Introduction aux études historiques
Part 13
_5e cas._ L’auteur a voulu plaire au public ou du moins a voulu éviter de le choquer. Il a exprimé les sentiments et les idées conformes à la morale ou à la mode de son public; même quand il en avait personnellement d’autres, il a déformé les faits de façon à les adapter aux passions et aux préjugés de son public. Les types les plus nets de ce genre de mensonge sont les formes de cérémonial, paroles sacramentelles, déclarations prescrites par l’étiquette, harangues d’apparat, formules de politesse. Les affirmations qu’elles contiennent sont si suspectes qu’on n’en peut tirer aucun renseignement sur les faits affirmés. Nous le savons tous pour les formules contemporaines que nous voyons employées chaque jour, nous l’oublions souvent dans la critique des documents, surtout pour les époques où les documents sont rares. Personne ne songerait à chercher les vrais sentiments d’un homme dans les assurances de respect qu’il écrit à la fin de ses lettres. Mais on a longtemps cru à l’humilité de certains dignitaires ecclésiastiques du moyen âge parce que, le jour de leur élection, ils commençaient par repousser une fonction dont ils se déclaraient indignes, jusqu’à ce qu’enfin on s’est avisé par comparaison que ce refus était une simple forme de convenance. Et il se trouve encore des érudits pour chercher, comme les Bénédictins du XVIIIe siècle, dans les formules de la chancellerie d’un prince, des renseignements sur sa piété ou sa libéralité[154].
[154] Fustel de Coulanges lui-même s’est laissé aller à chercher dans les formules des inscriptions en l’honneur des empereurs la preuve que les populations aimaient le régime impérial. «Qu’on lise les inscriptions, le sentiment qu’elles manifestent est toujours celui de l’intérêt satisfait et reconnaissant... Voyez le recueil d’Orelli. Les expressions qu’on y rencontre le plus fréquemment sont...»--Et l’énumération des titres de respect donnés aux empereurs se termine par cet aphorisme déconcertant: «Ce serait mal connaître la nature humaine que de croire qu’il n’y eût en tout cela que de l’adulation.»--Ce n’est même pas de l’adulation, ce ne sont que des formules.
Pour reconnaître ces affirmations de convenance il faut deux études d’ensemble: l’une porte sur l’auteur pour savoir à quel public il s’adressait, car dans un même pays il y a d’ordinaire plusieurs publics superposés ou juxtaposés qui ont chacun son code de morale ou de convenance; l’autre porte sur le public pour établir en quoi consistait sa morale ou sa mode.
_6e cas._ L’auteur a essayé de plaire au public par des artifices littéraires, il a déformé les faits pour les rendre plus beaux, suivant sa conception de la beauté. Il faut donc chercher l’idéal de l’auteur ou de son temps pour se défier des passages déformés suivant cet idéal. Mais on peut prévoir les genres habituels de déformation littéraire.--La déformation oratoire consiste à attribuer aux personnages des attitudes, des actes, des sentiments et surtout des paroles nobles; c’est une disposition naturelle aux jeunes garçons qui commencent à pratiquer l’art d’écrire et aux écrivains encore à demi barbares: c’est le travers commun des chroniqueurs du moyen âge[155].--La déformation épique embellit le récit en y ajoutant des détails pittoresques, des discours tenus par des personnages, des chiffres, parfois même des noms de personnages; elle est dangereuse parce que les détails précis donnent l’illusion de la vérité[156].--La déformation dramatique consiste à grouper les faits pour en augmenter la puissance dramatique en concentrant sur un seul moment ou un seul personnage ou un seul groupe des faits qui ont été dispersés. C’est ce qu’on appelle faire «plus vrai que la vérité». C’est la déformation la plus dangereuse, celle des historiens artistes, d’Hérodote, de Tacite, des Italiens de la Renaissance.--La déformation lyrique exagère les sentiments et les émotions de l’auteur et de ses amis, pour les faire paraître plus intenses: on doit en tenir compte dans les études qui prétendent reconstituer «la psychologie» d’un personnage.
[155] Suger, dans la _Vie de Louis VI_, est un modèle du genre.
[156] Tschudi, _Chronicon Helveticum_, en est un exemple frappant.
La déformation littéraire agit peu sur les documents d’archives (bien qu’on la trouve dans la plupart des chartes du XIe siècle); mais elle altère profondément tous les textes littéraires, y compris les récits des historiens. Or la tendance naturelle est de croire plus volontiers les écrivains de talent et d’admettre plus facilement une affirmation présentée dans une belle forme. Le critique doit réagir en appliquant cette règle paradoxale qu’on doit tenir une affirmation pour suspecte d’autant plus qu’elle est plus intéressante au point de vue artistique[157]. Il faut se défier de tout récit très pittoresque, très dramatique, où les personnages prennent des attitudes nobles ou manifestent des sentiments très intenses.
[157] Aristophane et Démosthène sont deux exemples frappants du pouvoir qu’ont les grands écrivains de paralyser la critique et de troubler la connaissance des faits. C’est seulement à la fin du XIXe siècle qu’on a osé s’avouer nettement leur manque de sincérité.
Cette première série de questions aboutira au résultat _provisoire_ de discerner les affirmations qui ont _chance_ d’être mensongères.
V. La seconde série de questions servira à examiner s’il y a un motif de se défier de l’exactitude de l’affirmation. L’auteur s’est-il trouvé dans une des conditions qui entraînent un homme à se tromper?--Comme en matière de sincérité, il faut chercher ces conditions en général pour l’ensemble du document, en particulier pour chacune des affirmations.
La pratique des sciences constituées nous apprend les conditions de la connaissance exacte des faits. Il n’existe qu’un seul procédé scientifique pour connaître un fait, c’est l’_observation_; il faut donc que toute affirmation repose, directement ou par intermédiaire, sur une observation, et que cette observation ait été faite correctement.
Le questionnaire des motifs d’erreur peut se dresser en partant de l’expérience qui nous montre les cas les plus habituels d’erreur.
_1er cas._ L’auteur a été placé de façon à observer le fait et s’est imaginé l’avoir réellement observé; mais il en a été empêché par quelque motif intérieur dont il n’a pas eu conscience, une hallucination, une illusion ou un simple préjugé. Il est inutile (et il serait d’ailleurs impossible) de déterminer lequel de ces motifs a agi; il suffit de reconnaître si l’auteur a été porté à mal observer.--Il n’est guère possible de reconnaître qu’une affirmation particulière a été le résultat d’une hallucination ou d’une illusion. Tout au plus parvient-on, dans quelques cas extrêmes, à apprendre, soit par des renseignements, soit par des comparaisons, qu’un auteur a une propension _générale_ à ces genres d’erreur.
Il y a plus de chance de reconnaître si une affirmation a été le produit d’un préjugé. On trouve dans la vie ou les œuvres de l’auteur la trace de ses préjugés dominants; on doit pour chaque affirmation particulière se demander si elle ne provient pas d’une idée préconçue de l’auteur sur une espèce d’hommes ou une espèce de faits. Cette recherche se confond en partie avec la recherche des motifs de mensonge: l’intérêt, la vanité, la sympathie ou l’antipathie produisent des préjugés qui altèrent la vérité de même façon que le mensonge volontaire. On peut donc s’en tenir aux questions déjà posées pour reconnaître la sincérité. Mais il en faut ajouter une. L’auteur, en formulant une affirmation n’a-t-il pas été amené à la déformer à son insu parce qu’il répondait à une question? C’est le cas de toutes les affirmations obtenues par enquête, interrogatoire, questionnaire. Même en dehors des cas où l’interrogé cherche à plaire au questionneur en répondant ce qu’il croit lui être agréable, toute question par elle-même suggère la réponse; ou du moins elle impose la nécessité de faire entrer les faits dans un cadre tracé d’avance par quelqu’un qui ne les a pas vus. Il est donc indispensable de soumettre à une critique spéciale toute affirmation obtenue par interrogation, en se demandant quelle a été la question posée et quel préjugé elle peut avoir fait naître dans l’esprit de celui qui a eu à y répondre.
_2e cas._ L’auteur a été mal placé pour observer. La pratique des sciences nous enseigne les conditions d’une observation correcte. L’observateur doit être placé de façon à voir exactement, sans aucun intérêt pratique, aucun désir d’atteindre un résultat donné, aucune idée préconçue sur le résultat. Il doit noter à l’instant même, avec un système de notation précis; il doit indiquer avec précision sa méthode. Ces conditions, exigées dans les sciences d’observation, ne sont jamais toutes remplies par les auteurs de documents.
Il serait donc inutile de se demander s’il y a eu des chances d’incorrection; _il y en a toujours_ (c’est justement ce qui distingue un _document_ d’une _observation_). Il ne reste qu’à chercher les causes évidentes d’erreur dans les conditions de l’observation: si l’observateur a été en un lieu d’où il ne pouvait pas bien voir ou entendre (par exemple un subalterne qui prétend raconter les délibérations secrètes d’un conseil de dignitaires);--si son attention a été fortement distraite par la nécessité d’agir (par exemple sur un champ de bataille), ou a été négligente parce que les faits à observer ne l’intéressaient pas;--s’il lui a manqué l’expérience spéciale ou l’intelligence générale pour comprendre les faits;--s’il a mal analysé ses impressions et confondu des faits différents. Surtout il faut se demander quand il a _noté_ ce qu’il a vu ou entendu. C’est le point le plus important: la seule observation exacte est celle qu’on rédige aussitôt après avoir observé; c’est toujours ainsi qu’on procède dans les sciences constituées; une impression notée plus tard n’est déjà plus qu’un _souvenir_, exposé à s’être mélangé dans la mémoire avec d’autres souvenirs. Les _Mémoires_, écrits plusieurs années après les faits, souvent même à la fin de la carrière de l’auteur, ont introduit dans l’histoire des erreurs innombrables. Il faut se faire une règle de traiter les _Mémoires_ avec une défiance spéciale, comme des documents de seconde main, malgré leur apparence de témoignages contemporains.
_3e cas._ L’auteur affirme des faits qu’il aurait pu observer, mais qu’il ne s’est pas donné la peine de regarder. Par paresse ou négligence, il a donné des renseignements qu’il a imaginés par conjecture, ou même au hasard, et qui se trouvent être faux. Cette cause d’erreur, très fréquente, bien qu’on n’y pense guère, peut être soupçonnée dans tous les cas où l’auteur a été obligé pour remplir un cadre de se procurer des renseignements qui l’intéressaient peu. De ce genre sont les réponses à des questions faites par une autorité (il suffit de voir comment se font de nos jours la plupart des enquêtes officielles), et les récits détaillés de cérémonies ou d’actes publics. La tentation est trop forte de rédiger le récit d’après le programme connu d’avance ou d’après la procédure habituelle de l’acte. Que de comptes rendus de séances de tout genre publiés par des reporters qui n’y ont pas assisté! On soupçonne, on croit même avoir reconnu, des imaginations analogues chez des chroniqueurs du moyen âge[158]. La règle doit donc être de se défier des récits trop conformes à des formules.
[158] Par exemple le récit de l’élection d’Otton Ier dans les _Gesta Ottonis_ de Witukind.
_4e cas._ Le fait affirmé est de telle nature qu’il ne peut pas avoir été connu par l’observation seulement. C’est un fait caché (par exemple, un secret d’alcôve). C’est un état interne qu’on ne peut voir, un sentiment, un motif, une hésitation intérieure. C’est un fait collectif très étendu ou très durable, par exemple un acte commun à toute une armée, un usage commun à tout un peuple ou à tout un siècle, un chiffre statistique obtenu par l’addition de nombreuses unités. C’est un jugement d’ensemble sur le caractère d’un homme, d’un groupe, d’un usage, d’un événement.--Ce sont là des sommes ou des conséquences d’observations: l’auteur n’a pu les atteindre qu’indirectement, en partant de données d’observations élaborées par des opérations logiques, abstraction, généralisation, raisonnement, calcul. Il faut donc ici deux questions. L’auteur semble-t-il avoir opéré sur des données insuffisantes? A-t-il opéré incorrectement sur ses données?
Sur les incorrections probables d’un auteur on peut avoir des renseignements généraux; on peut en examinant son œuvre voir comment il opérait, s’il savait abstraire, raisonner, généraliser, et quelle espèce d’erreurs il commettait.--Pour établir la valeur des données il faut critiquer chaque affirmation en particulier: on doit se représenter les conditions où se trouvait l’auteur et se demander s’il a pu se procurer les données nécessaires à son affirmation. La précaution est indispensable pour tous les chiffres élevés et toutes les descriptions des usages d’un peuple; car il y a chance que l’auteur ait obtenu son chiffre par un procédé conjectural d’évaluation (cas ordinaire pour le nombre des combattants ou des morts), ou en réunissant des chiffres partiels qui ne sont pas tous exacts; il y a chance qu’il ait étendu à tout un peuple, à tout un pays, à toute une période ce qui était vrai seulement d’un petit groupe qu’il connaissait[159].
[159] Par exemple les chiffres sur la population, le commerce, la richesse des pays européens donnés par les ambassadeurs vénitiens du XVIe siècle, et les descriptions des usages des Germains dans la _Germanie_ de Tacite.
VI. Ces deux premières séries de questions sur la sincérité et l’exactitude des affirmations du document supposent que l’auteur a observé lui-même le fait. C’est la condition commune des observations dans toutes les sciences constituées. Mais en histoire la pénurie des _observations_ directes, même médiocrement faites, est si grande qu’on en est réduit à tirer parti de documents dont ne voudrait aucune autre science[160]. Qu’on prenne au hasard un récit, même d’un contemporain, on verra que les faits observés par l’auteur ne forment jamais qu’une partie de l’ensemble. Dans presque tout document le plus grand nombre des affirmations ne viennent pas directement de l’auteur, elles reproduisent les affirmations d’un autre. Le général, même en racontant la bataille qu’il vient de diriger, communique, non pas ses propres observations, mais celles de ses officiers; son récit est déjà en grande partie un «document de seconde main»[161].
[160] Il serait intéressant d’examiner ce qui resterait de l’histoire romaine ou de l’histoire mérovingienne si l’on s’en tenait aux documents qui représentent une observation directe.
[161] On voit pourquoi nous n’avons pas défini et étudié à part le «document de première main». C’est que la question a été mal posée par la pratique des historiens. La distinction devrait porter sur les _affirmations_, non sur les documents. Ce n’est pas le document qui est de première, de seconde, ou de troisième main, c’est l’_affirmation_. Ce qu’on appelle un «document de première main» est presque toujours composé en partie d’affirmations de seconde main sur des faits que l’auteur n’a pas connus lui-même. On nomme «document de seconde main» celui qui ne contient rien de première main, par exemple Tite Live; mais c’est là une distinction trop grossière pour suffire à guider la critique des affirmations.
Pour faire la critique d’une affirmation de seconde main, il ne suffit plus d’examiner les conditions où opérait l’auteur du document: cet auteur n’est plus qu’un instrument de transmission; le véritable auteur de l’affirmation, c’est celui qui lui a fourni le renseignement. Il faut donc changer le terrain de la critique, se demander si l’auteur du renseignement a opéré correctement; et si celui-là tenait son renseignement d’un autre,--ce qui est le cas le plus fréquent,--il faut remonter d’intermédiaire en intermédiaire à la poursuite du premier qui a lancé dans le monde l’affirmation et se demander s’il a été un observateur correct.
Logiquement cette recherche de l’observateur-source n’est pas inconcevable; les anciens recueils de traditions arabes donnent ainsi la chaîne des garants successifs d’une tradition. Mais dans la pratique les données manquent presque toujours pour arriver jusqu’à l’observateur; l’observation reste anonyme. Alors se pose une question générale. Comment faire la critique d’une affirmation anonyme? Il ne s’agit pas seulement des «documents anonymes» dont la rédaction d’ensemble a eu pour auteur un inconnu; la question se pose même sur un auteur connu pour chacune des affirmations dont la source reste inconnue.
La critique opère en se représentant les conditions de travail de l’auteur; sur une affirmation anonyme elle n’a presque plus de prise. Il ne lui reste d’autre procédé que d’examiner les conditions générales du document.--On peut examiner s’il y a un caractère commun à toutes les affirmations du document indiquant qu’elles proviennent toutes de gens ayant mêmes préjugés ou mêmes passions: en ce cas la tradition suivie par l’auteur est «colorée»; la tradition d’Hérodote a une couleur athénienne et une couleur delphique. Il faut pour chacun des faits de cette tradition se demander s’il n’a pas été déformé par l’intérêt, la vanité, les préjugés du groupe.--On peut se demander, sans même considérer l’auteur, s’il y a eu quelque motif de déformation ou au contraire quelque motif d’observer correctement, commun à tous les hommes du temps ou du pays où a dû se faire l’observation: par exemple, quels étaient les procédés d’information et les préjugés des Grecs sur les Scythes au temps d’Hérodote.
De toutes ces enquêtes générales la plus utile porte sur la transmission des affirmations anonymes appelée _tradition_. Toute affirmation de seconde main n’a de valeur que dans la mesure où elle reproduit sa source; tout ce qu’elle y ajoute est une altération et doit être éliminé; de même toutes les sources intermédiaires ne valent que comme copies de l’affirmation originale issue directement d’une observation. La critique a besoin de savoir si ces transmissions successives ont conservé ou déformé l’affirmation primitive; surtout si la tradition recueillie par le document a été _écrite_ ou _orale_. L’écriture fixe l’affirmation et en rend la transmission fidèle; au contraire l’affirmation orale reste une impression sujette à se déformer dans la mémoire de l’observateur lui-même, en se mélangeant à d’autres impressions; en passant oralement par des intermédiaires elle se déforme à chaque transmission[162], et comme elle se déforme pour des motifs variables, il n’est possible ni d’évaluer ni de redresser la déformation.
[162] La déformation est beaucoup moindre pour les impressions mises dans une forme régulière ou frappante, vers, maximes, proverbes.
La tradition orale est par sa nature une altération continue; aussi dans les sciences constituées n’accepte-t-on jamais que la transmission écrite. Les historiens n’ont pas de motif avouable de procéder autrement, tout au moins lorsqu’il s’agit d’établir un fait particulier. Il faut donc rechercher dans les documents écrits les affirmations venues par tradition orale pour les tenir en suspicion. Il est rare qu’on soit renseigné directement d’une façon sûre, les auteurs qui puisent dans la tradition orale ne le disent pas volontiers[163]. Il ne reste donc qu’un procédé indirect; c’est de constater qu’il ne _peut_ pas y avoir eu de transmission écrite, il serait certain alors que le fait n’a pu parvenir à l’auteur que par tradition orale. On doit donc se demander: à cette époque et dans ce groupe d’hommes avait-on l’habitude de mettre par écrit des faits de ce genre? Si la réponse est négative, c’est que le fait vient de tradition orale.
[163] On est quelquefois averti par la _forme_ de la phrase, lorsque au milieu de récits détaillés d’origine évidemment légendaire on rencontre une mention brève et sèche en style annalistique, visiblement copiée sur un document écrit. C’est ce qui arrive dans Tite Live (voir Nitzsch, _Die römische Annalistik_,... Leipzig, 1873, in-8), et dans Grégoire de Tours (voir Lœbell, _Gregor von Tours_, Leipzig, 1868, in-8).
La forme la plus frappante de tradition orale est la _légende_. Elle se produit dans les groupes d’hommes qui n’ont pas d’autre moyen de transmission que la parole, dans les sociétés barbares, ou les classes peu cultivées, paysans, soldats. C’est alors l’_ensemble_ des faits qui est transmis oralement et prend la forme légendaire. Il y a à l’origine de chaque peuple une période légendaire: en Grèce, à Rome, chez tous les peuples germaniques et slaves, les souvenirs les plus anciens du peuple forment une couche de légendes. Dans les époques civilisées le peuple continue à avoir sa légende populaire sur les événements qui le frappent[164]. La légende, c’est la tradition exclusivement orale.
[164] Les événements qui frappent le peuple et se transmettent par la légende ne sont pas d’ordinaire ceux qui nous paraissent les plus importants.--Les héros des chansons de gestes sont à peine connus historiquement.--Les chants épiques bretons se rapportent, non aux grands événements historiques, comme l’avait fait croire le recueil de la Villemarqué, mais à d’obscurs épisodes locaux. Il en est de même des sagas scandinaves; elles se rapportent pour la plupart à des querelles entre des villageois d’Islande ou des Orcades.
Après même qu’un peuple est sorti de la période légendaire en fixant les faits par l’écriture, la tradition orale ne cesse pas; mais son domaine se restreint: elle se réduit aux faits non enregistrés, soit qu’ils soient secrets de leur nature, soit qu’on ne prenne pas la peine de les noter, les actes intimes, les paroles, les détails des événements. C’est l’_anecdote_; on l’a surnommée «la légende des civilisés». Elle se forme comme la légende, par des souvenirs confus, des allusions, des interprétations erronées, des imaginations de toute origine qui se fixent sur quelques personnages ou quelques événements.
Légendes et anecdotes ne sont au fond que des croyances populaires, rapportées arbitrairement à des personnages historiques; elles font partie du _folklore_, non de l’histoire[165]. Il faut donc se tenir en garde contre la tentation de traiter la légende comme un alliage de faits exacts et d’erreurs, d’où l’on pourrait par analyse dégager des «parcelles» de vérité historique. La légende forme un bloc où il y a peut-être quelque parcelle de vérité, et qu’on peut même analyser en ses éléments; mais on n’a aucun moyen de discerner s’ils viennent de la réalité ou de l’imagination. C’est, suivant l’expression de Niebuhr, «un mirage produit par un objet invisible, suivant une loi de réfraction inconnue».
[165] La théorie de la légende est une des parties les plus avancées de la critique. E. Bernheim (_o. c._, p. 380-90) la résume bien et en donne la bibliographie.