Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre
Part 17
«C’est une chose vulgairement notoire qu’Agrippa, Servet, _Dolet_ et consorts, ont toujours, nouveaux Cyclopes, outragé l’Evangile de leurs fastueux mépris. Ils ont même glissé si avant sur cette pente de folie furieuse, que, non contents de vomir contre le Fils de Dieu d’exécrables blasphèmes, _ils ont, relativement à la vie de l’âme, déclaré qu’ils ne différaient en rien des chiens et des pourceaux_.»
Enfin, un écrivain catholique cité par Bayle, Prateolus (_Elench. Hœret._), parlant des athées, associe Estienne Dolet avec Diagoras, Evhémère, Théodore et autres philosophes que l’antiquité reconnaissait généralement pour avoir nié l’existence de Dieu.
Le bon Maittaire, avec cette loyale naïveté d’un savant qui n’a jamais vécu qu’avec les livres, cherche en vain à s’expliquer les motifs de cette odieuse imputation d’athéisme, lancée contre la mémoire de Dolet par l’animosité commune des protestants et des catholiques[145]. La fin de ce chapitre donnera, je l’espère, le mot probable d’une énigme qui ne laisse pas que d’être curieuse.
[145] «Nec satis adhuc potui comperire, quid in causa fuerit, ut sinistram hanc famam consequeretur.» (Vol. cité, p. 101.)
«Je n’ai pas encore pu me rendre compte du motif qui lui a valu cette sinistre réputation.»
Je vais, à mon tour, essayer de résoudre cette question si longtemps controversée des opinions religieuses ou irréligieuses de Dolet. Elle se résume en deux chefs principaux, qu’il s’agit d’examiner successivement:
1º Était-il protestant?
2º Était-il athée?
Estienne se chargera lui-même de répondre à la première partie de l’accusation. A la page 55 de ses _Harangues contre Toulouse_, il proteste en ces termes de son orthodoxie catholique:
«Je vous prie donc et vous conjure d’être bien persuadés que, loin de suivre en quoi que ce soit cette inique et impie obstination des hérétiques, il n’y a rien de pire et qui soit plus haïssable et plus condamnable à mes yeux que ce désir des novateurs à la règle; la seule religion qui me plaise est celle qui nous a été apportée et transmise depuis tant de siècles par ces saints et pieux héros de notre croyance. Je ne saurais donc approuver en rien ces nouvelles opinions qui ne sont nullement nécessaires; je n’observe que celle dont nos pères ont jusqu’à ce jour pratiqué les rites.»
Et il termine ainsi son dialogue, _De l’Imitation cicéronienne, contre Erasme et pour Christophe de Longueil_:
«La méprisable curiosité des luthériens a porté une cruelle atteinte à la dignité de la religion; ces hérétiques ont fourni le prétexte de mépriser les choses les plus connues; en place des divines institutions qu’ils ont renversées, ils en ont introduit de purement humaines; ils ont aiguisé l’esprit des ignorants et des brutes.»
Ce fut sans doute pour corroborer de son mieux cette double profession de foi, qu’au nombre des pièces présentées par lui au concours des _Jeux floraux_, il inséra les deux odes suivantes en l’honneur de la Vierge, odes qu’il dédia plus tard à son ami Salmon Macrin, en les réimprimant dans son recueil de 1538:
Mene Parnassi moderator alme, Me tuum linques modo, Phœbe, vatem; Dum decus cœli Mariam sacratis Laudibus orno?
Mene, quas vernans Heliconis umbra Solis a vultu calido tuetur, Mene rideri libet, o Sorores, Magna secutum?
Jam satis vestro auxilio poetæ Martis horrendos cecinere motus Jam satis scripsere jocos Diones Carmine molli.
Nunc juvet paulo graviora vestris Cantibus; juvet ad canoram Barbiton laudes Mariæ decusque Jungere cœlo.
Quæ tuos, Titan, prior horret ortus, Quæque te ponto tegit occidentem Terra, certatim Mariæ verendum Numen adorat.
Qui plagam Rheni colit, aut Iberum, Quos rigat Mæotidos unda ripæ, Hujus agnoscunt celebrantque nomen Poplite flexo.
Hujus ad nutum micat omne sidus, Hujus ad nutum tumidæ procellæ, Et mare insanum silet, atque dira Murmura ponit.
Hæc Dei Gnatum peperit, salutis Hæc ducem nostræ tulit alma Virgo; Hæc ab inferni tenebris ad auras Extulit omnes.
Quid? quod hæc in nos Superum furorem Et minas Cœli altitonantis arcet, Rebus ut nostris mala nulla spirent Numina læsa?
Ergo selectos per aprica rura Colligat florum cumulos juventus; Colligat flores Hyacinthi, et aras Virginis ornet.
Lilii thyrsis niveis ligustra Implicet, texatque amarantho amomum; Quæque vim afflatus referunt Sabæi, Gramina carpat.
Ac ubi multo sacra templa flore Sparsa spirabunt varios odores, Virginis tali prece quisque pro se Vellicet aurem:
O piis votis via læta spesque! O reis certum miseris levamen! O quies præsens, statioque fessis Tuta carinis!
Per tui fœtus uteri pudici, Per tuæ nomen Sobolis beatæ, Per sinus e queis Deus ipse quondam Lac bibit infans;
Per tuum nomen, Dea summa, per te, Virgo, quæ nostros studiosa questus Et preces audis, per amœna Tempe Quæ pede calcas:
Huc ades, Regina poli, secundo Huc ades gressu, populique vota, Vota clamantis, pia Virgo, læto Suspice vultu.
Sit procul bellum, procul hine aberret Pestis; et flavam Cererem Lyæus Vincere ubertate velit, cadosque Impleat uvis.
Plura quid? stamen fera dum secabit Atropos, celsi pateant Olympi Tum fores nobis, reseretque magnam Claviger aulam[146].
[146] _Carm._, III, 34.
«Bienveillant modérateur du Parnasse, m’abandonneras-tu, Phébus, moi ton poëte, à l’heure où je consacre à Marie, cette gloire du ciel, une sainte couronne de louanges?
«Et vous, divines sœurs, que l’ombre printanière de l’Hélicon protége contre les regards enflammés du soleil, souffrirez-vous, ô Muses, qu’en poursuivant un si grand but, j’aboutisse au ridicule?
«Assez longtemps vous avez aidé les poëtes à chanter les horribles tumultes de Mars, ou, par contre, à retracer les jeux de Vénus dans leurs vers efféminés.
«Qu’un plus grave sujet ressorte aujourd’hui de vos chants, et que votre lyre sonore élève jusqu’aux cieux l’honneur de Marie.
«Aux lieux où le soleil se lève dans son effrayante splendeur, aux lieux où il se plonge sous les flots de la mer occidentale, partout on adore Marie, partout on révère sa divine puissance.
«Aux bords du Rhin et de l’Ebre, comme aux plages que baignent les Palus-Méotides, on reconnaît, on célèbre à genoux son saint nom.
«A son moindre signe le firmament allume tous ses feux, la mer houleuse et folle comprime sa grande voix.
«Vierge féconde, elle a enfanté le Fils de Dieu, le guide éternel de notre salut; elle nous a ramenés tous des ténèbres de l’enfer à l’atmosphère de la vie.
«N’est-ce pas elle aussi qui retient loin de nous la fureur et les menaces du ciel haut-tonnant? elle qui détourne de nos têtes le souffle mortel du courroux divin?
«Cueillez donc, enfants, cueillez à pleines mains des fleurs dans la campagne qu’inonde le soleil, dépouillez la tige de l’hyacinthe, pour embellir les autels de la Vierge.
«Entrelacez en guirlandes de neige le lis et le troëne, mariez l’amarante à l’amome, pillez les herbes odorantes qui rappellent les vives senteurs de l’Arabie.
«Et quand, jonché de fleurs, le temple saint exhalera mille parfums, que cette prière commune vienne frapper l’oreille attentive de la Mère de Dieu:
«--O voie de bonheur et d’espérance ouverte aux pieux élans, soulagement infaillible des malheureux qui plient sous le fardeau de leurs fautes, repos toujours prêt, rade toujours sûre pour les vaisseaux qu’a fatigués la tempête!
«Par le fruit de ton chaste amour, par le nom de ton bienheureux Fils, par ce sein qui jadis allaita l’enfance d’un Dieu;
«Par ton nom, divine souveraine, par toi-même, Vierge compatissante à nos plaintes, exorable à nos prières, par les riantes pelouses que foulent tes pieds;
«Viens, Reine du ciel, viens à nous comme une vivante promesse de félicité; Vierge pieuse, accueille de ton plus doux sourire les vœux du peuple qui crie jusqu’à toi.
«Éloigne de nous la guerre et la peste; que la blonde Cérès soit vaincue en richesse par le dieu de la vigne, et que la vendange regorge sous nos pressoirs.
«Une prière encore; quand la cruelle Atropos aura coupé la trame de nos jours, que le haut Olympe nous ouvre ses portes, et que le saint porte-clefs nous admette dans l’immense palais des cieux.»
Quantum laudis abest vatibus optimis, Rem si forte levem carmine pessimo Enarrent, nec opus plebeium et leve Possint viribus assequi!
Contra, quam minimum dedecus obterit Laudem perpetuam vatis, ad ardua Qui aggressus labat, et robore debili Molem ferre nequit gravem!
Nemo Vergilii, dum Priami canit Casus, non facile dissimulet deam Clion sæpe locis pluribus opprimi, Victam quandoque cedere;
Nemo magni etiam carmen Homeri amet, Mireturve minus, si, dum ab eo Ilias Cantatur, grave quicquam exsuperet modos Vatis principis omnium.
Et quisquam dubitet parcere risui, Si, dum Christiparæ Virginis effero Laudes, carmina me nulla satis juvent, Atque impar oneri cadam?
Illa est, illa poli quæ imperium tenet; Illa est quam haud celebris Pallas, Apollove, Quam non ipse Helicon cum Aonidum choro Dignis cantibus efferat[147].
[147] _Carm._, III, 35.
«Quel déficit de gloire pour les plus grands poëtes, s’ils ont le malheur de traiter en méchants vers un sujet insignifiant, sans pouvoir même venir à bout de cette besogne mesquine et vulgaire!
«En revanche, qu’il déchoit peu de sa réputation, celui qui chancelle en marchant vers un but trop élevé, et qui, trahi par ses forces, succombe sous une tâche impossible!
«Quand Virgile chante les infortunes de Priam, on pardonne volontiers à sa muse épique de s’affaisser parfois sur elle-même, et de s’avouer vaincue.
«On n’aime, on n’admire pas moins, dans l’Iliade, le génie d’Homère, pour tel ou tel obstacle que ce roi des poëtes n’a pu franchir.
«Et l’on refuserait de m’épargner le sarcasme, à moi qui, pour célébrer la Vierge, la Mère du Christ, ne trouve aucune ressource dans ma veine stérile; à moi dont un pareil sujet écrase l’impuissance!
«Elle, la Reine des cieux!... ni la célèbre Pallas, ni Apollon lui même, ni l’Hélicon tout entier avec le chœur des Muses, ne sauraient l’exalter dignement!»
Je ne voudrais pas, avec tout cela, donner mon héros pour meilleur catholique qu’il ne l’était en réalité; ce serait dépasser le but que je me propose d’atteindre. Dolet, comme beaucoup d’autres n’a pu manquer d’être séduit par cette douce et poétique figure de la Vierge, que le sec protestantisme n’a jamais voulu comprendre: mais en général il évite, autant que possible, de s’engager dans le labyrinthe des mystères; ce ferme et sévère esprit s’en tient, par une préférence instinctive, aux plus hautes généralités de la religion universelle; et quant à la partie explicite et spéciale du dogme adopté par l’Église romaine, il se garde bien, sous ce rapport, de formuler nettement sa pensée philosophique. Tout à l’heure, on verra pourquoi.
Passons au second chef d’accusation. Il se subdivise en deux autres, qui s’impliquent mutuellement; autrement dit, on a prétendu que Dolet avait nié:
1º L’immortalité de l’âme;
2º L’existence de Dieu.
J’avoue franchement qu’il a fourni lui-même plus d’un prétexte à la première de ces deux terribles imputations. On doit se rappeler, notamment, cette phrase un peu scabreuse, que j’ai déjà citée dans le courant de mon travail. (V. plus haut, ch. III, p. 59):
Ne mortis horre spicula, quæ dabit Sensu carere.
«Ne tremble pas devant l’aiguillon de la mort; elle te donnera le bonheur de ne plus rien sentir.»
Mais je l’ai dit et je le répète: un cri de douleur n’est pas une preuve, un blasphème n’est pas un aveu; c’est le mensonge déchirant arraché par la torture morale! En mainte autre circonstance, Dolet a proclamé hautement et dans les plus nobles termes le grand principe de l’immortalité de l’âme. Écoutons-le, par exemple, dans sa réponse aux lâches personnalités de l’Italien Sabinus, qui, lui aussi, l’avait accusé de matérialisme, à propos d’une question purement littéraire:
«Ausus es graviorem aliam notam nobis inurere, Italis propriam, Gallis incognitam: sane de animæ mortalitate sensum... Animam, inquis, corpori superstitem non credit Doletus... At quis meus inter omnes sermo, nisi pius, nisi castus, nisi Dei honore plenus? Quod meum exstat scriptum, quod vel tenuissimam impietatis (impietatem voco de animæ interitu opinionem) bono alicui suspicionem concitet? Et vita quam degimus, non plane christiana?...»
«Tu as eu l’audace de m’imprimer un autre stigmate encore plus honteux, un stigmate inhérent aux Italiens, mais inconnu des Français, le sentiment de la mortalité de l’âme... Dolet, dis-tu, ne croit pas que l’âme survive au corps... Mais quel est mon langage, au su de tout le monde, sinon pieux, chaste et plein de respect pour la Divinité? Existe-t-il un seul écrit de ma main, qui puisse faire naître chez les bons esprits le plus léger soupçon d’impiété (j’appelle impiété l’opinion qui suppose la mort de l’âme)? Ma vie, enfin, n’est-elle pas absolument chrétienne?...»
Dans son _Genethliacum Claudii Doleti_, traduit, comme nous l’avons vu, par son ami Cottereau, sous le titre d’_Avant-Naissance de Claude Dolet_, voici de quelle manière il s’exprime, relativement à cette grave question de l’âme, en s’adressant à son fils au berceau; je me sers à la fois du texte latin et de la traduction, ou plutôt de la paraphrase française:
Tu ne crede animos una cum corpore lucis Privari usura. In nobis cœlestis origo Est quædam, post cassa manens, post cassa superstes Corpora, et æterno se commotura vigore. Scilicet a summo rerum Genitore creati Sic sumus, ut rapida corpusque animusque necentur Morte, nec in cœlum pateant ex orbe receptus? Non ita: sunt nobis reditus ad regna paterna, Regna Dei, genus unde animi duxere perennes.
................ Il ne fault avoir foy A ceulx disantz (et ne sçavent pourquoy) L’ame et le corps tous deux mourir ensemble. L’ame est du ciel, à son Pere ressemble (C’est Dieu) qui n’ha et ne peult avoir fin: Aussi n’ha il l’ame au corps mise, affin Qu’avec le corps par la mort soit mortelle. Croy (et est vray) que l’ame est immortelle, Et que de Dieu a prins son origine, Qui ne meurt point, et que Mort n’extermine De l’heritage aux bien vivantz promis, De l’heritage où nous serons tous myz Par le merite (ô divine clemence) De Jesus-Christ; et en telle fiance Meurs, quand plaira à Dieu d’icy t’ouster, Où aultre foys luy a pleu te bouter.
On remarquera sans doute que, sur la fin de cette tirade, le traducteur paraphraste ajoute à la pensée de son auteur, en parlant du mystère de la Rédemption dont celui-ci ne dit pas un mot; car, ainsi que j’en ai déjà fait l’observation, c’est un parti pris chez Estienne de se renfermer dans l’expression générale du sentiment religieux, sans jamais se déclarer positivement pour tel ou tel article formel du dogme catholique.
Abordons, à présent, l’accusation d’athéisme.
Depuis dix ans que je m’occupe de Dolet, je crois avoir lu avec une certaine attention à peu près tout ce qui est sorti de sa plume. Eh bien! je l’affirme sans crainte: je n’ai pas trouvé chez cet homme si indignement traqué par la calomnie contemporaine, une phrase, un mot, qui, même avec l’interprétation la plus malveillante, puisse faire croire qu’il ait nié, ou simplement mis en doute l’existence de Dieu. Bien au contraire, j’ai rencontré çà et là dans ses livres une foule de passages d’où jaillissent, pour ainsi dire, les plus vifs élans vers la toute-puissance et la toute-bonté divines.
C’est ainsi qu’à la page 1328 du second volume de ses _Commentaires_, il adresse _aux Dieux_ la prière suivante, pour détourner de sa tête un fléau depuis longtemps prévu, celui de la justice humaine:
«Superi, rerum omnium præpotentes Superi, hanc mihi unam, hanc unam largimini felicitatem, ut mea nunquam existimatio, mea nunquam salus, mea nunquam vita (fortunæ bona, ut caduca et inania, curis vestris digna non censeo, neque vos pro iis prece ulla velim obtundere) ex judicum pendeat sententiis. Bonis omnibus abundasse, felicitate omni cumulatus, voluptate omni in vita colliquisse mihi sane quidem videbor, si hoc precibus a vobis assequor. Quod ut assequar, tanto vos opere flagito, quam ingenue ex animoque omnia vobis accepta refero, quam studiose vestra suspicio numina, quam vestram in omni re intueor et admiror potentiam.»
«Grands Dieux, souverains ordonnateurs de toutes choses, accordez-moi ce bonheur, cette unique félicité. Je ne vous parle pas des biens de la fortune: caduques et vides, je les crois indignes de vos soins, et ce n’est pas pour eux que je voudrais vous importuner de la moindre prière. Mais faites que mon honneur, mon salut, ma vie, ne dépendent jamais d’une sentence de juge. Ah! certes, si j’obtiens de vous l’accomplissement de mes vœux à cet égard, ce sera la plus riche abondance, la jouissance la plus vive, la plus entière volupté de mes jours. Cette faveur, je vous la demande avec autant d’instance, que je mets de franchise et de cœur à vous rapporter tout, de zèle à reconnaître vos suprêmes volontés, d’admiration à contempler en tout et partout votre éternelle puissance!»
Le croirait-on? Ses ennemis l’accusèrent de paganisme, pour avoir, dans cette prière, remplacé _Dieu_ par _les Dieux_. Ils appelèrent hérésie ce qui n’était qu’une élégance latine, une tournure cicéronienne. Personne n’aurait dû s’y tromper; mais la haine voit trouble en plein midi.
Ailleurs, dans le _Genethliacum_ déjà cité, Dolet recommande en ces termes, à son jeune fils, la croyance en Dieu, comme la plus sûre et la plus salutaire de toutes:
Vive Deo fidens; stabilis fiducia Divum Tristitia vitæ immunem te reddet ab omni: Religionis amor veræ fert commoda tanta!
Ce que l’_Avant-Naissance_ reproduit ainsi:
En premier lieu, ta foy ce poinct tiendra, Qu’il est ung Dieu tout-puissant et unicque En ses effectz; et si ce, sans replicque, Tu crois par foy, et en luy ta fiance Soit toute mise, ô Dieu! quelle asseurance!...
J’en viens, maintenant, à la question que s’est posée Maittaire, sans pouvoir ou sans vouloir la résoudre. Pourquoi les catholiques et les protestants du seizième siècle ont-ils, d’une voix presque unanime, taxé Dolet d’athéisme?
Je m’explique facilement cette imputation haineuse, de la part des premiers. Ce qu’ils détestaient dans le pauvre Estienne, ce n’était pas, au fond, le traducteur prétendu athée de l’_Axiochus_ (l’accusation d’athéisme ne fut alors qu’un prétexte sournoisement saisi); c’était l’homme qui osait proclamer, _avec suffisante probation des docteurs de l’Eglise_, la nécessité de traduire _les Sainctes Lettres en langue vulgaire, et mesmement en la françoyse_; l’homme qui essayait d’introduire dans le sanctuaire, jusqu’alors fermé aux profanes, l’esprit d’indépendance et d’examen; l’homme qui prétendait donner à l’autorité de la parole divine la sanction de la liberté humaine; l’homme, enfin, qui voulait que l’on pût dire: Je pense! avant de s’écrier: Je crois!
Mais alors, objectera-t-on peut-être, Dolet devait avoir pour lui toutes les sympathies du protestantisme. Pourquoi donc, à l’exemple des catholiques, les luthériens et les calvinistes de l’époque ont-ils déployé tant d’acharnement contre lui?
C’est qu’avant tout, Estienne Dolet l’humaniste, Estienne Dolet le cicéronien, était un homme de l’antiquité, un esprit logique et sincère. Profondément hostile aux tendances _moyen âge_ de l’Église catholique, il n’éprouvait pas une moins grande répugnance pour cette réforme qui, au bout du compte, n’en était pas une. Ce n’était pas vers Luther ou Calvin qu’il marchait; c’était ailleurs, bien plus loin, du côté de Voltaire. A quoi bon, en effet, s’arrêter à moitié de la route? Aïeul intellectuel des vrais réformateurs, des francs révoltés du dix-huitième siècle, Dolet avait raison deux siècles trop tôt. Contemporain de Diderot,
Il eût pu travailler à l’Encyclopédie;
mais, à coup sûr, il ne serait pas mort sur le bûcher de la place Maubert.
En un mot, et Maittaire l’avoue lui-même[148], à une époque où le christianisme se fractionnait en tant de sectes divergentes qui se brûlaient et se damnaient mutuellement, notre Estienne, également antipathique à Rome et à Genève, ne voyant que tyrannie et corruption d’un côté, qu’ambition et hypocrisie de l’autre, que fanatisme atroce des deux parts, aima mieux, je l’ai déjà dit, s’en tenir aux vérités générales et inattaquables, que de prendre lâchement parti pour telle ou telle faction religieuse. Ce n’était donc ni un protestant, ni un catholique, encore moins un athée; c’était,--et, quoi qu’en puissent dire certaines gens, le titre est glorieux pour tout homme qui veut être vraiment homme,--c’était un LIBRE PENSEUR.
[148] «Quum autem tunc maxime temporis id accidisset infortunii per nimiam perversorum hominum aut _superstitionem_ aut _licentiam_, ut religio misere in varias sectas scinderetur, maluit intra _generaliores terminos_ se tutum continere, quam ad quas potius partes accederet, disertis verbis enuntiare.»
«A cette époque malheureuse et perverse, la _superstition_ d’un côté, la _licence_ de l’autre, avaient introduit dans la religion la déplorable anarchie des sectes. Dolet crut voir plus de sûreté à se maintenir dans les _termes généraux_, qu’à s’enrôler hautement dans un parti ou dans l’autre.»
[Cul-de-lampe]
[Vignette]
[Bandeau]
CHAPITRE XVIII.
Conclusion.
Pour toute âme libre, pour tout cœur viril qui se sent battre aux grandes choses, c’est une imposante et profonde allégorie, dans l’austère symbolisme des vieux Hellènes, que ce beau dogme du Titan Prométhée.
Qu’y voyons-nous? Nous y voyons, à l’aurore des temps, l’intelligence en lutte avec la tyrannie brutale. Celle-ci, furieuse de ne pouvoir anéantir l’immortelle réfractaire, l’enchaîne, la brise, la torture à plaisir.
Nous y voyons la lumière aux prises avec les ténèbres, le feu créateur et victorieux domptant et animant la matière inerte.
En un mot, l’avenir contre le passé; la force du droit contre le droit de la force; la liberté vivifiante contre le despotisme qui tue!
Bravant l’ire et la foudre de Jupiter l’usurpateur, l’audacieux enfant de la sage Thémis dérobe un jour à sa source primitive, en faveur des pauvres mortels qu’il aime d’un amour de père, le feu, le feu céleste, principe de la vie, âme de l’âme!
Mais Jupiter est là! Jupiter n’entend pas qu’on le précipite ainsi du sommet de sa toute-puissance héréditaire: il s’y trouve trop bien. Cette lumière expansive et pénétrante, qui menace d’envahir les ténèbres dont il s’entoure, de percer l’auguste nuit, sanctuaire de son inviolable majesté; ce feu sacré que le Prométhée du progrès et de la science voudrait faire circuler dans les veines du pauvre peuple, il n’en veut pas, lui, car ce serait la fin de son règne!
Et la lutte s’engage. D’un côté, la science, la justice, la liberté, l’avenir!... de l’autre, l’ignorance, l’iniquité, l’esclavage, le passé!...
PROMÉTHÉE CONTRE JUPITER!... voilà toute la vie d’Estienne Dolet.
Avant d’abandonner ce long travail où j’ai mis toutes mes études et toute mon âme, résumons en quelques lignes les traits saillants, les principaux caractères de la grande figure que je viens d’esquisser.