L’égalité régnait et à défaut d’une complète fraternité, une franche camaraderie. Parfois, en envoyant un seau d’eau par le panneau on entendait un homme hurler: «Vive Bangkok!» et les autres se mettaient à rire. Mais, en général, nous restions taciturnes et graves,--et nous avions soif! Ah! quelle soif! Et il nous fallait économiser l’eau. De strictes rations. Le navire fumait, le soleil flamboyait... Passez-moi la bouteille.