Introduction aux études historiques

Part 18

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De ces changements les plus intéressants pour la construction historique sont ceux qui se produisent dans un même sens[199], de façon que par une série de différences graduelles, un usage, ou un état de société se transforme en un usage ou un état différents, ou pour parler sans métaphore, que les hommes d’un temps pratiquent une habitude très différente de leurs devanciers sans avoir traversé de changement brusque. C’est l’_évolution_.

[199] On n’est pas d’accord sur la place à faire en histoire aux changements en sens inverses, aux oscillations qui ramènent les choses au point de départ.

L’évolution se produit dans toutes les habitudes humaines. Il suffit donc pour la rechercher de reprendre le questionnaire qui a servi à dresser le tableau de la société. Pour chacun des faits, conditions, usages, personnel investi de l’autorité, règles officielles, se pose la question: Quelle a été l’évolution de ce fait?

L’étude comportera plusieurs opérations: 1º déterminer le fait dont on veut étudier l’évolution; 2º fixer la durée du temps pendant lequel elle s’est accomplie; on devra la choisir de façon que la transformation soit évidente et que pourtant il reste un lien entre le point de départ et le point d’arrivée; 3º établir les étapes successives de l’évolution; 4º chercher par quel moyen elle s’est faite.

V. Une série, même complète, des états de toutes les sociétés et de toutes leurs évolutions ne suffirait pas à épuiser la matière de l’histoire. Il reste des faits uniques dont on ne peut se passer, puisqu’ils expliquent la formation des états et le commencement des évolutions. Comment étudier les institutions ou l’évolution de la France sans parler de la conquête des Gaules par César et de l’invasion des Barbares?

Cette nécessité d’étudier des faits uniques a fait dire que l’histoire ne peut être une science, car toute science a pour objet le général.--L’histoire est ici dans la même condition que la cosmographie, la géologie, la science des espèces animales; elle n’est pas la connaissance abstraite des rapports généraux entre les faits, elle est une étude _explicative_ de la réalité; or la réalité n’a existé qu’une seule fois. Il n’y a eu qu’une seule évolution de la terre, de la vie animale, de l’humanité. Dans chacune de ces évolutions les faits qui se sont succédé ont été le produit non de lois abstraites, mais du concours à chaque moment de plusieurs faits d’espèce différente. Ce concours, appelé parfois le hasard, a produit une série d’accidents qui ont déterminé la marche particulière de l’évolution[200]. L’évolution n’est intelligible que par l’étude de ces accidents; l’histoire est ici sur le même pied que la géologie ou la paléontologie.

[200] La théorie du hasard a été faite de façon décisive par M. Cournot, _Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes_, Paris, 1872, 2 vol. in-8.

Ainsi l’histoire scientifique peut reprendre, pour les utiliser dans l’étude de l’évolution, les accidents que l’histoire traditionnelle avait recueillis par des raisons littéraires, parce qu’ils frappaient l’imagination. On pourra donc chercher les faits qui ont agi sur l’évolution de chacune des habitudes de l’humanité; chaque accident se classera à sa date dans l’évolution où il aura agi. Il suffira ensuite de réunir les accidents de tout genre et de les classer par ordre chronologique et par ordre de pays pour avoir le tableau d’ensemble de l’évolution historique.

Alors, par-dessus les histoires _spéciales_ où les faits sont rangés par catégories purement abstraites (art, religion, vie privée, institutions politiques), on aura construit une histoire concrète commune, l’histoire _générale_, qui reliera les différentes histoires spéciales en montrant l’évolution d’ensemble qui a dominé toutes les évolutions spéciales. Chacune des espèces de faits qu’on étudie à part (religion, art, droit, constitution) ne forme pas un monde fermé où les faits évolueraient par une sorte de force interne, comme les spécialistes sont enclins à l’imaginer. L’évolution d’un usage ou d’une institution (langue, religion, Église, État) n’est qu’une métaphore, un usage est une abstraction; une abstraction n’évolue pas; il n’y a que des _êtres_ qui évoluent au sens propre[201]. Lorsqu’apparaît un changement dans un usage, c’est que les hommes qui le pratiquent ont changé. Or les hommes ne sont pas divisés en compartiments étanches (religieux, juridiques, économiques) où se passeraient des phénomènes intérieurs isolés; un accident qui modifie leur état change leurs habitudes à la fois dans les espèces les plus différentes. L’invasion des Barbares a agi à la fois sur les langues, la vie privée, les institutions politiques. On ne peut donc pas comprendre l’évolution en s’enfermant dans une branche spéciale d’histoire; le spécialiste, pour faire l’histoire complète même de sa branche, doit regarder par-dessus sa cloison dans le champ des événements communs. C’est le mérite de Taine d’avoir déclaré, à propos de la littérature anglaise, que l’évolution littéraire dépend, non d’événements littéraires, mais de faits généraux.

[201] Lamprecht, dans un long article, _Was ist Kulturgeschichte_, publié dans la _Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_, nouvelle série, t. I, 1896, a tenté de fonder l’histoire de la civilisation sur la théorie d’une âme collective de la société qui produirait des phénomènes «socialpsychiques» communs à toute la société et différents dans chaque période. C’est une hypothèse métaphysique.

L’histoire générale des faits uniques s’est constituée avant les histoires spéciales. Elle est le résidu de tous les faits qui n’ont pu prendre place dans les histoires spéciales, et s’est réduite à mesure que les branches spéciales se sont créées et s’en sont détachées. Comme les faits généraux sont surtout de nature politique et qu’il est plus difficile de les organiser en une branche spéciale, l’histoire générale est restée en fait confondue avec l’histoire politique (_Staatengeschichte_)[202]. Ainsi les historiens politiques ont été amenés à se faire les champions de l’histoire générale et à conserver dans leurs constructions tous les faits généraux (migrations de peuples, réformes religieuses, inventions et découvertes) nécessaires pour comprendre l’évolution.

[202] Le nom d’histoire _nationale_, introduit par des préoccupations patriotiques, désigne la même chose; l’histoire de la nation se confond en fait avec l’histoire de l’État.

Pour construire l’histoire générale il faut chercher tous les faits qui peuvent expliquer soit l’état d’une société, soit une de ses évolutions, parce qu’ils y ont produit des changements. Il faut les chercher dans tous les ordres de faits, déplacement de population, innovations artistiques, scientifiques, religieuses, techniques, changement de personnel dirigeant, révolutions, guerres, découvertes de pays.

Ce qui importe, c’est que le fait ait eu une action décisive. Il faut donc résister à la tentation naturelle de distinguer les faits en grands et petits. Il répugne d’admettre que de grands effets puissent avoir de petites causes, que le nez de Cléopâtre ait pu agir sur l’Empire romain. Cette répugnance, est métaphysique, elle naît d’une idée préconçue sur la direction du monde. Dans toutes les sciences d’évolution on trouve des faits individuels qui sont le point de départ d’un ensemble de grandes transformations. Une troupe de chevaux amenée par les Espagnols a peuplé toute l’Amérique du Sud. Dans une inondation un tronc d’arbre peut barrer le courant et transformer l’aspect d’une vallée.

Dans l’évolution humaine on rencontre de grandes transformations qui n’ont pas d’autre cause intelligible qu’un accident individuel[203]. L’Angleterre au XVIe siècle a changé trois fois de religion par la mort d’un prince (Henri, Édouard, Marie). L’importance doit se mesurer non à la taille du fait initial, mais à la taille des faits qui en sont résultés. On ne doit donc pas _a priori_ nier l’action des individus et écarter les faits individuels. Il faut examiner si l’individu a été en situation d’agir fortement. C’est ce qu’on peut présumer dans deux cas: 1º quand son acte a agi comme exemple sur une masse d’hommes et a créé une tradition, cas fréquent en art, en science, en religion, en technique; 2º, quand il a été en possession du pouvoir de donner des ordres et d’imprimer une direction à une masse d’hommes, comme il arrive aux chefs d’État, d’armée ou d’Église. Les épisodes de la vie d’un homme deviennent alors des faits importants.

[203] Voir Cournot, _o. c._, I, p. IV.

Ainsi dans le cadre de l’histoire on doit faire une place aux personnages et aux événements.

VI. C’est un besoin, dans toute étude de faits successifs, de se procurer quelques points d’arrêt, des limites de commencement et de fin, afin de pouvoir découper des tranches chronologiques dans la masse énorme des faits. Ces tranches sont les _périodes_; l’usage en est aussi ancien que l’histoire. On en a besoin non seulement dans l’histoire générale, mais dans les histoires spéciales, dès qu’on étudie une durée assez longue pour que l’évolution soit sensible. Ce sont les événements qui fournissent le moyen de les délimiter.

Pour les histoires spéciales, après avoir décidé quels changements des habitudes doivent être regardés comme les plus profonds, on les adopte comme marquant une _date_ dans l’évolution; puis on cherche quel événement les a produits. L’événement qui a produit la formation ou un changement de l’habitude devient le commencement ou la fin d’une période. Ces événements marquants sont parfois de même espèce que les faits dont on étudie l’évolution, des faits littéraires dans l’histoire de la littérature, politiques dans l’histoire politique. Mais le plus souvent ils sont d’une autre espèce et l’histoire spéciale est obligée de les emprunter à l’histoire générale.

Pour l’histoire générale, les périodes doivent être découpées d’après l’évolution de plusieurs espèces de faits; on trouve des événements qui marquent une période à la fois dans plusieurs branches (invasion des Barbares, Réforme, Révolution française). On peut alors construire des périodes communes à plusieurs branches de l’évolution, et dont un même événement marque le commencement et la fin. Ainsi s’est opérée la division traditionnelle de l’histoire universelle.--Les sous-périodes sont obtenues par le même procédé, en prenant pour limites les évènements qui ont produit des changements secondaires.

Les périodes construites ainsi d’après les événements sont de durée inégale. Il ne faut pas s’inquiéter de ce défaut de symétrie; une période ne doit pas être un nombre fixe d’années, mais le temps employé à une partie distincte de l’évolution. Or l’évolution n’est pas un mouvement régulier; il s’écoule une longue série d’années sans changement notable, puis viennent des moments de transformation rapide. Cette différence a fourni à Saint-Simon la distinction en périodes _organiques_ (à changement lent) et _critiques_ (à changement rapide).

CHAPITRE III

RAISONNEMENT CONSTRUCTIF

I. Les faits historiques fournis par les documents ne suffisent jamais à remplir entièrement les cadres; à beaucoup de questions ils ne donnent pas de réponse directe, il manque des traits nécessaires pour composer le tableau complet des états de société, des évolutions ou des événements. On sent le besoin irrésistible de combler ces lacunes.

Dans les sciences d’observation directe, lorsqu’un fait manque dans une série, on le cherche par une nouvelle observation. En histoire, où cette ressource manque, on cherche à étendre la connaissance en employant le raisonnement. On part des faits connus par les documents pour inférer des faits nouveaux. Si le raisonnement est correct, ce procédé de connaissance est légitime.

Mais l’expérience montre que de tous les procédés de connaissance historique le raisonnement est le plus difficile à manier correctement et celui qui a introduit les erreurs les plus graves. Il ne faut l’employer qu’en s’entourant de précautions pour ne jamais perdre de vue le danger.

1º Il ne faut jamais mélanger un raisonnement avec l’analyse d’un document; quand on se permet d’introduire dans le texte ce que l’auteur n’y a pas mis expressément, on en arrive à le compléter en lui faisant dire ce qu’il n’a pas voulu dire[204].

[204] Il a été parlé plus haut, p. 119, de ce vice de méthode.

2º Il ne faut jamais confondre les faits tirés directement de l’examen des documents avec les résultats d’un raisonnement. Quand on affirme un fait connu seulement par raisonnement, on ne doit pas laisser croire qu’on l’ait trouvé dans les documents, on doit avertir par quel procédé on l’a obtenu.

3º Il ne faut jamais faire un raisonnement inconscient: il a trop de chance d’être incorrect. Il suffit de s’astreindre à mettre le raisonnement en forme; dans un raisonnement faux la proposition générale est d’ordinaire assez monstrueuse pour faire reculer d’horreur.

4º Si le raisonnement laisse le moindre doute, il ne faut pas essayer de conclure; l’opération doit rester sous forme de conjecture, nettement distinguée des résultats définitivement acquis.

5º Il ne faut jamais revenir sur une conjecture pour essayer de la transformer en certitude. C’est la première impression qui a le plus de chances d’être exacte; en réfléchissant sur une conjecture, on se familiarise avec elle et on finit par la trouver mieux fondée, tandis qu’on y est seulement mieux habitué. La mésaventure est commune aux hommes qui méditent longtemps sur un petit nombre de textes.

Il y a deux façons d’employer le raisonnement, l’une négative, l’autre positive; on va les examiner séparément.

II. Le raisonnement négatif, appelé aussi «argument du silence», part de l’absence d’indications sur un fait[205]. De ce qu’un fait n’est mentionné dans aucun document, on infère qu’il n’a pas existé; l’argument s’applique à toute sorte de faits, usages de tout genre, évolutions, événements. Il repose sur une impression qui dans la vie s’exprime par la locution familière: «Si c’était arrivé, on le saurait»; il suppose une proposition qui devrait se formuler ainsi: «Si le fait avait existé, il y aurait un document qui en parlerait.»

[205] La discussion de cet argument, fort employé autrefois en histoire religieuse, a beaucoup occupé les anciens auteurs qui ont écrit sur la méthodologie et tient encore une grande place dans les _Principes de la critique historique_, du P. de Smedt.

Pour avoir le droit de raisonner ainsi il faudrait que tout fait eût été observé et noté par écrit, et que toutes les notations eussent été conservées; or la plupart des documents qui ont été écrits se sont perdus et la plupart des faits qui se passent ne sont pas notés par écrit. Le raisonnement serait faux dans la plupart des cas. Il faut donc le restreindre aux cas où les conditions qu’il suppose ont été réalisées.

1º Il faut non seulement qu’il n’existe pas de document où le fait soit mentionné, mais qu’il n’en ait pas existé. Si les documents se sont perdus, on ne peut rien conclure. L’argument du silence doit donc être employé d’autant plus rarement qu’il s’est perdu plus de documents, il peut servir beaucoup moins pour l’antiquité que pour le XIXe siècle.--On est tenté, pour se débarrasser de cette restriction, d’admettre que les documents perdus ne contenaient rien d’intéressant; s’ils se sont perdus, dit-on, c’est qu’ils ne valaient pas la peine d’être conservés. En fait, tout document manuscrit est à la merci du moindre accident, il dépend du hasard qu’il se conserve ou se perde.

2º Il faut que le fait ait été de nature à être forcément observé et noté. De ce qu’un fait n’a pas été noté il ne suit pas qu’on ne l’ait pas vu. Dès qu’on organise un service pour recueillir une espèce de faits, on constate combien ce fait est plus fréquent qu’on ne croyait et combien de cas passaient inaperçus ou sans laisser de trace écrite. C’est ce qui est arrivé pour les tremblements de terre, les cas de rage, les baleines échouées sur les côtes.--En outre, beaucoup de faits, même bien connus des contemporains, ne sont pas notés, parce que l’autorité officielle empêche de les divulguer; c’est ce qui arrive pour les actes des gouvernements secrets et les plaintes des classes inférieures. Ce silence, qui ne prouve rien, fait une vive impression sur les historiens irréfléchis, il est l’origine du sophisme si répandu du «bon vieux temps». Aucun document ne relate les abus des fonctionnaires ou les plaintes des paysans: c’est que tout allait régulièrement et que personne ne souffrait.--Avant d’arguer du silence il faudrait se demander: Ce fait ne pouvait-il éviter d’être noté dans un des documents que nous possédons? Ce n’est pas l’absence de tout document sur un fait qui est probante, mais le silence sur ce fait dans un document où il devrait être mentionné.

Le raisonnement négatif se trouve ainsi limité à des cas nettement définis. 1º L’auteur du document où le fait n’est pas mentionné voulait systématiquement noter tous les faits de cette espèce et devait les connaître tous. (Tacite cherchait à énumérer tous les peuples de la Germanie; la _Notitia dignitatum_ indiquait toutes les provinces de l’Empire; l’absence sur ces listes d’un peuple ou d’une province prouve qu’ils n’existaient pas alors.) 2º Le fait, s’il eût existé, s’imposait à l’imagination de l’auteur de façon à entrer forcément dans ses conceptions. (S’il y avait eu des assemblées régulières du peuple franc, Grégoire de Tours n’aurait pu concevoir et décrire la vie des rois francs sans en parler.)

III. Le raisonnement _positif_ part d’un fait (ou de l’absence d’un fait) établi par les documents pour en inférer un autre fait (ou l’absence d’un autre fait) que les documents n’indiquaient pas. Il est une application du principe fondamental de l’histoire, l’_analogie_ de l’humanité présente avec l’humanité passée. Dans le présent on observe que les faits humains sont liés entre eux. Quand certain fait se produit, un autre se produit aussi, ou parce que le premier est la cause du second, ou parce qu’il en est l’effet, ou parce que tous deux sont les effets d’une même cause. On admet que dans le passé les faits semblables étaient liés de même, et cette présomption se fortifie par l’étude directe du passé dans les documents. D’un fait qui s’est produit dans le passé, on peut donc conclure que les autres faits liés à ce fait se sont aussi produits.

Ce raisonnement s’applique à toute espèce de faits, usages, transformations, accidents individuels. A partir de tout fait connu on peut essayer d’inférer des faits inconnus. Or les faits humains, ayant tous leur cause dans un même centre qui est l’homme, sont tous reliés entre eux, non seulement entre faits de même espèce, mais entre faits des espèces les plus différentes. Il y a des liens non seulement entre les divers faits d’art, de religion, de mœurs, de politique, mais entre des faits de religion et des faits d’art, de politique, de mœurs; en sorte que d’un fait d’une espèce on peut inférer des faits de toutes les autres espèces.

Examiner les liens entre les faits qui peuvent servir de base à des raisonnements, ce serait faire le tableau de tous les rapports connus entre les faits humains, c’est-à-dire dresser l’état de toutes les lois de la vie sociale établies empiriquement. Un pareil travail suffirait à faire l’objet d’un livre[206] On se bornera ici à indiquer les règles générales du raisonnement et les précautions à prendre contre les erreurs les plus ordinaires.

[206] C’est celui que Montesquieu avait tenté dans _l’Esprit des lois_. J’ai, dans un cours à la Sorbonne, essayé de tracer une esquisse de ce tableau. [Ch. S.]

Le raisonnement repose sur deux propositions: l’une générale, tirée de la marche des choses humaines; l’autre particulière, tirée des documents. Dans la pratique on commence par la proposition particulière, le fait historique: Salamine porte un nom phénicien. Puis on cherche une proposition générale: La langue d’un nom de ville est la langue du peuple qui a créé la ville. Et l’on conclut: Salamine, à nom phénicien, a été fondée par des Phéniciens.

Pour que la conclusion soit sûre il faut donc deux conditions.

1º La proposition générale doit être exacte; les deux faits qu’elle suppose liés ensemble doivent l’être de façon que le second ne se produise jamais sans le premier. Si cette condition était vraiment remplie, ce serait une loi au sens scientifique; mais en matière de faits humains--sauf les conditions matérielles dont les lois sont établies par les sciences constituées,--on n’opère qu’avec des lois empiriques obtenues par des constatations grossières d’ensemble, sans analyser les faits de façon à en dégager les vraies causes. Ces lois ne sont à peu près exactes que lorsqu’elles portent sur un ensemble de faits nombreux, car on ne sait pas très bien dans quelle mesure chacun est nécessaire pour produire le résultat.--La proposition sur la langue du nom d’une ville est trop peu détaillée pour être toujours exacte. Pétersbourg est un nom allemand, Syracuse en Amérique un nom grec. Il faut d’autres conditions pour être sûr que le nom soit lié à la nationalité des fondateurs. Ainsi l’on ne doit opérer qu’avec une proposition détaillée.

2º Pour que la proposition générale soit détaillée, il faut que le fait historique particulier soit lui-même connu en détail; car c’est après l’avoir établi qu’on cherchera une loi empirique générale nécessaire pour raisonner. On devra donc commencer par étudier les conditions particulières du cas (la situation de Salamine, les habitudes des Grecs et des Phéniciens); on n’opérera pas sur un détail, mais sur un ensemble.

Ainsi dans le raisonnement historique il faut 1º une proposition générale exacte, 2º une connaissance détaillée d’un fait passé.--On opérera mal si on admet une proposition générale fausse, si l’on croit, comme Augustin Thierry par exemple, que toute aristocratie a pour origine une conquête.--On opérera mal si l’on veut raisonner à partir d’un détail isolé (un nom de ville). La nature de ces erreurs indique les précautions à prendre:

1º Spontanément nous prenons pour base de raisonnement les «vérités de sens commun» qui forment encore presque toute notre connaissance de la vie sociale; or la plupart sont fausses en partie, puisque la science de la vie sociale n’est pas faite. Et ce qui les rend surtout dangereuses, c’est que nous les employons sans en avoir conscience.--La précaution la plus sûre sera de formuler toujours la prétendue loi sur laquelle on va raisonner: Toutes les fois que tel fait se produit, on est certain que tel autre se sera produit. Si elle est évidemment fausse, on s’en apercevra aussitôt; si elle est trop générale on verra quelles conditions nouvelles il faut y ajouter pour qu’elle devienne exacte.

2º Spontanément nous cherchons à tirer des conséquences du moindre fait isolé (ou plutôt l’idée de chaque fait éveille aussitôt en nous, par association, l’idée d’autres faits). C’est le procédé naturel de l’histoire littéraire. Chaque trait de la vie d’un auteur fournit matière à des raisonnements; on construit par conjecture toutes les influences qui ont pu agir sur lui et on admet qu’elles ont agi. Toutes les branches d’histoire qui étudient une seule espèce de faits, isolée de toute autre (langue, arts, droit privé, religion), sont exposées au même danger, parce qu’elles ne voient que des fragments de vie humaine et pas d’ensembles. Or il n’y a guère de conclusions solides que celles qui reposent sur un ensemble. On ne fait pas un diagnostic avec un symptôme, il faut l’ensemble des symptômes.--La précaution consistera à éviter d’opérer sur un détail isolé ou sur un fait abstrait. On devra se représenter des hommes avec les principales conditions de leur vie.