Introduction aux études historiques

Part 14

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Le procédé d’analyse le plus naïf consiste à rejeter dans le récit légendaire les détails qui paraissent impossibles, miraculeux, contradictoires ou absurdes, et à conserver comme historique le résidu raisonnable. C’est ainsi que les protestants rationalistes ont traité les récits bibliques au XVIIIe siècle. Autant vaudrait amputer le merveilleux d’un conte de fées, supprimer le Chat botté pour faire du marquis de Carabas un personnage historique.--Une méthode plus raffinée, mais non moins dangereuse, consiste à comparer les diverses légendes pour en tirer le fond historique commun.--Grote[166], à propos de la tradition grecque, a démontré l’impossibilité de tirer de la légende, par quelque procédé que ce soit, aucun renseignement sûr[167]. Il faut se résigner à traiter la légende comme le produit de l’imagination d’un peuple; on peut y chercher les conceptions du peuple, non les faits extérieurs auxquels il a assisté. Ainsi la règle doit être de rejeter toute affirmation d’origine légendaire; et il ne s’agit pas seulement des récits de _forme_ légendaire: un récit d’apparence historique fabriqué avec les données de la légende, comme les premiers chapitres de Thucydide, doit être écarté aussi.

[166] _Histoire de la Grèce_, trad. fr., t. II. On peut comparer Renan, _Histoire du peuple d’Israël_, t. I, Paris, 1887, in-8. Introduction.

[167] Cela n’a pas empêché Niebuhr de faire avec la légende romaine sur la lutte entre praticiens et plébéiens une construction qu’il a fallu démolir, ni Curtius, vingt ans après Grote, de chercher des faits historiques dans la légende grecque.

En cas de transmission écrite il reste à chercher si l’auteur a reproduit sa source sans l’altérer. Cette recherche rentre dans la critique des sources[168], dans la mesure où on peut comparer les textes. Mais quand la source a disparu, la critique interne reste seule possible.--Il faut se demander d’abord si l’auteur a pu avoir des informations exactes, sinon son affirmation est sans valeur.--Puis il faut chercher, en général, s’il avait l’habitude d’altérer ses sources et dans quel sens; en particulier, pour chacune de ses affirmations de seconde main, si elle paraît une reproduction exacte ou un arrangement. On le reconnaît à la forme: un morceau d’un style étranger qui détonne dans l’ensemble est un fragment d’un document antérieur; plus la reproduction est servile, plus le morceau est précieux, car il ne peut contenir de renseignements exacts que ceux qui étaient déjà dans sa source.

[168] Voir ci-dessus, p. 72 et suiv.

VII. Malgré toutes ces recherches la critique ne parvient jamais à reconstituer l’état civil de tous les renseignements de façon à dire par qui chaque fait a été observé, ni même par qui il a été noté. La conclusion, dans la plupart des cas, c’est que l’affirmation reste anonyme.

Nous voilà donc en présence d’un fait observé on ne sait par qui ni comment, et noté on ne sait quand ni comment. Aucune autre science n’accepte de faits dans ces conditions, sans contrôle possible, avec des chances d’erreur incalculables. Mais l’histoire peut en tirer parti parce qu’elle n’a pas besoin, comme les autres sciences, d’atteindre des faits difficiles à constater.

La notion de _fait_, quand on la précise, se ramène à un jugement d’affirmation sur la réalité extérieure. Les opérations par lesquelles on aboutit à cette affirmation sont plus ou moins difficiles et les chances d’erreurs plus ou moins grandes suivant la nature des réalités à constater et le degré de précision qu’on veut mettre dans la formule. La chimie et la biologie ont besoin de saisir des faits délicats, des mouvements rapides, des états passagers, et de les mesurer en chiffres précis. L’histoire peut opérer sur des faits beaucoup plus grossiers, très durables ou très étendus (l’existence d’un usage, d’un homme, d’un groupe, même d’un peuple), exprimés grossièrement par des mots vagues sans mesure précise. Pour ces faits beaucoup plus facile à observer elle peut être beaucoup moins exigeante sur les conditions d’observation. Elle compense l’imperfection de ses procédés d’information par son aptitude à se contenter d’informations faciles à prendre.

Les documents ne fournissent guère que des faits mal constatés, sujets à des chances multiples de mensonge ou d’erreur. Mais il y a des faits pour lesquels il est très difficile de mentir ou de se tromper.--La dernière série des questions que doit se poser la critique a pour but de discerner, d’après la _nature_ des faits, ceux qui, étant très peu exposés aux chances d’altération, sont très probablement exacts. On connaît en général les espèces de faits qui sont dans ces conditions favorables, on peut donc dresser un questionnaire général; on l’appliquera à chaque fait particulier du document en se demandant s’il rentre dans un des cas prévus.

_1er cas._ Le fait est de nature à rendre le mensonge improbable. On ment pour produire une impression, on n’a plus de raisons de mentir sur un point où on croit toute impression mensongère inutile ou tout mensonge inefficace. Pour reconnaître si l’auteur s’est trouvé dans ce cas on a plusieurs questions à poser.

1º Le fait affirmé va-t-il évidemment à l’encontre de l’effet que l’auteur voulait produire? est-il contraire à l’intérêt, à la vanité, aux sentiments, aux goûts littéraires de l’auteur ou de son groupe? ou à l’opinion qu’il cherchait à ménager? La sincérité devient alors probable. Mais ce critérium est d’un maniement dangereux; on en a abusé souvent, de deux façons. On prend pour un aveu ce qui a été une vantardise (Charles IX déclarant qu’il a préparé la Saint-Barthélemy). Ou bien on croit sans examen un Athénien qui parle mal des Athéniens, un protestant qui accuse d’autres protestants. Or l’auteur peut avoir eu de son intérêt ou de son honneur une toute autre idée que nous[169]; ou bien il peut avoir voulu calomnier des compatriotes d’un autre parti ou des coreligionnaires d’une autre secte que lui. Il faudrait donc restreindre ce critérium aux cas où l’on sait exactement l’_effet_ que l’auteur a cru utile de produire et le _groupe_ auquel il s’est intéressé.

[169] Voir ci-dessus, p. 140.

2º Le fait affirmé était-il si évidemment connu du public que l’auteur, même tenté de mentir, aurait été arrêté par la certitude d’être découvert? C’est le cas des faits faciles à vérifier, des faits matériels proches dans le temps et l’espace, étendus et durables; surtout si le public avait un intérêt à les contrôler. Mais la crainte du contrôle n’est qu’un frein intermittent, contrarié par l’intérêt sur tous les points où l’auteur a un motif de tromper; elle agit inégalement sur les esprits, fortement sur les hommes cultivés et calmes qui se représentent clairement leur public, faiblement dans les âges barbares et sur les gens passionnés[170]. Il faut donc restreindre ce critérium aux cas où l’on sait comment l’auteur s’est représenté son public et s’il a eu le sang-froid d’en tenir compte.

[170] On dit souvent: «L’auteur n’aurait pas osé écrire cela si ce n’était pas vrai.» Ce raisonnement n’est pas applicable aux sociétés peu civilisées. Louis VII a osé écrire que Jean sans Terre avait été condamné par le jugement de ses pairs.

3º Le fait affirmé était-il _indifférent_ à l’auteur, au point qu’il n’ait eu aucune tentation de le déformer? C’est le cas des faits généraux, usages, institutions, objets, personnages, que l’auteur mentionne incidemment. Un récit, même mensonger, ne peut pas se composer exclusivement de mensonges; l’auteur, pour localiser ses faits, a besoin de les entourer de circonstances exactes. Ces faits ne l’intéressaient pas, tout le monde de son temps les connaissait. Mais pour nous ils sont instructifs et ils sont sûrs, car l’auteur n’a pas cherché à nous tromper.

_2e cas._ Le fait est de nature à rendre l’erreur improbable. Si nombreuses que soient les chances d’erreur il y a des faits si «gros» qu’il est difficile de les voir de travers. Il faut donc se demander si le fait était facile à constater: 1º A-t-il duré très longtemps, de façon qu’on l’ait vu souvent (par exemple un monument, un homme, un usage, un événement de longue durée)?--2º A-t-il été très étendu, de façon que beaucoup de gens l’aient vu (une bataille, une guerre, l’usage de tout un peuple)?--3º Est-il exprimé en termes si généraux qu’une observation superficielle ait suffi pour le saisir (l’existence en général d’un homme, d’une ville, d’un peuple, d’un usage)? Ce sont ces faits grossiers qui forment la partie solide de la connaissance historique.

_3e cas._ Le fait est de nature à n’avoir pu être affirmé que s’il était exact. Un homme n’affirme avoir vu ou entendu un fait inattendu et contraire à ses habitudes que s’il a été contraint de l’admettre sous la pression de l’observation. Un fait qui paraît très invraisemblable à celui qui le rapporte a plus de chances d’être exact. On doit donc se demander si le fait affirmé était en contradiction avec les autres notions qui garnissaient l’esprit de l’auteur, si c’est un phénomène d’une espèce inconnue à l’auteur, un acte ou un usage qui lui paraît inintelligible, si c’est une parole dont la portée dépasse son intelligence (comme les paroles du Christ dans les Évangiles ou les réponses de Jeanne d’Arc dans les interrogatoires de son procès).--Mais il faut se tenir en garde contre la tendance à juger les notions de l’auteur d’après les nôtres: quand des hommes habitués à croire au merveilleux parlent de monstres, de miracles, de sorciers, ce ne sont pas pour eux des faits inattendus, et le critérium ne s’applique pas.

VIII. Nous voici enfin au bout de cette description des opérations critiques; elle a été longue parce qu’il a fallu décrire l’une après l’autre des opérations qui dans la pratique se font toutes ensemble. Voici maintenant comment on procède, en fait.

Si le texte est d’une interprétation contestable l’examen se partage en deux actes: le premier acte consiste à lire le texte pour en fixer le sens avant de chercher à en tirer aucun renseignement; l’étude critique des faits contenus dans le document forme le second acte. Pour les documents dont le sens est évident,--réserve faite des passages de sens discutable qu’on doit étudier à part,--on peut dès la première lecture procéder à l’examen critique.

On commence par réunir les renseignements _généraux_ sur le document et sur l’auteur, avec la préoccupation de chercher les conditions qui ont pu agir sur la production du document: l’époque, le lieu, le but, les péripéties de la composition,--la condition sociale, la patrie, le parti, la secte ou la famille, les intérêts, les passions, les préjugés, les habitudes de langue, les procédés de travail, les moyens d’information, la culture, les facultés ou les défauts d’esprit de l’auteur,--la nature et la forme de la transmission des faits. Tous ces renseignements, on les trouve préparés par la critique de provenance; on les rassemble en suivant mentalement son questionnaire critique général; mais on doit se les assimiler d’avance, car on aura besoin de les avoir présents à l’esprit pendant toute la durée des opérations.

Ainsi préparé, on aborde le document. A mesure qu’on le lit, on analyse mentalement, détruisant toutes les combinaisons de l’auteur, écartant toutes ses formes littéraires, pour arriver au fait que l’on doit se formuler en langue simple et précise. On s’affranchit par là du respect artistique et de la soumission aux idées de l’auteur, qui rendraient la critique impossible.

Le document ainsi analysé se résout en une longue suite de conceptions de l’auteur et d’affirmations sur les faits.

Sur chacune des affirmations on se demande s’il y a eu des chances de mensonge ou d’erreur ou des chances exceptionnelles de sincérité ou d’exactitude, en suivant le questionnaire critique dressé pour les cas particuliers. Ce questionnaire, on doit l’avoir toujours présent à l’esprit. Il paraîtra d’abord encombrant, peut-être même pédantesque; mais comme on l’appliquera plus de cent fois sur une seule page de document, il finira par devenir inconscient; en lisant un texte, tous les motifs de défiance ou de confiance apparaîtront d’un seul coup, réunis en une impression totale.

Alors, l’analyse et les questions critiques étant devenues instinctives, on aura acquis pour toujours cette allure d’esprit méthodiquement analytique, défiante et irrespectueuse qu’on appelle souvent d’un terme mystique «le sens critique», et qui est seulement l’_habitude_ inconsciente de la critique.

CHAPITRE VIII

DÉTERMINATION DES FAITS PARTICULIERS

L’analyse critique aboutit seulement à constater des conceptions et des affirmations, accompagnées de remarques sur la probabilité de l’exactitude des faits affirmés. Il reste à examiner comment on peut en tirer les faits historiques particuliers avec lesquels doit se construire la science. Conceptions et affirmations sont deux espèces de résultats qu’il faut traiter par deux méthodes différentes.

I. Toute conception exprimée soit dans un écrit, soit par une représentation figurée, est un fait certain, définitivement acquis. Si la conception est exprimée c’est qu’elle a été conçue (sinon par l’auteur qui peut-être reproduit une formule sans la comprendre, au moins par le créateur de la formule). Un seul cas suffit pour apprendre l’existence de la conception, un seul document suffit pour la prouver. L’analyse et l’interprétation suffisent donc pour dresser l’inventaire des faits qui forment la matière des histoires des arts, des sciences, des doctrines[171].--La critique externe est chargée de localiser ces faits, en déterminant l’époque, le pays, l’auteur de chaque conception.--La durée, l’étendue géographique, l’origine, la filiation des conceptions sont l’affaire de la synthèse historique. La critique interne n’a pas de place ici; le fait se tire directement du document.

[171] Voir plus haut, p. 128.--De même les faits particuliers dont se composent les histoires des formes (paléographie, linguistique) s’établissent directement par l’analyse du document.

On peut avancer encore d’un pas. Les conceptions par elles-mêmes ne sont que des faits psychologiques; mais l’imagination ne crée pas ses objets, elle en prend les éléments dans la réalité. Les descriptions de faits imaginaires sont construites avec les faits extérieurs que l’auteur a vus autour de lui. On peut chercher à dégager ces matériaux de connaissance. Pour les périodes et les espèces de faits sur lesquelles les documents sont rares, pour l’antiquité, pour les usages de la vie privée, on a tenté d’utiliser les œuvres littéraires, poèmes épiques, romans, pièces de théâtre[172]. Le procédé n’est pas illégitime, mais à condition de le limiter par plusieurs restrictions qu’on est très porté à oublier.

[172] La Grèce primitive a été étudiée dans les poèmes homériques.--La vie privée au moyen âge a été reconstituée surtout d’après les chansons de gestes (voir Ch.-V. Langlois, _les Travaux sur l’histoire de la société française au moyen âge d’après les sources littéraires_, dans la _Revue historique_, mars-avril 1897).

1º Il ne s’applique pas aux faits sociaux intérieurs, à la morale, à l’idéal artistique; la conception morale ou esthétique d’un document exprime tout au plus l’idéal personnel de l’auteur; on n’a pas le droit d’en conclure la morale ou le goût esthétique de son temps. Il faut au moins attendre d’avoir comparé différents auteurs du même temps.

2º La description même de faits matériels peut être une combinaison personnelle de l’auteur créée dans son imagination, les _éléments_ seuls en sont sûrement réels; on ne peut donc affirmer que l’existence séparée des éléments irréductibles, forme, matière, couleur, nombre. Quand le poète parle de portes d’or ou de boucliers d’argent, il n’est pas sûr qu’il ait existé des portes en or ou des boucliers en argent; mais seulement qu’il existait des portes, des boucliers, de l’or et de l’argent. Il faut donc descendre dans l’analyse jusqu’à l’élément que l’auteur a forcément pris dans l’expérience (les objets, leur destination, les actes usuels).

3º La conception d’un objet ou d’un acte prouve qu’il existait, mais non qu’il fût fréquent; c’est peut-être un objet ou un acte unique ou du moins restreint à un très petit cercle; les poètes et les romanciers prennent volontiers leurs modèles dans un monde exceptionnel.

4º Les faits connus par ce procédé ne sont localisés ni dans le temps ni dans le lieu: l’auteur peut les avoir pris dans un autre temps et un autre pays que le sien.

Toutes ces restrictions peuvent se résumer ainsi: avant de tirer d’une œuvre littéraire un renseignement sur la société où a vécu l’auteur, se demander ce que vaudrait pour la connaissance de nos mœurs le renseignement de même nature tiré d’un de nos romans contemporains.

Comme les conceptions, les faits extérieurs ainsi obtenus peuvent s’établir par un seul document. Mais ils restent si restreints et si mal localisés que pour en tirer parti il faut attendre de les avoir rapprochés d’autres fait semblables; ce qui est l’œuvre de la synthèse.

On peut assimiler aux faits résultant des conceptions les faits extérieurs indifférents et très grossiers que l’auteur a exprimés presque sans y penser. On n’a pas logiquement le droit de les déclarer certains, car on voit des hommes qui se trompent même sur des faits grossiers, ou qui mentent même sur des faits indifférents. Mais ces cas sont si rares qu’on court peu de risque à admettre comme certains les faits de ce genre établis par un seul document; et c’est ce qu’on fait en pratique pour les époques mal connues. On décrit les institutions des Gaulois ou des Germains d’après le texte unique de César ou de Tacite. Ces faits si faciles à constater ont dû s’imposer aux auteurs de descriptions comme les réalités s’imposent aux poètes.

II. Au contraire l’affirmation d’un document sur un fait extérieur[173] ne peut jamais suffire à établir ce fait. Il y a trop de chances de mensonge ou d’erreur, et les conditions où l’affirmation s’est produite sont trop mal connues pour qu’on soit sûr qu’elle a échappé à toutes ces chances. L’examen critique ne donne donc pas de solutions définitives; indispensable pour éviter des erreurs, il ne conduit pas jusqu’à la vérité.

[173] On appelle ici fait _extérieur_--en opposition avec la _conception_ (qui est un fait interne)--tout fait qui se passe dans la réalité objective.

La critique ne peut _prouver_ aucun fait, elle ne fournit que des probabilités. Elle n’aboutit qu’à décomposer les documents en affirmations munies chacune d’une étiquette sur sa valeur probable: affirmation sans valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement), affirmation probable ou très probable, affirmation de valeur inconnue.

De toutes ces espèces de résultats une seule est définitive: _l’affirmation d’un auteur qui n’a pas pu être renseigné sur le fait qu’il affirme est nulle_, on doit la rejeter comme on rejette un document apocryphe[174]. Mais la critique ne fait ici que détruire des renseignements illusoires, elle n’en fournit pas de certains. Les seuls résultats fermes de la critique sont des résultats _négatifs_.--Tous les résultats positifs restent douteux, ils se ramènent à dire: «Il y a des chances pour ou contre la vérité de cette affirmation. Mais ce ne sont que des _chances_: une affirmation suspecte peut être exacte, une affirmation probable peut être fausse, on en voit sans cesse des exemples, et nous ne connaissons jamais assez complètement les conditions de l’observation pour _savoir_ si elle a été bien faite.

[174] La plupart des historiens attendent pour rejeter une légende qu’on en ait démontré la fausseté, et si, par hasard, il ne s’est pas conservé de documents en contradiction avec elle, ils l’admettent provisoirement; c’est ce qu’on fait encore pour les cinq premiers siècles de Rome. Ce procédé, malheureusement encore général, contribue à empêcher l’histoire de se constituer en science.

Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière opération. Au sortir de la critique les affirmations se présentent comme probables ou improbables. Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient de simples probabilités: le pas décisif qui doit les transformer en une proposition scientifique, on n’a pas le droit de le faire; une proposition scientifique est une affirmation _indiscutable_, et celles-ci ne le sont pas.--En toute science d’observation c’est un principe universel qu’on n’arrive pas à une conclusion scientifique par une observation unique: on attend, pour affirmer une proposition, d’avoir constaté le fait par plusieurs observations indépendantes. L’histoire, avec ses procédés si imparfaits d’information, a moins que toute autre science le droit de se soustraire à ce principe. Une affirmation historique n’est, dans le cas le plus favorable, qu’une observation médiocrement faite; elle a besoin d’être confirmée par d’autres observations.

Toute science se constitue en rapprochant plusieurs observations: les faits scientifiques sont les points sur lesquels concordent des observations différentes[175]. Chaque observation est sujette à des chances d’erreur qu’on ne peut pas éliminer entièrement; mais si plusieurs observations s’accordent, il n’est guère possible que ce soit en commettant la même erreur; la raison la plus probable de la concordance c’est que les observateurs ont vu la même réalité et l’ont tous décrite exactement. Les erreurs personnelles tendent à diverger, ce sont les observations exactes qui concordent.

[175] Pour la justification logique de ce principe en histoire, voir Ch. Seignobos, _Revue philosophique_, juillet-août 1887.--La certitude scientifique complète n’est produite que par la concordance entre des observations obtenues par des _méthodes_ différentes; elle se trouve au point de croisement de deux voies différentes de recherches.

Appliqué à l’histoire, ce principe conduit à une dernière série d’opérations, intermédiaire entre la critique purement analytique et les opérations de synthèse: la comparaison des affirmations.

On commence par classer les résultats de l’analyse critique, de façon à réunir les affirmations sur un même fait. Matériellement l’opération est facilitée par le procédé des fiches (soit qu’on ait noté chaque affirmation sur une fiche, soit qu’on ait créé pour chaque fait une fiche seulement, sur laquelle on aura noté les différentes affirmations à mesure qu’on les rencontrait). Le rapprochement fait apparaître l’état de nos connaissances sur le fait; la conclusion définitive dépend du rapport entre les affirmations. Il faut donc étudier séparément les cas qui peuvent se présenter.