Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre
Part 10
«Arrive l’heure d’un banquet préparé par les soins de mes doctes confrères en Apollo. Chacun prend place; au nombre des convives se font remarquer tous ceux qu’à bon droit l’on nomme les flambeaux de la France: entre autres Budé, le plus grand de tous, Budé, cette gloire encyclopédique; Bérauld, l’heureux Bérauld, qui fait envier son génie supérieur et sa facile éloquence; Danès, qui s’est illustré dans toutes les branches de l’art littéraire; Tusanus, qu’une justice honorable a surnommé _bibliothèque parlante_; Macrin, ce favori de Phébus, habile à manier tous les rhythmes; Bourbon, non moins riche en verve poétique; Dampierre, et, près de lui, ce jeune Vulteius qui fait concevoir au monde savant de si hautes espérances; Marot, ce Virgile français qui déploie dans ses vers un divin trésor d’imagination; Rabelais, enfin, cette grande illustration médicale, cette renommée de si bon aloi, François Rabelais, qui, du seuil même de Pluton, rappellerait les morts à l’existence et les rendrait à la lumière.
«Sur tous les points, une vaste conversation s’engage; on passe en revue les doctes compagnons d’armes, les gloires contemporaines qui fleurissent aux rives étrangères. Erasme, Mélanchthon, Bembo, Sadolet, Vida, Jacques Sannazar, voilà ceux qui, tour à tour, sont loués à pleine voix.
«Déjà s’épanouit à l’horizon l’aurore du lendemain; je songe à quitter Paris, je hâte mon retour à Lyon. Mon itinéraire est tout tracé; je le prends à travers les beaux lieux qu’arrose la Seine, à travers ce champ de bataille de César, où resplendirent tant de fois les aigles invaincues.
«J’arrive enfin; me voilà de nouveau dans ce vieux Lugdunum que partage en deux l’Arar au long cours. Alors, écoutez les avis que me donnent les Muses:--Jouis, me disent-elles, jouis désormais en toute sûreté de ta première liberté d’âme, et poursuis jusqu’au bout ta studieuse carrière. Que l’insolent sarcasme des détracteurs ne brise pas ton élan; non! marche à la conquête de ton immortalité; marche, et fais attester aux siècles futurs qu’un fils de la France a vécu sous le nom de Dolet, et qu’il a vécu, brûlant sans cesse d’un noble amour pour l’idéal le plus sublime!--
«Après m’avoir stimulé de la sorte, elles retournent à leur grotte de la double montagne. Docile aux belles paroles des Castalides, je laisserai des œuvres dignes de moi; tu peux en être sûre, ô postérité!»
L’événement dont notre héros vient d’achever le récit, fut encore pour sa muse latine l’objet de plusieurs pièces de vers, qui se lisent à la suite l’une de l’autre, dans le deuxième livre de ses _Carmina_. C’est ainsi qu’en vertu d’une prosopopée oratoire, il introduisit le _chœur des Muses_, plaidant au pied du trône, avec une tendresse pathétique, la cause de leur cher nourrisson.
«Grâce pour Estienne! s’écriaient d’une seule voix les saintes Aonides; grand roi! sois exorable à nos vœux; laisse retourner le savant à ses études, le poëte à ses inspirations.»
«En revanche, ajoutait le docte chœur dans la pièce immédiatement suivante, tu entendras bientôt, dans un style élégant et plein d’élévation, le récit des événements qui ont signalé notre époque[95].»
[95] Il tint parole, ou à peu près, au moyen de ses _Fata Regis_, ouvrage que j’ai déjà mentionné.
Vulteius, ayant appris à Toulouse la position critique de Dolet, se hâta d’en prévenir Jean Dupin, leur commun protecteur, cet excellent évêque de Rieux avec lequel nous avons déjà fait connaissance. L’épître n’est rien moins que cicéronienne sous le rapport du style, je suis forcé d’en convenir; mais elle respire le plus rare dévouement, et cela vaut mieux, à mon avis, que d’élégantes périodes à la Bembo. Elle prouve, en même temps, que si notre Estienne avait eu le malheur ou le tort de s’attirer bien des haines implacables, il avait toujours su conserver, d’autre part, de bonnes et solides amitiés. Je vais donc en traduire les passages les plus intéressants.
«La rumeur publique, écrit ce brave Vulteius, m’avait appris depuis quelque temps la mésaventure d’Estienne Dolet; les lettres de mes amis ne tardèrent pas à me confirmer cette fâcheuse nouvelle. Ma première pensée fut aussitôt d’abandonner Toulouse et mes études, pour me rendre au plus vite à Lyon. J’avais hâte de prouver ma fidélité inébranlable à un vieil ami dans le malheur, de mettre à sa disposition mes conseils et ma bourse, et de lui offrir spontanément tout ce qu’il est en droit d’attendre d’un homme qui se reconnaît, à tant de titres, son débiteur et son obligé. Je voulais surtout, dans le cas où ce pauvre Dolet, succombant sous les coups de l’envie, accablé par ses lâches calomniateurs, ne trouvant personne autour de lui pour lui tendre la main, se serait vu déclaré coupable de meurtre, et, comme tel, forcé de s’expatrier (chose que je redoutais plus que tout au monde, et pour lui-même, et pour son pays, et pour la littérature); je voulais, dis-je, l’accompagner à son départ, acquittant de la sorte une promesse que j’avais faite depuis longtemps... Pouvais-je, en effet, consentir à me séparer d’un homme si docte, d’un ami si rare, l’ornement et le flambeau de la France?... Espérons, cependant, que tout ira pour le mieux; espérons qu’il ne sera condamné ni au gibet, ni à la prison, ni à l’exil, ni à d’autres supplices, et que, bien au contraire, il pourra revenir, plus alerte et plus joyeux que jamais, à ses études interrompues. Puisse-t-il achever ce second volume des _Commentaires_, dans lequel il s’absorbait tout entier, à l’instant même où un affreux malheur est venu fondre sur lui! Puisse-t-il attaquer ensuite cette _Histoire contemporaine_ depuis longtemps promise, et y déployer toute la gravité, toute l’élégance de son style! Puisse-t-il faire paraître, avec le temps, son livre sur l’_Opinion_, ouvrage assurément aussi agréable que nécessaire! Puisse-t-il mettre au jour de nouvelles poésies, empreintes de cette grâce et de cette véhémence que tout le monde lui reconnaît! Puisse-t-il, enfin, terminer les nombreux travaux qu’il nous annonce, ce génie divin, si infatigable au labeur, si puissamment rompu dès le berceau à toutes les difficultés de l’étude, que (sans prétendre pour cela ravaler aucun mérite ni aucune gloire) je me demande s’il est possible qu’un autre homme atteigne jamais à cette hauteur!»
Un autre ami de Dolet, Finetius, dans une lettre à Cottereau que j’ai déjà citée au chapitre V du présent ouvrage, s’exprimait avec un égal enthousiasme sur le compte de notre cher cicéronien.
«Je n’admire pas seulement, disait-il, un jeune homme de tant de mérite: j’ai l’intime conviction, _pourvu que Dieu lui prête vie_, de le voir un jour surpasser l’admiration générale. Que ne doit-on pas attendre de ses viriles années, puisque au début même de l’adolescence, non content de se maintenir à la hauteur des espérances qu’il a fait naître, il s’élève encore, à force d’éloquence et de courage, au-dessus de son âge, que dis-je? au-dessus même d’un âge plus avancé! Je ne prétends point l’exalter ici par une stupide apothéose; je n’irai point crier par-dessus les toits, comme un louangeur mercenaire, qu’il a parcouru en triomphateur le cercle entier des connaissances humaines; j’attesterai simplement que, pour tout ce qui tient à la science des bonnes disciplines, à la faculté de bien dire, il n’a rien négligé de ce qui peut affermir ses pas dans cette noble carrière.»
On a remarqué sans doute, au commencement de cette citation, les mots que j’ai soulignés: _Pourvu que Dieu lui prête vie_. Dolet n’était pas le seul, cette parenthèse en est la preuve, que poursuivît le pressentiment de sa lugubre fin.
Cette fois cependant, le roi lui fit grâce, comme on l’a vu plus haut; mais la haute clémence du _protecteur des lettres_ n’empêcha pas instantanément l’action des lois contre notre Estienne. Bon gré, mal gré, l’humaniste dut se rendre en prison. Seulement, armé de l’ïambe latin, qu’il maniait parfois avec toute la nerveur d’Archiloque, il soulagea plus tard, dans une violente invective, sa profonde rancune contre le juge qui l’avait décrété de prise de corps.
«Non! s’écria-t-il en s’adressant à ce personnage, non! ce n’est point un accès de folie, ce n’est point un élan de haine qui a pu m’entraîner au meurtre d’un homme. C’est au nom d’une loi formelle de la nature que j’ai repoussé la force par la force; en un mot, j’étais dans mon droit, lorsque en homme de cœur j’ai brisé l’affreuse attaque d’un sicaire. Et voilà pourquoi tu me fais incontinent plonger dans un cachot, jeter dans les fers? Voilà pourquoi tu prétends, au moyen d’une charmante pendaison, me voir la pâture des mouches, des vers et des corbeaux? Va! telle n’est pas la destinée que me réserve Pallas, dans son cœur maternel. Souffre donc que j’aie fait ce que la nature tolère et même conseille; ou bien avoue franchement que, sous ta face d’homme, vivent incarnés en toi des milliers de tigres, ou je ne sais quoi de plus monstrueux, de plus atroce encore que des tigres. En avouant de la sorte ta cruauté inouïe, tu rendras hommage à la vérité[96].»
[96] _Carm._, II, 5.
C’était déjà le second emprisonnement que notre Estienne avait à subir. Il ne comptait pas, il est vrai, sa première et courte détention dans les geôles de Toulouse; mais il lui fallut bien, à cette fois, prendre la peine de compter. Le pauvre savant ne put s’arracher aux griffes de ces voraces justiciers du seizième siècle, qu’après mainte sollicitation désespérée, mainte anxieuse requête, adressée coup sur coup, soit en vers, soit en prose, au cardinal de Tournon, établi par François Ier régent du royaume, tandis que ce prince marchait lui-même à la tête de ses armées.
Je me suis demandé plus d’une fois s’il n’eût pas mieux valu, pour Dolet, succomber alors, en toute sève, en pleine gloire, sous les coups de son lâche agresseur; et si la Providence n’avait pas été cruellement injuste envers cette grande victime, en la réservant pour cette mort atroce et ignominieuse qui, dans la suite, fut son partage. Mais non! j’avais tort: il fallait que la pensée eût son martyr; il fallait que la foi du progrès eût son confesseur, son athlète victorieux, couronné de la palme des élus; il fallait, en un mot, que l’horrible flamme du bûcher de la place Maubert se reflétât de siècle en siècle, sanglante et indélébile, sur les fronts maudits des inquisiteurs, sur les faces de Caïn de tous ces impuissants bourreaux de l’intelligence!
[Cul-de-lampe]
[Bandeau]
CHAPITRE X.
Dolet imprimeur.--Son mariage.--Naissance de son fils Claude.--Premières productions de sa presse.
Quelque temps après cette funeste aventure du meurtre de Compaing, Dolet parvint à obtenir un privilège de dix ans, qui lui _bailloit licence_, au nom du roi, «d’imprimer ou de faire imprimer tous les livres par luy composez et traduicts, et aultres œuvres des autheurs modernes et anticques, qui par luy seroient deuement reveus, amendez, illustrez ou annotez, soit par forme d’interprétation, scholies, ou aultre déclaration, tant en lettres latines, grecques, italiennes, que françoyses.»
Ce document est daté de Moulins, le 6 mars 1537, et signé _par le roy, monseigneur le cardinal de Tournon présent_. Ce prélat avait été l’introducteur de Dolet auprès de François Ier, et en avait dit à ce prince _trop plus de bien_, comme nous l’apprend Estienne lui-même. Nous verrons dans la suite à quoi aboutirent ces bienveillantes dispositions de l’Éminence.
C’était, du reste, comme on le voit, un privilége très-avantageux pour le temps; mais les circonstances ne permirent pas à Dolet d’en faire immédiatement usage. Il dut, avant tout, sortir de prison; puis, une fois libre, il lui fallut achever la publication du second volume de ses _Commentaires_, in-folio de 1716 colonnes (sans compter 32 feuillets de pièces _liminaires_), qui parut en 1538, après avoir pris naissance, comme son frère aîné, sous les admirables presses de Sébastien Gryphius[97].
[97] «In lucem prodit, retardatus quidem diu multis et fortunæ et hominum injuriis; sed authoris constantia foras ita semper protrusus, ut contra omnem fortunæ hominumque invidiam jam tandem publico fruatur.» (_Comment._, t. II, _Epist. ad Bud._)
«Il paraît enfin ce second volume des Commentaires, longtemps retardé par les mille injustices de la fortune et des hommes; mais la constance de l’auteur l’a toujours poussé en avant, hors de sa retraite, si bien qu’aujourd’hui, bravant cette double envie des hommes et de la fortune, le voilà en possession de son public.» (_Comment._, t. II, _Lettre à Budé_.)
Outre ces deux premiers volumes, notre infatigable Estienne en promettait un troisième et dernier, où, comme il le disait lui-même, en tête du 1er livre de ses _Poésies latines_, à son ami Claude Cottereau (plus tard le parrain de son _petit filz Claude_, ainsi que nous le verrons tout à l’heure), «il se réservait de donner toute la mesure de son génie, toute celle de son jugement, en fait de style et d’éloquence». Sa mort cruelle et prématurée l’empêcha de réaliser ce cher projet; j’imagine seulement que l’on peut regarder comme des fragments de cette œuvre colossale,
(Pendent opera interrupta, minæque Murorum ingentes...)
ses _Formulæ latinarum locutionum_, et ses _Observationes in Terentii Andriam et Eunuchum_, ouvrages publiés, le premier en 1539, et le second en 1540.
Voilà donc notre cicéronien débarrassé de sa rude besogne des _Commentaires_. C’est alors, enfin, qu’il fut loisible au savant de s’abandonner à tout son zèle pour le triomphe de la science et la diffusion des lumières. Mais, cette fois, dans la sainte ferveur qui dévorait son âme, l’artisan du progrès intellectuel ne se contenta plus de penser et d’écrire: à son tour, il voulut avoir en main l’outil sublime de la pensée, ce glaive de justice, ce tonnerre à mille carreaux qui s’appelait (autrefois) la PRESSE.
Il se fit donc imprimeur. En d’autres termes, comme il le disait lui-même à François Ier, «se trouvant à repos avec mesnaige et famille (car il venait de prendre femme[98]; j’oubliais, Dieu me pardonne! d’en parler à mes lecteurs), il avoit voulu travailler pour mectre et rediger par escript quelques œuvres par lui inventez et composez, et aussi pour _amender et corriger à l’imprimerie_ aulcuns livres utiles qui en avoient besoing, affin qu’il peust, avec ce peu d’intelligence et d’industrie que Dieu luy avoit presté, gaigner quelque honneste moyen de vivre, et aulcunement subvenir et aider à la décoration des bonnes lettres et sciences. En quoy faisant, il avoit mis ensemble quelque peu d’argent, avec lequel et l’aide de ses amis, il, despieça, _leve quelques presses d’imprimerie_, et soubz ycelles _imprime et faict imprimer_ plusieurs beaulx livres, tenant boutique de librairie[99].»
[98] Aucuns l’en blâmèrent; mais son ami _Claudin de Touraine_ (Claude Cottereau) approuva le _grand heur_ de ce mariage, «lequel, dit-il, combien que plusieurs (peu congnoissantz ton esprit et jugement) ayent trouvé estrange, pource que par là cuydoient ta fortune (quant aux biens) estre troncquée ou pour le moyns retardée de beaucoup, je l’ay toutesfoys tousjours trouvé bon et louable... Ces raisons doncques sont apparentes, que non follement et sans jugement tu t’es marié, mais pour le plus hault bien... soit pour vivre entre les hommes sans reproche de paillardise, soit pour augmenter le bien litteral par tes labeurs assiduz.»
[99] _Procès d’Estienne Dolet_, Techener, 1836, p. 7.
Du reste, sa _boutique_, comme il l’appelle, se trouva bientôt parfaitement achalandée. «J’ay publicquement», dit-il encore à François Ier, dans une épître en _rimes_, qui fait partie de son _Second Enfer_:
................... J’ay publicquement, Depuis six ans, faict train de librairie, Mettant dehors de mon imprimerie Livres nouveaulx, livres vielz et anticques; Et, pour les vendre, ay suivy les trafficques D’ung vray marchand, en vendant à chascun, _Tant que soubvent ne m’en demeuroit un_.
C’est bien! le voilà compagnon d’armes des Alde, des Gryphius, des Froben, de tous ces héroïques typographes du seizième siècle. Alors, debout et fier, la main sur sa presse belliqueuse, il s’écria, d’une voix plus que jamais retentissante:
C’est assez vescu en ténèbres! Acquérir fault l’intelligence...
Malheur!... ce cri de guerre de sa pensée, les obscurantistes l’entendirent; l’exclamation vibrante avait ébranlé le sol jusqu’au plus creux de leurs repaires. La bande entière en frémit, et, du milieu de leurs trous fétides, les hiboux s’apprêtèrent, en dépit du soleil, à fondre sur l’aigle isolé.
Du reste, le pauvre Estienne avait toujours eu le pressentiment de sa fin cruelle. On peut s’en convaincre, d’abord, en lisant certain passage de son _Second Enfer_ que je citerai tout à l’heure, et de plus, l’endroit suivant de la lettre à Budé qui précède le tome second des _Commentaires sur la langue latine_:
«Je nourris de plus hauts projets, y disait-il, et après ce labeur de mes _Commentaires_, j’ai depuis longtemps l’intention d’aborder l’histoire contemporaine. De cette manière, la jeunesse amante des lettres aura trouvé dans mon zèle un concours utile. La patrie, à son tour, ne me reprochera pas d’avoir gaspillé mes studieux loisirs en barbouillages insipides et superflus. C’est ainsi que, jeune homme et vieillard (SI TOUTEFOIS UNE MORT PRÉMATURÉE NE M’ÉTOUFFE), j’aurai, selon mes vœux, consacré ma vie au plus honorable, au plus noble travail.»
Ensuite, un autre indice de cet instinct prophétique, dont toute sa vie fut empoisonnée, se tire de l’emblème qu’il avait adopté pour les productions de sa presse, en vertu d’un usage alors universel chez ses doctes confrères. L’enseigne typographique de notre malheureux imprimeur est allusive à son nom de _Dolet_; c’est une _doloire_ (espèce de hache) tenue par une main qui sort d’un nuage. L’instrument est suspendu, comme le glaive de Damoclès; on le voit prêt à frapper le tronc noueux d’un arbre qui s’étale horizontalement sur le sol, pareil au condamné dans l’attente du coup mortel. Le tout s’encadre dans la légende suivante:
SCABRA ET IMPOLITA AD AMVSSIM DOLO ATQVE PERPOLIO.
Je polis et repolis Le raboteux des écrits.
George Sabinus, un des ennemis de Dolet, s’empara de cette légende dans un distique latin, où il s’efforça de ridiculiser le savant typographe, au moyen du facile et stupide jeu de mots que vous allez voir:
Si _dolat_ expoliens adamussim cuncta _Doletus_, Cur sua non etiam carmina scabra _dolat_?
«Si _Dolet_, avec sa _doloire_, polit tout avec tant de soin, pourquoi ne polit-il pas aussi ses vers rocailleux?»
Presque toujours, notre Estienne imprimait cette marque à la fin de ses éditions; mais alors, au lieu de la devise précédente, il y plaçait ces mots:
DVRIOR EST SPECTATÆ VIRTVTIS QVAM INCOGNITÆ CONDITIO.
De la vertu, soumise à des luttes sans nombre, Le sort est bien plus dur au grand jour que dans l’ombre.
Ou bien, quand il s’agissait d’une publication française:
PRÉSERVE-MOY, O SEIGNEVR, DES CALVMNIES DES HOMMES.
Si l’on veut se convaincre maintenant de la conscience, ou plutôt (le mot n’est pas trop fort) de la religion que Dolet dut apporter dans son sacerdoce typographique, on n’a qu’à lire le passage suivant, que j’emprunte au tome Ier des _Commentaires_, colonne 266. Ce passage, écrit avec la rudesse habituelle de notre bilieux humaniste, à une époque où il ne songeait pas encore à s’établir comme imprimeur, explique la correction scrupuleuse qui distingue tous les ouvrages édités par Estienne, et qui le place au premier rang parmi ses doctes rivaux du seizième siècle:
«Quels animaux bâilleurs et dormants, s’écriait-il, que tous ces manœuvres de la typographie! Que de lourdes bévues ils commettent, ces ivrognes, lorsqu’ils sont occupés à cuver leur vin! Que de changements effrontés ils se permettent, même (ce qui est extrêmement rare) lorsqu’ils ont une imperceptible teinture des lettres! Aussi, je vous défie bien de tomber sur un livre sorti de leurs presses, qui ne fourmille des fautes les plus grossières. Soyons juste cependant: personne de vous n’ignore qu’Alde Manuce le Romain a pris vivement à cœur la correction typographique. On peut en dire autant de Josse Badius et de Jean Froben, morts tous deux il n’y a pas longtemps. Enfin, le même zèle se fait remarquer dans l’imprimeur allemand Sébastien Gryphius, et dans les imprimeurs français Robert Estienne et Simon de Colines. Que d’éloges n’ont pas mérités leurs nobles travaux! Mais c’est en vain qu’ils ont redoublé d’efforts et multiplié leur active surveillance: le ramas ivre des goujats secondaires qui les entourent n’en a pas moins empêché les fidèles amants des lettres de recueillir le fruit complet de leurs généreux labeurs.»
«J’augmenterai, dit-il encore dans sa belle préface latine en tête du livre de Cottereau, _De Jure militiæ_, j’augmenterai de toutes mes forces les richesses littéraires. J’ai résolu de m’attacher les mânes sacrés des anciens par l’impression scrupuleuse de leurs œuvres, et de prêter mon travail et mon industrie aux écrits contemporains. Mais autant j’accueillerai les vrais chefs-d’œuvre, autant je dédaignerai les insipides barbouillages de quelques vils écrivailleurs qui sont la honte de leur siècle[100].»
[100] Voir encore, à ce propos, la dédicace du _De Moribus in mensa servandis_, qui lui est adressée par Guillaume Durand, l’éditeur. Ce dernier le complimente sur la beauté de ses caractères et le choix des ouvrages qu’il reproduisait à l’aide de ses presses.
Maittaire le caractérise en ces termes: _Typographus brevis ævi, eruditionis haud vulgaris, indefessæ industriæ_. «Ce fut un typographe d’une courte vie, mais d’une érudition non vulgaire et d’une activité infatigable.»
«Si tous ceux qui s’adonnent à cet art (l’imprimerie), observe noblement dans son mauvais style Née de la Rochelle, ne l’exerçoient point sans avoir au préalable acquis toutes les connoissances dont il est certain que Dolet étoit orné quand il s’y appliqua, on ne verroit point sortir journellement de dessous la presse une foule de productions dangereuses et inutiles, qui déshonorent l’art, l’artiste et l’auteur, et avilissent à la fois l’homme de lettres, l’imprimeur et le libraire.»
Dolet, ainsi que je l’ai dit plus haut, s’était marié très-peu de temps avant d’embrasser la sainte profession dont il comprenait si bien, lui, tous les devoirs. Son imprimerie, sa muse et sa femme (ces trois parts égales de son cœur, cette indivisible trinité de son amour) enfantèrent toutes les trois presque en même temps. En 1538, on vit paraître les deux premières productions qui soient sorties de ses presses: d’abord, son _Cato christianus_, petite brochure de 38 pages in-8º, en réponse au cardinal Sadolet, qui lui avait reproché de ne jamais parler de religion dans ses livres; et, quelque temps après, le recueil original et bizarre de ses _Poésies latines_. L’année suivante, c’est-à-dire au commencement de 1539, naquit son _petit filz Claude_, qui fut tenu sur les fonts par Claude Cottereau, de Tours, célèbre jurisconsulte du seizième siècle, un des intimes du père, comme nous l’avons déjà vu plusieurs fois.