Introduction aux études historiques

Part 21

Chapter 213,562 wordsPublic domain

En fait cependant, les historiens usent souvent de la notion de cause, indispensable, on l’a montré plus haut, pour formuler les événements et construire les périodes. C’est qu’ils connaissent les causes soit par les auteurs de documents qui ont observé les faits, soit par analogie avec les causes actuelles que chacun de nous a observées. Toute l’histoire des événements est un enchaînement évident et incontesté d’accidents, dont chacun est cause déterminante d’un autre. Le coup de lance de Montgomery est cause de la mort de Henri II, et cette mort est cause de l’avènement des Guises au pouvoir, qui est cause du soulèvement du parti protestant.

L’observation des causes par les auteurs de documents reste limitée à l’enchaînement des faits accidentels observés par eux;--ce sont à vrai dire les causes les plus sûrement connues. Aussi l’histoire, au rebours des autres sciences, atteint-elle mieux les causes des accidents particuliers que celles des transformations générales, car elle trouve le travail déjà fait dans les documents.

Pour rechercher les causes des faits généraux, la construction historique est réduite à l’analogie entre le passé et le présent. Si elle a chance de trouver les causes qui expliquent l’évolution des sociétés passés, ce sera par l’observation directe des transformations des sociétés actuelles.

Cette étude n’est pas constituée encore, on ne peut ici qu’en indiquer les principes.

1º Pour atteindre les causes de la solidarité entre les habitudes différentes d’une même société, il faut dépasser la forme abstraite et conventionnelle que les faits prennent dans la langue des documents (dogme, règle, rite, institution), et remonter jusqu’aux centres réels concrets, qui sont toujours des hommes pensants ou agissants. Là seulement sont réunies les diverses espèces d’activité que la langue sépare par abstraction. Leur solidarité doit donc être cherchée dans quelque trait dominant de la nature ou de la condition de ces hommes qui s’impose à toutes les manifestations différentes de leur activité.--On devra s’attendre à ce que la solidarité ne soit pas également étroite entre toutes les espèces d’activité: elle sera plus forte dans celles où chaque individu dépend étroitement des actes de la masse (vie économique, sociale, politique), plus faible dans les activités intellectuelles (arts, sciences) où l’initiative des individus s’exerce plus librement[220].--Les documents mentionnent la plupart des habitudes (croyances, coutumes, institutions) en bloc sans distinguer les individus; et pourtant, dans une même société, les habitudes diffèrent beaucoup d’un homme à l’autre. Il faudra distinguer ces différences, sous peine d’expliquer les actes des artistes et des savants par les croyances et les habitudes de leur prince ou de leurs fournisseurs.

[220] Les historiens de la littérature qui, du premier coup, ont cherché le lien entre les arts et le reste de la vie sociale ont ainsi posé la première la question la plus difficile.

2º Pour atteindre les causes de l’évolution, il faudra remonter aux seuls êtres qui puissent évoluer, les hommes. Toute évolution a pour cause un changement dans les conditions matérielles ou les habitudes de certains hommes. L’observation nous montre deux sortes de changement.--Ou les hommes restent les mêmes, mais changent leur façon d’agir ou de penser, soit volontairement par imitation, soit par contrainte.--Ou les hommes qui pratiquaient l’ancien usage sont disparus et ont été remplacés par d’autres hommes qui ne le pratiquent plus, soit des étrangers, soit les descendants des hommes anciens, mais élevés autrement. Ce renouvellement des générations paraît être, de nos jours, la cause la plus active de l’évolution. On est enclin à penser qu’il l’a été dans le passé: l’évolution a été d’autant plus lente que les gens de la génération suivante ont été plus exclusivement formés par l’imitation de leurs devanciers.

Il resterait une dernière question. N’y a-t-il jamais que des hommes semblables qui diffèrent seulement par leurs _conditions_ de vie (éducation, ressources, gouvernement), et l’évolution n’est-elle produite que par des changements dans ces _conditions_?--Ou bien y a-t-il des groupes d’hommes _héréditairement différents_ qui naissent avec des tendances à des activités différentes et des aptitudes à évoluer différemment, de sorte que l’évolution serait produite, en partie du moins, par des accroissements, des diminutions ou des déplacements de ces groupes?--Pour les cas extrêmes, les races blanche, jaune, noire, la différence d’aptitude entre les races paraît évidente; aucun peuple noir ne s’est civilisé. Il est donc probable que des différences héréditaires moindres ont dû contribuer à déterminer les événements. L’évolution historique serait en partie produite par des causes physiologiques et anthropologiques. Mais l’histoire ne fournit aucun procédé sûr pour déterminer l’action de ces différences héréditaires entre les hommes, elle n’atteint que les conditions de leur existence. La dernière question de l’histoire reste insoluble par les procédés historiques.

CHAPITRE V

EXPOSITION

Il nous reste à étudier une question dont l’intérêt pratique est évident. Sous quelles formes les œuvres historiques se présentent-elles? Ces formes sont, en fait, très nombreuses: or il en est de surannées; toutes ne sont pas légitimes; les meilleures ont des inconvénients. On doit donc se demander, non seulement sous quelles formes les œuvres historiques se présentent, mais quels sont, parmi ceux qui existent, les types d’exposition vraiment rationnels.

Par «œuvres historiques» nous entendons ici toutes celles qui sont destinées à exposer les résultats d’un travail de construction historique, quelles qu’en soient, d’ailleurs, l’étendue et la portée. Les travaux critiques sur les documents, simplement préparatoires de la construction historique, dont il a été traité au livre II, sont, naturellement, exclus.

Les historiens peuvent différer et ont différé jusqu’à présent sur plusieurs points essentiels. Ils n’ont pas toujours conçu, ils ne conçoivent pas tous de la même manière le but de l’œuvre historique, ni, par suite, la nature des faits qu’ils choisissent, la façon de diviser le sujet, c’est-à-dire d’ordonner les faits, la façon de les présenter, la façon de les prouver.--Ce serait ici le lieu de marquer comment «la manière d’écrire l’histoire» a évolué depuis les origines. Mais comme l’histoire de la manière d’écrire l’histoire n’a pas encore été bien faite[221], nous nous bornerons ici à des indications très générales pour la période antérieure à la seconde moitié du XIXe siècle, à celles qui sont strictement nécessaires pour l’intelligence de l’état de choses contemporain.

[221] Pour les époques anciennes, consulter les bonnes histoires de la littérature grecque, romaine et du moyen âge, qui contiennent des chapitres consacrés aux «historiens». Pour la période moderne, consulter l’Introduction de M. G. Monod au t. I de la _Revue historique_; l’ouvrage de F. X. v. Wegele, _Geschichte der deutschen Historiographie_ (1885), est restreint à l’Allemagne et médiocre; des «Notes sur l’histoire en France au XIXe siècle» ont été publiées par C. Jullian comme Introduction à ses _Extraits des historiens français du XIXe siècle_ (Paris, 1897, in-12). L’histoire de l’historiographie moderne reste à faire. Voir l’essai partiel de E. Bernheim, _o. c._, p. 13 et suiv.

I. L’histoire a été conçue d’abord comme la narration des événements mémorables. Garder le souvenir et propager la connaissance des faits glorieux ou importants pour un homme, ou une famille, ou un peuple, tel était le but de l’histoire au temps de Thucydide et de Tite-Live.--Parallèlement, l’histoire fut considérée de bonne heure comme un recueil de précédents, et la connaissance de l’histoire comme une préparation pratique à la vie, surtout à la vie politique (militaire et civile). Polybe et Plutarque ont écrit pour instruire; ils ont eu la prétention de donner des recettes pour agir.--La matière de l’histoire dans l’antiquité classique, c’étaient donc surtout les accidents politiques, faits de guerre et révolutions. Le cadre ordinaire de l’exposition historique (où les faits étaient ordonnés d’habitude suivant l’ordre chronologique), c’était la vie d’un personnage, l’ensemble ou une période de la vie d’un peuple; il n’y eut dans l’antiquité que quelques essais d’histoire générale. Comme l’historien se proposait de plaire ou d’instruire, ou de plaire et d’instruire à la fois, l’histoire était un genre littéraire: on n’était pas très scrupuleux au sujet des preuves; ceux qui travaillaient d’après des documents écrits ne prenaient pas soin d’en distinguer le texte du texte de leur cru; ils reproduisaient les récits de leurs devanciers en les ornant de détails, et quelquefois (sous prétexte de préciser) de chiffres, de discours, de réflexions et d’élégances. On saisit leur procédé sur le vif toutes les fois qu’il est possible de comparer les historiens grecs et romains, Éphore et Tite-Live, par exemple, à leurs sources.

Les écrivains de la Renaissance ont directement imité les anciens. Pour eux aussi l’histoire a été un art littéraire à tendances apologétiques ou à prétentions didactiques, trop souvent, en Italie, un moyen de gagner la faveur des princes et un thème à déclamations. Cela dura fort longtemps. En plein XVIIe siècle, Mézeray est encore un historien à la mode de l’antiquité classique.

Cependant, dans la littérature historique de la Renaissance, deux nouveautés méritent d’attirer l’attention, où s’accuse sans contredit l’influence médiévale.--D’une part, on voit persister la faveur d’un cadre, inusité dans l’antiquité, créé par les historiens catholiques des bas siècles (Eusèbe, Orose), très goûté au moyen âge, celui qui, au lieu d’embrasser seulement l’histoire d’un homme, ou d’une famille, ou d’un peuple, embrasse l’histoire universelle.--D’autre part, un artifice matériel d’exposition, né d’une pratique en vigueur dans les écoles du moyen âge (les gloses), s’introduit, dont les conséquences ont été de première importance. On prit alors l’habitude de joindre au texte, dans les livres d’histoire imprimés, des notes[222]. Les notes ont permis de distinguer du récit historique les documents qui l’étayent, de renvoyer aux sources, de dégager et d’éclaircir le texte. C’est dans les collections de documents et dans les dissertations critiques que l’artifice de l’annotation fut pratiqué d’abord; il a pénétré de là, lentement, dans les ouvrages historiques.

[222] Il serait intéressant de déterminer quels sont les plus anciens livres imprimés qui sont munis de notes à la manière moderne. Des bibliophiles, que nous avons consultés, l’ignorent, leur attention n’ayant jamais été éveillée sur ce point.

Une seconde période s’ouvre au XVIIe siècle. Les «philosophes» conçurent alors l’histoire comme l’étude, non plus des événements pour eux-mêmes, mais des habitudes des hommes. Ils furent amenés par là à s’intéresser, non seulement aux faits d’ordre politique, mais à l’évolution des sciences, des arts, de l’industrie, etc., et aux mœurs. Montesquieu et Voltaire personnifièrent ces tendances. L’_Essai sur les mœurs_ est la première esquisse, et, à quelques égards, le chef-d’œuvre de l’histoire ainsi comprise. On continua de regarder le récit détaillé des événements politiques et militaires comme le fond de l’histoire, mais on prit l’habitude d’y joindre, le plus souvent sous la forme de complément ou d’appendice, une esquisse des «progrès de l’esprit humain». L’expression «histoire de la civilisation» apparaît avant la fin du XVIIIe siècle.--En même temps les professeurs d’Université créaient en Allemagne, surtout à Göttingen, pour les besoins de l’enseignement, la forme nouvelle du «Manuel» d’histoire, recueil méthodique de faits, soigneusement justifiés, sans prétentions littéraires ni autres. Des collections de faits historiques, formées en vue de l’interprétation des textes littéraires, ou par simple curiosité pour les choses anciennes, il y en avait eu dès l’antiquité; mais les pots-pourris d’Athénée et d’Aulu-Gelle, les compilations plus vastes et mieux ordonnées qui datent du moyen âge et de la Renaissance, ne sont nullement comparables aux «Manuels scientifiques» dont les professeurs allemands donnèrent alors les modèles. D’ailleurs ces professeurs contribuèrent à débrouiller l’idée générale, confuse, que les philosophes avaient de la «civilisation», car ils s’appliquèrent à organiser, en autant de branches d’études spéciales, l’histoire des langues, des littératures, des arts, des religions, du droit, de la vie économique, etc.--Ainsi, le terrain de l’histoire s’élargit beaucoup, et l’exposition scientifique, c’est-à-dire objective et simple, commença à faire concurrence aux formes à l’antique, oratoires ou sentencieuses, patriotiques ou philosophiques.

Concurrence d’abord timide et obscure, car le début du XIXe siècle fut marqué par une renaissance littéraire, qui rafraîchit la littérature historique. Sous l’influence du mouvement romantique, les historiens cherchèrent des procédés d’exposition plus vivants que ceux de leurs prédécesseurs, propres à frapper, à «émouvoir» le public, à lui donner une impression poétique des réalités disparues.--Les uns s’efforcèrent de conserver la couleur des documents originaux, en les adaptant: «Charmé des récits contemporains, dit Barante, j’ai tâché de composer une narration suivie qui leur empruntât l’intérêt dont ils sont animés»; cela mène directement à supprimer toute critique, et à reproduire ce qui fait bien.--Les autres professèrent qu’il faut présenter les faits passés avec l’émotion d’un spectateur. «Thierry, dit Michelet qui l’en loue, en nous contant Klodowig, a le souffle intérieur, l’émotion de la France envahie récemment...» Michelet a «posé le problème historique comme la résurrection de la vie intégrale dans ses organismes intérieurs et profonds».--Le choix du sujet, du plan, des preuves, du style est dominé chez tous les historiens romantiques par la préoccupation de l’effet, qui n’est pas assurément une préoccupation scientifique. C’est une préoccupation littéraire. Quelques historiens romantiques ont glissé sur cette pente jusqu’au «roman historique». On sait en quoi consiste ce genre, qui, de l’abbé Barthélemy et de Chateaubriand à Mérimée et à Ebers, a été si prospère, et que l’on essaie présentement, mais en vain, de rajeunir. Le but est de «faire revivre des coins du passé» en des tableaux dramatiques, artistement fabriqués avec des couleurs et des détails «vrais». Le vice évident du procédé est que l’on ne donne pas au lecteur le moyen de distinguer entre les parties empruntées à des documents et les parties imaginées, sans compter que la plupart du temps les documents utilisés ne sont pas tous exactement de la même provenance, si bien que, la couleur de chaque pierre étant «vraie», celle de la mosaïque est fausse. La _Rome au siècle d’Auguste_ de Dezobry, les _Récits mérovingiens_ d’Augustin Thierry, et d’autres «tableaux» esquissés à la même époque ont été faits d’après le principe, et offrent les inconvénients des romans historiques proprement dits[223].

[223] Il va de soi que les procédés romantiques en vue d’obtenir des effets de couleur locale et de «résurrection», souvent puérils entre les mains des plus habiles écrivains, sont tout à fait intolérables quand ils sont employés par d’autres. Voir un bon exemple (critique d’un livre de M. Mourin par M. Monod) dans la _Revue critique_, 1874, II, p. 163 et suiv.

On peut dire en résumé que, jusque vers 1850, l’histoire est restée, pour les historiens et pour le public, un genre littéraire. Une preuve excellente en est que les historiens avaient alors l’habitude de rééditer leurs ouvrages, à plusieurs années de distance, sans y rien changer, et que le public tolérait cette pratique. Or toute œuvre scientifique doit être sans cesse refondue, revisée, mise au courant. Les savants proprement dits n’ont pas la prétention de donner à leurs œuvres une forme _ne varietur_ ni d’être lus par la postérité; ils ne prétendent pas à l’immortalité personnelle: il leur suffit que les résultats de leurs recherches, rectifiés ou même transformés par des recherches ultérieures, soient incorporés à l’ensemble des connaissances qui constituent le patrimoine scientifique de l’humanité. Personne ne lit Newton ou Lavoisier; il suffit à la gloire de Newton et de Lavoisier que leur œuvre ait contribué à déterminer la masse énorme des travaux qui ont remplacé les leurs et qui, tôt ou tard, seront remplacés eux-mêmes. Il n’y a que les œuvres d’art dont la jeunesse soit éternelle. Et le public s’en rend bien compte: il ne viendrait à l’esprit de personne d’étudier l’histoire naturelle dans Buffon, quels que soient les mérites de ce styliste. Mais le même public étudie volontiers l’histoire dans Augustin Thierry, dans Macaulay, dans Carlyle et dans Michelet, et les livres des grands écrivains qui ont écrit sur des sujets historiques se réimpriment tels quels, cinquante ans après leur mort, quoiqu’ils ne soient plus, visiblement, au courant des connaissances acquises. Il est clair que, pour bien des gens la forme, en histoire, emporte le fond, et que l’œuvre historique est toujours, non exclusivement, mais surtout, une œuvre d’art[224].

[224] C’est un lieu commun, mais c’est aussi une erreur de dire, en sens contraire, que les ouvrages des érudits demeurent, tandis que les travaux des historiens vieillissent, si bien que les érudits s’acquerraient une réputation plus solide que ne font les historiens: «On ne lit plus le P. Daniel, et on lit toujours le P. Anselme.» Mais les ouvrages des érudits vieillissent, eux aussi, et le fait que toutes les parties de l’œuvre du P. Anselme n’aient pas encore été remplacées (c’est pour cela que l’on s’en sert encore) ne doit pas faire illusion: l’immense majorité des œuvres des érudits sont, comme celles des savants proprement dits, provisoires et condamnées à l’oubli.

II. C’est depuis cinquante ans que se sont dégagées et constituées les formes scientifiques d’exposition historique, en harmonie avec cette conception générale que le but de l’histoire est, non pas de plaire, ni de donner des recettes pratiques pour se conduire, ni d’émouvoir, mais simplement de savoir.

Nous distinguerons d’abord: 1º les monographies; 2º les travaux d’un caractère général.

1º On fait une monographie quand on se propose d’élucider un point spécial, un fait ou un ensemble limité de faits, par exemple une portion de la vie ou la vie d’un individu, un événement ou une série d’événements entre deux dates rapprochées, etc.--Les types de sujets possibles de monographie ne sauraient être énumérés, car la matière historique peut se sectionner indéfiniment, et d’un nombre infini de manières. Mais tous les sectionnements ne sont pas également judicieux, et, quoiqu’on ait dit le contraire, il y a, en histoire comme dans toutes les sciences, des sujets de monographie qui sont bêtes, et des monographies qui, faites et bien faites, représentent du travail inutilement dépensé[225]. Les personnes d’esprit médiocre et sans portée, souvent qualifiées de «curieux», s’attaquent volontiers à des questions insignifiantes[226]; et c’est même un assez bon critérium, pour se faire une première idée de la valeur intellectuelle d’un historien, de lire la liste des titres des monographies qu’il a faites[227]. C’est le don de voir les problèmes importants et le goût de s’y attacher, aussi bien que la puissance de les résoudre, qui, dans toutes les sciences, font les hommes de premier ordre.--Mais supposons le sujet choisi d’une façon rationnelle. Toute monographie, pour être utile, c’est-à-dire pleinement utilisable, doit se soumettre à trois règles: 1º dans une monographie, tout fait historique tiré de documents ne doit être présenté qu’accompagné de l’indication des documents d’où il sort et de la valeur de ces documents[228]; 2º il faut suivre, autant que possible, l’ordre chronologique, parce que c’est celui dans lequel on est sûr que les faits se sont produits et qu’on devra chercher les causes et les effets; 3º il faut que le titre de la monographie en fasse connaître le sujet avec exactitude: on ne saurait trop protester contre les titres incomplets ou de fantaisie, qui compliquent si gratuitement les enquêtes bibliographiques.--Une quatrième règle a été posée; on a dit: «Une monographie n’est utile que quand elle épuise le sujet»; mais il est très légitime de faire un travail provisoire avec les documents dont on dispose, même quand on a des raisons de croire qu’il en existe d’autres, à condition toutefois d’avertir précisément avec quels documents le travail a été fait.--Il suffit, d’ailleurs, d’avoir du tact pour sentir que, dans une monographie, l’appareil de la démonstration, s’il doit être complet, doit aussi être réduit au strict nécessaire. La sobriété est de rigueur: tout étalage d’érudition, dont l’économie aurait pu être réalisée sans inconvénients, est odieux[229]. Les monographies les mieux faites n’aboutissent souvent, en histoire, qu’à la constatation de l’impossibilité de savoir. Il faut résister au désir de couronner, comme il arrive, par des conclusions subjectives, ambitieuses et vagues, une monographie impropre à les porter[230]. La conclusion régulière d’une bonne monographie, c’est le bilan des résultats acquis par elle et de ce qui reste obscur. Une monographie ainsi conduite peut vieillir, mais elle ne pourrit pas, et l’auteur n’a jamais lieu d’en rougir.

[225] Les gens du métier essaient en vain de s’abuser sur ce point: tout, dans le passé, n’est pas intéressant.--«Si nous écrivions la vie du duc d’Angoulême, dit Pécuchet.--Mais c’était un imbécile! répliqua Bouvard.--Qu’importe! Les personnages du second plan ont parfois une influence énorme, et celui-là peut-être tenait le rouage des affaires.» (G. Flaubert, _Bouvard et Pécuchet_, p. 157.)

[226] Comme les personnes d’esprit médiocre ont une tendance à préférer les sujets insignifiants, il y a, pour les sujets de ce genre, une concurrence active. On a souvent l’occasion de constater l’apparition simultanée de plusieurs monographies sur le même sujet: il n’est pas rare que le sujet soit tout à fait sans importance.

[227] Les sujets de monographie qui sont intéressants ne sont pas tous traitables; il en est auxquels l’état des sources interdit de songer. C’est pourquoi les débutants, même ceux qui sont intelligents, éprouvent tant d’embarras à choisir les sujets de leurs premières monographies, quand ils ne sont pas bien conseillés ou favorisés par la chance, et, souvent, s’engagent dans des impasses. Il serait très rigoureux, et fort injuste, de juger quelqu’un d’après la liste des sujets de ses _premières_ monographies.

[228] En pratique il faut donner, au commencement, la liste des sources employées pour l’ensemble de la monographie (avec des indications bibliographiques convenables pour les imprimés, la mention de la nature des documents et leur cote pour les manuscrits); de plus, chaque affirmation spéciale doit porter sa preuve: le texte même du document à l’appui, si c’est possible, afin que le lecteur soit en mesure de contrôler l’interprétation (pièces justificatives); sinon, en note, l’analyse ou, tout au moins, le titre du document, avec sa cote, ou avec l’indication précise de l’endroit où il a été publié. La règle générale est de mettre le lecteur en état de savoir exactement pour quelles raisons on a adopté telles conclusions sur chaque point de l’analyse.