Introduction aux études historiques

Part 19

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Il faut s’attendre à réaliser rarement les conditions d’un raisonnement certain; nous connaissons trop mal les lois de la vie sociale et trop rarement les détails précis d’un fait historique. Aussi la plupart des raisonnements ne donnent-ils qu’une présomption, non une certitude. Mais il en est des raisonnements comme des documents[207]. Quand plusieurs présomptions se réunissent dans le même sens, elles se confirment et finissent par produire la certitude légitime. L’histoire comble une partie de ses lacunes par une accumulation de raisonnements. Il reste des doutes sur l’origine phénicienne de plusieurs villes grecques, il n’y en a pas sur la présence des Phéniciens en Grèce.

[207] Voir p. 175.

CHAPITRE IV

CONSTRUCTION DES FORMULES GÉNÉRALES

I. Si on avait classé dans un cadre méthodique tous les faits historiques établis par l’analyse des documents et par le raisonnement, on aurait une description rationnelle de toute l’histoire; le travail de constatation serait achevé. L’histoire doit-elle en rester là? La question est vivement débattue et on ne peut éviter de la résoudre, car c’est une question pratique.

Les érudits, habitués à recueillir tous les faits sans préférence personnelle, tendent à exiger surtout un recueil de faits complet, exact et objectif. Tous les faits historiques ont un droit égal à prendre place dans l’histoire; conserver les uns comme plus importants et écarter les autres comme moins importants, ce serait faire un choix subjectif, variable suivant la fantaisie individuelle; l’histoire ne doit sacrifier aucun fait.

A cette conception très rationnelle on ne peut opposer qu’une difficulté matérielle; mais elle suffit, car elle est le motif pratique de toutes les sciences: c’est l’impossibilité de construire et de communiquer un savoir complet. Une histoire où aucun fait ne serait sacrifié devrait contenir tous les actes, toutes les pensées, toutes les aventures de tous les hommes à tous les différents moments. Ce serait une connaissance complète que personne n’arriverait plus à connaître, non faute de matériaux, mais faute de temps. C’est déjà ce qui arrive aux collections trop volumineuses de documents: les recueils de débats parlementaires contiennent toute l’histoire des assemblées, mais, pour l’y trouver, il faudrait plus que la vie d’un homme.

Toute science doit tenir compte des conditions pratiques de la vie au moins dans la mesure où on la destine à devenir une science réelle, une science qu’on peut arriver à savoir. Toute conception qui aboutit à empêcher de savoir empêche la science de se constituer.

La science est une économie de temps et d’efforts obtenue par un procédé qui rend les faits rapidement connaissables et intelligibles; elle consiste à recueillir lentement une quantité de faits de détail et à les condenser en formules portatives et incontestables. L’histoire, plus encombrée de détails qu’aucune autre connaissance, a le choix entre deux solutions: être complète et inconnaissable ou être connaissable et incomplète. Toutes les autres sciences ont choisi la seconde, elles abrègent et condensent, préférant le risque de mutiler et de combiner arbitrairement les faits à la certitude de ne pouvoir ni les comprendre ni les communiquer. Les érudits ont préféré s’enfermer dans les périodes anciennes où le hasard, qui a détruit presque toutes les sources de renseignement, les a délivrés de la responsabilité de choisir les faits en les privant de presque tous les moyens de les connaître.

L’histoire, pour se constituer en science, doit élaborer les faits bruts. Elle doit les condenser sous une forme maniable en formules descriptives, qualitatives et quantitatives. Elle doit chercher les liens entre les faits qui forment la conclusion dernière de toute science.

II. Les faits humains, complexes et variés, ne peuvent être ramenés à quelques formules simples comme les faits chimiques. L’histoire, comme toutes les sciences de la vie, a besoin de formules descriptives pour exprimer le caractère des différents phénomènes.

La formule doit être courte pour être maniable; elle doit être précise pour donner une idée exacte du fait. Or la précision de la connaissance en matière humaine ne s’obtient que par les détails caractéristiques, car seuls ils font comprendre en quoi un fait a différé des autres et ce qu’il a eu en propre. Il y a ainsi opposition entre le besoin d’abréger, qui mène à chercher des formules concrètes, et la nécessité de rester précis, qui oblige à prendre des formules détaillées. Des formules trop courtes rendent la science vague et illusoire, des formules trop longues l’encombrent et la rendent inutile. On n’évite cette alternative que par un compromis continuel, dont le principe est de resserrer les faits en supprimant tout ce qui n’est pas strictement nécessaire pour se les représenter et de s’arrêter au point où on leur enlèverait quelque trait caractéristique.

Cette opération, difficile en elle-même, est compliquée encore par l’état où l’on trouve les faits qu’il s’agit de condenser en formules. Suivant la nature des documents d’où ils sortent, ils arrivent à tous les degrés différents de précision depuis le récit détaillé des moindres épisodes (bataille de Waterloo) jusqu’à la mention en un mot (victoire des Austrasiens à Testry). Nous possédons sur des faits de même nature une quantité de détails infiniment variable suivant que les documents nous donnent une description complète ou une mention. Comment organiser en un même ensemble des connaissances d’une précision si différente?--Les faits connus seulement par un mot général et vague, on ne peut les amener à un degré moins général et plus précis; comme on ignore les détails, si on les ajoute par conjecture, on fera du roman historique. C’est ainsi qu’Augustin Thierry a procédé dans les _Récits mérovingiens_.--Les faits connus en détail, il est toujours facile de les réduire à un degré plus général en mutilant les détails caractéristiques; c’est ce que font les auteurs d’abrégés. Mais le résultat serait de réduire toute l’histoire à une masse de généralités vagues, uniformes pour tous les temps, sauf les noms propres et les dates. Ce serait une symétrie dangereuse, pour ramener tous les faits au même degré de généralité, de les réduire tous à l’état de ceux qui sont le plus mal connus.--Il faut donc, dans les cas où les documents donnent des détails, que les formules descriptives conservent toujours les traits caractéristiques des faits.

Pour construire ces formules on devra revenir au questionnaire de groupement, répondre à chacune des questions, puis rapprocher les réponses. On les résumera alors en une formule aussi dense et aussi précise que possible, en prenant garde de maintenir à chaque mot un sens fixe. Travail de style, dira-t-on, et pourtant ce n’est pas ici seulement un procédé d’exposition, nécessaire pour se faire comprendre des lecteurs, c’est une précaution que l’auteur doit prendre avec lui-même. Pour atteindre des faits aussi fuyants que les faits sociaux, une langue ferme et précise est un instrument indispensable; il n’y a pas d’historien complet sans une bonne langue.

On se trouvera bien d’employer le plus possible des termes concrets et descriptifs: leur sens est toujours clair. Il sera prudent de ne désigner les groupes collectifs que par des noms collectifs, non par des substantifs abstraits (royauté, État, démocratie, Réforme, Révolution) et d’éviter de personnifier des abstractions. On croit ne faire qu’une métaphore et on est entraîné par la force des mots. Les termes abstraits ont assurément une grande force de séduction, ils donnent à une proposition un aspect scientifique. Mais ce n’est qu’une apparence sous laquelle a vite fait de se glisser la scolastique, le mot, n’ayant pas de sens concret, devient une notion purement verbale (comme la vertu dormitive dont parle Molière). Tant que les notions sur les phénomènes sociaux n’auront pas été réduites à des formules véritablement scientifiques, il sera plus scientifique de les exprimer en termes d’expérience vulgaire.

Pour construire la formule on devra savoir d’avance quels éléments doivent y entrer. Il faut ici distinguer les faits généraux (habitudes et évolutions) et les faits uniques (événements)

III. Les faits généraux consistent dans des actes souvent répétés communs à beaucoup d’hommes. Il faut en déterminer le _caractère_, l’_étendue_, la _durée_.

Pour formuler le caractère, on réunit tous les traits qui constituent le fait (habitude, institution) et le distinguent de tout autre. On rassemble sous la même formule tous les cas individuels très semblables, en négligeant les variations individuelles.

Cette concentration se fait sans effort pour les habitudes de forme (langue, écriture) et pour toutes les habitudes intellectuelles; les hommes qui les pratiquaient les ont déjà exprimées par des formules qu’il suffit de recueillir. Il en est de même pour toutes les institutions consacrées par des règles expressément formulées (règlements, lois, statuts privés). Aussi les histoires spéciales ont-elles été les premières à aboutir à des formules méthodiques. Par contre elles n’atteignent que des faits superficiels et conventionnels, non les actes réels ou les pensées réelles: dans la langue les mots écrits, non la prononciation réelle, dans la religion les dogmes et les rites officiels, non les croyances réelles de la masse du public; dans la morale les préceptes avoués, non la conception réelle; dans les institutions les règles officielles, non la pratique réelle. En toutes ces matières la connaissance des formules conventionnelles devra se doubler un jour de l’étude des habitudes réelles.

Il est beaucoup plus difficile d’embrasser dans une formule une habitude constituée par des actes réels; ce qui est le cas de la vie économique, de la vie privée, de la vie politique; car il faut, dans des actes différents, trouver les caractères communs qui composent l’habitude; ou, si ce travail a été fait déjà dans les documents et résumé dans une formule (ce qui est le cas habituel), il faut faire la critique de cette formule pour s’assurer qu’elle recouvre véritablement une habitude homogène.

La difficulté est la même pour construire la formule d’un groupe; il faut décrire les caractères communs à tous les membres du groupe et trouver un nom collectif qui le désigne exactement. Les noms de groupes ne manquent pas dans les documents; mais, comme ils sont nés de l’usage, beaucoup correspondent mal aux groupes réels; il faut en faire la critique, en préciser, souvent en rectifier le sens.

De cette première opération doivent sortir des formules qui expriment les caractères conventionnels et réels de toutes les habitudes des différents groupes.

Pour préciser l’_étendue_ de l’habitude, on cherchera les points les plus éloignés où elle apparaît (ce qui donne l’aire de dispersion), et la région où elle est la plus fréquente (le centre). L’opération prend parfois la forme d’une carte (par exemple la carte des _tumuli_ et des _dolmen_ de France). Il faudra indiquer aussi les groupes d’hommes qui ont pratiqué chaque habitude et les sous-groupes où elle a eu le plus d’intensité.

La formule devra indiquer la _durée_ de l’habitude. On cherchera les cas extrêmes, quand apparaît pour la première fois et pour la dernière la forme, la doctrine, l’usage, l’institution, le groupe. Mais il ne suffit pas de noter les deux cas isolés, le plus ancien et le plus récent; il faut chercher la période où l’habitude a été vraiment active.

La formule de l’évolution devra indiquer les variations successives de l’habitude, en précisant pour chacune les limites d’étendue et de durée. Puis, comparant l’ensemble des variations, on construira la marche générale de l’évolution. La formule d’ensemble indiquera où et quand l’évolution a commencé et fini et dans quel sens elle s’est produite. Toutes les évolutions ont des conditions communes qui permettent d’en marquer les étapes.--Toute habitude (usage ou institution) commence par être un acte spontané de quelques individus; quand les autres l’imitent il devient un usage. De même les opérations sociales sont d’abord exécutées par un personnel qui s’en charge spontanément, puis les autres l’acceptent et il devient un personnel officiel. C’est la première étape, initiative individuelle, imitation et acceptation volontaire par la masse.--L’usage, devenu traditionnel, se transforme en coutume ou règle obligatoire; le personnel, devenu permanent, se transforme en personnel investi d’un pouvoir de contrainte morale ou matérielle. C’est l’étape de la tradition et de l’autorité; très souvent elle reste la dernière et dure jusqu’à la destruction de la société.--L’usage se relâche, les règles sont violées, le personnel n’est plus obéi; c’est l’étape de révolte et de décomposition.--Enfin dans quelques sociétés civilisées, la règle est critiquée, le personnel blâmé, une partie des sujets impose une transformation rationnelle et une surveillance du personnel: c’est l’étape de la réforme et du contrôle.

IV. Pour les faits uniques il faut renoncer à en réunir plusieurs sous une même formule puisque leur caractère est de ne s’être produits qu’une fois. Pourtant la nécessité force à abréger, on ne peut conserver tous les actes de tous les membres d’une assemblée ou de tous les fonctionnaires d’un État. Il faut sacrifier beaucoup d’individus et beaucoup de faits.

Comment faire le choix? Les goûts personnels ou le patriotisme peuvent créer des préférences pour des personnages sympathiques ou des événements locaux; mais le seul principe de choix qui puisse être commun à tous les historiens c’est le rôle joué dans l’évolution des choses humaines. On doit conserver les personnages et les événements qui ont agi visiblement sur la marche de l’évolution. Le signe pour les reconnaître est qu’on ne peut exposer l’évolution sans parler d’eux.--Ce sont les hommes qui ont modifié l’état d’une société soit comme créateurs ou initiateurs d’une habitude (artistes, savants, inventeurs, fondateurs, apôtres), soit comme directeurs d’un mouvement, chefs d’États, de partis, d’armées.--Ce sont les événements qui ont amené un changement dans les habitudes ou l’état des sociétés.

Pour construire la formule descriptive d’un personnage historique il faut choisir des traits dans sa biographie et dans ses habitudes. Dans sa biographie on prendra les faits qui ont déterminé sa carrière, formé ses habitudes, et amené les actes par lesquels il a agi sur la société. Ce sont les conditions physiologiques (corps, tempérament, état de santé)[208], les actions éducatives qu’il a subies, les conditions sociales. L’histoire de la littérature nous a habitués à des recherches de ce genre.

[208] Michelet a discrédité l’étude des influences physiologiques par l’abus qu’il en a fait dans la dernière partie de son _Histoire de France_; elle n’en est pas moins indispensable pour comprendre la direction de la vie d’un personnage.

Parmi les habitudes d’un homme il faut dégager ses conceptions fondamentales dans l’ordre de faits sur lesquels il a eu une action, sa conception de la vie et ses connaissances, ses goûts dominants, ses occupations habituelles, ses procédés de conduite. De ces détails variés à l’infini se forme l’impression du «caractère» et le recueil de ces traits caractéristiques constitue le «portrait», ou, comme on aime à dire aujourd’hui, la «psychologie» du personnage. Cet exercice, très estimé encore, date du temps où l’histoire était un genre littéraire; il est douteux qu’il puisse devenir un procédé scientifique. Il n’y a guère de méthode sûre pour résumer le caractère d’un homme, même vivant, à plus forte raison quand on est réduit à le connaître par la voie indirecte des documents. Les controverses sur l’interprétation de la conduite d’Alexandre sont un bon exemple de cette incertitude.

Si l’on se risque pourtant à chercher la formule d’un caractère on devra se garder de deux tentations naturelles: 1º Il ne faut pas construire le caractère avec les déclarations du personnage sur lui-même. 2º L’étude des personnages imaginaires (drame et roman) nous a habitués à chercher un lien logique entre les divers sentiments et les divers actes d’un homme; un caractère, en littérature, est fabriqué logiquement. Il ne faut pas transporter dans l’étude des hommes réels la recherche du caractère cohérent. Nous y sommes moins exposés pour les gens que nous observons dans la vie parce que nous voyons trop de traits qui ne rentreraient pas dans une formule cohérente. Mais l’absence de documents, en supprimant les traits qui nous auraient gênés, nous incite à agencer le très petit nombre de ceux qui restent en forme de caractère de théâtre. C’est pourquoi les grands hommes de l’antiquité nous paraissent bien plus logiques que nos contemporains.

Comment construire la formule d’un événement? Un besoin irrésistible de simplification nous fait réunir sous un nom unique une masse énorme de menus faits aperçus en bloc et entre lesquels nous sentons confusément un lien (une bataille, une guerre, une réforme). Ce qui est ainsi réuni, ce sont tous les actes qui ont concouru à un même résultat. Voilà comment se forme la notion vulgaire d’événement, et nous n’en avons pas de plus scientifique. Il faut donc grouper les faits d’après leur résultat; ceux qui n’ont pas laissé de résultat visible disparaissent, les autres se fondent en quelques ensembles qui sont les événements.

Pour décrire un événement il faut préciser 1º son caractère, 2º son étendue.

1º Le caractère, ce sont les traits qui le distinguent de tout autre, non pas seulement les conditions extérieures de date et de lieu, mais la façon dont il s’est produit et ses causes directes. Voici les indications que la formule devra contenir. Un ou plusieurs hommes, dans telles dispositions intérieures (conceptions et motifs de l’acte), opérant dans telles conditions matérielles (local, instrument), ont fait tels actes, qui ont eu pour effet telle modification.--Pour déterminer les motifs des actes on n’a pas d’autre procédé que de rapprocher les actes d’une part avec les déclarations de leurs auteurs, d’autre part avec l’interprétation des gens qui les ont fait agir. Il reste souvent un doute: c’est le terrain de polémique entre les partis; chacun interprète les actes de son parti par des motifs nobles et ceux du parti adverse par des motifs vils. Mais des actes décrits sans motif resteraient inintelligibles.

2º L’étendue de l’événement sera indiquée dans le lieu (la région où il s’est accompli et celle que ses effets directs ont atteinte), et dans le temps (le moment où il a commencé à se réaliser et le moment où le résultat a été acquis).

V. Les formules descriptives de caractères, étant seulement qualitatives, ne donnent qu’une idée abstraite des faits; la quantité est nécessaire pour se représenter la place qu’ils ont tenue dans la réalité. Il n’est pas indifférent qu’un usage ait été pratiqué par une centaine ou par des millions d’hommes.

Pour formuler la quantité on dispose de plusieurs procédés, de plus en plus imparfaits, qui l’atteignent d’une façon de moins en moins précise. Les voici, dans l’ordre de précision décroissante.

1º La _mesure_ est le procédé entièrement scientifique, car les chiffres égaux désignent des valeurs rigoureusement exactes. Mais il faut une unité commune, et on ne l’a que pour le temps et pour les faits matériels (longueurs, surfaces, poids). L’indication des chiffres de production et des sommes d’argent est la partie essentielle des faits économiques et financiers. Mais les faits psychologiques restent en dehors de toute mesure.

2º Le _dénombrement_, qui est le procédé de la statistique[209], s’applique à tous les faits qui ont en commun un caractère défini dont on se sert pour les compter. Les faits ainsi réunis sous un même chiffre ne sont pas de même espèce, ils peuvent n’avoir de commun qu’un seul caractère, abstrait (crime, procès), ou conventionnel (ouvrier, appartement); le chiffre indique seulement sur combien de cas s’est rencontré un caractère: il ne désigne pas un total homogène.--C’est une tendance naturelle de confondre le chiffre et la mesure et de s’imaginer qu’on connaît les faits avec une précision scientifique parce qu’on a pu leur appliquer un chiffre; il faut se défendre de cette illusion, ne pas prendre le chiffre de dénombrement d’une population ou d’une armée pour la mesure de son importance[210].--Le dénombrement donne pourtant une indication nécessaire pour construire la formule d’un groupe. Mais il est restreint aux cas où l’on peut connaître toutes les unités d’une espèce dans les limites données, car il doit se faire en pointant, puis en additionnant. Avant d’entreprendre un dénombrement rétrospectif, on devra donc s’assurer que les documents sont assez complets pour montrer toutes les unités à dénombrer. Quant aux chiffres donnés par les documents, on devra les tenir en défiance.

[209] Sur la statistique, qui est une méthode aujourd’hui constituée, on trouvera un bon résumé avec une bibliographie dans le _Handwörterbuch der Staatswissenschaften_, Iena, 1890-94, gr. in-8.

[210] Comme Bourdeau (_l’Histoire et les Historiens_, Paris, 1888, in-8), qui propose de réduire toute l’histoire à une série de statistiques.

3º L’_évaluation_ est un dénombrement incomplet fait dans une portion restreinte du champ, en supposant que les proportions seront les mêmes dans le reste du champ. C’est un expédient qui s’impose souvent en histoire, quand les documents sont inégalement abondants.

Le résultat reste douteux si l’on n’est pas sûr que la portion dénombrée fût exactement semblable aux autres.

4º L’_échantillonnage_ est un dénombrement restreint à quelques unités prises en différents endroits du champ; on calcule la proportion des cas où le caractère donné se rencontre (soit 90 pour 100), on admet que la proportion sera la même dans l’ensemble, et quand il y a plusieurs catégories on obtient la proportion entre elles. Le procédé est applicable en histoire à des faits de toute espèce, soit pour établir la proportion des différentes formes ou des différents usages dans une période ou une région donnée, soit pour déterminer dans les groupes hétérogènes la proportion des membres d’espèce différente. Il donne l’impression approximative de la fréquence des faits et de la proportion des éléments d’une société; il peut même montrer quelles espèces de faits se rencontrent le plus souvent ensemble et par conséquent paraissent liés. Mais pour être appliqué correctement, il faut que les échantillons soient représentatifs de l’ensemble et non d’une partie qui risquerait d’être exceptionnelle. On doit donc les choisir en des points très différents et dans des conditions très différentes, de façon que les exceptions se contre-balancent. Il ne suffit pas de les prendre en des points _éloignés_, par exemple sur les différentes frontières d’un pays, car le fait même d’être frontière est une condition exceptionnelle.--On pourra vérifier en suivant les procédés des anthropologistes pour l’établissement des moyennes.