Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre
Part 16
Il voulait revoir, embrasser encore une fois sa femme et son cher petit Claude; il avait hâte aussi de retrouver les enfants de sa plume, cette autre famille sur le sort de laquelle il n’était pas moins inquiet. C’est lui-même qui nous apprend toutes ces particularités intimes:
«Retournant dernièrement de Piedmont avec les bandes vieilles, dit-il au _roy très-chrestien_ dans la dédicace en prose de son _Second Enfer_, pour avec ycelles me conduire au camp que vous dressez en Champaigne; l’affection et amour paternelle ne permist que, passant prez de Lyon, je ne misse tout hazard et danger en oubly, pour aller veoir mon petit fils et visiter ma famille. Estant là quatre ou cinq jours (pour le contentement de mon esprit) ce ne fut sans desployer mes thresors, et prendre garde s’il y avait rien de gasté ou perdu. Mes thresors sont non or ou argent, pierreries et telles choses caducques et de peu de durée, mais les efforts de mon esprit, tant en latin qu’en vostre langue françoyse; thresors de trop plus grand’conséquence que les richesses terriennes. Et pour ceste cause, je les ay en singulière recommandation. Car ce sont eulx qui me feront vivre aprez ma mort, et qui donneront tesmoignage que je n’ai vescu en ce monde comme personne ocieuse et inutile.»
Dolet n’eut pas longtemps à jouir des embrassements de sa femme, des caresses de son _petit fils_, de la société de ses _vieulx livres_ et de la révision de ses chers manuscrits. A peine arrivé, nous le voyons déjà ressaisi par les soins de _maistre Jacques Devaulx_, messager ordinaire de Lyon, qui réclame, à ce propos, _mille escuz_ d’indemnité, _tant pour la fuyte industrieuse du dict Dolet, dont il avoit la charge, que pour l’avoir reprins et amené à grands frais, prisonnier en la Conciergerie du Palais, à Paris_[135].
[135] _Procès_, p. 36.
Le 4 novembre 1544, la Faculté de théologie étant assemblée, lecture fut faite, en sa présence, d’une _proposition françoyse_ (propositio gallica), extraite d’un ouvrage de Platon, qu’_ung certain Dolet_ (quidam Doletus) avait traduit de latin en français. Cette proposition était ainsi conçue: _Après la mort, tu ne seras plus rien du tout_. Elle fut jugée hérétique, et conforme à l’opinion des saducéens et des épicuriens. En conséquence, l’examen de ce livre fut commis à des «députés en matière de foi», _deputatis in materia fidei_... Pardon de ce latin catholique!
Voici le résultat de leur béate censure:
«Quant à ce dialogue mis en françoys, intitulé _Acochius_ (les braves gens voulaient dire _Axiochus_), ce lieu et passage, c’est à sçavoir: _Attendu que tu ne seras plus rien du tout_, est mal traduict, et est contre l’intention de Platon, auquel n’y a, ni en grec, ni en latin, ces mots: _Rien du tout_[136].»
[136] _D’Argentré_, t. I, p. 14 de l’_Index_.
Le texte de Platon est ainsi conçu:
«Σωκράτης. Ὅτι περὶ μὲν τοὺς ζῶντας οὐκ ἔστιν, οἱ δὲ ἀποθανόντες οὐκ εἰσίν· ὥστε οὔτε περὶ σὲ νῦν ἐστίν, οὐ γὰρ τέθνηκας, οὔτε εἴ τι πάθοις, ἔσται περὶ σέ· ΣY ΓÀΡ ΟΥΚ ἜΣΕΙ.»
Ce que Dolet traduisit de la manière suivante:
«SOCRATES. Pour ce qu’il est certain que la mort n’est point aux vivantz, et quant aux deffunctz, ilz ne sont plus: doncques la mort les attouche encores moins. Pour quoy elle ne peult rien sur toy, car tu n’es pas encores cy prest à deceder; et quand tu seras decedé, elle n’y pourra rien aussi, _attendu que tu ne seras plus rien du tout_.»
En supposant même qu’Estienne eût fait un contresens dans sa traduction, était-ce une raison suffisante pour brûler le traducteur? Le _pensum_ me semble un peu sévère! Et que serait-ce donc, s’il n’y avait pas eu d’erreur? _Tu enim non eris_; telle est, littéralement, la version latine du passage de l’auteur grec. Lorsqu’il ajouta: _Rien du tout_, il est de la dernière évidence qu’au lieu d’altérer le sens du texte, Dolet ne fit que le développer, en lui donnant une extension qu’il comportait implicitement. L’habile humaniste connaissait beaucoup mieux la juste valeur des expressions, que les théologiens ignares qui se mêlaient de le juger... et de le condamner.
Trois monosyllabes: RIEN DU TOUT! Voilà pourtant ce qui a fait brûler un homme!... Oh! l’aimable époque, le _bon vieux temps_! Et que le sieur Louis Veuillot doit être bien venu, de prétendre nous y ramener!
Cette fois, pas un ami, pas un protecteur, si puissant qu’il fût, n’osa plus intercéder en faveur du malheureux Estienne; et le parlement de Paris porta contre la victime un arrêt définitif de condamnation, dont je vais transcrire l’article principal:
«La dicte Court a condamné le dict Dolet prisonnier, pour reparation des dicts cas, crimes et delicts, à plain contenuz au dict procès contre lui faict; à estre mené et conduict par l’executeur de la haulte justice en ung tumbereau, depuis les dictes prisons de la dicte Conciergerie du Palais, jusques en la place Maubert; où sera dressé et planté, en lieu plus commode et convenable, une potence; à l’entour de laquelle sera faict _ung grand feu_, auquel, après avoir esté soublevé en la dicte potence, son corps sera jecté et bruslé avec ses livres, et son corps mué et converty en cendres; et a declairé et declaire tous et chascun les biens du dict prisonnier acquis et confisquez au Roy... Et ordonne la dicte Cour, que, auparavant l’execution de mort du dict Dolet, IL SERA MIS EN TORTURE ET QUESTION EXTRAORDINAIRE pour enseigner ses compaignons[137].»
[137] _Procès_, p. 37.
Entouré de ces cannibales du seizième siècle, que fait notre héroïque Dolet?... Il entonne son chant de mort... Écoutez:
_Cantique d’Estienne Dolet, prisonnier en la Conciergerie de Paris, l’an 1546, sur sa désolation et sur sa consolation._
Si au besoing le monde m’abandonne, Et si de Dieu la volunté n’ordonne Que liberté encores on me donne Selon mon vueil;
Doibs-je en mon cueur pour cela mener dueil, Et de regretz faire amas et recueil? Non pour certain, mais au ciel lever l’œil Sans aultre esgard.
Sus donc, esprit, laissés la chair à part, Et devers Dieu qui tout bien nous depart Retirez-vous, comme à vostre rempart, Vostre fortresse.
Ne permectés que la chair soit maistresse, Et que sans fin tant de regretz vous dresse, Se complaignant de son mal, et destresse De son affaire.
Trop est congneu ce que la chair sçait faire; Quant à son dueil, c’est tousjours à refaire: Pour peu de caz, elle se met à braire Inconstamment.
De plus en plus elle accroist son tourment, Se debattant de tout trop aigrement; Faire regretz, c’est son allegement, Sans nul confort.
Mais de quoy sert ung si grand desconfort? Il est bien vray qu’au corps il griève fort, D’estre enfermé si long temps en ung fort Dont tout mal vient.
A jeune corps grand regret il advient, Quand en prison demeurer luy convient; Et jour et nuict, des playsirs luy soubvient Du temps passé.
Pour ung mondain, le tout bien compassé, C’est ung grand dueil de se veoir deschassé D’honneurs et biens, pour ung voirre cassé, Ains sans forfaict.
A ung bon cueur certes grand mal il faict, D’estre captif sans riens avoir mesfaict; Et pour cela bien soubvent (en effect) Il entre en rage.
Grand’douleur sent ung vertueux courage (Et feust-ce bien du monde le plus sage), Quand il se veoid forclus du doulx usage De sa famille.
Voy-là les griefz de ce corps imbecille, Et les regretz de ceste chair debile; Le tout fondé sur complaincte inutile, Plaincte frivole.
Mais vous, esprit, qui sçavés la parole De l’Eternel, ne suivés la chair folle; Et en Celuy qui tant bien nous console, Soit vostre espoir.
Si sur la chair les mondains ont pouvoir, Sur vous, esprit, riens ne peuvent avoir; L’œil, l’œil au ciel, faictes vostre debvoir De là entendre.
Soit tost ou tard, ce corps deviendra cendre; Car à Nature il fault son tribut rendre, Et de cela nul ne se peult deffendre: Il fault mourir.
Quant à la chair, il luy convient pourrir; Et quand à vous, vous ne pouvés perir: Mais avecq Dieu tousjours debvés flourir, Par sa bonté.
Or, dictes doncq, faictes sa volunté: Sa volunté est que (ce corps dompté), Laissant la chair, soïés au ciel monté Et jour et nuict.
Au ciel monté, c’est que preniés deduict Aux mandementz du Seigneur, qui conduict Toutz bons espritz, et à bien les reduict, S’ilz sont pervers.
Ses mandementz commandent en briefz vers, Que si le monde envers nous est divers, Nous tourmentant à tort et à travers, En maincte sorte;
Pour tout cela nul ne se desconforte, Mais constamment ung chascun son mal porte Et en la main, la main de Dieu tant forte, Il se remecte.
C’est le seul poinct qui tout esprit delecte, C’est le seul poinct qui tout esprit affecte; C’est où de Dieu la volunté est faicte, C’est patience.
Ayant cela ne fault aultre science, Pour supporter l’humaine insipience; Tout mal n’est riens, nulle douleur, si en ce L’esprit se fonde.
Il n’est nul mal que l’esprit ne confonde, Si patience en luy est bien profonde; En patience, il n’est bien qui n’abonde, Bien et soulas.
En patience on n’oit crier: Hélas! De ce muny l’esprit n’est jamais las: En tes vertuz bien tu l’entremeslas, Dieu tout puissant!
De patience ung bon cueur jouyssant, Dessoubz le mal jamais n’est flechissant; Se desolant ou en riens gemissant, Tousjours vaincqueur.
Sus, mon esprit, monstrés vous de tel cueur; Vostre asseurance au besoing soit congneue: Tout gentil cueur, tout constant bellicqueur, JUSQU’À LA MORT SA FORCE A MAINTENUE!
Brave Estienne! Il tient parole, comme vous allez voir.
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CHAPITRE XVI.
Supplice de Dolet.
Le 3 août 1546, le fatal tombereau le conduisit au supplice.
«Quand Dolet, dit à ce propos Jacques Severt dans son _Anti-Martyrologe_, sermocinoit près du brasier, il cuidoit d’abondant preschotter, et s’imaginoit que la populace circonstante lamentoit en regret de sa perte. Dont, pour toute prière, il profera ce vers latin:
Non dolet ipse Dolet, sed pia turba dolet.
«Non! ce n’est pas Dolet lui-même qui s’afflige, mais cette foule pieuse.»
«Sur quoy à l’instant, du contraire, luy fut _sagement_ respondu par le lieutenant criminel, sis à cheval (dans le _Patiniana_, p. 38, par le docteur qui l’accompagnait pour le convertir):
Non pia turba dolet, sed dolet ipse Dolet.
«Non! ce n’est pas cette foule pieuse qui s’afflige, mais Dolet lui-même.»
Je ne sais, en vérité, pourquoi la plupart des biographes d’Estienne, qui cependant ne lui ont pas épargné les contes, ont si facilement révoqué en doute cette curieuse anecdote. Il est possible, je le veux bien, qu’on l’ait inventée après coup; il est possible, en un mot, qu’elle ne soit pas _vraie_: mais, à mon avis, elle est parfaitement _vraisemblable_; elle est tout à fait dans le goût de l’époque, dans le caractère français de tous les temps, et surtout dans celui de Dolet. Il n’y avait que lui pour trouver un calembour pareil en face du bûcher, comme il n’y avait qu’un lieutenant criminel pour lui répondre aussi _sagement_ que le déclare maître Jacques Severt.
On s’est appuyé sur une lettre[138] écrite de Paris par un certain Florent Junius, le 23 août 1546, pour assurer qu’à son dernier moment, notre Estienne s’était repenti de ce qu’on appelle ses _erreurs_. Cette lettre porte, en effet, qu’après avoir terminé les apprêts du supplice, l’exécuteur avertit le patient de songer à son salut, et de se recommander à Dieu et aux saints. Comme Dolet ne se pressait guère, et qu’il continuait toujours à _marmotter quelque chose_, cet homme lui déclara qu’_il avait ordre de lui parler de son salut devant tout le monde_ (plaisant directeur de conscience!). «Il faut, lui disait-il encore, que vous invoquiez la sainte Vierge et saint Estienne, votre patron, de qui l’on célèbre aujourd’hui la fête (on la célébrait d’une façon peu commune, il faut en convenir!); et si vous ne le faites pas, je vois bien ce que j’aurai à faire.»
[138] V. Almeloveen (_Amœnitates theologico-philologicæ_, Amst., 1694), et Bayle (_Dict. hist._), art. _Dolet_.
Qu’est-ce donc que l’homme de la justice humaine avait _à faire_, dans le cas où la victime aurait refusé de se soumettre à ses injonctions? Un _retentum_ qui suit l’arrêt, va nous l’apprendre. Ce _retentum_ est ainsi conçu:
«Et neantmoins est retenu _in mente Curiæ_ (dans l’intention de la Cour), que, où le dict Dolet fera aulcun scandale, ou dira aulcun blasphème, _la langue luy sera coupée, et sera bruslé_ TOUT VIF[139].»
[139] _Procès_, p. 37.
Voilà qui nous explique à merveille la prétendue conversion d’Estienne; il aura trouvé, sans doute, qu’il lui suffisait d’être simplement pendu, et de n’être brûlé du moins qu’après sa mort. Conformément au formulaire du bourreau confesseur, il récita donc en latin la courte prière que voici:
«Mi Deus, quem toties offendi, propitius esto; teque Virginem Matrem precor, divumque Stephanum, ut apud Dominum pro me peccatore intercedatis.»
«Mon Dieu, vous que j’ai tant offensé, soyez-moi propice; et vous aussi, Vierge Mère, je vous en conjure, ainsi que saint Estienne: intercédez là-haut pour moi, pauvre pécheur!»
Il avertit ensuite les assistants, toujours sans doute par crainte du _retentum_, et soufflé par le pieux bourreau, de lire ses livres _avec beaucoup de circonspection_, et protesta plus de trois fois qu’_ils_ _contenaient bien des choses qu’il n’avait jamais entendues_[140].
[140] Florent Junius affirme qu’un homme qui assistait d’office à l’exécution, lui raconta toutes ces choses.
Un instant après, il était, suivant la teneur de sa sentence, pendu d’abord et brûlé ensuite, sur cette place Maubert de sinistre mémoire[141].
[141] De tout temps, en France, on s’est montré curieux des rapprochements dus au hasard. On a donc remarqué, à l’occasion du supplice de notre martyr, que la place Maubert était de la paroisse Saint-_Etienne_, que Dolet s’appelait _Etienne_, et qu’il fut brûlé le 3 août, jour de l’Invention de saint _Etienne_, son patron.
Il avait alors, jour pour jour, trente-sept ans accomplis.
Ce drame épouvantable eut un profond retentissement dans le seizième siècle. Un poëte contemporain, qui malheureusement est resté anonyme, fit au pauvre Estienne l’épitaphe suivante, rapportée par le Laboureur:
Mort est Dolet, et par feu consumé... Oh! quel malheur! oh! que la perte est grande! Mais quoy! en France on a accoustumé Tousjours donner à tel sainct telle offrande. «Brief, mourir fault; car l’esprit ne demande Qu’yssir du corps, et tost estre deslivre, Pour en repos ailleurs s’en aller vivre.» C’est ce qu’il dist, sur le point de brusler, Pendant en hault, tenant ses yeulx en l’air: «Va-t-en, esprit, droict au ciel, pur et monde (_sans tache_); Et toy, mon corps, au gré du vent voler, Comme mon nom voloit parmy le monde!»
Théodore de Bèze, à son tour, chanta dans une belle pièce d’hendécasyllabes latins l’apothéose de Dolet, son ancien ami. Suivant la coutume de l’époque, il fit usage d’une allégorie antique, empruntée à la mythologie païenne:
Ardentem medio rogo Doletum Cernens Aonidum chorus sororum, Charus ille diu chorus Doleto, Totus ingemuit; nec ulla prorsus E sororibus est reperta cunctis, Naïas nulla, Dryasve, Nereïsve, Quæ non vel lacrymis suis, vel hausta Fontis Pegasei studeret unda, Crudeles adeo domare flammas. Et jam totus erat sepultus ignis, Jam largo madidus Doletus imbre Exemptus poterat neci videri; Quum cœlo intonuit severus alto Divorum Pater, et velut perægre Hoc tantum studium ferens sororum: At cessate, ait, et novum colonum Ne diutius invidete cœlo; Cœlum sic meus Hercules petivit[142].
[142] Théodore de Bèze, qui avait fait imprimer cette pièce à Paris, en 1548, parmi le recueil des poésies latines de sa jeunesse (_Juvenilia_), la retrancha plus tard dans les éditions de 1567 et 1569, in-8º, et cela, dit-on, pour ne pas se mettre en mauvaise odeur auprès de ses coreligionnaires. La lâcheté humaine est de tous les temps!
En voici la traduction, vers pour vers, en décasyllabes français:
En plein bûcher Dolet brûle... A sa vue, Le docte chœur, le chœur aonien, Troupe au martyr longtemps chère et connue, Gémit en masse... Alors, en moins de rien, Toutes les sœurs, Néréides, Dryades, Pour le sauver s’unissent aux Naïades; Et, par maint flot à Pégase emprunté. Ou par maint pleur, chacune s’étudie A voir un feu si terrible dompté. Déjà partout s’étouffe l’incendie; Déjà, trempé sous une large pluie, Dolet se croit affranchi de la mort. Soudain, là-haut, par la voix du tonnerre, Le grand Dieu parle... et son courroux sévère Des tristes sœurs désavouant l’effort: «Ah! leur dit-il, cessez!... Au ciel, son père, N’enviez pas un de plus qui s’en va; Au ciel ainsi mon Hercule arriva!»
C’était vraiment une magnifique idée, selon moi, que de comparer en ces termes l’Hercule de la pensée avec l’Hercule de la force; mais ce dernier me semble encore le moins admirable. L’Alcide moderne domptait des monstres bien plus dangereux: les préjugés! Il attaquait des tyrans bien plus terribles: l’ignorance et le despotisme!
Lui mort, on perd complètement la trace de son fils, Claude Dolet. «Ce jeune infortuné, dit avec émotion Née de la Rochelle (p. 63 et 64), excite la compassion et arrache des larmes. Victime innocente et plus à plaindre de la fureur des ennemis de Dolet, que devint-il après la mort de son malheureux père? Forcée par un préjugé qui existe encore, de cacher son malheur, sa mère lui chercha peut-être, loin de la ville qui le vit naître, un asile où ils pussent vivre ensemble, ignorés, tranquilles, et à couvert de la persécution des faux dévots et des défenseurs trop zélés de la religion catholique. Il est certain néanmoins que cet enfant, destiné à paroître avec éclat dans le monde littéraire, fut perdu pour lui, ou qu’il déroba tellement son nom à la curiosité du vulgaire, que personne n’a plus parlé de son existence, ni même de sa mort.»
Maittaire, le savant et laborieux auteur des _Annales typographiques_, termine en ces termes chaleureux, auxquels je m’associe de tout mon cœur, la notice pleine de conscience et de recherches qu’il a consacrée à notre Dolet:
«Jam tandem calamitosæ Stephani Doleti vitæ finem imposui: quo (si breve annorum spatium, magnam eruditionem, latinæ præsertim linguæ peritiam, operosos in re litteraria labores, crebras quas cum multis habuit concertationes, et plurima quæ a studiis animum subinde avocabant impedimenta, perpendamus) vix alius fuit fortunam magis aut secundam meritus, eut adversam expertus.»
«Enfin, j’arrive au bout de cette douloureuse carrière d’Estienne Dolet. Si l’on considère le court espace d’années qu’il a vécu, sa vaste érudition, son habileté, notamment dans la langue latine, ses pénibles travaux littéraires, ses fréquents démêlés avec une foule d’ennemis, en un mot, les mille obstacles qui, à chaque instant, détournaient son esprit de l’étude; peu d’hommes, on en conviendra, auront mérité plus de bonheur, et rencontré plus d’infortune!»
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CHAPITRE XVII.
Examen de ses opinions religieuses.
Longtemps on put appliquer à l’héroïque cicéronien ce qu’autrefois, par une sorte d’intuition personnelle et prophétique, il avait dit lui-même du malheureux Caturce, son devancier dans le martyre: «La flamme du bûcher a dévoré sa dépouille mortelle, mais celle de l’envie s’acharne encore après sa mémoire[143].» Catholiques et protestants, suivant la remarque de Maittaire[144], se déchaînèrent à l’envi contre l’infortuné Dolet; trouvant en cela, comme l’observe Bayle, _un centre d’unité_, les uns et les autres parurent enfin s’entendre pour le stigmatiser après sa mort du double surnom d’athée et de matérialiste. Déjà, au chapitre VI, p. 94 du présent ouvrage, nous avons entendu Scaliger soutenir bravement, dans sa généreuse invective contre un adversaire qui ne pouvait plus lui répondre, que cette souillure d’impiété avait _sali_ jusqu’au feu de la place Maubert!... A l’occasion d’un poëme historique de notre Estienne, intitulé, comme nous l’avons vu précédemment, _Francisci Valesii Fata_ (les Destins de François de Valois), un certain Binet (_Binetus_), composa les deux distiques suivants:
[143] V. plus haut, ch. III, p. 45.
[144] «Male apud multos cum papistas tum protestantes, quoad suam de religiosis rebus opinionem, audit Doletus.» (Vol. cité, p. 101.)
«Auprès de beaucoup, papistes ou protestants, une mauvaise réputation s’attache à Dolet, relativement à ses opinions en matière religieuse.»
Qui modo _Francisci_ descripsit _Fata_ Doletus, Non sua prospexit _fata_ futura miser; Debuit insequier Christum, nec vivere _fato_ Atheus, et rapidis inde perire focis.
«Ce Dolet qui naguère nous a retracé les _Destins de François Ier_, n’a pas prévu, le malheureux! son propre _destin_; il aurait dû suivre la trace du Christ et ne pas vivre en athée, _destiné_ à périr dans un foyer dévorant.»
André Frusius, autre plaisant en _us_ de la même époque, s’avisa (p. 40 de ses _Epigrammes_) de jouer en ces termes sur le nom de la victime, rapproché du verbe latin _dolere_, souffrir... C’est une terrible chose, que l’esprit des savants:
Mortales animas gaudebas dicere pridem; Nunc immortales esse, _Dolete, doles_.
«Hier encore, tu soutenais avec joie que l’âme devait périr; tu vois maintenant qu’elle est immortelle... O _Dolet_, quelle _douleur_!»
Je lis dans les _Mémoires de Michel de Castelnau_, publiés par J. le Laboureur (_Paris_, Pierre Lamy, 1660, 2 vol. in-fol.), t. 1, p. 355 et 356:
«Philibert Babou, dit de la Bourdaisière, cardinal, successivement evesque d’Engoulesme et d’Auxerre, parle ainsi de nos premiers huguenots, en deux lettres originales du 23 may et du 13 juin, lesquelles je croy estre de l’année 1562, et qu’il escrivit de Rome à Bernardin Bochetel, evesque de Rennes, ambassadeur du roy auprès de l’empereur:
«..... S’ils sont huguenaulx, je ne m’esbays pas s’ils sont traistres, pour n’avoir jamais veu un seul homme de bien de ceste nouvelle religion, et de très-meschants un monde; _me souvenant avoir veu en ma jeunesse_ DOLET _un des premiers, qui, commençant par assez légères opinions et de peu d’importance, tomba en peu de temps ès plus execrables blasphemes que j’ouys jamais_...»
Voici maintenant l’opinion que Calvin prêtait à notre Estienne, au sujet de l’immortalité de l’âme. Elle se trouve à la page 78 de son livre _de Scandalo_ (Genevæ, in officina Jo. Crispini, 1551, in-8º):
«Agrippam, Villanovanum (_id est_ Servetum), _Doletum_ et similes vulgo notum est tanquam Cyclopas quospiam Evangelium semper fastuose sprevisse. Tandem eo prolapsi sunt amentiæ et furoris, ut non modo in Filium Dei exsecrabiles blasphemias evomerent, _sed quantum ad animœ vitam attinet, nihil a canibus et porcis putarent se differre_.»