Part 9
En 1840, les maraîchers apportaient encore aux Halles de Paris une petite quantité de Pourpier «pour agrémenter la salade[156]». Ils ont aujourd’hui complètement abandonné cette culture. Il arrive seulement aux Halles un peu de Pourpier sauvage ramassé par de pauvres gens dans les vignes ou les champs cultivés de la banlieue parisienne.
[156] Moreau et Daverne, Manuel, p. 273.
Dans le Nord de la France, on utilise encore assez cette herbe en potages ou comme légume cuit au jus. Le Centre et le Midi paraissent plutôt consommer le Pourpier en salade.
QUINOA
(_Chenopodium Quinoa_ Wild.)
Légume d’amateur, d’introduction peu ancienne. La plante est originaire du Chili. Au moment de la découverte de l’Amérique, les Espagnols la trouvèrent cultivée, à titre de Céréale, sur les hauts plateaux de la Nouvelle-Grenade, du Pérou et du Chili.
Les indigènes mangeaient les feuilles cuites et les graines farineuses de cette Chénopodée annuelle qu’ils appelaient _Quinua_ ou _Quinoa_[157]. En Europe, on consomme seulement le feuillage en guise d’Epinard.
[157] Clusius, _Hist. pl._ l. IV, cap. LIII.
Le R. P. Feuillée, religieux Minime, a décrit et figuré pour la première fois le Quinoa dans son _Histoire des Plantes médicinales du Pérou_, qui parut de 1709 à 1711. Plus tard, le voyageur botaniste Dombey en fit un grand éloge comme plante alimentaire et en rapporta des semences à son retour du Pérou en 1779. Alexandre de Humboldt et Bonpland firent aussi des distributions de graines de Quinoa. En Angleterre et en France, les premiers essais de culture ne donnèrent aucun résultat.
Ce fut Loudon, écrivain horticole anglais, qui appela l’attention sur le Quinoa en publiant dans son journal un long article sur cette plante nouvelle[158].
[158] _Gardeners’ Magazine_, décembre 1834.--_Ann. Soc. roy. d’Hortic._, tome XVII, p. 197.
M. de Vilmorin essaya la plante en 1835 et 1836; il distribua des graines qu’il avait reçues de M. Lambert vice-président de la Société Linnéenne de Londres et de M. Buchet de Martigny, consul de France près la République bolivienne. La _Revue horticole_ parle ensuite du Quinoa[159], définitivement classé parmi les plantes potagères dans le _Bon Jardinier_ de 1839, où M. de Vilmorin donne un bon article résumant à peu près tout ce que l’on peut dire du Quinoa.
[159] _Rev. hortic._, tome III (1835-37), p. 69; tome IV (1838-41), p. 159.
Après avoir été vantée à l’excès, cette plante est aujourd’hui bien oubliée. En Angleterre, elle est plus appréciée qu’en France.
Les cuisinières, paraît-il, sont hostiles au Quinoa: les feuilles sont plus petites que celles de l’Epinard et l’efflorescence gommeuse qui les recouvre en rend la manipulation désagréable.
Selon les auteurs du _Potager d’un Curieux_, le Quinoa supplée passablement l’Epinard.
TÉTRAGONE CORNUE
(_Tetragonia expansa_ Murray)
La Tétragone ou Epinard de la Nouvelle-Zélande occupe assurément la première place parmi les succédanés de l’Epinard. C’est le véritable Epinard d’été puisqu’il peut végéter en sol sec pendant les grandes chaleurs qui rendent impossible la culture de l’Epinard.
Au point de vue culinaire, la Tétragone fournit une pulpe moins sèche, plus onctueuse que celle de l’Epinard, qualité pour les uns, défaut pour les autres.
La plante est indigène dans les grandes îles de l’Océanie: Australie, Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie; on la trouve en Chine, au Japon, au Chili, mais peut-être est-elle naturalisée dans ces derniers pays. C’est la seule plante potagère que l’européen ait tirée de l’Australasie; c’est aussi l’unique végétal alimentaire appartenant à la famille des Ficoïdes.
L’introduction de la Tétragone en Europe n’est pas ancienne. Sir Joseph Banks découvrit cette plante en 1770, à la Nouvelle-Zélande pendant le premier voyage autour du monde du capitaine Cook. Le naturaliste anglais remarqua cette herbe succulente qui étalait sur le sol ses longues ramifications. Il en rapporta des graines qui furent semées aux jardins de Kew, au retour de l’expédition en 1772.
Au second voyage de Cook, le botaniste Forster, qui accompagnait l’expédition, retrouva la plante en abondance au même endroit appelé le détroit de la Reine Charlotte. Forster eut l’intuition que la Tétragone, dont les feuilles épaisses et charnues lui rappelaient celles des Arroches comestibles de nos pays, pouvait offrir une précieuse ressource à l’équipage du capitaine Cook menacé du scorbut par suite de manque de légumes frais. Un nouveau légume, qui n’est pas sans valeur, était trouvé!
Ce botaniste reconnut encore la plante sur les côtes de Tonga-Tabou, une des îles de l’Archipel des Amis. Les Polynésiens ignoraient qu’elle fût alimentaire après cuisson.
La Tétragone fut nommée par le professeur Murray, de Göttingen, qui en publia, en 1783, une figure et une description comme plante nouvelle. Le professeur Pallas, vers la même époque, donna aussi une description de la Tétragone à laquelle il imposa le nom spécifique de _cornuta_, cornue, l’ayant trouvée sous ce nom dans le jardin du comte Demidoff, à Moscou, où elle avait été reçue du botaniste Jacquin, de Vienne.
La Tétragone resta pendant un certain temps cultivée seulement dans les jardins botaniques.
En France, le grainier Tollard signala le premier à l’attention la Tétragone dans la première édition de son _Traité des végétaux_ (1805). Il constate d’ailleurs qu’elle était connue d’un petit nombre de personnes qui la mangeaient comme Epinard.
Vers 1820, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande commençait à se répandre dans les cultures anglaises. Au printemps de 1820, M. Vilmorin adressa, comme nouveauté, à la Société royale d’Horticulture de Londres des graines de Tétragone qui furent semées au jardin de la société à Kensington. Le 16 octobre 1821, John Anderson, jardinier du comte d’Essex, lisait devant la Société Linnéenne de Londres un intéressant historique de l’introduction de la plante en Europe[160].
[160] _Transact. of the hortic. Soc._ t. IV, p. 488.
Enfin le nouveau légume fut compris dans les distributions de graines faites par le Jardin royal des Plantes, de Paris. A partir de 1819, le comte d’Ourches, grand agronome et propagateur de plantes utiles, commença une active propagande en faveur de la Tétragone. Il publia plusieurs notes dans lesquelles il donnait les résultats de ses expériences sur la culture de cette plante nouvelle[161].
[161] _Annales d’Agric._, 1819, p. 391.--_Bon Jardinier_, 1821.
Cependant, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande devait rester confiné pendant longtemps encore dans quelques jardins d’amateurs. Une note de Poiteau constate qu’en 1846 la Tétragone est toujours délaissée par la consommation et qu’on n’en voit presque jamais sur les marchés[162]. L’auteur ajoute judicieusement: «Est-ce la faute des horticulteurs? Est-ce la faute des consommateurs? Non, c’est la faute du goût et de la routine».
[162] _Ann. Soc. roy. d’Hortic_, 1846, p. 296.
La culture de la Tétragone s’est répandue plus vite en Angleterre et aux Etats-Unis où on la voit largement employée dans l’alimentation dès 1828. En Belgique, selon Morren, l’Epinard de la Nouvelle-Zélande ne serait sorti des jardins botaniques pour entrer au potager que vers 1830.
Aujourd’hui, tous les jardiniers de châteaux et de bonnes maisons bourgeoises cultivent la Tétragone pour remplacer l’Epinard pendant les grandes chaleurs, mais cette denrée horticole ne se voit jamais sur les marchés, ni chez les grands marchands de comestibles.
Quoique cultivée intensivement depuis une centaine d’années, la Tétragone n’a pas encore varié; la plante est restée telle qu’elle était à l’état sauvage.
MM. Paillieux et Bois ont cité comme un bon légume de fantaisie une autre Ficoïde, la Glaciale, l’herbe à la glace, (_Mesembrianthemum crystallinum_ L.), admirable plante d’ornement des jardins qui peut fournir un délicat légume pendant l’été.
L’herbe à la glace est une herbe annuelle, originaire du Cap, des Canaries, etc. et cultivée depuis longtemps.
D’après Duchesne (_Répertoire des plantes utiles_), on mange très souvent les feuilles de la Glaciale comme légume, à l’île Bourbon. MM. Paillieux et Bois citent dans leur ouvrage des lettres de leurs correspondants qui recommandent l’emploi de cette Ficoïde en guise d’Epinards[163].
[163] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 199.
Légumes-Salades
CHICORÉE ENDIVE
(_Cichorium Endivia_ L.)
Toutes les parties des plantes peuvent se consommer à l’état cru ou cuit, préparées avec un assaisonnement de sel, poivre, huile et vinaigre: des racines (Betterave, Céleri, Raiponce); des bulbes et des rhizomes (Oignon et Crosne); des réceptacles charnus (Artichaut); des fruits (Tomate, Concombre); des feuilles principalement. Ce sont les salades; mets très hygiéniques qui ont une influence bienfaisante sur la santé. Dans l’ordre du repas, la salade se mange ordinairement en guise d’entremets.
En France et en Italie, sont considérées seulement comme de vraies salades les parties foliacées, à l’état vert ou demi-blanchi, additionnées de fournitures aromatiques pour relever l’insipidité naturelle aux herbes à salade. Nous ne parlerons ici que des salades potagères, mais il existe d’innombrables salades rustiques abandonnées aux campagnards.
Sous le nom d’Endives, on distingue les Chicorées _frisées_ et les _Scaroles_, plantes annuelles de la famille des Composées-Chicoracées qui comptent parmi nos bonnes salades. Par ordre d’importance, elles viennent après la Laitue. Ce sont des races fixées, les premières à feuilles très divisées, les autres à feuilles presque entières du _Cichorium Endivia_, qu’il ne faut pas confondre avec une espèce voisine, le _Cichorium Intybus_ ou Chicorée sauvage. Celle-ci est vivace, beaucoup plus amère, elle fournit à nos tables la _Barbe de Capucin_, la _Chicorée amère améliorée_ et la _Chicorée Witloof_ improprement appelée Endive de Bruxelles.
L’origine des Endives était encore incertaine il y a peu d’années. Tous les anciens ouvrages attribuent à l’Endive une origine indienne. De Candolle et plusieurs botanistes ont éclairé cette question d’une manière satisfaisante. Ils ont eu l’idée de comparer les Endives cultivées avec une espèce annuelle spontanée dans la région méditerranéenne, le _Cichorium pumilum_ Jacquin, et les différences ont été trouvées si légères que l’identité spécifique a pu être soupçonnée par quelques-uns, affirmée par le plus grand nombre. M. de Candolle admet que nos Chicorées frisées et nos Scaroles résultent d’une culture soignée de cette espèce sauvage qui existe, dit-il, dans toute la région dont la Méditerranée est le centre, depuis Madère, le Maroc et l’Algérie, jusqu’à la Palestine, le Caucase et le Turkestan. Elle est commune surtout dans les îles de la Méditerranée et de la Grèce[164].
[164] _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 78.
En raison de l’habitat du _C. pumilum_ il est probable que la plante améliorée est sortie du milieu gréco-romain.
Nous en trouvons la preuve dans la linguistique. Endive dérive du latin _Intybus_, _Intubum_, _Intiba_, selon les auteurs. L’évolution du mot se poursuit, passant par le grec _Entubon_, l’arabe _Indubâ_, le grec bysantin _Endibon_ lequel rétablit la dentale _d_. Le _b_ grec se prononçant comme le _v_ français prépare la voie au bas-latin _Endivia_ et au français _Endive_.
Cependant on ne possède aucune preuve certaine que l’Endive ait été servie sur les tables des Anciens. Horace dit bien qu’il ne désire, pour assurer son bonheur, que des Olives, de la Chicorée et de la Mauve[165]. Il se peut que son _cicorea_ représente l’Endive. De même l’_Intiba_ du décret de Dioclétien qui devait être une plante potagère importante puisqu’elle figure dans un tarif officiel des denrées alimentaires.
[165] _Horace_, l. I. Ode 31.
Le mot Chicorée vient directement du latin _cicorea_, lequel est lui-même d’origine orientale. Durant tout le moyen âge et jusqu’au XVIIe siècle, il fut écrit et prononcé _cicorée_. Nous avons emprunté à l’italien la prononciation de la première syllabe _ci_ assimilé à chi (prononcé _tchi_ par les Italiens). L’influence de l’italien sur le mot _cicorée_ a pénétré en France vers le milieu du XVIe siècle, avec la cour des Médicis.
_Induba_ du capitulaire _de Villis_ de Charlemagne peut désigner l’Endive et aussi la Chicorée sauvage. Les Arabes employaient couramment l’Endive sous le nom d’_Induba_ ou d’_Hindâbâ_. La plante est indiquée dans le _Tacuin_, matière médicale arabe du XIIe siècle, traduite en latin au XIVe siècle[166].
[166] Bonnet (Dr Ed.), _Etude sur deux manuscrits médicaux-botaniques_, p. 10.
Crescenzi, en Italie, Albert-le-Grand, en Allemagne paraissent avoir connu l’Endive dans le XIIIe siècle. Au XVe siècle, on voit paraître l’Endive en France dans certains comptes de dépenses mais plutôt pour usage économique (eau de toilette): «Année 1413: A Meigret, épicier, pour eaue d’Andive (_sic_), pour Mlle la Comtesse»[167]. En Italie, on la voit entrée dans les cultures tout récemment. D’après Platine (XVe siècle), auteur italien d’un traité de cuisine et d’hygiène: «Je dirai toujours que l’Endive est une espèce de Laitue, nonobstant que d’elle et de son nom nos anciens prédécesseurs n’en fasse aucunement mention»[168].
[167] Godefroy, _Dict. de l’anc. langue française_.
[168] _De l’honnête volupté_, éd. 1539, p. 96.
Au XVIe siècle enfin on s’aperçut que l’Endive était mangeable après avoir été blanchie. «L’Endive, dit Ch. Estienne, autrement nommée Scariole ou Laitue aigre ou sauvage sert plus en médecine qu’autrement, et ne se cultive au jardin parce qu’elle est toujours amère. Pourtant, étant liée et couverte dans le sablon durant l’hiver, peut devenir tendre et blanche et se garde ainsi tout l’hiver.» Olivier de Serres (1600) donne des détails de culture plus précis. De son temps, pour étioler cette salade, on l’enterrait pendant 12 à 15 jours après l’avoir liée. Les modernes se contentent de la lier sur place sans l’enterrer.
Les botanistes de la Renaissance tels que Camerarius, Dalechamps, Gerarde, Pena et Lobel ont figuré des Endives aux feuilles larges et crépues, presque entières, types primitifs de nos Scaroles et de la _Batavian Endive_ des Anglais. Les formes finement frisées, beaucoup plus recherchées aujourd’hui, parce qu’elles sont plus tendres, sont plus récentes.
D’ailleurs c’est par le mot Scarole et non par Chicorée que les «herbalistes» désignent ces anciennes variétés d’Endives. Nous ne voyons pas avant le XVe siècle ce terme Scarole ou Scariole emprunté de l’italien _Scariola_, qui devait être un nom populaire pour toutes les Laitues sauvages en général. Pour cette raison sans doute le mot a été conservé comme nom spécifique du _Lactuca Scariola_, herbe indigène dont nos Laitues cultivées sont des modifications. L’étymologie de _Scariola_ est inconnue. Il n’est pas probable qu’il soit une corruption du mot _cicorea_. Est-il un dérivé du grec _Seris_ par l’intermédiaire d’une forme _Seriola_ indiquée par les botanistes de la Renaissance? _Seris_ de Pline, Chicoracée cultivée et qui était mangée en salade a été assimilé à l’Endive par Matthiole, Dodoens et Dalechamps.
Cl. Mollet, au commencement du XVIIe siècle, distinguait deux Chicorées: «une qui est frisonnée et l’autre qui ne l’est pas» (Scarole). La plus ancienne variété de ces Chicorées «frisonnées» est la _fine d’Italie_. La Chicorée _frisée de Meaux_ en est une sous-variété locale qui était presque la seule cultivée au XVIIIe siècle et au commencement du XIXe. La ville de Meaux, centre très important de culture maraîchère, fournissait autrefois la majeure partie de la consommation parisienne en salades diverses. D’autres localités, telles que Versailles, Palaiseau, Gonesse, Chevreuse contribuent maintenant, avec Meaux, à l’approvisionnement des marchés, pour cette sorte de denrée horticole.
La Chicorée _fine de Rouen_ ou _Corne de Cerf_, qui est une des plus appréciées aujourd’hui, parut comme nouveauté dans le _Bon Jardinier_ de 1832. La Chicorée _Mousse_, si finement découpée, a été obtenue par le grainier Jacquin, en 1847. La Chicorée _de la Passion_ a figuré pour la première fois à l’Exposition de 1867, exposée par le grainier Courtois-Gérard. La Chicorée _fine de Louviers_ paraît sortie de la Chicorée _fine de Rouen_ (Catalogue Vilmorin, 1871-72). D’ailleurs, entre les mains des maraîchers, toutes ces races de Chicorées se transforment successivement; aussi serait-il téméraire d’affirmer que la Chicorée _fine de Meaux_ actuelle est tout à fait identique à l’ancienne variété mère, et cette observation peut s’appliquer à bien d’autres plantes potagères qui s’améliorent incessamment par le choix des porte-graines.
Stainville, maraîcher aux Champs-Elysées, a été le premier qui força la Chicorée _fine d’Italie_ en 1791. Vilmorin décrit une vingtaine de Chicorées frisées et 4 ou 5 Scaroles seulement.
CHICORÉE SAUVAGE, BARBE DE CAPUCIN
(_Cichorium Intybus_ L.)
La Chicorée sauvage ou Chicorée amère intéresse la grande culture comme plante fourragère et comme plante industrielle (Chicorée à café). Non moins précieuse au point de vue horticole, elle fournit à l’alimentation, outre les salades de Chicorée sauvage, améliorée et panachée, un produit étiolé très estimé en France sous le nom de _Barbe de Capucin_ et un excellent légume de création récente, le _Witloof_, improprement appelé Endive.
Le type sauvage est une herbe vivace, d’une saveur très amère, appartenant à la famille des Composées, dont l’habitat, très vaste, s’étend sur toute l’Europe et sur une partie de l’Asie. Sa fréquence sur le bord des chemins et des champs indique que la dissémination de l’espèce a été inconsciemment favorisée par l’homme. La Chicorée sauvage est assez commune en France sur les chemins, dans les lieux secs, incultes et arides.
Sans étioler la Chicorée sauvage, les Anciens l’ont néanmoins cultivée comme légume et plante médicinale. Pline connaissait déjà ses propriétés dépuratives; il la préconisait pour le foie, la rate et la vessie.
La synonymie ancienne de la plante comprendrait des noms d’origine latine, égyptienne et peut-être syrienne. _Intubus_ ou _Intubum_, _Cichorium_, _Ambubeja_ ou _Ambubaia_ désignaient sans doute chez les Anciens la Chicorée sauvage[169]. _Seris_ et _Picrida_ seraient plutôt des Chicorées cultivées. Les opinions des commentateurs sont contradictoires en ce qui concerne l’application de ces différents noms communs probablement à la Chicorée et aux Endives. Selon Pline, le mot latinisé _Cichorium_ viendrait d’Egypte où l’on a toujours fait grand usage des Chicorées[170]. A propos des noms orientaux de la Chicorée sauvage, Ed. Fournier observe que les meilleures variétés alimentaires de ce légume paraissent être venues successivement de l’Orient: «témoins les noms de la plante: son nom syrien qui rappelle la cavité de la tige, creuse comme une flûte et que les Romains transcrivirent par _Ambubaia_ et traduisirent par _Intubus_ et _Intubum_; son nom copte qui devint en grec _Kikorè_ et _Kikorion_; enfin son nom arabe (_Induba_ ou _Hindabâ_) qui fournit le terme _Endivia_ au latin barbare du moyen âge»[171].
[169] Pline XIX, 39; XX, 29, 30.--Virg. _Georg._ 1 vers nº 120, 4 vers nº 120.
[170] Maillet, _Descript. de l’Egypte_, éd. 1735, p. 12.
[171] Daremberg, _Dictionnaire des Antiquités_, article _Cibaria_.
_Intiba_ du décret de Dioclétien sur le prix des denrées, _Intubas_ du capitulaire _de Villis_ de Charlemagne n’ont pas de signification bien précise; ces noms devaient s’appliquer à la fois à la Chicorée sauvage et aux Endives.
Au XIVe siècle, la forme française du nom était Cicorée ou Cycorée. D’après Crescence, Platéaire, le _Jardin de Santé_, la Chicorée avait au moyen âge une synonymie très embrouillée; on l’appelait encore _Cucubine_, _Solsequium_, _Verrucaria_, _Sponsa Solis_, _Dyonisia_, _Heliotropium_ qui étaient également les noms du Souci.
Les botanistes de la Renaissance décrivent et figurent la Chicorée sauvage sans dire si elle est cultivée. L’un d’eux, Camerarius (1586), représente une variété à grosse racine, celle qui est aujourd’hui l’objet d’une grande culture dans le Nord de la France comme succédané du café[172].
[172] _Epitome_, p. 285.
Jusqu’au XVIIe siècle, sans doute, la Chicorée sauvage n’a été qu’une plante médicinale très employée. Saint-Simon, racontant la mort d’Henriette d’Angleterre qui a inspiré à Bossuet une oraison funèbre des plus pathétiques, dit que cette princesse décéda subitement à Saint-Cloud, en 1670, après avoir pris son infusion habituelle de Chicorée rafraîchissante.
L’étiolement a pour effet de développer les feuilles de la Chicorée sauvage en lanières d’un blanc jaunâtre, de 20 centimètres et plus de longueur, plus ou moins étroites, selon le mode de forçage et la variété employée. On appelle Barbe de Capucin ce produit qui fait une salade d’hiver estimée principalement en France et dans les régions septentrionales de l’Europe, malgré une amertume assez marquée.
Nous trouvons une première mention de la Chicorée sauvage étiolée dans un ouvrage de Cl. Mollet, rédigé vers 1610-1615: «La Chicorée sauvage est fort excellente, la feuille sert en salade, la faisant blanchir[173].» Le botaniste belge Dodoens dit, vers la même époque, que cette plante sauvage et commune en Germanie est aussi cultivée dans les jardins[174].
[173] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 15.
[174] _Pemptades_ (1616), p. 633.
Au milieu du XVIIIe siècle, on voit la Barbe de Capucin entrée dans la culture maraîchère. Le _Dictionnaire d’Agriculture_ de La Chesnaye (1751) nous apprend que les maraîchers portent du fumier chaud dans les caves dont ils font une couche de la hauteur d’un pied et qu’ils y enterrent leur Chicorée par grosses bottes.
Le Catalogue d’Andrieux-Vilmorin de 1773, le _Bon Jardinier_ de 1797, décrivent la manière de faire blanchir la Chicorée sauvage. C’est qu’alors la culture de la Barbe de Capucin était généralisée en France. Il paraît que l’usage de cette salade a été introduit en Angleterre par les réfugiés français durant la Révolution.
La culture industrielle de la Barbe de Capucin pour les marchés parisiens a commencé à Montreuil-sous-Bois (Seine) sans que l’on puisse dire exactement vers quelle époque. Mais cette culture n’a pris une grande importance qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, moment où les maraîchers adoptèrent la Chicorée à grosse racine ou Chicorée à café qui produit des lanières étiolées plus abondantes, plus tendres et un peu moins amères. Pour la confection des bottes destinées au forçage, cette race est en outre plus avantageuse que la Chicorée ordinaire à cause de ses racines fusiformes, droites et régulières, au lieu d’être fourchues et malformées comme le sont celles de la variété commune.
M. Lepère, le célèbre arboriculteur de Montreuil, a raconté autrefois l’origine de cette amélioration[175]. En 1853, un employé de l’établissement de M. Louesse, grainetier parisien, livra par erreur à un cultivateur de Montreuil de la graine de Chicorée à café en place de celle de Chicorée sauvage ordinaire qui lui avait été demandée. Les plantes venues de cette semence produisirent si abondamment des feuilles bonnes à blanchir que la personne qui les cultivait eut le soin d’en garder de la semence. Ce fait ouvrit les yeux de ses voisins et c’est de là que, de proche en proche, la culture de la même variété s’est étendue dans la commune de Montreuil.
[175] _Journ. Soc. imp. d’Hortic._ 1869, p. 146.