Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre

Part 12

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Vivens vidensque, gloria mea frui Volo; nihil juvat mortuum, Quid vel diserte scripserit, vel fecerit Animose. Homerus, Vergilius, Demosthenes, Cicero, Elysium calcant nemus, Et auribus pœnas hauriunt Quas Eumenides umbris miseris truces inferunt: Sua quam sit hic celebris gloria, Quam pervagatum nomen et decus, nesciunt; Aut si sciunt, majoribus Capti deliciis, negligunt terrestria. Merito ergo gloria frui Mea volo, vivens vidensque; et, dum licet, Mortale percipio bonum, Post fata majori fruiturus forte aliquo: Sed interim præsentia amo[105].

[105] _Carm._, I, 5.

«Vivant et voyant, c’est ainsi que je veux jouir de ma gloire. La belle avance, quand on est mort, que d’avoir eu du talent au bout de sa plume, ou du cœur dans ses actions! Homère, Virgile, Démosthène, Cicéron, foulent à cette heure les allées du bocage élysien; leurs oreilles sont rebattues du bruit des châtiments qu’infligent aux misérables ombres les farouches Euménides. Combien grande ici-bas est leur gloire, et combien leur nom répandu, voilà ce qu’ils ignorent; ou s’ils le savent, absorbés qu’ils sont par de plus enivrantes délices, ils négligent ces jouissances terrestres. C’est donc avec raison que, vivant et voyant, je veux jouir de ma gloire. Oui, tant qu’il y a moyen, goûtons un plaisir mortel. Peut-être, après ma mort, en aurai-je un plus délectable à savourer; mais en attendant, vive celui qu’on a sous la main!»

Les épigrammes contre les moines ne sont pas la partie la moins curieuse de ce curieux volume. En voici un échantillon:

Incurvicervicum cucullatorum habet Grex id subinde in ore, se esse mortuum Mundo: tamen edit eximie pecus, bibit Non pessime, stertit sepultum crapula, Operam Veneri dat, et voluptatum assecla Est omnium. Idne est, mortuum esse mundo? Aliter Interpretare. Mortui sunt, hercule! Mundo cucullati, quod iners terræ sunt onus, Ad rem utiles nullam, nisi ad scelus et vitium[106].

[106] _Carm._, I, 17.

«La race des encapuchonnés, ce bétail à tête basse, a toujours à la bouche le refrain suivant: _Nous sommes morts au monde_. Et pourtant, il mange à ravir, ce digne bétail; il ne boit pas trop mal; il ronfle à merveille, enseveli dans sa crapule; il procède avec conscience à sa besogne vénérienne; en un mot, il se vautre dans la fange de toutes les voluptés. Est-ce là ce qu’ils appellent, ces révérends, être _morts au monde_? Il s’agit de s’entendre: morts au monde, ils le sont assurément; mais parce qu’on les voit, ici-bas, fatiguer la terre de leur masse inerte, et qu’ils ne sont bons à rien... qu’à la scélératesse et au vice!»

Si les _encapuchonnés_ en question n’étaient pas contents de ce _petit morceau_, il faut avouer qu’ils étaient bien difficiles.

Dolet, comme on vient de le voir, avait contre eux une profonde rancune. Le passage suivant des _Commentaires_ (t. I, col. 266) en fournira, j’en suis sûr, une explication plus que satisfaisante:

«Je ne saurais, y disait-il en 1536, deux ans avant de s’établir imprimeur, je ne saurais déguiser sous un lâche silence l’infamie de certains monstres à face humaine, qui, voulant frapper au cœur notre avenir littéraire, ont pensé qu’il fallait, de nos jours, anéantir l’art typographique. Que dis-je? pensé! N’ont-ils pas conseillé cet horrible meurtre à François de Valois, roi de France; c’est-à-dire, à l’unique appui des lettres et des littérateurs, à leur partisan le plus chaud, à leur père le plus aimant? Et quel motif ont-ils fait valoir? Un seul: c’est qu’à les entendre, l’_erreur luthérienne_ trouvait, dans la littérature et dans l’art typographique, un trop docile instrument de vulgarisation. Ridicule nation de crétins (_ridiculam stultorum nationem_)! Comme si, par elles-mêmes, les armes étaient chose pernicieuse et fatale, et comme s’il fallait les supprimer, à cause des blessures qu’elles font et de la mort qu’elles donnent! Avec quoi donc se défendent les braves? avec quoi défendent-ils leur patrie? N’est-ce pas avec les armes? Sans doute, on en fait parfois un usage inique et criminel; mais quels sont-ils, les dignes champions qui se permettent cet usage? Et! c’est vous, précisément, c’est l’iniquité, le crime!

«Heureusement que l’abominable, le monstrueux complot de la Sorbonaille, de ce ramas d’ivrognes et de sophistes, s’est vu briser par la sagesse et la prudence de Guillaume Budé, ce soleil scientifique de notre âge, et de Jean du Bellay, évêque de Paris, prélat hors ligne, autant par sa vertu que par sa haute dignité.»

Imprudent Dolet! Encore un fagot qu’il apportait lui-même d’avance à son bûcher depuis longtemps en préparation!

Pour en revenir une dernière fois à ses _Poésies latines_ de 1538, voici de quelle manière Salmon Macrin leur souhaita la bienvenue:

Prodite jam docti Doleti carmina Docta: et senum juvenumque manibus perpetuo Terimini, ut estis digna summe inter alia Poemata aliorum poetarum, modo Qui sunt, fueruntve à Maronis sæculo. Sic vivite, ut digna estis, æternum, et date Vestro poetæ nomen æternum simul. Rivi, e nitidis vereque vivis fontibus Qui defluunt, servare perpetuo solent Cursus suos. Quid fonte vestro vividius?

«Paraissez enfin, doctes vers du docte Dolet; soyez à jamais dans toutes les mains, et passez du vieillard au jeune homme. Vous le méritez au plus haut point, entre toutes les œuvres des poëtes qui vivent actuellement, ou de ceux qui ont existé depuis le siècle de Virgile. Vivez comme vous êtes dignes de vivre, c’est-à-dire éternellement, et faites vivre de même le nom de votre poëte. D’ordinaire, les ruisseaux enfants d’une source vive ont un cours perpétuel; eh bien! quoi de plus vif que votre source?»

Le bon Macrin prophétisait juste. Rien n’a pu la tarir, cette source d’une généreuse pensée! Grossie plus tard par les mille affluents des nobles cœurs et des grandes intelligences, elle est devenue torrent, torrent irrésistible! Elle a entraîné le moyen âge, avec toutes ses barbaries féodales; elle a fait large place au dix-huitième siècle, à ce Nil fécondant de la civilisation moderne, qui, quoi qu’on en dise, a roulé tant d’idées et d’avenir dans ses flots profonds!

[Cul-de-lampe]

[Vignette]

[Bandeau]

CHAPITRE XI.

Publications diverses.--Dolet grammairien, historien et traducteur.

Iusqu’à présent, on n’a guère pu apprécier, dans notre Estienne, que le poëte ou le prosateur latin. Il me reste à le faire connaître plus en détail comme écrivain français.

En 1540, il publia la _Manière de bien traduire d’une langue en aultre; d’advantage, de la punctuation de la langue françoyse; plus, des accents d’ycelle_, etc. Ces trois opuscules se rattachaient, dans la pensée de leur auteur, à un ouvrage d’ensemble intitulé l’_Orateur françoys_, et dont les traités suivants devaient faire partie: la _Grammaire_, l’_Orthographe_, les _Accents_, la _Punctuation_, la _Pronuntiation_, l’_Origine d’aulcunes dictions_, la _Manière de bien traduire d’une langue en aultre_, l’_Art oratoire_, et, en dernier lieu, l’_Art poétique_.

La _Manière de bien traduire_ est dédiée par Estienne à Guillaume du Bellay-Langey, l’un de ses plus puissants protecteurs, par une épître en prose qu’il a fait précéder des paroles suivantes: _Estienne Dolet à Monseigneur de Langey, humble salut, et recongnoissance de sa libéralité envers luy_.

«Je n’ignore pas, lui dit-il ensuite, seigneur par gloire immortel, que plusieurs ne s’esbaïssent grandement de voir sortir de moy ce present œuvre: attendu que par le passé j’ay faict, et fais encores maintenant profession totalle de la langue latine. Mais à cecy je donne deux raisons: l’une, que mon affection est telle envers l’honneur de mon païs, que je veulx trouver tout moyen de l’illustrer, et ne le puis mieulx faire, que de celebrer sa langue, comme ont faict Grecs et Rommains la leur; l’aultre raison est, que non sans exemple de plusieurs je m’addonne à ceste exercitation.»

A commencer, en effet, par les écrivains de l’antiquité gréco-latine, ils n’ont jamais pris, pour rendre leur pensée, d’autre instrument que leur langue maternelle. Si quelques Latins ont étudié à fond la langue grecque, c’était, avant tout, dans le but de s’approprier directement «les arts et disciplines traictées par les autheurs d’ycelle».

Quant aux modernes, déjà beaucoup d’entre eux, avant Dolet, avaient formé le généreux dessein d’illustrer leur langue natale; par exemple, en Italie: Léonard Arétin, Sannazar, Pétrarque, Bembo; et en France Budé, le grand Budé lui-même.

«Doncques, poursuit le savant typographe, non sans l’exemple de plusieurs excellents personnages, j’entreprends ce labeur, lequel (seigneur plein de jugement) tu recepvras non comme parfaict en la demonstration de nostre langue, mais seulement comme ung commencement d’ycelle. Car je sçay, que quand on voulut reduire la langue grecque et latine en art, cela ne fut absolu par ung homme, mais par plusieurs. Ce qui se faira pareillement en la langue françoyse; et peu à peu, par le moyen et travail des gens doctes, elle pourra estre reduicte en telle perfection que les langues dessus dictes.»

Comme toujours, Estienne comptait sur la postérité pour lui rendre justice et le récompenser de ce nouveau travail; témoin le passage suivant de son _Epistre au peuple françoys_, pièce qui fait partie du même volume:

«J’attends plus tost contentement de la postérité, que du siècle present; car le cours des choses humaines est tel, que la vertu du vivant est toujours enviée et deprimée par detracteurs, qui se pensent advantager en reputation s’ils mesprisent les labeurs d’aultruy. Mais l’homme de sçavoir et de bon jugement ne doibt regarder à tels resveurs, et plus tost s’en mocquer du tout. Ainsi faisant, je poursuivray mon effort, et attendray legitime los de la posterité, non d’aulcuns vivants par trop pleins d’ingratitude et maulvais vouloir.»

Il y a, d’après Estienne, cinq règles principales pour bien traduire:

1º Il faut que le traducteur comprenne parfaitement son texte;

2º Qu’il ait une connaissance, aussi approfondie que possible, des deux idiomes sur lesquels il opère;

3º Qu’il ne s’efforce pas de rendre absolument mot pour mot, et, pour ainsi dire, de calquer son auteur à la vitre: au contraire, «sans avoir esgard à l’ordre des mots, il s’arrestera aux sentences, et faira en sorte que l’intention de l’autheur sera exprimée, gardant curieusement la propriété de l’une et l’aultre langue.» C’est donc folie de vouloir rendre, _comme aulcuns_, ligne pour ligne ou vers par vers.

4º On ne doit jamais, hors le cas d’extrême nécessité, employer des mots trop approchants du latin, et, à ce titre, peu usités auparavant; mais se contenter du répertoire de la langue parlée et comprise par tout le monde. Ainsi Dolet condamne d’avance, et formellement, un des principaux côtés de la tentative de Ronsard. L’arrêt est sévère, mais il ne me surprend pas. Notre humaniste n’était pas seulement un disciple de Cicéron, c’était en même temps un _compaing_ de Clément Marot; il avait, comme celui-ci,--son _Second Enfer_ en fournira bientôt la preuve,--du sang de Villon dans les veines. De plus, il était intime avec Rabelais, et devait croire en conséquence que la langue gauloise de Panurge pouvait suffire amplement à tous les besoins de la pensée française. Ce n’est pas tout à fait mon avis; mais pour le moment, il n’importe.

5º Enfin, continue l’auteur de la _Manière de bien traduire_, on doit observer scrupuleusement les _nombres oratoires_, c’est-à-dire cette harmonie du style qui satisfait à la fois l’âme et l’oreille.

Le traité sur les accents renferme ce passage remarquable, où Dolet se fait le promoteur d’une réforme orthographique dont l’urgence a dû être contestée de son temps, mais qui, plus tard, a fini comme tant d’autres par passer à l’état de loi:

«Le _e_ masculin (l’_é_ fermé), en noms de plurier nombre, ne doibt recepvoir ung _z_, mais ung _s_, et doibt estre marcqué de son accent, tout ainsi qu’ung singulier nombre. Tu escriras doncq _voluptés_, _dignités_, _iniquités_, _vérités_; et non pas _voluptez_, _dignitez_, _iniquitez_, _veritez_... Car _z_ est le signe de _e_ masculin au plurier nombre des verbes de seconde personne; et ce, sans aulcun accent marcqué dessus. Exemple: Si vous _aymez_ vertu, jamais vous ne vous _addonnerez_ à vice, et vous _esbatterez_ tousjours à quelcque exercice honneste... Sur ce propos, je sçay bien que plusieurs non bien congnoissants la virilité du son de l’_e_ masculin, trouveront estrange que je repudie le _z_ en ces mots: _voluptés_, _dignités_, et aultres semblables. Mais s’ilz le trouvent estrange, il leur procedera d’ignorance et maulvaise coustume d’escrire: laquelle il convient reformer peu à peu[107].»

[107] Ramus a donné, dans sa _Grammaire françoyse_ (Paris, André Wechel, 1572, in-8º), la liste des grammairiens qui, avant lui, ont essayé de réformer l’_abus de nostre escripture_. Voici le passage en entier; on verra que Dolet y tient sa place:

«Je commenceray par la Grammaire gaulloyse ou françoyse anciennement celebrée par nos druydes, par nos roys Chilperic et Charlemagne, nagueres comme revoquée des enfers par le grand roy Françoys, traictée en diverses façons par plusieurs autheurs. Jacques Sylvius, qui est decedé en la profession royalle de medecine, la presenta à la royne Leonor à son advenement, et tascha de reformer l’abus de nostre escripture, et faire qu’elle convint à la parolle, comme appert par les characteres lors figurés par Robert Estienne, et pratiqués par toute la Grammaire. Geoffroy Tory, maistre du pot cassé, lors imprimeur du roy, en mit en lumière quelque traicté. _Dolet en a composé quelque partie, comme des poins et apostrophes_; mais la conduicte de ceste œuvre plus haulte et plus magnifique et de plus riche et diverse estoffe est propre à Loys Megret, combien qu’il n’ayt point persuadé entierement à ung chascun touchant l’orthographe. Jacques Pelletier a debatu subtillement ce poinct d’orthographe, en ensuivant, non pas les characteres, mais le conseil de Sylvius et de Megret. Guillaume des Autels l’a fort combattu, pour deffendre et maintenir l’escripture vulgaire. Lors, esmeus d’une si louable entreprise, nous en fismes aussi quelque coup d’essay, tendants à demonstrer que nostre langue estoit capable de tout embellissement et aornement, que les aultres ayent jamais eu. Les plus recens ont evité toute controverse, et ont faict quelque forme de doctrine chascun à sa fantaisie. Jean Pilot, Jean Grenier, Anthoine Caucie en latin; Robert Estienne en latin et en françoys; Joachim du Bellay, le vray Catulle des Françoys, a mis en lumiere une _Illustration de la langue françoyse_. Depuis, Henry Estienne a escrit la _Conformité du langaige françoys avec le grec_; et ne doubte point (s’il s’adonne à ceste estude) qu’il ne nous donne ung aussi riche Tresor de la langue françoyse, comme il nous a donné de la langue grecque. Nagueres J. A. de Baïf a doctement et vertueusement entreprins le poinct de la droicte escripture, et l’a fort esbranlé par ses vives et pregnantes persuasions.»

Le volume se termine par ce dizain de Sainte-Marthe, _Au lecteur françoys_:

Pourquoy es-tu d’aultruy admirateur, Vilipendant le tien propre langage? Est-ce (Françoys) que tu n’as instructeur, Qui d’iceluy te remonstre l’usage? Maintenant as, en ce, grand advantage, Si vers ta langue as quelcque affection. Dolet t’y donne une introduction Si bonne en tout, qu’il n’y a que redire: Car il t’enseigne (ô noble intention)! D’escrire bien, bien tourner et bien dire.

Comme historien, l’infatigable travailleur nous a laissé: _les Gestes de Françoys de Valois, roy de France, dedans lequel œuvre on peult cognoistre tout ce qui a esté faict par les Françoys, depuis l’an mil cinq cents treize, jusques en l’an mil cinq cents trente-neuf; premierement composé en latin par Estienne Dolet, et après par luy mesmes translaté en langue françoyse_[108].

[108] On a, dans le même genre, d’un contemporain de Dolet, Guillaume Paradin de Cuiseaux:

_Histoire de nostre temps_ (depuis l’avénement de François Ier jusqu’en 1558). Lyon, _de Tournes_ ou _Michel_, 1558, in-16.

Cet ouvrage de Paradin n’est point sans mérite. Comme Dolet, l’auteur l’écrivit d’abord en latin, et en publia plus tard la traduction et la continuation en français.

L’ouvrage entier se divise en deux livres, dont le premier commence à la prise de Térouane et de Tournay par le roy d’Angleterre, en 1513, et s’arrête à la défaite de Pavie, en 1525; quant au second, il s’étend jusqu’à la mort de l’impératrice, femme de Charles-Quint, arrivée en 1539. Au _recto_ du dernier feuillet, sur le _verso_ duquel se place la fameuse doloire, Dolet prend ainsi congé de son lecteur:

«En tel ordre et sorte de composition, tu auras par moy descript tout ce qu’il se faira à l’advenir par les Françoys: jusques au temps qu’il plaira à Dieu faire son commandement de moy, et m’oster du monde où il m’a mys.»

Hélas! il n’était pas si loin déjà, le jour où la main de Dieu devait l’_oster_ de ce monde, pour le transporter sans doute dans un monde meilleur!

Au début du premier livre, l’auteur explique en ces termes le motif qui l’a «induict d’intituler ce présent œuvre en latin FATA, qui en nostre langue veult aultant à dire que _destinées_». C’est que, nous déclare-t-il, «par sus tout ordre et pouvoir humain, ay veu advenir au roy tout ce qu’il a souffert d’infortune en aulcunes entreprinses de ses guerres». Et, quelques lignes plus loin, il ajoute: «Destinée est une fille de Dieu omnipotent, laquelle suivant le vouloir et commandement de son pere, nous cause et pourchasse tout ce que nous appellons bien et mal. Et ces deux choses, les humains les reçoipvent par ung infaillible vouloir de Dieu, lequel droictement s’appelle Destinée; car Destinée n’est rien aultre, qu’ung ordre éternel des choses. Et combien qu’à ycelle se puisse joindre quelque prudence ou vertu humaine, toutesfois c’est elle qui règne et ha tout pouvoir en noz actes.»

La destinée est donc comme le bras droit de la volonté divine; en conséquence, elle fait et défait les empires. On n’a, pour s’en convaincre, qu’à parcourir les annales des peuples de l’antiquité, celles des Romains par exemple:

«Par destinée les Rommains, après tant de fortunes et guerres, ont subjugué toutes nations estranges, et Romme a esté le chef du monde: laquelle au commencement habitoient pauvres pasteurs, et toutes gens de maulvaise vie, qui en ycelle recouroient comme en franchise, après avoir esté bannis de leur païs pour leurs forfaictz. Avec le temps, par destinée contraire, vindrent yceulx Rommains en decadence et ruine; et Romme, privée de ses tant grands triumphes, et opprimée par violateurs de la Republique, maintenant ne retient aultre chose de sa dignité que son seul nom ancien.»

Au surplus, pour mettre mes lecteurs en mesure d’apprécier, d’une manière à peu près complète, le style historique de Dolet, je vais transcrire d’un bout à l’autre son récit de la bataille de Marignan:

«Les Françoys partirent de Novarre, qui ne fut pillée par le commandement du Roy, et s’en allèrent à Bufferole. Cependant le Roy eut nouvelles qu’entre luy et les Suysses l’appoinctement avoit esté faict, conclud et accordé, moyennant certaine grosse somme de deniers, qu’il feit delivrer pour leur envoyer par le seigneur de Lautrec, lequel en eut la charge. Et comme on portoit ledict argent, les Suysses furent preschez et subornez par le cardinal de Syon, qui tenoit le party du duc Maximilian: en sorte que, contre leur foy et promesse qu’ils avoient donnée et faicte aux gens du Roy, aveuglez de l’ambition qu’ils avoient de dominer sur les roys et princes (comme ils s’attendoient bien par le moïen de ceste guerre), deliberèrent de faire ung villain et lasche tour. Qui estoit de surprendre le Roy et son armée, cependant qu’on leur portoit ce qu’il leur avoit esté promis. Et d’advantage, ils avoient deliberé de prendre l’argent du Roy, et après ce luy donner la bataille, comme ils feirent, n’ayantz aulcun esgard à justice et equité. Mais la fin miserable de leur entreprinse donne à entendre aux hommes, quelle meschanceté c’est de contrevenir à la foy compromise. Parquoy en ce lieu apprenez, traystres et violateurs de foy, comme il est desplaisant à Dieu omnipotent d’user de trahison, et esmouvoir guerre où paix est accordée.

«Le Roy fut adverty de ceste trahison, à l’heure qu’il pensoit que les Suysses comptassent son argent; et sceut la verité, qu’ilz estoient jà près de luy pour luy livrer bataille: dont il ne s’estonna. Comme ung lyon magnanime environné d’une troupe d’animaulx, bœufs, ours, loups, chiens, pour tout cela ne s’estonne, mais d’ung seul tremblement de sa hure espouvante ceste tourbe audacieuse; et s’il advient que, en derrière, par morsures clandestines il soit blessé, lors par sa force victorieuse il deffaict telle vermine: en ceste sorte le Roy, ayant enduré pour ung temps l’insolence des Suysses, et congnoissant qu’ilz s’efforçoient de le dompter, jaçoit qu’il fust jeune, se delibéra de les attendre et d’estre le premier en ce labeur. Où il ne s’espairgna, et voulut bien rabattre l’orgueil d’une nation qui se dict estre née aux armes.