Part 18
Deux caractères botaniques de premier ordre contredisent en outre la filiation présumée du Radis dans l’hypothèse de M. Carrière. Le Radis cultivé diffère du _R. Raphanistrum_ par sa silique ventrue, non articulée, par la couleur de ses fleurs blanches ou violettes, jamais jaunes. A ces arguments s’ajoute un caractère physiologique: la délicatesse du Radis sous nos climats indique qu’il doit procéder plutôt d’une forme méridionale que d’une plante indigène aussi rustique qu’est la Ravenelle sauvage. Comme tant d’autres plantes domestiques, le Radis serait-il un produit hybride et le résultat d’un croisement entre _R. maritimus_ et _R. Raphanistrum_? ou bien serait-il dérivé d’une forme asiatique aujourd’hui disparue de la nature sauvage? La grande analogie qui existe entre le Radis cultivé, le _Mougri_ de Java, les Radis oléifères d’Extrême-Orient et de l’Inde donnerait créance à cette dernière hypothèse.
Les Anciens ont possédé plusieurs sortes de Radis qu’il n’est guère possible d’identifier. Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, appelle _surmaia_ un Radis dont les constructeurs de la grande pyramide d’Egypte ont fait une énorme consommation constatée par une inscription lapidaire qui se voyait encore de son temps.
Des archéologues ont signalé le Radis figuré sur les murs du temple de Karnak, dans l’Ile de Philæ (Haute-Egypte). Une peinture de Pompéi représente une botte de Radis ronds en compagnie d’autres légumes[326].
[326] _Pitture d’Ercolano_, t. II, p. 52.
On suppose que _radicula_ et _syriaca radix_ de Columelle et de Pline, à chair tendre et douce, sont nos petits Radis roses à forme globuleuse, pendant que la Rave du Mont-Algide (_algidense_), très allongée, à chair translucide, serait la forme longue de nos Radis[327]. Il est prudent de faire des réserves sur ces identifications, vu la brièveté et l’insuffisance des descriptions anciennes.
[327] Columelle, l. X, c. 114; l. XI, c. 3.--Pline, l. XIX, 26.
Le Radis ne paraît pas avoir été largement répandu au moyen âge dans le Nord de l’Europe. En Italie et en général dans le Midi, il devait être plus apprécié. Au XVIIIe siècle, les variétés italiennes étaient réputées les plus délicates pour la table. Nous constaterons, à ce propos, que les légumes aqueux rafraîchissants, les salades et les plantes condimentaires destinées à exciter les fonctions digestives sont entrés de préférence au potager des méridionaux, tandis que le besoin d’une alimentation azotée a obligé les habitants des climats froids à cultiver principalement les légumes très nourrissants, les racines féculentes, les Légumineuses.
Il faut arriver au XVIe siècle pour voir distinctement le Radis dans les _Histoires des Plantes_ des premiers botanistes qui l’ont décrit et figuré. Comme de nos jours, il était mangé avant le repas pour stimuler l’appétit. C’est le _Raphanus longus_ de Tragus, Matthiole, Lonicer et Camerarius; le _R. purpureus minor_ de Lobel; le _Radicula sativa minor_ de Dodoens. Ruel, ancien botaniste français (1536), dit que l’on sert quotidiennement cette racine sur les tables sous le nom vulgaire de _Radis_. Cependant l’appellation usuelle était Raifort cultivé; le Cran (_Cochlearia Armoracia_), qui est le véritable Raifort, portait le nom de Raifort sauvage. Entre ces plantes Crucifères voisines: Raifort, Radis et Raves, il y a eu une perpétuelle confusion de noms.
Actuellement le Raifort des Parisiens n’est autre chose que le Radis noir. Les Radis longs sont encore nommés Raves de jardin par les jardiniers.
Au XVIIe siècle le Radis _de tous les mois_ commençait à être largement cultivé. Le _Jardinier françois_ (1651), La Quintinie (1690), le _Jardinier solitaire_ (1704) le sèment sur couche à chaque décours de la lune. Tous l’appellent Raifort ou petite Rave. Plus tard le terme Radis fut réservé aux petits Radis ronds.
L’Italie semble avoir fourni les premiers Radis rouges, tel le Raifort purpuré de Lobel, figuré aussi par Matthiole et Dalechamps. Gérarde, auteur anglais (1597), représente deux variétés de Radis, une à racine globuleuse; l’autre à racine oblongue. Parkinson (1629) ne connaissait que le Radis noir d’hiver et un Radis blanc dont il existait plusieurs formes.
C’est que nos jolies variétés si agréables à l’œil, appétissants Radis tendres, croquants, à l’eau savoureuse, sont des conquêtes modernes du jardinage, et surtout du jardinage français. L’abbé Rozier, à l’article _Rave_ de son _Cours d’Agriculture_ qui parut en 1789, fixait à 30 années en arrière l’apparition des variétés perfectionnées de Radis. Le Radis typique de l’ancien temps paraissant avoir été un long Radis blanc, gris ou rougeâtre, médiocre au point de vue culinaire.
D’après Miller, le Radis rouge rond ou rose n’aurait été introduit de France en Angleterre qu’en 1802.
De Combles, en 1749, connaissait trois variétés de petites Raves, c’est-à-dire de Radis longs blancs ou rouges et huit sortes de _radix_, comprenant sous ce terme les petits Radis ronds, les gros Radis d’été et les Radis noirs d’hiver. Des Radis de table, il existe aujourd’hui des variétés sans nombre dont les noms remplissent les catalogues des grainiers. Le _petit saumoné_, le _rose demi-long_, le _rose à bout blanc_, le _long écarlate_, le _rond écarlate_ et autres ont été tour à tour les favoris de la mode. Nous ne connaissons pas de plus ravissant tableau que la collection des Radis modernes figurée dans une planche coloriée qui accompagne un article sur ce légume dû à la plume autorisée de M. Henri de Vilmorin[328]. Quelles merveilleuses nuances dans les frais coloris! Quelle diversité dans les formes, depuis le _long écarlate_, Rave en miniature, jusqu’au _rose à bout blanc_ terminé par une fine queue de rat qui est la véritable racine.
[328] _Revue hortic._ 1898, p. 84.
Aujourd’hui, le type recherché serait le _demi-long_, à bout en massue, semblable à un petit Navet _Marteau_. Les maraîchers connaissent le peu de fixité de ces sous-variétés qu’ils maintiennent difficilement pures, le double jeu de la fécondation croisée et de la variation naturelle les transformant sans cesse.
Quelques Radis d’agrément, sans importance économique, méritent d’être signalés. Ce sont des introductions récentes.
Le Radis _rose d’hiver de Chine_ a été introduit par les missionnaires en 1837 et propagé par les soins de M. l’abbé Voisin. Il figure comme nouveauté dans le _Bon Jardinier_ de 1840.
Le Radis _rouge monstrueux de Kashgar_, originaire de l’Asie Centrale, a été réintroduit par M. Paillieux en 1890.
En 1874 fut mis au commerce sous le nom de _Raphanus acanthiformis_ un énorme Radis blanc plus tendre que le Radis noir, simple variété du _R. sativus_ cultivée au Japon sous le nom de _Daïkon_. Dans ce pays on le consomme cru, cuit ou confit dans le sel et il s’en fait une énorme consommation. La presse horticole a beaucoup parlé de ces Radis exotiques que l’on peut manger en guise de Navets dont ils ont assez le goût. MM. Paillieux et Bois ont consacré aux diverses variétés de Radis du Japon ou _Daïkon_ un substantiel chapitre de leur _Potager d’un Curieux_.
C’est encore à M. Paillieux que l’on doit la réintroduction du Radis serpent (_R. caudatus_ L.) dans nos cultures. C’est une espèce distincte dont les siliques, extraordinairement longues, sont comestibles; elles se consomment à la croque au sel comme nos Radis dont elles ont le goût. La plante est cultivée dans l’Inde et surtout à Java où elle paraît spontanée. Le nom local est _Mougri_. Le Radis serpent a été signalé pour la première fois par Linné en 1767 dans son premier _Mantissa_ (p. 95).
_Raphanus_, le nom latin scientifique du Radis, vient du grec; ce nom fait allusion à la rapidité de la croissance de la plante. Dans toutes les langues européennes le nom du Radis est dérivé du latin _radix_, racine. L’ancien français présente les formes suivantes, depuis le XIIe siècle: _raïs_, _raïz_, _rait_, _raix_, _radix_.
SALSIFIS
(_Tragopogon porrifolium_ L.)
Plante bisannuelle à racine comestible, fusiforme, blanche, charnue, d’un goût très doux, que l’on confond parfois avec la Scorsonère ou Salsifis noir qui a la racine noire extérieurement et les fleurs jaunes, tandis que le Salsifis a la racine blanche et les fleurs d’un pourpre violet. Les deux plantes se ressemblent et appartiennent à la même famille des Composées-Chicoracées, mais elles sont botaniquement distinctes.
Le Salsifis se trouve spontané dans les départements méridionaux de la France, en Suisse, Grèce, Italie, Dalmatie et Algérie. Le Salsifis des prés (_Tragopogon pratense_ L.), commun aux environs de Paris, est une autre espèce non cultivée et différente du Salsifis des jardins.
Le nom grec _Tragopogon_, qui veut dire barbe de bouc (à cause des aigrettes plumeuses des semences), s’appliquait dans l’Antiquité soit à notre Salsifis cultivé, soit au _Tragopogon crocifolium_, qui appartient aussi à la flore grecque. De la culture du Salsifis chez les Anciens, nous ne connaissons rien. Peut-être se contentaient-ils de le recueillir à l’état sauvage? D’aucuns ont vu dans une peinture de Pompéi une botte d’Asperges en compagnie de Carottes et peut-être de Radis[329]. Nous reconnaissons très distinctement dans ces prétendues Asperges les racines fusiformes du Salsifis préparées pour le marché.
[329] _Pitture d’Ercolano_, t. II, pl. VIII, p. 52.
Le moyen âge paraît ignorer le Salsifis qu’Olivier de Serres signale comme une plante nouvelle: «Une autre racine de valeur, dit-il, est aussi arrivée en nostre cognoissance depuis peu de temps en çà, tenant rang honorable au jardin; c’est le Sercifi»[330].
[330] _Théâtre d’Agriculture_, l. VI, p. 531.
La culture doit être plus ancienne en Italie. Selon Césalpin: «Tragopogon s’appelle vulgairement chez nous _sassefrica_; on vend ses racines comme légume»[331]. Salsifis semblerait donc emprunté à l’italien _sassefrica_--qui frotte les pierres--mot peu explicable. Le _Tragopogon porrifolium_ de l’Europe méridionale, forme sauvage de notre Salsifis, habite souvent les endroits pierreux. _Sassefrica_ peut être un mot identique à Saxifrage--qui brise les pierres--toutes les Saxifrages étant des plantes saxatiles. Perce-pierre se rapporte aussi à cette station habituelle dans les lieux pierreux.
[331] _De plantis_ (1583), p. 517.
Ruellius (1536) donne la forme latine _saxifica_ et indique le mot comme venant de l’Etrurie. L’orthographe actuelle est assez récente. On écrivait autrefois: sassefigue, sassafy, serquifie, selsifie, cercifix, salcifix.
Le Salsifis blanc a été amélioré. Les plantes non sélectionnées produisent souvent des racines petites et fourchues. Les variétés sont peu nombreuses: _Mammouth_, variété anglaise, _Sutton’s Giant_, Salsifis _amélioré à grosse racine_.
Il y a un siècle ou deux le Salsifis était beaucoup plus cultivé qu’aujourd’hui. On a remplacé en grande partie ce légume par la Scorsonère d’Espagne.
SCOLYME
(_Scolymus hispanicus_ L.)
Le Scolyme est une plante bisannuelle, de la famille des Composées, à feuilles très épineuses, ayant le port et l’aspect d’un Chardon. Analogue au Salsifis et à la Scorsonère, il serait, selon quelques dégustateurs, supérieur en qualité à ces derniers légumes.
Le Scolyme croît à l’état sauvage dans tout le midi de l’Europe: Iles Canaries, Madère, Italie, Grèce, Espagne, Provence, Languedoc, Mauritanie. Jusqu’à présent il n’a été que peu ou pas cultivé, mais de tout temps les paysans de la région de l’Olivier ont récolté la racine pivotante, blanche et assez charnue du Scolyme sauvage pour la manger en guise de Salsifis ou de Scorsonère.
Chez les anciens Grecs, il est déjà question d’un _Scolumos_, Chicoracée ou Carduacée dont on mangeait la racine cuite. Le _Scolumos_ de Théophraste a été identifié au _Scolymus hispanicus_ de Linné par Clusius, Lobel, Tabernæmontanus, Camerarius, mais Dalechamps ne sait pas si ce nom doit s’appliquer au Scolyme, au Cardon ou même au Panicaut ou Chardon-Roland (_Eryngium campestre_ L.) dont les tiges et les racines étaient alimentaires chez les Grecs, d’après Pline qui l’appelle _Centum capita_.
Le _Scolumos_ de Dioscoride serait le _Cactos_ de Théophraste, c’est-à-dire le Cardon. L’Artichaut, qui est une variété de Cardon, rappelle par son nom linnéen, _Cynara Scolymus_, cette confusion de noms entre deux Composées également épineuses et dont on mangeait la racine chez les Anciens.
Le Scolyme a été décrit et figuré par les botanistes de la Renaissance sous les noms suivants:
_Scolimus Theophrasti_, Clusius. _Eryngium luteum monspelliense_, Clusius. _Carduus Chrysanthemus_, Dodoens. _Eryngium Vegetii_, Camerarius.
Ch. de l’Escluse signale l’usage de la racine de Scolyme à Salamanque et en Castille. La plante est très commune en Espagne. Le naturaliste Belon en parle dans ses _Singularitez_, l’ayant observé dans les Iles de l’Archipel. Les Grecs modernes l’appellent _Scolumbros_.
Aucun auteur ancien de jardinage ne mentionne le Scolyme. L’initiative de sa culture jardinière revient à M. Robert, directeur du Jardin botanique de la Marine, à Toulon. Lors de ses herborisations autour de cette ville, il rencontrait souvent le _Scolymus hispanicus_ à l’état sauvage.
Connaissant par expérience les bienfaits de la culture, vers 1835 il eut l’idée d’améliorer le Scolyme pour en faire un succédané du Salsifis et de la Scorsonère. Ses essais ayant réussi, il montra, par une notice publiée dans les Mémoires de la Société des Sciences, Belles-Lettres et Arts du département du Var, que le Scolyme sélectionné offrait des racines grosses, blanches, charnues, agréables au goût, dignes de figurer à côté de la Scorsonère. En 1838, M. Robert envoya des graines à Paris et la Société royale d’Horticulture lui décerna une médaille d’argent pour introduction d’un nouveau légume[332].
[332] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._, t. XXV (1839), p. 153.
Jacques, de Neuilly, Bossin, Battereau, d’Anet, et quelques autres, expérimentèrent le Scolyme et l’on vit paraître le nouveau légume aux séances de la Société royale d’Horticulture. M. Vilmorin commença la culture du Scolyme en 1836. A partir de l’année 1840, il le classe parmi les plantes potagères dans les éditions successives du _Bon jardinier_, attestant que le Scolyme constitue une acquisition de valeur pour les jardins. La presse horticole l’a également recommandé à différentes reprises.
Le Scolyme paraît avoir été l’objet d’une certaine culture locale dans le Lyonnais et le Vivarais, à une date assez ancienne, si nous en croyons une note de M. G. Bravy publiée en 1866: «Le Scolyme d’Espagne est depuis longtemps reconnu comme un bon légume et cultivé dans plusieurs départements. En 1830, sur le conseil de M. Jacquemet-Bonnefont, habile horticulteur d’Annonay, j’avais essayé dans le Puy-de-Dôme la culture de cette plante, et je fus tellement satisfait du résultat que non seulement je l’ai continuée depuis, mais que je m’empressai de la conseiller à mon tour à mes voisins. La supériorité de sa racine sur celle du Salsifis et de la Scorsonère comme finesse de chair et délicatesse de goût, la fit admettre dans beaucoup de jardins. Le même M. Jacquemet, que je crois être le premier promoteur de cette culture, répandit le Scolyme dans le Rhône, l’Ardèche et les départements voisins. En 1845 et 1846, je l’ai trouvé abondamment cultivé dans les potagers de Lyon, de Vienne, etc.»[333].
[333] _Bull. Soc. d’Hortic. et de Bot. de l’Hérault_, 1866, p. 210.
Cependant, malgré quelques cultures locales et malgré les tentatives de M. Vilmorin pour faire accepter ce légume, il était si peu vulgarisé à la fin du XIXe siècle que MM. Paillieux et Bois ont cru devoir l’expérimenter à Crosnes parmi leurs plantes potagères nouvelles ou peu connues. D’après les auteurs du _Potager d’un Curieux_ «la saveur des racines du Scolyme est infiniment plus agréable que celle des Scorsonères et des Salsifis[334]».
[334] _Potager d’un Curieux_, 3e éd., p. 555.
Aujourd’hui la plante est sensiblement améliorée. On obtient des pivots beaucoup plus charnus et d’une forme plus régulière que ceux du Scolyme sauvage.
Il existe bien un inconvénient: la présence d’une «corde» qui a été probablement un obstacle au succès de ce légume, car sa racine partage avec celle du Chervis le défaut de posséder un axe central fibreux immangeable que l’on doit enlever avant ou après la cuisson.
Dans le Midi on mange beaucoup de Scolymes, mais la plante n’y est que peu ou pas cultivée. A Montpellier, on vend sous le nom de _Cardousse_ ou _Cardouille_ (diminutif de Chardon) les racines de Scolyme débarrassées de leur mèche ligneuse, c’est-à-dire réduites à la partie corticale. Il se fait aussi une grande consommation de Scolymes en Espagne. La plante se vend sur les marchés pendant cinq mois de l’année. En France, on devrait cultiver davantage le Scolyme; cette racine alimentaire mérite de devenir autre chose qu’un légume de fantaisie.
SCORSONÈRE D’ESPAGNE
(_Scorzonera hispanica_ L.)
L’introduction dans nos jardins de la Scorsonère d’Espagne, Salsifis noir, Ecorce noire, remonte à 200 ou 250 ans. La culture de cette plante s’est peu à peu substituée à celle du véritable Salsifis auquel elle ressemble, mais sa racine est brune à l’extérieur. Comme elle jouit des mêmes propriétés alimentaires, on la cultive de préférence à ce dernier légume pour l’approvisionnement des marchés.
La racine pivotante de la Scorsonère est plus cylindrique et régulière, plus tendre que celle du Salsifis blanc; la plante est aussi d’un meilleur rendement et la racine offre la particularité avantageuse de ne jamais devenir filandreuse, demeurant comestible même après la floraison.
La Scorsonère est spontanée en Europe, depuis l’Espagne où elle est commune, le midi de la France et l’Allemagne jusqu’à la région du Caucase et peut-être jusqu’en Sibérie, mais elle manque à la Sicile et à la Grèce[335].
[335] De Candolle, _Origine des pl. cultivées_, 4e éd., p. 35.
Son histoire commence au XVIe siècle.
Le botaniste italien Matthiole donna, le premier, dans ses _Commentaires sur Dioscoride_, la figure et la description de la plante accompagnées du récit légendaire suivant:
«Nous pouvons mettre sous l’espèce de la plante Barbe de bouc (Salsifis), celle que les Espagnols nomment scurzonera ou scorzonera, d’autant qu’elle est fort souveraine contre la morsure de la vipère qu’ils nomment en leur langue scurzo. Or c’est une plante nouvellement trouvée, et je m’asseure qu’il ne se trouvera personne auparavant qui l’ait décrite. Un serf africain acheté par le seigneur Cerverus Leridanus la trouva premièrement en Catalogne d’Espagne. Car, comme il voyait plusieurs moissonneurs parmy les champs, mordus de vipères, en extrême danger de leur vie, se souvenant de l’herbe qu’il avoit vû en Afrique, et même du remède, l’ayant trouvée, il leur donnoit en brevage le jus de la racine de cette herbe et les guérissoit tous, ne voulant enseigner cette recepte à personne de peur de perdre telle pratique. Qui fut cause que plusieurs y prenant garde, et observant par succession de tems le lieu d’où il l’apportoit, enfin le trouvèrent et même les reliques (restes) des herbes qu’il avoit couppées. Ainsi on en arracha, et on en fit l’expérience, et fut de rechef confirmé qu’elle était singulière à tel accident, et pour ce aussi à cause de son effet la nommèrent scurzonera, comme qui diroit vipérine. La première que je vis jamais fut celle qui me fut envoyée par le seigneur Jean Odoric Melchior, médecin de la reine des Romains. Depuis j’en vis une toute verdoyante et en fleur, étant à la cour de l’Empereur Ferdinand, qu’on luy avoit envoyée d’Espagne par rareté[336].»
[336] _Commentaires_, éd. 1688, p. 226.
C’est donc comme plante médicinale que la Scorsonère a été introduite dans les jardins des grands vers le milieu du XVIe siècle. Elle fut décrite par tous les anciens botanistes. Nous donnons ci-après sa synonymie:
_Scorzonera hispanica_, Matthiole, Dodoens, Lonicer, Camerarius, Cæsalpinus.
_Scorzonera germanica_, Gesner, Tabernæmontanus.
_Scorzonera major hispanica_, Clusius.
_Viperaria humilis_, _V. hispanica_, Gerarde.
_Scorzonera illirica_, Alpinus.
_Scorzonera latifolia sinuata_, C. Bauhin.
Aucun de ces écrivains n’a songé à faire de la Scorsonère une plante alimentaire. Matthiole et Dodoens conseillaient bien d’en manger la racine, mais comme préservatif contre les poisons et la peste. Cette racine, disaient-ils, possède encore une autre vertu merveilleuse: elle est incomparable pour égayer l’homme, pour chasser la tristesse et les chagrins: elle provoque le rire!
Dalechamps, au XVIe siècle, en parle aussi seulement comme d’une plante médicinale. Clusius, qui a publié en 1571 un ouvrage sur les plantes d’Espagne, reste muet sur la Scorsonère si commune en ce pays. Dans son _Histoire des plantes rares_ (1601) il en donne une description et une excellente figure sur bois, sans parler des fabuleux mérites que les gens de son temps lui reconnaissaient.
Les Napolitains, au XVIe siècle, faisaient confire au sucre les racines d’une Scorsonère à racine tubéreuse, originaire de Sicile, le _Scorzonera deliciosa_, qu’ils mangeaient pour se garantir de la peste.
Boerhaave, fameux médecin hollandais, qui jouissait d’une réputation européenne, contribua beaucoup à faire connaître la Scorsonère que l’on supposait douée de vertus miraculeuses. Il l’employait contre les maladies hypocondriaques et les obstructions, administrant à ses malades le suc de la racine pris le matin à jeun à la dose de trois onces. La Scorsonère passait encore pour augmenter le lait des nourrices. Alors, dans toute l’Europe, on s’empressa de faire boire aux nourrices l’eau dans laquelle avaient bouilli des racines de Scorsonère.
Avant la découverte de la vaccine, cette plante était aussi un préservatif contre la petite vérole.
La grande similitude de la Scorsonère et du Salsifis, celui-ci plus anciennement cultivé, la fit néanmoins entrer au potager, lorsque sa vogue de plante guérissante fut épuisée.
Olivier de Serres (1600) ne connaissait pas la Scorsonère. L’auteur du _Jardinier françois_ (1651) prétend avoir cultivé un des premiers ce légume en France[337]. Van der Groen, jardinier du Prince d’Orange, qui écrivait son _Jardin des Pays-Bas_ en 1669, dit que les Brabançons mangeaient beaucoup de Scorsonères.
[337] _Le Jardinier françois_, éd. 1665, p. 113.
La Quintinie (1690) l’estimait «une de nos principales racines, qui est admirable cuite, soit pour le plaisir du goût, soit pour la santé du corps». En Allemagne sa culture ne serait devenue générale que vers 1770.
Scorsonère signifie simplement _écorce noire_, et quelques-uns l’appellent ainsi sans qu’il soit besoin de faire intervenir le catalan _scorzo_, vipère. Clusius écrit _scorsonera_, comme s’il dérivait ce nom de _escorsa_, écorce. Il devait être fixé sur les prétendues propriétés de la plante antidote du venin de la vipère, fable propagée par le récit de Matthiole et qui a donné lieu à une fausse étymologie du nom de la Scorsonère. Le vieux français écrivait logiquement _escorsonnère_.
Plantes Tuberculeuses ou Rhizomateuses
CROSNE DU JAPON
(_Stachys affinis_ Bunge.--_S. tuberifera_ NAUDIN)
Une des meilleures introductions du XIXe siècle. Le Crosne est une Labiée vivace pourvue de nombreux rhizomes traçants où se trouvent les matières de réserve de la plante et qui forment comme des chapelets de petits tubercules féculents, blancs, très tendres, d’un goût agréable. La préparation culinaire de ces petits tubercules est facile et leur valeur alimentaire assez riche lorsqu’ils sont consommés frais.