Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre

Part 11

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Dolet chanta la naissance de cet enfant, dans un poëme latin qui a pour titre: _Genethliacum Claudii Doleti, Stephani Doleti filii_, etc. L’auteur l’a fait précéder d’une courte lettre en prose, où il rend compte en ces termes à son ami Cottereau de la pensée morale qui lui a dicté cette élucubration paternelle:

«Regum morem non ignoras. Solent, prole illis nata, actutum nuntios quovis gentium mittere, gratulationem sibi undique ambitiosius aucupari, reges externos ad lustricum diem evocare, nova tum superbia, luxuque, quanto maximo possunt, splendidius circumfluere. Nos vero qua natum nobis filium pompa excipiemus? Litteraria sane: quando regia magnificentia non licet. Agedum, carmine Orbi significemus, susceptam nobis sobolem. Quæ ut suo statim ortu omnibus sit utilis, nataque auspicato videatur, argumentum nobis versus scribendi dedit, quo universam juventutem ad communis prudentiæ præcepta breviter informamus. Itaque placuit, istiusmodi pompa prolem a me excipi, me digna, proli honorifica, omnibus fructuosa. In qua commentatione, paucis ea perstrinximus, quæ ad sapienter, recte, et feliciter vivendum pertinere sumus arbitrati, sive interiora animi bona spectes, sive exteriora consideres. Hoc ipsum otioli nostri oblectamentum tibi dicatum volo, tum quod puero ad sacrum lavacrum tollendo præfueris, tum quod talem institutionem a philosophiæ, cui totus deditus es, normis non abhorrentem unus omnium cupidissime videaris amplexurus...»

«Tu n’ignores pas la coutume des rois. Un fils leur naît-il? à l’instant même, ils dépêchent des estafettes aux quatre points cardinaux; leur vanité quête partout des félicitations, ils convoquent les rois étrangers à la cérémonie du baptême, et redoublent, en cette circonstance, d’orgueil, de luxe, de splendeur. Et nous, avec quelle pompe accueillerons-nous le fils qui nous est né? Elle sera toute littéraire, attendu que la magnificence royale nous est interdite. Çà donc! signifions en vers au monde entier qu’un rejeton vient d’entrer dans notre famille. Nous voulons que, dès sa naissance, il soit utile à tous, et que d’heureux auspices planent sur son berceau; pour cela, nous avons songé à consigner, dans un court poëme, des préceptes capables de guider vers la prudence commune la jeunesse en général. C’est avec cette pompe qu’il nous a plu de recevoir notre fils: elle est digne de nous, honorable pour lui, profitable pour tous. Dans cet opuscule, nous effleurons en peu de mots tout ce qui nous a paru se rapporter à la sagesse, à la rectitude, au bonheur de la vie, soit au point de vue des biens intérieurs de l’âme, soit relativement aux avantages extérieurs. Tel qu’il est, ce léger amusement de notre part, nous avons cru devoir t’en faire hommage. N’est-ce pas toi qui as tenu l’enfant sur les fonts sacrés? D’ailleurs, comme une instruction de cette nature ne s’écarte pas trop des maximes de la philosophie à laquelle tu as voué toute ton âme, il nous a semblé qu’entre tous tu devais l’accepter avec joie et comme à bras ouverts...»

L’année même de son apparition (1539), ce poëme de Dolet fut _traduict en langue françoyse par ung sien amy_, qu’on croit être Claude Cottereau, le parrain du nouveau-né[101]. Cette traduction n’est le plus souvent qu’une diffuse paraphrase, ainsi que Maittaire l’a fort bien remarqué longtemps avant moi. Je m’en servirai néanmoins, concuremment avec le texte original, dans les deux ou trois citations que je vais faire du _Genethliacum_, ou, comme dit le translateur, de l’_Avant-Naissance[102] de Claude Dolet_.

[101] L’épître liminaire du traducteur nous offre, dans un de ses passages, cette énumération curieuse des poëtes français contemporains:

«La composition latine de Dolet meritoit trop plus excellent traducteur que moy; comme pourroit estre ung _Maurice Sceve_ (petit homme en stature, mais du tout grand en sçavoir et composition vulgaire), ung seigneur de _Sainct-Ambroise_ (chef des poëtes françois), ung _Heroët_, dict la _Maison-Neufve_ (heureux illustrateur du hault sens de Platon), ung _Brodeau_ aisné et puisné (tous deux honneur singulier de nostre langue), un _Sainct-Gelais_ (divin esprit en toute composition), ung _Salel_ (poëte aultant plus excellent que peu congneu entre les vulgaires), ung _Clement Marot_ (esmerveillable en doulceur de poésie), ung _Charles Fontaine_ (jeune homme de grande esperance), ung petit _Moyne de Vendosme_ (sçavant et eloquent, contre le naturel et coustume des moynes), ou quelques aultres, etc.»

[102] Marot, en 1536, s’était déjà servi de cette expression bizarre, dans un opuscule intitulé: _Avant-Naissance du troisième enfant de Mme la duchesse de Ferrare_. Voy. l’édit. in-4º de ses Œuvres, par Lenglet-Dufresnoy, t. I, p. 189.

L’auteur convoque d’abord Apollon et les neuf Muses autour du berceau de son enfant:

Quos fructus dal festus Hymen ex conjuge ducta, Cepimus: est proles jam sua læta patri. Non mea sit, sed vestra, deæ, quas pulcher Apollo In sacra trifidæ Phocidos arce regit. Carmen, io, nunc quæque suæ ad natalia prolis Fundat, et argutis cantibus astra fremant. Molli serta manu collecta sub Aonis umbris Spargite; per cunas gratus inerret odor. Mella liquata favis Hyblæis hauriat infans, Ut vestro scribat postea digna choro. Sed satis est monuisse mihi vobisque creatam Spem laudis: gnati concelebrate diem. Nos amor accendit gravior: jam pluribus ortum Versibus ornamus. Suggere, Phœbe, modos. Nec grave sit, tenerum infantem celebrare canendo, Qui decus augebit maximus arte tuum; Non grave sit tenero infanti concedere versus, Quos reddet posthac plenior ingenii,

Plenior Aonii afflatus, quo mira crepabit, Nil nisi te celebrans, nil nisi Castalides. Est jactura levis, pro cantu reddier olim Cantum: Phœbe, juva; te manet amplus honos. Est tibi certus honos, puero præstandus ab isto, Legitimos annos si bona Parca dabit.

Le joyeulx fruict, que donne mariaige Par ses esbatz et par son doulx usaige, J’ay jà reçeu; et pour plus d’avantaige, C’est ung beau filz.

Pour vous servir, déesses, je le feis; A vous servir il sera donc prefis, Et avecq moi (qui seulet ne suffis) Vostre sera.

Phœbus le blond pour luy s’efforcera, De bien chanter Pallas ne se lairra; Et vostre voix ung bruict au ciel faira Oultre coustume.

Sus doncq, il fault que ce jour on consume En joye et chantz. Prenez en main la plume, Filz d’Apollo; que la fleur on escume De poésie,

Pour celebrer en rhythme bien choysie Ce mien enfant. Muses, par courtoisie, Sa couche soit mignonnement farcie De fleurs plaisantes:

Comme sont fleurs, qui croissent par les sentes De Parnassus, et qui viennent aux entes De vos jardins, et forestz abundantes En tout bon fruict.

Faictes aussi que par vous il soit duict Si saigement, et apprins et conduict, Que par son art il vous donne deduict, Grand revenu.

Mais j’ay assés à vous propos tenu De cest enfant: à tant par le menu Veulx le plaisir, duquel suis detenu, Au long descrire.

Dieu Apollo, veuille moy cy conduire, Et me prester ung peu de ton bien dire. Si cest enfant par tes chantz fais reluire, Bien le rendra,

Quand peu à peu grand homme deviendra, Et ton honneur par son art maintiendra: Lors congnoistras quel los il t’aviendra Par son sçavoir.

Croy, Apollo, que par luy doibz avoir Aultant d’honneur, que par aultre poëte Et ne seras long temps sans le sçavoir, Si longue vie en santé Dieu luy preste[103].

[103] Le rhythme de cette pièce est curieux; je crois même, sauf erreur, qu’il ne manque pas d’une certaine grâce. On le rencontre deux ou trois fois dans Marot. Dolet, à son tour, en a fait usage dans le _Cantique au Roy_ que je citerai tout à l’heure, et dans un autre _Cantique_ qu’il composa, prisonnier à la Conciergerie, _sur sa désolation et sa consolation_. (V. plus loin, ch. XV). D’où je concluerais assez volontiers qu’il est lui-même l’auteur des vers à l’occasion desquels j’écris cette note, et peut-être de toute la traduction française de son _Genethliacum_. Il a beau l’attribuer _à ung sien amy_; j’y retrouve à chaque instant, et d’une manière trop évidente, son style habituel en fait de poésie française, ses procédés ordinaires de versification, et jusqu’à ses rhythmes favoris.

Entre autres conseils que notre Estienne prodigue ensuite à son cher petit Claude avec une sollicitude vraiment paternelle, il l’exhorte à s’armer d’avance d’un indéfectible courage contre les attaques de l’envie, et se vante d’en avoir lui-même triomphé jusqu’alors:

........ Præcepta, puer, ne neglige nostra; Et patris in morem posthac ridebis alacris, Quotquot sermones de te spargentur iniqui. Sola dedit scutum nobis interrita virtus, Ac animus prudens, quo tela infesta minacis Fregimus invidiæ, et morsus elusimus omnes, Ut solida undantes elidunt saxa procellas.

........ O mon filz, croy ton père, Qui par vertu a vaincu impropère Tel et tant grand, que malheureuse envie A peu forger, pour le priver de vie. Le fort bouclier de vertu et prudence Contre envieux ay eu pour resistance; Et comme ung roc les undes rompt et brise, Sanz estre esmeu en rien, par telle guise Des envieux j’ay surmonté l’effort, Et Dieu mercy me trouve le plus fort!

Ailleurs, fidèle aux idées sombres dont il avait depuis si longtemps l’habitude, en face de ce jeune berceau Dolet prévoit déjà la tombe, et sa bouche laisse tomber une à une ces paroles austères:

De reliquo, quum Mors pallens, ætate peracta, Instabit, non ægro animo communia perfer Fata: nihil damni nobis Mors invehit atrox, Sed mala cuncta aufert miseris, et sidera pandit.

Au demeurant, quand la fin de ton aage Sera venue, et fauldra le passage Commun à tous (j’entends la Mort tant dure) Passer, à Dieu obeïs, ne murmure. La Mort est bonne, et nous oste du val Calamiteux; et puis nous donne entrée Au ciel (le ciel des âmes est contrée). Prends doncq en gré, quand d’icy partiras, Et par la Mort droict au ciel t’en iras.

Je reviendrai bientôt, dans un chapitre spécial, sur la partie philosophique et religieuse de l’_Avant-Naissance_. Parlons un peu maintenant du recueil des _Poésies latines_ de Dolet _(Carminum libri quatuor)_, qui parut, comme je l’ai dit plus haut, en 1538, et qui fut la seconde production de ses presses.

Ce volume lui fait honneur, ainsi que toutes les éditions qui suivirent, par la pureté du texte, la beauté des caractères et l’éclatante largeur des marges.

Voici la préface adressée à Claude Cottereau:

«_Stephanus Doletus Claudio Cotterœo salutem._

«Post longum diuturnumque laborem, quem in edendo primo et secundo meorum linguæ latinæ Commentariorum tomo consumpsi, antequam ad tertii tomi (quo mei omne ingenii, et in eloquentia judicii, documentum servo) editionem progrederer, suaviorum Musarum jocis oblectare me visum est. Visum vero id est, non tam oblectationis causa, quam nonnullorum obtrectatorum frangendorum nomine, qui maledicendi ansam eo in me arripiunt, quod Commentariis conscribendis tempus tantum dederim: perinde quasi majora præstare nequeam, et ad mediocria vel vulgaria sim solum ipse natus. Verum hic stultam obtrectatorum petulantiam acerbius insectari non constitui. Me igitur his suaviorum Musarum intermissis ad tempus jocis oblectare visum est: quibus te etiam mecum oblectari et volo et cupio. In eo autem carminis iambici genere si quis me reprehendat, quod in secunda, quarta et sexta sede, iambum, dactylum, anapæstum, tribrachum, pyrrhichium, et spondæum interdum indifferenter locem, quisquis is est, is id me, non sine antiquorum omnium poetarum, exemplo et imitatione, facere me intelligat, a reprehensioneque abstineat: nec me id facere in aliis versus iambici sedibus aut miretur, aut calumnietur. Etenim doctis omnibus usitatum est. Ad hæc jejuni ingenii et puerilis esse sciat, nimia grammaticarum in re ejusmodi præceptionum observatione in obscuritatem incidere, rem ob oculos prima lectione non ponere. Id quod facere semper conati sumus, in posterumque perpetuo conabimur, laudem summam ex facilitate in re omni aucupantes. Vale. Ludguni, calendis junii M D XXXVIII.»

«_Estienne Dolet à Claude Cottereau, salut._

«Après ce long, cet éternel travail que m’a coûté la publication du premier et du second volume de mes _Commentaires sur la langue latine_; avant d’aborder la rédaction du troisième, où je me propose de donner toute la mesure de mon génie, toute celle de mon jugement en fait de style et d’éloquence, il m’a paru bon de me récréer aux jeux plus doux des Muses. En cela même, mon but est moins de me divertir que d’écraser certains détracteurs qui s’emparent, comme d’une bonne fortune pour leur méchanceté, du temps énorme que m’a pris la composition de mes _Commentaires_. A les entendre, je ne pourrais aspirer plus haut; une compilation vulgaire est seule à ma portée. Mais que m’importe, après tout? Laissons dans l’ombre la sotte effronterie de mes envieux; en tirer une vengeance acerbe, ce n’est point ici mon affaire. Il m’a donc paru bon de m’interrompre quelque temps pour me délasser à ces doux jeux des Muses; partage-les maintenant, je t’en prie, je le désire. Quant au système de vers ïambiques adopté par moi, si quelqu’un me blâme de placer indifféremment au second, au quatrième et au sixième pied, un ïambe, un dactyle, un anapeste, un tribraque, un pyrrhique ou un spondée, quel qu’il soit, il lui faut comprendre qu’en cela j’imite l’exemple de tous les anciens poëtes, et s’abstenir ici d’une censure sans fondement. Qu’il ne s’étonne pas ensuite et ne me cherche pas chicane si je n’en fais pas de même aux autres pieds du vers, car c’est l’usage de tous les doctes. En outre, il saura qu’il est d’un esprit puérilement étroit d’outrer en pareille matière le scrupule grammatical, et de tomber par là dans l’obscurité. L’idée doit sauter aux yeux à la première lecture. C’est à quoi je me suis toujours appliqué, c’est à quoi je m’appliquerai sans cesse à l’avenir, dans l’attente que cette clarté soutenue me comblera de gloire. Adieu. Lyon, calendes de juin M D XXXVIII.»

Dolet semble avoir pressenti les tempêtes qu’allait soulever contre lui sa fière et violente personnalité, largement étalée à chaque page de ce curieux volume. Il les brave d’avance, en tête de son recueil, dans la pièce liminaire qu’on va lire:

Non me fugit, Zoïle, fore multum risum Tuum, poetam magnum modo quod me appellem, Modo beatum dicam genere omni versus. Sed actum ages, id si riseris: ego enim primus Id risi, ut est plus Democriti risu dignum. Verum tu animose fac cum aliis cunctis nostræ Laudi parum æquis, ut eo nomine me oblatres. Vestros latratus quo modo me terrere Putatis? Ut leonem aprumve Melitenses Catelli, utque culex parvus Indicum elephantem, Ut accipitrem multum validum imbelles picæ.

«Je te vois d’ici, Zoïle: tu vas pouffer de rire, tantôt quand je me traiterai moi-même de grand poëte, tantôt quand je me vanterai de réussir dans tous les rhythmes. Ris si tu veux, tu feras une chose déjà faite. Moi tout le premier, j’ai ri de mon outrecuidance; elle n’est guère passible après tout que du rire de Démocrite. Mais toi, joins ton animosité à toutes les haines que soulève ma gloire, et saisis ce prétexte d’aboyer contre moi. De quelle façon, vous autres, pensez-vous me terrifier par vos aboiements? De la même façon que les roquets de Malte épouvantent le lion ou le sanglier, que le cousin microscopique fait peur à l’éléphant des Indes, et les faibles pies au puissant épervier.»

Ce volume des _Carmina_ comprend quatre livres, à la suite desquels se lisent différentes pièces de vers grecs et latins, composés en l’honneur de Dolet par quelques-uns de ses amis: Salmon Macrin, Nicolas Bourbon de Vandœuvre, Honoré Veracius, Jean Voulté, Godefroi Beringius. Le premier livre débute par un hommage à François Ier. Etienne lui consacre en peu de mots son offrande poétique, et le prie d’accueillir avec bonté, sinon ce léger présent, au moins le cœur qui l’offre. Vient ensuite une ode plus étendue, où le poëte recommande au _Protecteur des lettres_ les Muses, qui seules empêchent un grand homme ou un grand peuple de mourir. Mais cédons encore la parole au savant humaniste:

Francisce, non uno quidem, sed omnibus Rex digne regnis, qui fit, ut Oblivione livida Gallorum honos Impune carpatur latens, Et nocte longa huc usque pressus, lumine Caruerit? An quod defuit Gallis sua olim laus, vel ampli nominis Celebritas? An quod mari, Terraque non res gesserint, perennibus Chartis reponendas? Nihil Tale obstat, ut ne addamur astris et polo. Nam sive laude virium, Seu Marte prospero vetusta secula Certent, feremus protinus Primas, nec ulla gloriæ amplitudine Cedemus externis locis. Sed quando scriptorum elegantium manu, Vatumque caruimus sonis, Taciturnitas nostris meritis diu obstitit: Idem superbæ Romuli Factura proli, ni quod egisset, modo Chartæ fideles proderent; Idem duci factura jam jam Punico, Et bellicoso Cæsari, Ac forti Achilli, ni quod egisset, modo Chartæ fideles proderent. Solæ vetant Musæ mori, et solæ celebrant Dignos sacra fama viros: Nec interest, an tu vigil sis, an iners; An ditior Crœso, an inopi Egentior Iro; an rex potens, an agricola; Ut utve vitam transigas: Ni lingua doctorum tenebris te eximat, Et posterorum annalibus Mandet, tibi quos spiritus virtus dedit, Quos fregeris, quos viceris. Quare fave Musis, easque amantibus, Ut nomen æternent tuum, Gallisque quod deest ad immensum decus, Scripto expleant et litteris.

Deux ans plus tard, en 1540, Dolet traduisit lui-même cette pièce en vers français, sous le titre de _Cantique au Roy mesmes_, en tête de son essai historique intitulé les _Gestes de Françoys de Valois, roy de France_, etc. Notons ici que, pour Estienne, _cantique_ était tout bonnement la traduction du mot grec ᾠδή. _Ode_ n’avait pas encore été mis en circulation par Ronsard.

Voici le morceau:

Roy des Françoys, non d’ung royaulme digne Mais vray esleu (comme prince condigne) Pour gouverner du monde la machine, Par mer et terre;

D’où vient cela, que l’estrangier tant erre, Que des Françoys tousjours l’honneur atterre, Et ne se daigne aulcunement enquerre De touts noz faictz?

Il ne tient pas, que n’aint esté deffectz Par les Françoys (en vertu tant parfaictz) Les estrangiers. Mais pourtant nos effectz N’ont leur lumière.

Et non obstant, que nation tant fière Ne fut jamais, qui du Lys la bannière Ne craignist fort (comme en tout la première), Cela s’ignore.

Sçais-tu pourquoy? La chose qui decore Les faictz humains, et qui la mort restaure Des vertueux, elle default encore Au loz françoys.

Je le diray (et point ne te deçoys): C’est une plume, ung cornet, ung haultbois Plein d’eloquence (ô Françoys de Valois); C’est ung sçavant,

Ung bien parlant, qui bien mist en avant Ce que Françoys ont faict, tant en Levant Qu’en Occident. Lors seroint au devant Françoys par droict.

Et sans cela, plus compte on ne tiendroit Ni des Rommains, ni des Grecs orendroict; Et de tout aultre on ne se soubviendroit, Tant fust louable.

Saiche, hault Roy, que rien espouvantable La Mort ne tient, que le parler affable D’ung sçavant homme. En cela n’est valable Son dur effort.

Car aux escriptz d’un sçavant point ne mord: Et bien que tue enfants, grands, foible, fort, Si ne peult elle en rien gaster le fort Du chef des Muses.

C’est toy, Pallas: qui, où tu veulx, tu uses De ta puissance, et qui la mort abuses; Et qui de mort ung mortel tu excuses, Quand le veulx faire.

Croy doncq (Françoys mon Roy), tu as beau faire, Si tes vertuz ung sçavant ne declaire Par ses escriptz, on voirra tousjours taire Tes faictz tant grands.

Sois roy, sois duc, ou ung aultre estat prends; Sois pauvre ou riche (icy cela apprends), Dire le puis (et point ne me reprends) Que sans Histoire

Jà ne sera de toy bruict ou memoire; Et si n’auras, non plus qu’ung aultre, gloire Par tes haultz faictz: cela est trop notoire, Tu le sçais bien.

Doncques, tu sçais de vivre le moïen Après la mort: c’est d’eslargir du tien Aux gens sçavantz. Croy, par tel entretien Tousjours seras.

Plus: des Françoys l’honneur recouvreras, Mis en oubly par faulte d’ung bon livre. Ayme eloquentz; ce faisant, bien fairas: Par leurs escriptz tousjours te fairont vivre.

Il me semble avoir parfaitement peint, de sa propre palette et comme en face d’un miroir, son caractère indépendant, capricieux et fantasque, sa bizarre humeur aux allures de chèvre, dans la petite pièce suivante, qu’il adresse _à son livre_, quelques pages plus loin:

Liber, maledicti in te locum si forte aliquis Quærit, modo quod liberius Lasciviusque loquare, modo quod castius Severiusque, posthabita Genii hilarioris illecebra; dic Zoïlo, Aut cuipiam maledico alii, Hominem omnium horarum esse me, et versatilem Ad quodlibet vitæ genus: Non Stoïcum magis, quam Epicureum, si ferat Res. Libere vivere, vivere est[104].

[104] _Carm._, I, 4.

«Mon livre, si d’aventure un médisant cherche à mordre sur toi, tantôt parce que ton langage est trop libre et trop lascif, tantôt parce qu’il est trop chaste, trop sévère, et qu’il semble en divorce avec la grâce et la gaieté; réponds à ce Zoïle, ou à toute autre mauvaise langue, que je suis un homme à varier d’heure en heure, et que mon caractère versatile se prête à tous les genres de vie. Suis-je un stoïcien? suis-je un disciple d’Epicure? Ma foi! c’est selon. Vivre libre, à mes yeux c’est vivre!»

Le morceau qui vient après nous donne la preuve immédiate de cette humeur changeante. Par une de ces inconséquences naturelles au cœur de l’homme, raillant cet amour d’une gloire posthume qui, dans mainte autre occasion, lui a dicté de si belles, de si nobles pages, Dolet déclare ouvertement à son ami Pierre Danès, qu’il tient à jouir d’une réputation actuelle et vivante: