Introduction aux études historiques

Part 15

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III. Le plus souvent, sauf en histoire contemporaine, sur un fait les documents nous fournissent une seule affirmation. Toutes les autres sciences en pareil cas suivent une règle invariable: une observation isolée n’entre pas dans la science, on la cite (avec le nom de l’observateur), mais sans conclure. Les historiens n’ont aucun motif avouable de procéder autrement. Quand ils n’ont pour établir un fait que l’affirmation d’un seul homme, si honnête qu’il soit, ils devraient, non pas affirmer le fait, mais seulement, comme font les naturalistes, mentionner le renseignement (Thucydide affirme, César dit que): c’est tout ce qu’ils ont le droit d’assurer. En fait, tous ont gardé l’habitude, comme au moyen âge, d’affirmer d’après l’_autorité_ de Thucydide ou de César; beaucoup poussent la naïveté jusqu’à le dire en propres termes. Ainsi livrés sans frein scientifique à la crédulité naturelle, les historiens en arrivent à admettre, sur la présomption insuffisante d’un document unique, toute affirmation qui se trouve n’être pas contredite par un autre document. De là cette conséquence absurde que l’histoire est plus affirmative et semble mieux constituée dans les périodes inconnues dont il ne reste qu’un seul écrivain que pour les faits connus par des milliers de documents contradictoires. Les guerres médiques connues par le seul Hérodote, les aventures de Frédégonde racontées par le seul Grégoire de Tours sont moins sujettes à discussion que les événements de la Révolution, décrits par des centaines de contemporains.--Pour tirer l’histoire de cette condition honteuse, il faut une révolution dans l’esprit des historiens.

IV. Lorsqu’on a sur le même fait plusieurs affirmations, il arrive ou qu’elles se contredisent ou qu’elles concordent. Pour être certain qu’elles se contredisent réellement il faut s’assurer qu’elles portent bien sur le même fait: deux affirmations en apparence contradictoires peuvent n’être que parallèles; elles peuvent ne pas porter exactement sur les mêmes moments, les mêmes lieux, les mêmes personnes, les mêmes épisodes d’un événement, et elles peuvent être exactes toutes deux[176]. Il n’en faut pas conclure pourtant qu’elles se confirment; chacune rentre dans la catégorie des affirmations uniques.

[176] Ce cas est étudié avec un bon exemple par Bernheim, _o. c._, p. 421.

Si la contradiction est véritable, c’est que l’une des deux affirmations au moins est fausse. Une tendance naturelle à la conciliation pousse alors à chercher un compromis, à prendre un moyen terme. Cet esprit conciliant est l’opposé de l’esprit scientifique. Si l’un dit 2 et 2 font 4, l’autre 2 et 2 font 5, on ne doit pas dire 2 et 2 font 4 1/2; on doit examiner lequel des deux a raison. C’est l’office de la critique. Presque toujours, de ces affirmations contradictoires une au moins est suspecte; il faut l’écarter si l’autre, en conflit avec elle, est très probable. Si l’autre est suspecte aussi, on doit s’abstenir de conclure; de même, si plusieurs affirmations suspectes concordent contre une seule non suspecte[177].

[177] Il est à peine besoin de mettre en garde contre le procédé enfantin qui consiste à compter le nombre des documents dans chaque sens pour décider à la majorité; l’affirmation d’un seul auteur, renseigné sur un fait, est évidemment supérieure à cent affirmations de gens qui n’en savent rien. La règle est formulée depuis longtemps: _Non numerentur, sed ponderentur_.

V. Quand plusieurs affirmations concordent il faut encore résister à la tendance naturelle à croire que le fait est démontré. Le premier mouvement est de compter tout document pour une source de renseignement. On sait bien dans la vie réelle que les hommes sont sujets à se copier les uns les autres, qu’un seul récit sert souvent à plusieurs narrateurs, qu’il arrive à plusieurs journaux de publier la même correspondance, à plusieurs reporters de s’entendre pour laisser faire un compte rendu à un seul d’entre eux. On a alors plusieurs documents, on a même plusieurs affirmations, mais a-t-on autant d’observations? Évidemment non. Une affirmation qui en reproduit une autre ne constitue pas une observation nouvelle, et quand même une observation serait reproduite par cent auteurs différents, ces cent copies ne représenteraient encore qu’une seule observation. Les compter pour cent équivaudrait à compter pour cent documents cent exemplaires imprimés d’un même livre. Mais le respect des «documents historiques» est parfois plus fort que l’évidence. La même affirmation rédigée dans plusieurs documents séparés, par des auteurs différents, donne l’illusion de plusieurs affirmations; un même fait relaté dans dix documents différents paraît aussitôt établi par dix observations concordantes. Il faut se défier de cette impression. Une concordance n’est concluante qu’autant que les affirmations concordantes expriment des _observations_ indépendantes l’une de l’autre. Avant de tirer aucune conclusion d’une concordance on doit examiner si elle est une concordance entre des observations _indépendantes_; ce qui comporte deux opérations.

1º On commence par chercher si les affirmations sont indépendantes, ou ne sont que des reproductions d’une même observation unique. Ce travail est en partie l’œuvre de la critique externe des sources[178]; mais la critique des sources n’étudie que les rapports entre les documents écrits, elle s’arrête après avoir établi quels passages un auteur a empruntés à d’autres auteurs. Les passages empruntés sont à écarter sans discussion. Mais il reste à faire le même travail sur les affirmations qui n’ont pas pris de forme écrite. On doit comparer les affirmations sur le même fait pour chercher si elles proviennent d’observateurs différents ou du moins d’observations différentes.

[178] Cf. ci-dessus, p. 73.

Le principe est analogue à celui de la critique de sources. Les détails d’un fait social sont si multiples et il y a tant de façons différentes de voir le même fait que deux observateurs indépendants n’ont aucune chance de se rencontrer sur tous les points; quand deux affirmations présentent les mêmes détails dans le même ordre c’est qu’elles dérivent d’une observation commune; les observations différentes divergent toujours sur quelques points. Souvent on peut tirer parti d’un principe _a priori_: si le fait était de nature à n’avoir pu être observé ou rapporté que par un seul observateur, c’est que toutes les sources dérivent de cette observation unique. Ces principes[179] permettent de reconnaître beaucoup de cas d’observations différentes et plus encore de cas d’observations reproduites.

[179] Il n’est guère possible d’étudier ici les difficultés spéciales d’application: quand l’auteur, cherchant à dissimuler son emprunt, a introduit des différences pour dérouter le public; quand l’auteur a combiné des détails provenant de deux observations.

Il reste des cas douteux en grand nombre. La tendance naturelle est de les compter comme indépendants. C’est l’inverse qui serait scientifiquement correct: tant que l’indépendance des affirmations n’est pas prouvée, on n’a pas le droit d’admettre que leur concordance soit concluante.

C’est seulement après avoir établi le rapport entre les affirmations qu’on peut compter les affirmations vraiment différentes et examiner si elles concordent. Ici encore il faut se défier du premier mouvement: la concordance vraiment concluante n’est pas, comme on l’imaginerait naturellement, une ressemblance complète entre deux récits, c’est un croisement entre deux récits différents qui ne se ressemblent qu’en quelques points. La tendance naturelle est de regarder la concordance comme une confirmation d’autant plus probante qu’elle est plus complète; il faut au contraire adopter la règle paradoxale que la concordance prouve davantage quand elle est limitée à un petit nombre de points. Ce sont les points de concordance de ces affirmations divergentes qui constituent les faits historiques scientifiquement établis.

2º Avant de conclure il reste à s’assurer si les observations _différentes_ du même fait sont pleinement _indépendantes_; car elles peuvent avoir agi l’une sur l’autre au point que la première ait déterminé les suivantes, et alors leur concordance ne serait plus concluante. Il faut prendre garde aux cas suivants:

_1er cas._ Les observations différentes ont été faites par le même auteur, qui les a consignées, soit dans un même document, soit dans des documents différents; il faut alors des raisons spéciales pour admettre que l’auteur a vraiment refait les observations et ne s’est pas borné à répéter une observation unique.

_2e cas._ Il y a eu plusieurs observateurs, mais ils ont chargé l’un d’eux de rédiger un document unique: c’est le cas des procès-verbaux d’assemblées; il faut s’assurer si le document représente seulement l’affirmation du rédacteur ou si les autres observateurs ont contrôlé sa rédaction.

_3e cas._ Plusieurs observateurs ont rédigé leur observation dans des documents différents, mais dans des conditions semblables; il faut appliquer le questionnaire critique pour chercher si tous n’ont pas subi les mêmes causes de mensonge ou d’erreur (même intérêt, ou même vanité, ou mêmes préjugés, etc.).

Il n’y a de sûrement indépendantes que les observations contenues dans des documents différents, issus d’auteurs différents, appartenant à des groupes différents, opérant dans des conditions différentes. C’est dire que les cas de concordance pleinement concluante sont rares, sauf dans les périodes modernes.

La possibilité de prouver un fait historique dépend du nombre de documents indépendants conservés sur ce fait, et il dépend du hasard que les documents se soient conservés; ainsi s’explique la part du hasard dans la constitution de l’histoire.

Les faits qu’il est possible d’établir sont surtout des faits étendus et durables (appelés parfois faits _généraux_), usages, doctrines, institutions, grands événements; ils ont été plus faciles à observer et sont plus faciles à prouver. Pourtant la méthode historique n’est pas par elle-même impuissante à établir des faits courts et limités (ce qu’on appelle faits _particuliers_), une parole, un acte d’un moment. Il suffit que plusieurs personnages aient assisté au fait, l’aient noté et que leurs écrits nous soient parvenus. On sait la phrase que Luther a prononcée à la Diète de Worms; on sait qu’il n’a pas dit ce que lui attribue la tradition. Ce concours de conditions favorables devient de plus en plus fréquent avec l’organisation des journaux, des sténographes et des dépôts de documents.

Pour l’antiquité et le moyen âge la connaissance historique est restreinte aux faits généraux par la pénurie de documents. Dans la période contemporaine elle peut s’étendre de plus en plus aux faits particuliers.--Le public s’imagine le contraire; il se défie des faits contemporains sur lesquels il voit circuler des récits contradictoires et croit sans hésiter aux faits anciens qu’il ne voit pas contredire. Sa confiance est au maximum pour l’histoire qu’on n’a pas les moyens de savoir, son scepticisme croît à mesure que les moyens de savoir augmentent.

VI. La _concordance entre les documents_ conduit à des conclusions qui ne sont pas toutes définitives. Il reste à étudier l’_accord_ entre les faits pour compléter ou rectifier les conclusions.

Plusieurs faits qui, pris isolément, ne sont qu’imparfaitement prouvés peuvent se confirmer les uns les autres de façon à donner une certitude d’ensemble. Les faits que les documents présentent isolés ont été parfois assez rapprochés dans la réalité pour que l’un fût lié à l’autre. De ce genre sont les actes successifs d’un même homme ou d’un même groupe, les habitudes d’un même groupe à des époques rapprochées ou de groupes semblables à la même époque. Chacun de ces faits peut, il est vrai, se produire sans l’autre; la certitude que l’un s’est produit ne permettrait pas d’affirmer l’autre. Et cependant l’accord de plusieurs de ces faits, chacun imparfaitement prouvé, donne une espèce de certitude; ils ne se prouvent pas les uns les autres au sens strict, mais ils se _confirment_[180]. Le doute qui pesait sur chacun d’eux se dissipe; on arrive à l’espèce de certitude produite par l’enchaînement des faits. Ainsi, par le rapprochement de conclusions encore douteuses, s’établit un ensemble moralement certain.--Dans un itinéraire de souverain, les jours et les lieux de passage se confirment quand ils s’accordent de façon à former un tout cohérent.--Une institution ou un usage d’un peuple s’établit par l’accord de renseignements, chacun probable seulement, qui portent sur des lieux ou des moments différents.

[180] Nous n’indiquons ici que le principe de la méthode de confirmation; les applications exigeraient une très longue étude.

Cette méthode est d’une application difficile. L’accord est une notion beaucoup plus vague que la concordance. On ne peut pas préciser en général quels faits sont liés entre eux assez pour former un ensemble dont l’accord soit concluant, ni déterminer d’avance la durée et l’étendue de ce qui constitue un ensemble. Des faits pris à un demi-siècle et à cent lieues de distance pourront se confirmer de façon à établir l’usage d’un peuple (par exemple chez les Germains); ils ne prouveraient rien pris dans une société hétérogène et à évolution rapide (par exemple la société française en 1750 et en 1800, en Alsace et en Provence). Il faut ici étudier les rapports entre les faits. C’est déjà le commencement de la construction historique; ainsi se fait le passage des opérations analytiques aux opérations synthétiques.

VII. Mais il reste à étudier le cas du _désaccord_ entre les faits établis par les documents et d’autres faits établis par d’autres procédés. Il arrive qu’un fait obtenu par conclusion historique soit en contradiction avec un ensemble de faits historiquement connus, ou avec l’ensemble de nos connaissances sur l’humanité fondées sur l’observation directe, ou avec une loi scientifique établie par la méthode régulière d’une science constituée. Dans les deux premiers cas, le fait n’est en collision qu’avec l’histoire ou la psychologie et la sociologie, toutes sciences mal constituées, il est appelé seulement _invraisemblable_; s’il est en conflit avec une _science_, il devient un _miracle_.--Que doit-on faire d’un fait invraisemblable ou miraculeux? Faut-il l’admettre après examen des documents, ou le rejeter comme impossible par la question préalable?

L’_invraisemblance_ n’est pas une notion scientifique; elle varie avec les individus: ce que chacun trouve invraisemblable, c’est ce qu’il n’est pas habitué à voir; pour un paysan le téléphone est beaucoup plus invraisemblable qu’un revenant; un roi de Siam a refusé de croire à l’existence de la glace. Il faut donc préciser _à qui_ le fait paraît invraisemblable.--Est ce à la masse sans culture scientifique? Pour elle la science est plus invraisemblable que le miracle, la physiologie que le spiritisme; sa notion d’invraisemblance est sans valeur.--Est-ce à l’homme cultivé scientifiquement? Il s’agit alors de l’invraisemblance pour un esprit scientifique, et il serait plus précis de dire que le fait est contraire aux données de la science, qu’il y a désaccord entre les observations directes des savants et les renseignements indirects des documents.

Comment doit se trancher ce conflit? La question n’a pas grand intérêt pratique; presque tous les documents qui rapportent des faits miraculeux sont déjà suspects par ailleurs, et seraient écartés par une critique correcte. Mais la question du miracle a soulevé de telles passions qu’il peut être bon d’indiquer comment elle se pose pour les historiens[181].

[181] Le P. de Smedt a consacré à cette question une partie de ses _Principes de la critique historique_ (Paris, 1887, in-12).

La croyance générale au merveilleux a rempli de faits miraculeux les documents de presque tous les peuples. Historiquement le diable est beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate: nous n’avons pas un seul mot d’un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate; des milliers de «témoins oculaires» déclarent avoir vu le diable, il y a peu de faits historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants. Pourtant nous n’hésitons plus à rejeter le diable et à admettre Pisistrate. C’est que l’existence du diable serait inconciliable avec les lois de toutes les sciences constituées.

Pour l’historien, la solution du conflit est évidente[182]. Les observations contenues dans les documents historiques ne valent jamais celles des savants contemporains (on a montré pourquoi). La méthode historique indirecte ne vaut jamais les méthodes directes des sciences d’observation. Si ses résultats sont en désaccord avec les leurs, c’est elle qui doit céder; elle ne peut prétendre, avec ses moyens imparfaits, contrôler, contredire ou rectifier les résultats des autres; elle doit au contraire employer leurs résultats à rectifier les siens. Le progrès des sciences directes modifie parfois l’interprétation historique; un fait établi par l’observation directe sert à comprendre et à critiquer des documents: les cas de stigmates et d’anesthésie nerveuse observés scientifiquement ont fait admettre les récits historiques de faits analogues (stigmates de quelques saints, possédées de Loudun). Mais l’histoire ne peut pas servir au progrès des sciences directes. Tenue par ses moyens indirects d’information à distance de la réalité, elle accepte les lois établies par les sciences qui ont le contact direct avec la réalité. Pour rejeter une de ces lois il faudrait de nouvelles observations directes. C’est une révolution qui peut être faite, mais seulement au centre; l’histoire n’a pas le pouvoir d’en prendre l’initiative.

[182] La solution de la question est différente pour les sciences d’observation directe, surtout les sciences biologiques. La science ne connaît pas le possible ou l’impossible, elle ne connaît que des faits correctement ou incorrectement observés; des faits déclarés impossibles, comme les aérolithes, ont été reconnus exacts. La notion même de miracle est métaphysique; elle suppose une conception d’ensemble du monde qui dépasse les limites de l’observation. Voir Wallace, _Les miracles et le moderne spiritualisme_, trad. de l’anglais, Paris, 1887, in-8.

La solution est moins nette pour les faits en désaccord seulement avec un ensemble de connaissances historiques ou avec les embryons des sciences de l’homme. Elle dépend de l’opinion qu’on se fait de la valeur de ces connaissances. Du moins peut-on poser la règle pratique que pour contredire l’histoire, la psychologie ou la sociologie, il faut avoir de bien solides documents; et c’est un cas qui ne se présente guère.

LIVRE III

OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES

CHAPITRE I

CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONSTRUCTION HISTORIQUE

La critique des documents ne fournit que des faits isolés. Pour les organiser en un corps de science il faut une série d’opérations synthétiques. L’étude de ces procédés de construction historique forme la seconde moitié de la Méthodologie.

La construction ne doit pas être dirigée par le plan idéal de la science que nous désirerions construire; elle dépend des matériaux réels dont nous disposons. Il serait chimérique de se proposer un plan que les matériaux ne se prêteraient pas à réaliser, ce serait vouloir construire la tour Eiffel avec des moellons. Le vice fondamental des philosophies de l’histoire est d’oublier cette nécessité pratique.

I. Regardons d’abord les matériaux de l’histoire. Quelle est leur forme et leur nature? En quoi diffèrent-ils des matériaux des autres sciences?

Les faits historiques proviennent de l’analyse critique des documents. Ils en sortent dans l’état où l’analyse les a mis, hachés menu en affirmations élémentaires; car une seule phrase contient plusieurs affirmations, on a souvent accepté les unes et rejeté les autres; chacune de ces affirmations constitue un fait.

Les faits historiques ont ce caractère commun d’être tirés tous des documents; mais ils sont très disparates.

1º Ils représentent des phénomènes de nature très différente. D’un même document on tire des faits d’écriture, de langue, de style, de doctrines, d’usages, d’événements. L’inscription de Mesha fournit des faits d’écriture et de langue moabites, le fait de la croyance au dieu Khamos, les pratiques de son culte, les faits de guerre des Moabites contre Israël. Tous les faits nous arrivent ainsi pêle-mêle, sans distinction de nature. Ce mélange de faits hétérogènes est un des caractères qui différencient l’histoire des autres sciences. Les sciences d’observation directe choisissent les faits qu’elles veulent étudier, et systématiquement se bornent à observer les faits d’une seule espèce. Les sciences documentaires reçoivent les faits tout observés de la main des auteurs de documents qui les leur livrent en désordre. Pour les tirer de ce désordre, il faut les trier et les grouper par espèces. Mais pour les trier il faudrait savoir avec précision ce qui doit en histoire constituer une _espèce_ de faits; pour les grouper il faudrait un principe de _classement_ approprié aux faits historiques. Or sur ces deux questions capitales les historiens ne sont pas arrivés encore à formuler de règles précises.

2º Les faits historiques se présentent à des degrés de généralité très différents, depuis les faits très généraux communs à tout un peuple et qui ont duré des siècles (institutions, coutumes, croyances) jusqu’aux actes les plus fugitifs d’un homme (une parole ou un mouvement). C’est encore une différence avec les sciences d’observation directe qui partent régulièrement de faits particuliers et travaillent méthodiquement à les condenser en faits généraux. Pour former des groupes il faut ramener les faits au même degré de généralité, ce qui oblige à chercher à quel degré de généralité on peut et on doit réduire les différentes espèces de faits. Et c’est sur quoi les historiens ne s’entendent pas entre eux.

3º Les faits historiques sont localisés, ils ont existé en une époque et en un pays donnés; si on leur retire la mention du temps et du lieu où ils se sont produits, ils perdent le caractère historique, ils ne peuvent plus être utilisés que pour la connaissance de l’humanité universelle (comme il arrive aux faits de folklore dont on ignore la provenance). Cette nécessité de localiser est inconnue aussi aux sciences générales; elle est limitée aux sciences descriptives qui étudient la distribution géographique et l’évolution des phénomènes. Elle impose à l’histoire l’obligation d’étudier séparément les faits des différents pays et des différentes époques.

4º Les faits extraits des documents par l’analyse critique se présentent accompagnés d’une indication critique sur leur probabilité[183]. Dans tous les cas où l’on n’est pas arrivé à la certitude complète, toutes les fois que le fait est seulement probable--à plus forte raison s’il est suspect,--le travail de la critique le livre à l’historien avec une étiquette que l’on n’a pas le droit de retirer et qui empêche le fait d’entrer dans la science définitive. Même les faits qui, rapprochés d’autres faits, finiront par être établis, passent par cette condition transitoire, comme les cas cliniques qui s’entassent dans les revues médicales avant d’être assez prouvés pour devenir des faits scientifiques.

[183] Cf. ci-dessus, p. 166.

Ainsi la construction historique doit être faite avec une masse incohérente de menus faits, une poussière de connaissances de détail. Ce sont des matériaux hétérogènes, qui diffèrent par leur objet, leur situation, leur degré de généralité, leur degré de certitude. Pour les classer, la pratique des historiens ne fournit pas de méthode; l’histoire, étant issue d’un genre littéraire, est restée la moins méthodique des sciences.