Introduction aux études historiques
Part 16
II. En toute science, après avoir regardé les faits, on se pose systématiquement des questions[184]; toute science est formée d’une série de réponses à une série de questions méthodiques. Dans toutes les sciences d’observation directe, quand même on n’y a pas songé d’avance, les faits observés suggèrent des questions et obligent à les préciser. Mais les historiens n’ont pas cette discipline; habitués à imiter les artistes, beaucoup ne pensent pas même à se demander ce qu’ils cherchent: ils prennent dans les documents les traits qui les ont frappés, souvent pour un motif personnel, les reproduisent en changeant la langue et y ajoutent les réflexions de tout genre qui leur viennent à l’esprit.
[184] L’hypothèse dans les sciences expérimentales est une forme de question accompagnée d’une réponse provisoire.
L’histoire, sous peine de se perdre dans la confusion de ses matériaux, doit se faire une règle stricte de toujours procéder par questions comme les autres sciences[185]. Mais comment poser les questions dans une science si différente des autres? C’est le problème fondamental de la méthode. On ne peut le résoudre qu’en commençant par déterminer le caractère essentiel des faits historiques, qui les différencie des faits des autres sciences.
[185] Fustel de Coulanges a entrevu cette nécessité. Dans la Préface des _Recherches sur quelques problèmes d’histoire_ (Paris, 1885, in-8), il annonce qu’il va donner ses recherches «sous la forme première qu’ont tous mes travaux, c’est-à-dire sous la forme de questions que je me pose et que je m’efforce d’éclaircir».
Les sciences d’observation directe opèrent sur des objets _réels_ et complets. La science la plus voisine de l’histoire par son objet, la zoologie descriptive, procède en examinant un animal réel et entier. On le voit réellement, dans son ensemble, on le dissèque, de façon à le décomposer en ses parties, la dissection est une _analyse_ au sens propre (ἀναλύσειν, c’est dissoudre). On peut ensuite remettre ensemble les parties de façon à voir la structure de l’ensemble, c’est la synthèse _réelle_. On peut regarder les mouvements _réels_ qui constituent le fonctionnement des organes de façon à observer la réaction réciproque des parties de l’organisme. On peut comparer les ensembles _réels_ et voir par quelles parties ils se ressemblent de façon à les classifier suivant leurs ressemblances réelles. La science est une connaissance objective fondée sur l’analyse, la synthèse, la comparaison _réelles_; la vue directe des objets guide le savant et lui dicte les questions à poser.
En histoire rien de pareil.--On dit volontiers que l’histoire est la «vision» des faits passés, et qu’elle procède par «analyse»; ce sont deux métaphores, dangereuses si on en est dupe[186]. En histoire, _on ne voit rien_ de réel que du papier écrit,--et quelquefois des monuments ou des produits de fabrication. L’historien n’a aucun objet à analyser réellement, aucun objet qu’il puisse détruire et reconstruire. «L’analyse historique» n’est pas plus réelle que la vue des faits historiques; elle n’est qu’un procédé abstrait, une opération purement intellectuelle.--L’analyse d’un document consiste à chercher _mentalement_ les renseignements qu’il contient pour les critiquer un à un.--L’analyse d’un fait consiste à distinguer _mentalement_ les différents détails de ce fait (épisodes d’un événement, caractères d’une institution), pour fixer son attention successivement sur chacun des détails; c’est ce qu’on appelle examiner les divers «aspects» d’un fait;--encore une métaphore.--L’esprit humain, naturellement confus, n’a spontanément que des _impressions_ d’ensemble confuses; il est nécessaire, pour les éclaircir, de se demander quelles impressions particulières constituent une impression d’ensemble, afin de les préciser en les considérant une à une. Cette opération est indispensable, mais il ne faut pas en exagérer la portée. Ce n’est pas une méthode objective qui fasse découvrir des objets réels; ce n’est qu’une méthode subjective pour apercevoir les éléments abstraits qui forment nos impressions[187].--Par la nature même de ses matériaux l’histoire est forcément une science subjective. Il serait illégitime d’étendre à cette analyse intellectuelle d’impressions subjectives les règles de l’analyse réelle d’objets réels.
[186] Fustel de Coulanges lui-même semble s’y être trompé: «L’histoire est une science; elle n’imagine pas, elle voit seulement.» (_Monarchie franque_, p. 1.) «L’histoire consiste, comme toute science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher, à en marquer le lien... L’historien... cherche et atteint les faits par l’observation minutieuse des textes, comme le chimiste trouve les siens dans des expériences minutieusement conduites.» (_Ib._, p. 39.)
[187] Le caractère subjectif de l’histoire a été très fortement indiqué par un philosophe, G. Simmel, _Die Probleme der Geschichtsphilosophie_, Leipzig, 1892, in-8.
L’histoire doit donc se défendre de la tentation d’imiter la méthode des sciences biologiques. Les faits historiques sont si différents de ceux des autres sciences qu’il faut pour les étudier une méthode différente de toutes les autres.
III. Les documents, source unique de la connaissance historique, renseignent sur trois catégories de faits.
1º Êtres vivants et objets matériels.--Les documents font connaître l’existence d’êtres humains, de conditions matérielles, d’objets fabriqués. Tous ces faits ont été des phénomènes matériels que l’auteur du document a perçus matériellement. Mais pour nous ils ne sont plus que des phénomènes intellectuels, des faits vus «à travers l’imagination de l’auteur», ou, pour parler exactement, des _images_ représentatives des impressions de l’auteur, des images que nous formons par _analogie_ avec ses images. Le Temple de Jérusalem a été un objet matériel qu’on voyait, mais nous ne pouvons plus le voir, nous ne pouvons plus que nous en faire une image analogue à celle des gens qui l’avaient vu et l’ont décrit.
2º Actes des hommes.--Les documents rapportent les actes (et les paroles) des hommes d’autrefois qui ont été aussi des faits matériels vus et entendus par les auteurs, mais qui ne sont plus pour nous que les souvenirs des auteurs, représentés seulement par des images subjectives. Les coups de poignard donnés à César ont été vus, les paroles des meurtriers entendues en leur temps; pour nous, ce ne sont que des images.--Les actes et les paroles ont tous ce caractère d’avoir été l’acte ou la parole d’un individu; l’imagination ne peut se représenter que des actes _individuels_, à l’image de ceux que nous montre matériellement l’observation directe. Comme ils sont les faits d’hommes vivant en société, la plupart sont accomplis par plusieurs individus à la fois ou même combinés pour un résultat commun, ce sont des actes _collectifs_; mais pour l’imagination comme pour l’observation directe ils se ramènent toujours à une somme d’actes individuels. Le «fait social», tel que l’admettent plusieurs sociologues, est une construction philosophique, non un fait historique.
3º Motifs et conceptions.--Les actes humains n’ont pas leur cause en eux-mêmes; ils ont un _motif_. Ce mot vague désigne à la fois l’_impulsion_ qui fait accomplir un acte et la _représentation_ consciente qu’on a de l’acte au moment de l’accomplir. Nous ne pouvons imaginer des motifs que dans le cerveau d’un homme, sous la forme de représentations intérieures vagues, analogues à celles que nous avons de nos propres états intérieurs; nous ne pouvons les exprimer que par des mots, d’ordinaire métaphoriques. Ce sont les faits _psychiques_ (vulgairement appelés sentiments et idées). Les documents nous en montrent de trois espèces: 1º motifs et conceptions des auteurs qui les ont exprimés; 2º motifs et idées que les auteurs ont attribués à leurs contemporains dont ils ont vu les actes; 3º motifs que nous pouvons nous-mêmes supposer aux actes relatés dans les documents et que nous nous représentons à l’image des nôtres.
Faits matériels, actes humains individuels et collectifs, faits psychiques, voilà tous les objets de la connaissance historique; ils ne sont pas observés directement, ils sont tous _imaginés_. Les historiens--presque tous sans en avoir conscience et en croyant observer des réalités--n’opèrent jamais que sur des images.
IV. Comment donc imaginer des faits qui ne soient pas entièrement imaginaires? Les faits imaginés par l’historien sont forcément subjectifs; c’est une des raisons qu’on donne pour refuser à l’histoire le caractère de science. Mais subjectif n’est pas synonyme d’irréel. Un souvenir n’est qu’une image et n’est pourtant pas une chimère, il est la représentation d’une réalité passée. Il est vrai que l’historien, en travaillant sur les documents, n’a pas à son service des souvenirs personnels; mais il se fait des images sur le modèle de ses souvenirs. Il suppose que les faits disparus (objets, actes, motifs), observés autrefois par les auteurs de documents, étaient semblables aux faits contemporains qu’il a vus lui-même et dont il a gardé le souvenir. C’est le postulat de toutes les sciences documentaires. Si l’humanité de jadis n’était pas semblable à l’humanité actuelle, on ne comprendrait rien aux documents. Partant de cette ressemblance, l’historien se forme une image des faits anciens historiques semblable à ses propres souvenirs des faits qu’il a vus.
Ce travail, qui se fait inconsciemment, est en histoire une des principales occasions d’erreur. Les choses passées qu’il faut s’imaginer ne sont pas entièrement semblables aux choses présentes qu’on a vues; nous n’avons vu aucun homme pareil à César ou à Clovis, et nous n’avons pas passé par les mêmes états intérieurs qu’eux. Dans les sciences constituées on opère aussi sur des faits vus par d’autres observateurs et qu’il faut se représenter par analogie; mais ces faits sont définis en termes précis qui indiquent quels éléments invariables doivent entrer dans l’image. Même en physiologie les notions sont assez nettement établies pour qu’un même mot éveille chez tous les naturalistes une image semblable d’un organe ou d’un mouvement. La raison en est que chaque notion désignée par un nom a été formée par une méthode d’observation et d’abstraction qui a précisé et décrit tous les caractères communs à cette notion.
Mais, à mesure qu’une connaissance se rapproche des faits intérieurs invisibles, les notions deviennent plus confuses et la langue moins précise. Nous n’arrivons à exprimer les faits humains même les plus vulgaires, conditions sociales, actes, motifs, sentiments, que par des termes vagues (_roi_, _guerrier_, _combattre_, _élire_). Pour les phénomènes plus complexes la langue est si indécise qu’on ne s’accorde même plus sur les éléments nécessaires du phénomène. Qu’est-ce qu’une tribu, une armée, une industrie, un marché, une révolution? Ici l’histoire participe du vague de toutes les sciences de l’humanité, psychologiques ou sociales. Mais son procédé indirect de représentation par images rend ce vague encore plus dangereux.--Nos images historiques devraient donc reproduire au moins les traits essentiels des images qu’ont eues dans l’esprit les observateurs directs des faits passés: or les termes dans lesquels ils ont exprimé leurs images ne nous apprennent jamais exactement quels en étaient les éléments essentiels.
Des faits que nous n’avons pas vus, décrits dans des termes qui ne permettent pas de nous les représenter exactement, voilà les données de l’histoire. L’historien, obligé pourtant de se représenter des images des faits, doit vivre avec la préoccupation de ne construire ses images qu’avec des éléments exacts, de façon à s’imaginer les faits comme il les aurait vus s’il avait pu les observer lui-même[188]. Mais il a besoin pour former une image de plus d’éléments que les documents n’en fournissent. Qu’on essaye de se représenter un combat ou une cérémonie avec les données d’un récit, si détaillé qu’il soit, on verra combien de traits il faut y ajouter. Cette nécessité est sensible matériellement dans les restitutions de monuments fondées sur une description (par exemple celle du Temple de Jérusalem), dans les tableaux qui prétendent représenter des scènes historiques, dans les dessins des journaux illustrés.
[188] C’est ce que Carlyle et Michelet ont dit sous une forme éloquente. C’est aussi le sens du mot fameux de Ranke: «Je veux dire comment cela a été en réalité» (_wie es eigentlich gewesen_).
Toute image historique contient donc une forte part de fantaisie. L’historien ne peut pas s’en délivrer, mais il peut savoir le compte des éléments réels qui entrent dans ses images et ne faire porter sa construction que sur ceux-là; ces éléments, ce sont ceux qu’il a tirés des documents. S’il a besoin, pour comprendre la bataille entre César et Arioviste, de se représenter leurs deux armées, il aura soin de ne rien conclure de l’aspect général sous lequel il se les imagine; il devra raisonner seulement avec les détails réels fournis par les documents.
V. Le problème de la méthode historique est enfin précisé ainsi. Avec les traits épars dans les documents nous formons des images. Quelques-unes, toutes matérielles, fournies par des monuments figurés, représentent directement un des aspects réels des choses passées. La plupart--toutes les images de faits psychiques sont dans ce cas--sont formées à la ressemblance des figures dessinées anciennement et surtout des faits actuels que nous avons observés. Or les choses passées ne ressemblaient qu’en partie aux choses présentes, et ce sont justement les parties différentes qui font l’intérêt de l’histoire. Comment se représenter ces traits différents pour lesquels le modèle nous manque? Nous n’avons vu aucune troupe semblable aux guerriers francs ni ressenti personnellement les sentiments de Clovis partant en guerre contre les Wisigoths. Comment imaginer ces faits de façon qu’ils soient conformes à la réalité?
En pratique voici ce qui se passe. Aussitôt qu’une phrase d’un document est lue, une image est formée dans notre esprit par une opération spontanée dont nous ne sommes pas maîtres. Cette image, produite par une analogie superficielle, est d’ordinaire grossièrement fausse. Chacun de nous peut retrouver dans ses souvenirs la façon absurde dont il a conçu d’abord les personnages et les scènes du passé. Le travail de l’histoire consiste à rectifier graduellement nos images en remplaçant un à un les traits faux par des traits exacts. Nous avons vu des gens à cheveux roux, des boucliers, des francisques (ou des dessins de ces objets); nous rapprochons ces traits pour corriger notre image première des guerriers francs. L’image historique finit ainsi par être une combinaison de traits empruntés à des expériences différentes.
Il ne suffit pas de se représenter des êtres et des actes isolés. Les hommes et les actes font partie d’un ensemble, d’une société et d’une évolution: il faut donc se représenter aussi les rapports entre les hommes et les actes (nations, gouvernements, lois, guerres).
Mais pour imaginer des rapports il faut concevoir un ensemble et les documents ne nous donnent que des traits isolés. Ici encore l’historien est forcé de recourir à un procédé subjectif. Il imagine une société ou une évolution et, dans ce cadre imaginé, il range les traits fournis par les documents.--Ainsi, tandis que le classement biologique se guide sur un ensemble réel observé objectivement, le classement historique ne peut se faire que dans un ensemble imaginé subjectivement.
La réalité passée nous ne l’observons pas, nous ne la connaissons que par sa ressemblance avec la réalité actuelle. Pour se représenter dans quelles conditions se sont produits les faits passés, il faut donc chercher, par l’observation de l’humanité présente, dans quelles conditions se produisent les faits analogues du présent. L’histoire serait ainsi une application des sciences descriptives de l’humanité (psychologie descriptive, sociologie ou science sociale); mais toutes sont encore des sciences mal constituées et leur infirmité retarde la constitution d’une science de l’histoire.
Cependant il y a des conditions de la vie humaine si nécessaires et si évidentes que la plus grossière observation suffit pour les établir. Ce sont celles qui sont communes à toute l’humanité; elles dérivent de l’organisation physiologique qui crée les besoins matériels des hommes ou de leur organisation psychologique qui crée leurs habitudes de conduite. On peut donc les prévoir dans un questionnaire général qui servira pour tous les cas. Comme la critique historique et pour la même raison--l’impossibilité d’observer directement,--la construction historique se trouve forcée d’employer la méthode du questionnaire.
Les actes humains qui font la matière de l’histoire diffèrent d’une époque et d’un pays à l’autre comme ont différé les hommes et les sociétés, et c’est même l’objet propre de l’histoire d’étudier ces différences; si les hommes avaient toujours eu le même gouvernement ou parlé la même langue, il n’y aurait pas lieu de faire l’histoire des gouvernements et des langues. Mais ces différences sont enfermées entre les limites des conditions générales de la vie humaine; elles ne sont que des variétés de certaines façons d’agir ou d’être, communes à toute l’humanité ou du moins à la grande majorité des hommes. On ne sait pas d’avance quel gouvernement ou quelle langue aura eu un peuple historique; c’est l’affaire de l’histoire d’établir ces faits. Mais d’avance et pour tous les cas on prévoit que le peuple aura eu une langue et un gouvernement.
En dressant la liste des phénomènes fondamentaux qu’on peut s’attendre à trouver dans la vie de tout homme et de tout peuple, on obtiendra un questionnaire universel, sommaire, mais suffisant pour classer la masse des faits historiques en un certain nombre de groupes naturels, dont chacun formera une branche spéciale d’histoire. Ce cadre de groupement général fournira l’échafaudage de la construction historique.
Le questionnaire universel ne porte que sur les phénomènes habituels; il ne peut pas prévoir les milliers de faits locaux ou accidentels qui forment la vie d’un homme ou d’une nation; il ne suffira donc pas à poser toutes les questions auxquelles l’historien doit répondre pour donner le tableau complet du passé. L’étude détaillée des faits exigera l’emploi de questionnaires plus détaillés, différents suivant la nature des faits, des hommes ou des sociétés à étudier. Pour les dresser on peut commencer par noter les questions de détail qu’aura suggérées la lecture même des documents; mais il faudra, pour classer ces questions--souvent même pour en compléter la liste,--recourir au procédé du questionnaire méthodique. Parmi les espèces de faits, les personnages, les sociétés bien connus (soit par l’observation directe, soit par l’histoire), on cherchera ceux qui ressemblent aux faits, au personnage, à la société qu’il s’agit d’étudier. En analysant les cadres de la science déjà faits pour ces cas connus, on verra quelles questions doivent se poser à propos du cas analogue qu’on étudie. Il va sans dire que le choix du cadre modèle devra être fait avec intelligence; il ne faut pas appliquer à une société barbare un questionnaire dressé d’après l’étude d’une nation civilisée et vouloir trouver dans un domaine féodal quels agents répondaient à chacun de nos ministères,--comme l’a fait Boutaric dans son étude sur l’administration d’Alphonse de Poitiers.
Cette méthode du questionnaire qui fait reposer toute la construction historique sur un procédé _a priori_ serait inacceptable si l’histoire était vraiment une science d’observation; et peut-être la trouvera-t-on dérisoire comparée aux méthodes _a posteriori_ des sciences naturelles. Mais sa justification est simple: elle est la seule méthode qu’on puisse pratiquer et, en fait, la seule qui l’ait jamais été. Dès qu’un historien cherche à mettre en ordre les faits contenus dans les documents, il fabrique avec la connaissance qu’il a (ou croit avoir) des choses humaines un cadre d’exposition qui équivaut à un questionnaire,--à moins qu’il n’adopte le cadre d’un devancier créé par le même procédé.--Mais quand ce travail a été inconscient, le cadre reste incomplet et confus. Ainsi il ne s’agit pas de décider si on opérera avec ou sans un questionnaire _a priori_--car on en aura toujours un;--on n’a le choix qu’entre un questionnaire inconscient, confus et incomplet ou un questionnaire conscient, précis et complet.
VI. On peut maintenant tracer le plan de la construction historique, de façon à déterminer la série des opérations synthétiques nécessaires pour élever l’édifice.
L’analyse critique des documents a fourni les matériaux, ce sont les faits historiques encore épars. On commence par les _imaginer_ sur le modèle des faits actuels qu’on suppose analogues; on tâche, en combinant des fragments pris à divers endroits de la réalité, d’atteindre l’image la plus semblable à celle qu’aurait donnée l’observation directe du fait passé. C’est la première opération, indissolublement liée en fait à la lecture des documents. Pensant qu’il suffisait ici d’en avoir indiqué la nature[189], nous avons renoncé à lui consacrer un chapitre spécial.
[189] Cf. p. 189-192.
Les faits ainsi imaginés, on les _groupe_ dans des cadres imaginés sur le modèle d’un ensemble observé dans la réalité qu’on suppose analogue à ce qu’a dû être l’ensemble passé. C’est la seconde opération; elle se fait au moyen d’un questionnaire, et aboutit à découper dans la masse des faits historiques des morceaux de même nature qu’on groupe ensuite entre eux jusqu’à ce que toute l’histoire du passé soit classée dans un cadre universel.
Quand on a rangé dans ce cadre les faits extraits des documents, il y reste des lacunes, toujours considérables, énormes pour toutes les parties où les documents ne sont pas très abondants. On essaie d’en combler quelques-unes par des _raisonnements_ à partir des faits connus. C’est (ou ce devrait être) la troisième opération; elle accroît par un travail logique la masse des connaissances historiques.
On n’a encore qu’une masse de faits juxtaposés dans des cadres. Il faut les condenser en formules pour essayer d’en dégager les caractères généraux et les rapports. C’est la quatrième opération; elle conduit aux conclusions dernières de l’histoire et couronne la construction historique au point de vue scientifique.
Mais comme la connaissance historique, complexe et encombrante par sa nature, est exceptionnellement difficile à communiquer, il reste encore à trouver les procédés pour _exposer_ les résultats de l’histoire.
VII. Cette série d’opérations, facile à concevoir, n’a jamais été qu’imparfaitement exécutée. Elle est entravée par des difficultés matérielles dont les théories méthodologiques ne tiennent pas compte, mais qu’il vaut mieux regarder en face pour voir si elles doivent rester insurmontables.