Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre
Part 15
Vne femme qu’on aime, un enfant qu’on élève, de _joyeulx compaignons_, frères de science et de cœur, qu’on accueille à son foyer du soir; tout cela, c’est le bonheur, le bonheur calme et vrai. Mais il était dit que ce malheureux Dolet ne compterait jamais un jour paisible, un seul jour à marquer, comme les anciens, de la blanche pierre des Thraces, _meliore lapillo_. Il paraît qu’en le voyant établir ses presses, «les aultres maistres imprimeurs et libraires de la ville de Lyon auroient prins une grande jalousie et secrette envie, voyant qu’il commençoit à honnestement proffiter, et que, par succession de temps, il pouvoit grandement s’augmenter; et tant à ceste occasion que pour avoir soustenu les compaignons imprimeurs, au procès meu entre lesdict maistres et eulx, yceulx maistres, auroient conceu haine mortelle et inimitié capitale contre luy, et se seroient ensemble bandez pour conspirer sa ruine[114].»
[114] _Procès d’Estienne Dolet_, p. 7.
Le procès dont il vient de parler fut, sans doute, celui qui surgit à Lyon, vers 1538, entre les _maistres imprimeurs et leurs compaignons_, parce que ces derniers s’étaient _bandez ensemble pour constraindre les maistres imprimeurs de leur fournir plus gros gages et nourriture plus opulente_. Cette coalition des ouvriers imprimeurs occasionna l’édit du 28 décembre 1541[115].
[115] V. _Fontanon_, t. IV, p. 467, et le _Rec. gén. des anc. lois franç._, t. XII, p. 763.
Mais ce n’était rien encore que cette _haine mortelle et inimitié capitale des maistres imprimeurs_: la monacaille du temps gardait à notre pauvre Estienne une rancune bien autrement terrible. Elle n’avait pas oublié (ces gens-là n’oublient jamais!) la grêle d’épigrammes[116] dont il avait criblé le capuchon; elle sentait toujours au cœur, comme une gangrène corrosive, la blessure que notre courageux savant lui avait faite, en foudroyant dans ses _Commentaires_ le sacrilége complot des _sorbonistes_ contre l’art typographique[117]. Et puis, comment lui pardonner les sobriquets indécents dont il avait affublé tous les membres de cette auguste Sorbonne, dans son édition de Rabelais[118]? N’avait-il pas, en outre, imprimé les _Œuvres de maistre Clément Marot_, cet infâme qui mangeait du lard en plein vendredi, sans craindre une indigestion providentielle? Que dis-je? n’était-il pas lui-même «reprins d’avoir mangé chair en temps de karesme, et aultres jours prohibez et deffenduz par saincte Eglise[119]?» N’était il pas accusé d’avoir dit, à ce propos, «qu’il pouvoit aussy bien manger de la viande, comme le pape le vouloit constraindre à manger du poisson[120]?» Enfin, pour combler la mesure des attentats, ne publiait-il pas la _saincte Escripture en langue vulgaire_?...
[116] V. plus haut, p. 170.
[117] V. plus haut, p. 171.
[118] V. le _Ducatiana_, t. I, p. 178.
[119] _Procès_, p. 11.
[120] _Procès_, p. 15.
Traduire la Bible dans l’idiome des masses! admettre le menu peuple, aussi bien que les Scribes et les Pharisiens, à l’examen sur pièces de la vérité catholique!... Haro, haro sur l’impie!...
................ Quel crime abominable! Rien que la mort n’était capable D’expier ce forfait. On le lui fit bien voir!
Provisoirement, on dénonça Dolet à la sainte inquisition. _Frère Matthieu Orry_, inquisiteur, et _maistre Estienne Faye_, official et vicaire de l’archevêque et comte de Lyon, rendirent, le 2 octobre 1542, une sentence par laquelle ils déclaraient bel et bien «le dict Estienne Dolet _maulvais, scandaleux, schismaticque, hereticque, fauteur et deffenseur des heresies et erreurs_, et comme tel, le delaissoient reaulment au bras seculier[121]».
[121] _Procès_, p. 5.
Le bras séculier, c’était tout simplement la mort... et quelle mort!... la corde ou le feu!
J’y songe: avant d’aller plus loin, un mot sur ce digne _frère Matthieu Orry_.
Dans le _procès_, on l’appelle _Oroy_; mais le véritable nom de ce révérend personnage était, à ce qu’il semble, _Orry_. Il avait été promu à la charge d’inquisiteur de la foi, par des lettres patentes du 30 mai 1536; et il fut confirmé dans ces pieuses fonctions par un édit de Henri II, du 22 juin 1550[122].
[122] V. le _Rec. gén. des anc. lois franç._, t. XII, p. 503, et t. XIII, p. 173.
C’est ce même Orry que Rabelais a baptisé quelque part _nostre maistre Doribus_. Voici, sur l’interrogatoire que cet homme fit subir à Dolet, une épigramme contemporaine, digne assurément de sortir de l’oubli dans lequel la plupart des biographes mes prédécesseurs ont cru devoir la laisser[123].
[123] A l’exception de Joly, dans son _Supplément au Dictionnaire de Bayle_.
Dolet, enquis sur les poincts de la foy, Dist à Orry qui faisoit son enqueste: «Ce que tu crois, certes! je ne le croy; «Ce que je croy ne fut oncq en ta teste.» Orry, pensant l’avoir prins, en feit feste; Luy demanda: «Qu’est-ce que tu crois doncq?» «Je croy, dist-il, que tu n’es qu’une beste; «Et suys certain que tu ne le creus oncq.»
Revenons à Dolet. En présence de son bûcher qui s’élevait déjà, ou peu s’en fallait, le pauvre imprimeur s’adressa de rechef à la clémence royale; il protesta de toutes ses forces, «que, en tous et chascun les livres qu’il avoit composez et imprimez, tant de luy que après les aultres, et en ceulx ès quelz il avoit mis seulement les epistres liminaires, il n’avoit entendu ni entendoit qu’il y eust aulcune erreur ou chose mal sentant de la foy, et contre les commandements de Dieu et de nostre mère saincte Eglise... Et quant à ce qu’il avoit esté trouvé mangeant chair ès jours prohibez et deffenduz par l’Eglise, ce avoit esté par le conseil du medecin, à cause d’une longue maladie qu’il avoit, et par permission expresse de l’official et des ministres de saincte Eglise, ne entendant par cela aulcunement avoir scandalisé ne contempné les institutions d’ycelle, qu’il approuve et veult entièrement ensuivre comme filz d’obédience[124]».
[124] _Procès_, p. 14.
Tout ce bel acte de contrition, plus ou moins sincère, n’empêcha pas notre homme de croupir QUINZE MOIS dans les cachots de _saincte Eglise_; il ne dut, en dernier lieu son salut et sa liberté qu’à l’intercession généreuse de Pierre du Chastel, alors évêque de Tulle.
Ce digne prélat, suivant l’expression de Bayle, _relança d’une manière très-raisonnable_, et même très-énergique, en cette occasion, certain cardinal (celui de Tournon, à ce qu’il paraît) qui lui faisait un crime de sa compatissance évangélique.
«Comment! lui disait ce haut et puissant personnage, vous qui tenez rang de prélat dans l’Église orthodoxe, vous osez, à l’encontre de tous ceux qui ont à cœur l’intérêt de la religion, prendre fait et cause pour des misérables qui, non-seulement sont infestés de la peste luthérienne, mais qui encore se mettent sous le coup d’une accusation d’athéisme!»
A cela du Chastel répondit, avec l’accent de la plus noble indignation:
«J’ai pour moi l’exemple du Christ, des apôtres et de tous ceux qui, par leur sang, ont cimenté l’édifice de notre sainte Église. Il m’apprend, cet exemple, que le véritable rôle d’un évêque et d’un prêtre de Dieu consiste à détourner l’esprit des rois de la barbarie et de la cruauté, pour le porter à la mansuétude, à la clémence, à la miséricorde. Vous donc, qui m’accusez d’oublier mon titre de prélat, sachez, monseigneur, que je puis, à plus juste titre, rétorquer cette accusation contre vous. Nous sommes deux ici, d’opinion contraire. Eh bien! l’un remplit le devoir d’un prélat: c’est moi; l’autre fait le métier d’un bourreau: c’est vous![125]»
[125] J’emprunte ces curieux détails à la p. 62 de la _Vie de Pierre du Chastel_, écrite en latin par Pierre Galland, professeur de grec et d’éloquence au Collége Royal (Collége de France). Cet ouvrage a été publié, pour la première fois, par Etienne Baluze, en 1674, in-8º.
En présence d’une intervention aussi chaleureuse, le roi, vivement ému, ne put se dispenser de faire grâce. Toutefois, les pièces du procès de Dolet prouvent que, dans cette occasion, le parlement résista longtemps aux ordres formels de ce prince. En effet, les lettres de rémission sont du mois de juin 1543. Mais on prétendit que l’impétrant n’était pas en règle, relativement à l’affaire de Compaing, et qu’il avait faussement annoncé l’entérinement des lettres, du mois de février 1536, portant rémission de cet homicide. Il obtint alors du roi, le 1er août 1543, des lettres ampliatives qu’il croyait de nature à lever tout obstacle; mais il eut beau faire, le parlement ne se rendit pas encore. Bref, il fallut une seconde fois l’injonction expresse de François Ier, et de nouvelles lettres, en date du 21 septembre, pour que l’élargissement fût définitivement ordonné. Encore n’eut-il lieu que le 13 octobre suivant.
Estienne échappa donc, par un miracle de plus, aux bêtes féroces du prétoire.
N’importe: à défaut de l’auteur, et en attendant qu’on pût le reprendre, on se vengea sur les livres. Par un arrêt[126] du parlement de Paris, en date du 14 février 1543, les treize ouvrages dont je vais donner la liste, presque tous imprimés par Dolet, et quelques-uns composés par lui, furent «condamnez à estre bruslez, mis et convertis ensemble en cendres, comme contenant damnable, pernicieuse et hereticque doctrine.» C’étaient:
[126] Rapporté tout au long dans le recueil qui a pour titre: _Collectio judiciorum de novis erroribus_, in-fol., t. II, 1re part., p. 133 et 134.
«Les Gestes du Roy;
«Epigrammes de Dolet;
«Cato _crispian_ (chrétien);
«L’Exhortation à la lecture de la saincte Escripture;
«La Fontaine de vie[127];
«Les cinquante-deux Dimanches, composez par Fabre Stapulense (Lefèvre d’Estaples);
«Les Heures de la compaignie des Penitentz (Lyon, _Dolet_, 1542, in-16);
«Le Chevalier chrestien[128];
[127] Ouvrage imprimé vers 1542. Du Verdier en cite une édition de _Lyon, Jacques Berjon_, 1549, in-16.
[128] Version française, attribuée à Dolet, de l’_Enchiridion militis christiani_, d’Erasme.
«La Manière de se confesser d’Erasme[129];
[129] Traduction également attribuée à Dolet.
«Le Sommaire du vieil et du nouveau Testament, _imprimé_ par ledict Dolet _en françoys_ (vers 1542);
«Les Œuvres de Mélanchthon;
«Une Bible de Genève;
«Calvinus, intitulé: _Institution de la religion chrestienne_, par Calvin.»
La _souveraine Court_, dis-je, condamna ces différents livres «à estre brûlez, au parvis de l’eglise Notre-Dame de Paris, au son de la grosse cloche d’ycelle eglise»; le tout, bien entendu, «à l’edification du peuple et à l’augmentation de la foy chrestienne et catholicque[130]!»
[130] _Procès_, p. 31.
_Ridiculam stultorum nationem!_ pour parler comme notre martyr lui-même; ridicule nation d’insensés! stupide ramas de fanatiques! Vous espériez donc brûler, en même temps que ces quelques livres, la pensée, l’incombustible pensée qu’ils renfermaient? vous espériez donc anéantir, en même temps que l’encre et le papier, le dieu caché sous ces matérielles espèces?... Oh! pauvres gens! que vous me faites pitié!... Cette pensée que vous prétendiez asservir, Spartacus victorieux, elle a brisé vos entraves; cette pensée que vous prétendiez rendre muette, parole irrésistible, elle a crevé vos bâillons; cette pensée, enfin, que vous prétendiez étouffer dans l’oubli, Christ éternel, sublime Rédempteur du genre humain, du milieu de son sépulcre factice elle s’est élancée vers l’avenir, terrassant à force de splendeur les soldats de Caïphe et de Pilate!... Et maintenant, elle plane, triomphante, sur vos tombes à jamais inconnues... Des livres d’Estienne le martyr, elle a passé dans la conscience des peuples; de l’âme d’Estienne le martyr, elle a passé dans l’âme de Voltaire. En un mot, elle a fait le dix-huitième siècle, elle a fait la Révolution française; Esprit-Saint des temps modernes, elle a changé, renouvelé la face du vieux monde, RENOVAVIT FACIEM TERRÆ!...
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CHAPITRE XIV.
Quatrième emprisonnement.--Évasion originale.--Cinquième et dernière arrestation.
Dolet est libre encore une fois; le voilà de retour auprès de sa femme, de son enfant, de son cher Cicéron. Va-t-il enfin (qu’on me pardonne cette vieille métaphore), va-t-il enfin, sorti d’une lutte orageuse, entrer dans le port du calme et du bonheur? Non! la haine et l’envie ne lâcheront pas ainsi leur proie; la persécution s’acharnera jusqu’au bout sur cette fière victime... Estienne Dolet, d’Orléans, ne se reposera que dans la tombe!
Ne mortis horre spicula, quæ dabit Sensu carere[131]!....
disait-il lui-même, dans une de ses _Poésies latines_, comme inspiré par un morne pressentiment.
[131] V. plus haut, p. 59.
A peine le malheureux commençait-il à respirer, que voici déjà nouvel esclandre. On saisit en 1544, aux portes de Paris, deux ballots de livres, portant sur l’enveloppe, _en lettre assez grosse et lisable_, le nom bien connu de DOLET. C’était encore un mauvais tour de ses ennemis: les deux ballots en question se composaient, l’un d’ouvrages imprimés à Lyon, chez notre Estienne; et l’autre, d’écrits prohibés, sortis des presses calvinistes de Genève; _le tout_, comme dit Dolet, _conduict par grand’ruse et praticque_, afin de mieux prouver qu’il était l’auteur de ce double envoi.
L’injustice et la prévention ne sont jamais bien difficiles à convaincre; il n’en fallut pas davantage pour motiver l’ordre d’un quatrième emprisonnement. Le 5 ou le 6 janvier 1544, en pleine réunion de famille, au moment où, suivant son expression naïve, il s’apprêtait à crier: _Le roy boit!_ la main brutale des gens _du roy_ vint arracher notre pauvre imprimeur à sa femme, à son petit Claude, à ses bons amis, à son féal compagnon de veilles, Marcus Tullius, et, pour tout dire, à sa chère ville de Lyon, où, de si bon cœur, il aurait voulu _consumer sa vie_:
Pour la beaulté et la grande excellence De son pourpris, le plus beau de la France.
Heureusement qu’il avait appris, dans son existence de cachots, _ung million de bien bons tours_, pour faire pièce aux geôliers:
A ces mastins, concierges inhumains.
Le troisième jour de son incarcération, notre homme eut l’inappréciable bonheur de rencontrer la clef des champs; et cela, grâce au stratagème le mieux combiné, le plus spirituel qu’il soit possible de voir. Comme il en fait lui-même, dans son _Second Enfer_, un récit poétique très-amusant et très-détaillé, je crois, en conscience, que mes lecteurs ne perdront pas beaucoup à laisser là ma prose, pour écouter un peu le vieux style de _maistre_ Estienne. Laissons-le donc parler, dans son bizarre et piquant langage du seizième siècle:
Mon naturel est d’apprendre tousjours,
dit-il au roi;
Mais si ce vient que je passe aulcuns jours Sans rien apprendre, en quelque lieu ou place, Incontinent il fault que je desplace.
Cela fut cause, à la vérité dire, Que je cherchay, très-debonnaire sire, Quelque moyen de tost gaigner le hault. Puis aulx prisons ne faisoit pas trop chault; Et me morfondre en ce lieu je craignois, En peu de temps, si le hault ne gaignois.
De le gaigner prins resolution; Et, avec art et bonne fiction, Je preschay tant le concierge, bon homme, Qu’il fut conclu, pour vous le dire en somme, Qu’ung beau matin irions en ma maison, Pour du muscat, qui estoit en saison, Boire à plein fonds, et prendre aulcuns papiers, Et recepvoir aussy quelques deniers Qu’on me debvoit; mais que rendre on vouloit Entre les mains de Monsieur, s’il alloit A la maison, et non point aultrement. Ce qu’on faisoit pour agensissement De mon emprinse, et pour mieulx esmouvoir Le bon concierge à faire son debvoir.
Et sur cela, Dieu sçait si je me fains De requerir avecques serments maincts Le dict seigneur, à ce qu’il ne retarde Que puisse avoir les deniers qu’on me garde.
Cela promis, le lendemain fut faict; Et dès le soir feit venir, en effect, Quelques sergents qui avec nous soupèrent, Et le matin aulx prisons se trouvèrent. Pensez comment je dormis ceste nuict. Et quel repos j’avois, ou quel desduict!
L’heure venue, au matin, sur la brune, Tout droictement au coucher de la lune, Nous nous partons, cheminant deux à deux; Et quant à moy, j’estois au milieu d’eulx, Comme une espouse ou bien comme ung espoux; Contrefaisant le marmiteulx, le doulx, Doulx comme ung chien couchant ou ung regnart Qui jecte l’œil çà et là à l’escart, Pour se saulver des mastins qui le suivent, Et, pour le rendre à la mort, le poursuivent.
Nous passons l’eaue, et venons à la porte De ma maison, laquelle se rapporte Dessus la Saosne; et là venus que fusmes, Incontinent ung truchement nous eusmes, Instruict de tout et faict au badinaige, Lequel sans feu, sans tenir grand langaige, Ouvre la porte et la ferme soubdain, Comme remply de courroux et desdain.
Lors sur cela j’advance ung peu le pas; Et les sergents, qui ne cognoissoient pas L’estre du lieu, suivent le mieulx qu’ils peuvent; Mais en allant, une grand’porte ils treuvent Devant le nez, qui leur clost le passage. Ainsy laissay mes rossignols en cage, Pour les tenir ung peu de temps en mue. Et lors, Dieu sçait si les pieds je remue Pour me saulver! Oncques cerf n’y feit œuvre, Quand il advient qu’ung limier le descœuvre; Ni oncques lièvre en campaigne eslancé N’a mieulx ses pieds à la course advancé.
Dolet se réfugia bien vite en Piémont, où, caché dans une retraite studieuse, il ne tarda pas à composer les neuf _épistres_ de son _Second Enfer_[132]. La première et la plus longue s’adresse à François Ier[133]; c’est là qu’Estienne a consigné le récit de son évasion. Le noble poëte, après s’être lavé des lâches imputations de ses envieux, termine en demandant la vie; mais il la demande pour achever en paix la tâche patriotique et sublime qu’il s’impose depuis si longtemps; mais il la demande avec une grandeur d’âme, avec une dignité de style et de cœur qui, véritablement, fait pleurer d’admiration. _Vivre je veulx!_ s’écrie-t-il,
Vivre je veulx, non point comme ung pourceau, Subject au vin et au friand morceau; Vivre je veulx!... pour l’honneur de la France, Que je prétends, _si ma mort on n’advance_, Tant celebrer, tant orner par escripts, Que l’estranger n’aura plus à mespris Le nom françoys, et bien moins nostre langue, Laquelle on tient pauvre en toute harangue.
[132] Ce titre annonce un _Premier Enfer_; mais cet ouvrage, qui devait raconter l’emprisonnement de 1542, ne fut jamais publié. Voici, maintenant, l’origine de ces bizarres appellations de _Premier_ et de _Second Enfer_:
Marot, prisonnier en 1525, décrivit sa captivité sous le nom d’_Enfer_. Depuis ce temps-là, l’_Enfer de Marot_ signifia prison; et Dolet ne crut pouvoir mieux faire que d’emprunter cette énergique expression de son ami, _maistre Clément_.
[133] Les huit autres sont dédiées:
1º _A très-illustre prince, monseigneur le duc d’Orléans_;
2º _A monsieur le cardinal de Lorraine_;
3º _A madame la duchesse d’Estampes_;
4º _A la souveraine et vénérable Court du Parlement de Paris_;
5º _Aux chefs de la justice de Lyon_;
6º _A la royne de Navarre, la seule Minerve de France_;
7º _A monseigneur le reverendissime cardinal de Tournon_;
8º _A ses amys_.
Souvent aussi, dans ce curieux volume, il passe _du grave au doux, du plaisant au sévère_. On n’a qu’à parcourir, pour s’en convaincre, son épître _à la duchesse d’Estampes_, alors maîtresse du roi. C’est la quatrième du recueil. _Hélas!_ dit-il à cette haute et puissante dame, avec une familiarité passablement originale, en la suppliant de hâter l’heure si désirée de sa délivrance,
Hélas! faictes sonner telle heure, Puisque vous gouvernez l’horloge.
Mais en général, dans ces requêtes singulières, c’est l’indignation qui déborde; une indignation vibrante et généreuse, qui chasse bien loin la prière servile et parle plus haut que la prudence. Dolet ne songe plus alors à pénétrer de clémence et de compassion l’oreille sourde, l’âme insensible de ses juges; dans ces moments-là, le style de l’audacieux humaniste, au lieu de se teindre à l’eau rose, se fait rouge de colère, en quelque sorte; rouge comme le sang qui jaillit, en pleine artère, d’un cœur blessé par le couteau du lâche!... _Que me veult-on?_ demande-t-il à la _souveraine et venerable Court du Parlement de Paris_:
Que me veult-on? Suis-je ung diable cornu? Suis-je pour traistre ou boutefeu tenu? Suis-je ung larron? ung guetteur de chemin? Suis-je ung voleur? ung meurtrier inhumain? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dis-je de Dieu quelque cas mal sonnant? Vais-je l’honneur de mon roy blazonnant? Suis-je ung loup gris? suis-je ung monstre sur terre, Pour me livrer une si dure guerre? . . . . . . . . . . . . . . . . . Ignorez-vous que maincte nation N’ait de cecy grande admiration (_grand étonnement_)? Car chascun sçait la peine que j’ay prinse, Et jour et nuict, sur la noble entreprinse De mon estude; et comme je polis Par mes escripts le renom des trois lys; Et toutesfois, de toute mon estude Je n’ay loyer (_récompense_) que toute ingratitude! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . D’où vient cela? C’est ung cas bien estrange, Où l’on ne peult acquérir grand’louange. Quand on m’aura ou bruslé, ou pendu; Mis sur la roue, et en cartiers fendu; Qu’en sera-t-il?... Ce sera ung corps mort!
Puis le pauvre poëte ajoute, sur un ton pathétique:
Las! toutesfois, n’aurait-on nul remord De faire ainsy mourir cruellement Ung qui en rien n’a forfaict nullement?
Et là-dessus, interrogeant avec une profonde sévérité de philosophe et de vrai chrétien, lui, l’_athéiste_, comme on l’appelait, tous ces abuseurs de la peine de mort, tous ces dévorateurs de chair humaine, qui, de son temps, faisaient si peu de cas d’une existence d’homme, d’une créature de Dieu, le saint martyr poursuit en ces termes navrants:
Ung homme est-il de valeur si petite? Est-ce une mouche? ou ung verms qui mérite, Sans nul esgard, si tost estre destruict? Ung homme est-il si tost faict et instruict, Si tost muny de science et vertu, Pour estre, ainsy qu’une paille ou festu, Annichilé? Faict-on si peu de compte D’ung noble esprit, qui mainct aultre surmonte?
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CHAPITRE XV.
Cinquième et dernière arrestation.
Estienne, je l’ai dit plus haut, avait trouvé un refuge en Piémont: le malheureux n’aurait jamais dû quitter cet asile. Mais, hélas! il se promettait un si favorable succès des épîtres du _Second Enfer_, qu’il devança l’assurance officielle et positive de sa grâce. Il eut donc l’imprudence de revenir secrètement à Lyon, pour imprimer ces différentes pièces, en même temps que la traduction française de deux dialogues: l’_Axiochus_[134] et l’_Hipparchus_, qu’il attribuait à Platon. Infortuné Dolet! un motif, d’une attraction plus puissante encore que tout cela, le ramenait malgré lui sur le sol d’une patrie marâtre; un motif respectable et touchant, à désarmer, si la chose eût été possible, l’horrible acharnement de ses bourreaux; en un mot, à trouver grâce devant l’enfer même, si, comme dit Virgile, l’enfer savait pardonner:
Ignoscenda quidem, scirent si ignoscere Manes!
[134] L’_Axiochus_ est apocryphe: les uns l’attribuent à Eschine, les autres à Xénocrate. Voir plus loin, à ma _Bibliographie dolétienne_.