Introduction aux études historiques
Part 20
5º La _généralisation_ n’est qu’un procédé instinctif de simplification. Dès qu’on a aperçu dans un objet un certain caractère, on étend ce caractère à tous les autres objets un peu semblables. En toutes les matières humaines où les faits sont toujours complexes, on généralise inconsciemment; on étend à tout un peuple les habitudes de quelques individus, ou celles du premier groupe de ce peuple qu’on a connu, à toute une période des habitudes constatées à un moment donné. C’est en histoire la plus active de toutes les causes d’erreur, et elle agit en toute matière, sur l’étude des usages, des institutions, même sur l’appréciation de la moralité d’un peuple[211]. La généralisation repose sur l’idée confuse que tous les faits contigus ou semblables en quelque point sont semblables sur tous les points. Elle est un échantillonnage inconscient et mal fait. On peut donc la rendre correcte en la ramenant aux conditions d’un échantillonnage bien fait. On doit examiner les cas à partir desquels on veut généraliser et se demander: Quel droit a-t-on de généraliser? c’est-à-dire quelle raison a-t-on de présumer que le caractère constaté dans ces cas se rencontrera dans des milliers d’autres? que ces cas seront pareils à la moyenne? La seule raison valable, c’est que ces cas soient représentatifs de l’ensemble. Et ainsi on se trouve ramené au procédé méthodique de l’échantillonnage.
[211] Voir un bon exemple dans Lacombe, _o. c._, p. 146.
Voici comment on doit opérer: 1º On doit préciser le champ dans lequel on croit pouvoir généraliser (c’est-à-dire admettre la ressemblance de tous les cas), délimiter le pays, le groupe, la classe, l’époque où on va généraliser. Il faut prendre garde de ne pas faire le champ trop grand en confondant une section avec l’ensemble (un peuple grec ou germanique avec l’ensemble des Grecs ou des Germains). 2º On doit s’assurer que les faits contenus dans le champ sont semblables sur les points où on veut généraliser; donc se défier des noms vagues qui recouvrent des groupes très différents (Chrétiens, Français, Aryas, Romans). 3º On doit s’assurer que les cas sur lesquels on va généraliser sont des échantillons représentatifs. Il faut qu’ils rentrent vraiment dans le champ, car il arrive de prendre pour spécimen d’un groupe des hommes ou des faits d’un autre groupe. Il faut qu’ils ne soient pas exceptionnels, ce qui est à présumer pour tous les cas qui se produisent dans des conditions exceptionnelles; les auteurs de documents tendent à noter de préférence ce qui les surprend, par conséquent les cas exceptionnels tiennent dans les documents une place disproportionnée à leur nombre réel; c’est une des principales sources d’erreur. 4º Le nombre des spécimens nécessaires pour généraliser doit être d’autant plus grand qu’il y a moins de moins de ressemblance entre tous les cas pris dans le champ. Il pourra être petit sur les points où les hommes tendent à se ressembler fortement, soit par imitation ou convention (langue, rites, cérémonies), soit par l’effet de coutumes ou de règlements obligatoires (institutions sociales, politiques dans les pays où l’autorité est obéie). Il devra être plus grand pour les faits où l’initiative individuelle a plus de part (art, science, morale); et même, pour la conduite privée, toute généralisation sera d’ordinaire impossible.
VI. Les formules descriptives ne sont en aucune science le terme dernier du travail. Il reste encore à classer les faits de façon à en embrasser l’ensemble, il reste à chercher les rapports entre eux;--ce sont les conclusions générales. L’histoire, à cause de l’infirmité de son mode de connaissance, a besoin en outre d’une opération préalable pour déterminer la portée des connaissances obtenues[212].
[212] Il a paru inutile de discuter ici si l’histoire doit, suivant la tradition antique, remplir encore une autre fonction, si elle doit _juger_ les événements et les hommes, c’est-à-dire accompagner la description des faits d’un jugement d’approbation ou de réprobation, soit au nom d’un idéal moral général ou particulier (idéal de secte, de parti, de nation), soit au point de vue pratique en examinant, comme Polybe, si les actes historiques ont été bien ou mal combinés en vue du succès. Cette addition pourrait se faire dans toute étude descriptive: le naturaliste pourrait exprimer sa sympathie ou son admiration pour un animal, blâmer la férocité du tigre ou louer le dévouement de la poule à ses poussins. Mais il est évident qu’en histoire, comme en toute autre matière, ce jugement est étranger à la science.
Le travail critique n’a fourni qu’une masse de remarques isolées sur la valeur de la connaissance que les documents ont permis d’atteindre. Il faut les réunir. On prendra donc tout un groupe de faits classés dans le même cadre--une espèce de faits, un pays, une période, un événement--et on résumera les résultats de la critique des faits particuliers pour obtenir une formule d’ensemble. Il faudra considérer: 1º l’étendue, 2º la valeur de notre connaissance.
1º On se demandera quelles sont les lacunes laissées par les documents. Il est facile, en suivant le questionnaire général de groupement, de constater sur quelles espèces de faits nous ne sommes pas renseignés. Pour les évolutions nous apercevons quels anneaux manquent à la chaîne des changements successifs; pour les événements quels épisodes, quels groupes d’acteurs, quels motifs nous restent inconnus; quels faits nous voyons apparaître sans en savoir le commencement ou disparaître sans en connaître la fin. Nous devons dresser, au moins mentalement, le tableau de nos ignorances pour nous rappeler la distance entre notre connaissance réelle et une connaissance complète.
2º La valeur de notre connaissance dépend de la valeur de nos documents. La critique nous l’a montrée en détail pour chaque cas, il faut la résumer en quelques traits pour un ensemble de faits. Notre connaissance provient-elle d’observation directe, de tradition écrite, ou de tradition orale? Possédons-nous plusieurs traditions diversement colorées ou une seule? Possédons-nous des documents d’espèce diverse ou d’une seule espèce? Les renseignements sont-ils vagues ou précis, détaillés ou sommaires, littéraires ou positifs, officiels ou confidentiels?
La tendance naturelle est de négliger dans la construction les résultats de la critique, d’oublier ce qu’il y a d’incomplet ou de douteux dans notre connaissance. Un désir puissant d’accroître le plus possible la masse de nos renseignements et de nos conclusions nous pousse à nous délivrer de toutes les restrictions négatives. Le risque est donc grand de nous former avec des renseignements fragmentaires et suspects une impression d’ensemble comme si nous possédions un tableau complet.--On oublie facilement l’existence des faits que les documents ne décrivent pas (les faits économiques, les esclaves dans l’antiquité); on s’exagère la place tenue par les faits connus (l’art grec, les inscriptions romaines, les couvents du moyen âge). Instinctivement, on apprécie l’importance des faits à la quantité des documents qui en parlent.--On oublie la nature particulière des documents, et, lorsqu’ils sont tous de même provenance, on oublie qu’ils ont fait subir aux faits la même déformation et que leur communauté d’origine rend le contrôle impossible; on conserve docilement la couleur de la tradition (romaine, orthodoxe, aristocratique).
Pour échapper à ces tendances naturelles il suffit de s’imposer la règle de passer en revue l’ensemble des faits et l’ensemble de la tradition avant tout essai de conclusion générale.
VII. Les formules descriptives donnent le caractère particulier de chacun des petits groupes de faits. Pour obtenir une conclusion d’ensemble il faut réunir tous ces résultats de détail en une formule d’ensemble. On doit rapprocher non des détails isolés ou des caractères secondaires[213], mais des groupes de faits qui se ressemblent par un ensemble de caractères.
[213] La comparaison entre deux faits de détail appartenant à des ensembles très différents (Abd-el-Kader à Jugurtha, Napoléon à Sforza) est un procédé d’exposition frappant, mais non un moyen d’arriver à une conclusion scientifique.
On forme ainsi un ensemble (d’institutions, de groupes humains, d’événements). On en détermine--suivant la méthode indiquée plus haut--les caractères propres, l’étendue, la durée, la quantité ou l’importance.
En formant des groupes de plus en plus généraux, on laisse, à chaque degré nouveau de généralité, tomber les caractères différents pour ne retenir que les caractères communs. On doit s’arrêter au point où il ne resterait plus de commun que des caractères universels de l’humanité.--Le résultat est de condenser en une formule le caractère général d’un ordre de faits, une langue, une religion, un art, une organisation économique, une société, un gouvernement, un événement complexe (comme l’Invasion ou la Réforme).
Tant que ces formules d’ensemble demeurent isolées, la conclusion ne paraît pas complète. Et comme on ne peut plus les rapprocher davantage pour les fondre, on sent le besoin de les comparer pour essayer de les classer.--La classification peut être tentée par deux procédés.
1º On peut comparer les catégories semblables de faits spéciaux, les langues, les religions, les arts, les gouvernements, en les prenant dans toute l’humanité, les comparant entre eux et classant ensemble ceux qui se ressemblent le plus. On obtient des familles de langues, de religions, de gouvernements qu’on peut essayer de classer ensuite entre elles. C’est une classification abstraite, qui isole une espèce de faits de toutes les autres, renonçant ainsi à atteindre les causes. Elle a l’avantage d’être rapidement faite et d’aboutir à un vocabulaire technique qui peut être commode pour désigner les faits.
2º On peut comparer des groupes réels d’individus réels, prendre les sociétés données historiquement et les classer d’après leurs ressemblances. C’est une classification concrète analogue à celles de la zoologie où on classe non des fonctions, mais des animaux complets. Il est vrai que les groupes sont moins nets qu’en zoologie; aussi n’est-on pas d’accord sur les caractères d’après lesquels doit s’établir la ressemblance. Sera-ce l’organisation économique ou politique, ou l’état intellectuel? Aucun principe ne s’est encore imposé.
L’histoire n’est pas encore parvenue à une classification scientifique d’ensemble. Peut-être les groupes humains ne sont-ils pas assez homogènes pour fournir un fondement solide de comparaison, et pas assez tranchés pour fournir des unités comparables.
VIII. L’étude des rapports entre les faits simultanés consiste à chercher les liens entre tous les faits d’espèces différentes qui se produisent dans une même société. On sent confusément que les différentes habitudes séparées par abstraction et classées en catégories distinctes (art, religion, institutions politiques), ne sont pas isolées dans la réalité, qu’elles ont des caractères communs et qu’elles sont liées assez pour qu’un changement de l’une amène un changement dans l’autre. C’est l’idée fondamentale de l’_Esprit des lois_ de Montesquieu. Ce lien, appelé parfois _consensus_, l’école allemande (Savigny, Niebuhr) l’a appelé _Zusammenhang_. De cette conception est née la théorie du _Volksgeist_ (esprit du peuple), dont une contrefaçon a pénétré depuis quelques années en France sous le nom d’«âme nationale». Elle est aussi au fond de la théorie de l’âme sociale exposée par Lamprecht.
En écartant ces conceptions mystiques il reste un fait très confus, mais incontestable, c’est la «solidarité» entre les différentes habitudes d’un même peuple. Pour l’étudier avec précision, il faudrait l’analyser, et un lien ne s’analyse pas. Il est donc naturel que cette partie des sciences sociales soit restée le refuge du mystère et de l’obscurité.
En comparant les différentes sociétés de façon à établir par quelles branches se ressemblent ou différent celles qui se ressemblent ou diffèrent par une branche donnée (religion ou gouvernement), on obtiendrait peut-être des constatations empiriques intéressantes. Mais, pour _expliquer_ le _consensus_, il faut remonter jusqu’aux faits qui le produisent, jusqu’aux causes communes des différentes habitudes. On se trouve ainsi acculé à la nécessité d’aborder la recherche des causes et on entre dans l’histoire dite _philosophique_, parce qu’elle cherche ce qu’on appelait autrefois la _philosophie_ des faits, c’est-à-dire leurs rapports permanents.
IX. Le besoin de s’élever au-dessus de la simple constatation des faits, pour les _expliquer_ par leurs _causes_, ce besoin constitutif de toutes les sciences, a fini par se faire sentir même dans l’étude de l’histoire. De là sont nés les systèmes de philosophie de l’histoire et les essais en vue de déterminer des lois ou des causes historiques. Nous devons renoncer à faire ici un examen critique de ces tentatives, si nombreuses au XIXe siècle; nous essaierons du moins d’indiquer par quelles voies on a abordé le problème et ce qui a empêché d’atteindre une solution scientifique.
Le procédé le plus naturel d’explication consiste à admettre qu’une cause transcendante, la Providence, dirige tous les faits de l’histoire vers un but connu de Dieu[214]. Cette explication ne peut être que le couronnement métaphysique d’une construction scientifique, car le propre de la science est de n’étudier que les causes déterminantes. L’historien, pas plus que le chimiste ou le naturaliste, n’a à rechercher la cause première ou les causes finales. En fait on ne s’arrête plus guère aujourd’hui à discuter, sous sa forme théologique, la théorie de la Providence dans l’histoire.
[214] C’est encore le système de plusieurs auteurs contemporains, le juriste belge Laurent dans ses _Études sur l’histoire de l’humanité_, l’Allemand Rocholl, et même Flint, l’historien anglais de la philosophie de l’histoire.
Mais la tendance à expliquer les faits historiques par des causes transcendantes persiste dans des théories plus modernes où la métaphysique se déguise sous des formes scientifiques. Les historiens au XIXe siècle ont subi si fortement l’action de l’éducation philosophique que la plupart introduisent, parfois même à leur insu, des formules métaphysiques dans la construction de l’histoire. Il suffira d’énumérer ces systèmes et d’en montrer le caractère métaphysique pour que les historiens réfléchis soient avertis de s’en défier.
La théorie du caractère rationnel de l’histoire repose sur l’idée que tout fait historique réel est en même temps «rationnel», c’est-à-dire conforme à un plan d’ensemble intelligible; d’ordinaire on admet comme sous-entendu que tout fait social a sa raison d’être dans le développement de la société, c’est-à-dire qu’il finit par tourner à l’avantage de la société; ce qui conduit à chercher pour cause à toute institution le besoin social auquel elle a dû répondre à l’origine[215]. C’est l’idée fondamentale de l’Hegelianisme, sinon chez Hegel, du moins chez ses disciples historiens (Ranke, Mommsen, Droysen, en France Cousin, Taine et Michelet). C’est sous un déguisement laïque la vieille théorie théologique des causes finales qui suppose une Providence occupée à diriger l’humanité au mieux de ses intérêts. Et c’est un _a priori_ consolant, mais non scientifique; car l’observation des faits historiques ne montre pas que les choses se soient toujours passées de la façon la plus avantageuse aux hommes ou la plus rationnelle, ni que les institutions aient eu d’autre cause que les intérêts de ceux qui les établissaient; elle donnerait plutôt l’impression inverse.
[215] C’est ainsi que Taine, dans _Les origines de la France contemporaine_ explique la formation des privilèges de l’ancien régime par les services qu’auraient jadis rendus les privilégiés.
De la même source métaphysique sort aussi la théorie hégélienne des _idées_ qui se réalisent successivement dans l’histoire par l’intermédiaire des peuples successifs. Popularisée en France par Cousin et Michelet, cette théorie a fini son temps, même en Allemagne; mais elle s’est prolongée, surtout en Allemagne, sous la forme de la mission historique (_Beruf)_ attribuée à des peuples ou à des personnages. Il suffira ici de constater que les métaphores même d’«idée» et de «mission» impliquent une cause transcendante anthropomorphique.
De la même conception optimiste d’une direction rationnelle du monde découle la théorie du _progrès_ continu et nécessaire de l’humanité. Bien qu’adoptée par les positivistes, elle n’est qu’une hypothèse métaphysique. Au sens vulgaire, le «progrès» n’est qu’une expression subjective pour désigner les changements qui vont dans le sens de nos préférences. Mais--même en prenant le mot au sens objectif que Spencer lui a donné (un accroissement de variété et de coordination des phénomènes sociaux)--l’étude des faits historiques ne montre pas _un_ progrès universel et continu de l’humanité, elle montre _des_ progrès partiels et intermittents, et elle ne fournit aucune raison de les attribuer à une cause permanente inhérente à l’ensemble de l’humanité plutôt qu’à une série d’accidents locaux[216].
[216] On trouvera une bonne critique de la théorie du progrès dans l’ouvrage cité de P. Lacombe.
Des tentatives d’explication de forme plus scientifique sont nées dans les histoires spéciales (des langues, des religions, du droit). En étudiant séparément la succession des faits d’une seule espèce, les spécialistes ont été amenés à constater le retour régulier des mêmes successions de faits, ils l’ont exprimée en formules qu’on a appelées quelquefois des lois (par exemple la loi de l’accent tonique); ce ne sont jamais que des lois empiriques, elles indiquent seulement les successions de faits sans les expliquer, puisqu’elles n’en découvrent pas la cause déterminante. Mais, par une métaphore naturelle, les spécialistes, frappés de la régularité de ces successions, ont regardé l’évolution des usages (d’un mot, d’un rite, d’un dogme, d’une règle de droit) comme un développement organique analogue à la croissance d’une plante; on a parlé de la «vie des mots», de la «mort des dogmes», de la «croissance des mythes». Puis, oubliant que toutes ces choses sont de pures abstractions, on a admis--sans le dire explicitement--une force inhérente au mot, au rite, à la règle, qui produirait son évolution. C’est la théorie du développement (_Entwickelung_) des usages et des institutions; lancée en Allemagne par l’école «historique», elle a dominé toutes les histoires spéciales. L’histoire des langues seule achève de s’en dégager[217].--De même qu’on assimilait les usages à des êtres doués d’une vie propre, on personnifiait la succession des individus qui composent les corps de la société (royauté, église, sénat, parlement), en lui prêtant une volonté continue qu’on traitait comme une cause agissante.--Un monde d’êtres imaginaires s’est créé ainsi derrière les faits historiques et a remplacé la Providence dans l’explication des faits. Pour se défendre contre cette mythologie décevante, une règle suffira: Ne chercher les causes d’un fait historique qu’après s’être représenté ce fait d’une façon concrète sous la forme d’individus qui agissent ou qui pensent. Si l’on tient à user des substantifs abstraits, on devra éviter toute métaphore qui leur ferait jouer le rôle d’êtres vivants.
[217] Voir les déclarations très nettes d’un des principaux représentants de la science du langage en France, V. Henry, _Antinomies linguistiques_, Paris, 1896, in-8.
En comparant les évolutions des différentes espèces de faits dans une même société, l’école «historique» avait été amenée à constater la solidarité (_Zusammenhang_)[218]. Mais, avant d’en avoir cherché les causes par analyse, on supposa une cause générale permanente qui devait résider dans la société elle-même. Et, comme on s’était habitué à personnifier la société, on lui attribua un tempérament spécial, le génie propre de la nation ou de la race, qui se manifestait dans les différentes activités sociales et expliquait leur solidarité[219]. Ce n’était qu’une hypothèse suggérée par le monde animal où chaque espèce a des caractères permanents. Elle eût été insuffisante, car, pour expliquer comment une même société a changé de caractère d’une époque à l’autre (les Grecs entre le VIIe et le IVe siècle, les Anglais entre le XVe et le XIXe), il eût fallu faire intervenir l’action des causes extérieures. Et elle est caduque, puisque toutes les sociétés historiques sont des groupes d’hommes sans unité anthropologique et sans caractères communs héréditaires.
[218] Voir plus haut, p. 246.
[219] Lamprecht, dans l’article cité p. 213, après avoir rapproché les évolutions artistique, religieuse, économique de l’Allemagne au moyen âge et constaté qu’on peut les diviser toutes en périodes de même durée, explique les transformations simultanées des différents usages et institutions d’une même société par les transformations de «l’âme sociale» collective. Ce n’est qu’une autre forme de la même hypothèse.
A côté de ces explications métaphysiques ou métaphoriques, se sont produites des tentatives pour appliquer à la recherche des causes en histoire le procédé classique des sciences naturelles: comparer des séries parallèles de faits successifs pour voir ceux qui se retrouvent toujours ensemble. La «méthode comparative» a été essayée sous plusieurs formes.--On a pris pour objet d’étude un détail de la vie sociale (un usage, une institution, une croyance, une règle), défini abstraitement; on en a comparé les évolutions dans différentes sociétés, de façon à déterminer l’évolution commune qu’on devrait rapporter à une même cause générale. Ainsi se sont fondés la linguistique, la mythologie, le droit comparés.--On a proposé (en Angleterre) de préciser la comparaison en appliquant la méthode «statistique»; il s’agirait de comparer systématiquement toutes les sociétés connues et de dresser la statistique de tous les cas où deux usages se rencontrent ensemble. C’est le principe des tables de concordance de Bacon; il est à craindre qu’il ne donne pas plus de résultats.--Le vice de tous ces procédés est d’opérer sur des notions abstraites, en partie arbitraires, parfois même sur des rapprochements de mots, sans connaître l’ensemble des conditions où se sont produits les faits.
On pourrait imaginer une méthode plus concrète qui, au lieu de fragments, comparerait des ensembles, c’est-à-dire des sociétés tout entières, soit la même société à deux moments de son évolution (l’Angleterre au XVIe et au XIXe siècle), soit des évolutions d’ensemble de plusieurs sociétés, contemporaines l’une de l’autre (Angleterre et France) ou d’époques différentes (Rome et l’Angleterre). Elle pourrait servir négativement, pour s’assurer qu’un fait n’est pas l’effet nécessaire d’un autre, puisqu’on ne les trouve pas toujours liés (par exemple l’émancipation des femmes et le christianisme). Mais on ne peut guère en attendre de résultats positifs, car la concomitance de deux faits dans plusieurs séries n’indique pas s’ils sont cause l’un de l’autre ou seulement effets d’une même cause.
La recherche méthodique des causes d’un fait exige une analyse des conditions où se produit le fait, de façon à isoler la condition nécessaire qui est la cause; elle suppose donc la connaissance complète de ces conditions. C’est précisément ce qui manque en histoire. Il faut donc renoncer à atteindre les causes par une méthode directe, comme dans les autres sciences.