Part 19
Cette exclusion lui faisait si clairement comprendre combien il était différent, combien il était éloigné de ce monde-là! Tous étaient admis et, lui seul, restait. Son indignité s’attestait davantage et il s’attristait d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il le méritait, en étranger, séparé de même que le bouc des Écritures, parqué, loin des brebis, à la gauche du Christ.
Ces remarques lui furent saines, car elles dissipèrent la terreur de la confession qui s’affirmait encore. Cet acte lui parut si naturel, si juste, dans sa nécessaire humiliation, dans son indispensable souffrance, qu’il eût voulu l’accomplir tout de suite et pouvoir se représenter dans cette chapelle, émondé, lavé, devenu au moins un peu plus semblable aux autres.
Quand la messe prit fin, il se dirigea vers sa cellule pour y chercher une tablette de chocolat.
En haut de l’escalier, M. Bruno, enveloppé d’un grand tablier, s’apprêtait à nettoyer les marches.
Durtal l’examinait, surpris. L’oblat sourit et lui serra la main.
--C’est une excellente besogne pour l’âme, fit-il, en montrant son balai; cela vous rappelle aux sentiments de modestie que l’on est trop enclin à oublier, lorsqu’on a vécu dans le monde.
Et il se mit à frotter vigoureusement et à recueillir sur une pelle la poussière qui remplissait, comme une poudre de poivre, les salières creusées dans les carreaux du sol.
Durtal emporta sa tablette dans le jardin. Réfléchissons, se dit-il, en la grignotant; si je longeais une autre route, si j’allais me promener dans la partie du bois que j’ignore. Et il n’en eut aucun désir.--Non, dans l’état où je suis, j’aime mieux hanter le même endroit, ne point quitter les lieux où j’ai fixé mes habitudes; je suis déjà si peu coordonné, si facilement épars, que je ne veux pas risquer de me désunir dans la curiosité de nouveaux sites. Et il s’en fut près de l’étang en croix.
Il remonta le long de ses rives et quand il eut atteint le sommet, il s’étonna de rencontrer, à quelques minutes de là, un ruisseau moucheté de pellicules vertes, creusé entre deux haies qui servaient de clôture au monastère. Plus loin, s’étendaient des champs, une vaste ferme dont on entrevoyait les toits dans des arbres, et, partout, à l’horizon, sur des collines, des forêts qui semblaient arrêter la marche en avant du ciel.
--Je me figurais ce territoire plus grand, se dit-il, en revenant sur ses pas et lorsqu’il eut regagné le haut de l’étang en croix, il contempla l’immense crucifix de bois, dressé en l’air et qui se réverbérait dans cette glace noire. Il s’y enfonçait, vu de dos, tremblait dans les petites ondes que plissait le vent, paraissait descendre en tournoyant dans cette étendue d’encre. Et l’on n’apercevait de ce Christ de marbre dont le corps était caché par son bois, que les deux bras blancs qui dépassaient l’instrument de supplice et se tordaient dans la suie des eaux.
Assis sur l’herbe, Durtal regardait l’obscur miroir de cette croix couchée et, songeant à son âme qui était, ainsi que cet étang, tannée, salie, par un lit de feuilles mortes, par un fumier de fautes, il plaignait le sauveur qu’il allait convier à s’y baigner, car ce ne serait même plus le martyre du Golgotha, consommé, sur une éminence, la tête haute, au jour, en plein air, au moins! mais ce serait, par un surcroît d’outrages, l’abominable plongeon du corps crucifié, la tête en bas, la nuit, dans un fond de boue!
--Ah! il serait temps de l’épargner, en me filtrant, en me clarifiant, se cria-t-il.--Et le cygne, demeuré jusqu’alors immobile dans un bras de l’étang, balaya, en s’avançant, la lamentable image, blanchit de son reflet tranquille le deuil remué des eaux.
Et Durtal songea à l’absolution qu’il obtiendrait peut-être et il rouvrit son eucologe et dénombra ses fautes; et lentement, ainsi que la veille, il se tarauda, parvint, en se sondant, à faire sortir du sol de son être un jet de larmes.
Il s’agit de se contenir, se dit-il, tremblant à l’idée qu’il suffoquerait encore, qu’il ne pourrait parler; et il résolut de commencer à rebours sa confession, d’énumérer d’abord les petits péchés, de garder les gros pour la fin, de terminer par l’aveu des méfaits charnels; si alors je succombe, j’arriverai quand même à m’expliquer en deux mots.--Mon Dieu! pourvu néanmoins que le prieur ne se taise pas comme hier, pourvu qu’il me délie!
Il secoua sa tristesse, quitta l’étang, rejoignit son allée de tilleuls et il se plut à inspecter de près ces arbres. Ils érigeaient des troncs énormes, frottés d’orpin roux, gouachés d’argent gris par des mousses; et plusieurs, ce matin-là, étaient enveloppés ainsi que d’une mantille couturée de perles, par des fils de la Vierge que la rosée attachait avec les nœuds clairs de ses gouttes.
Il s’assit sur un banc, puis craignant une ondée, car le temps tournait à la pluie, il se retira dans sa cellule.
Il ne se sentait aucune envie de lire; il n’avait plus qu’une hâte, atteindre, tout en la redoutant, la neuvième heure, en finir avec le lest de son âme et s’en décharger, et il priait mécaniquement, sans savoir ce qu’il marmottait, pensant toujours à cette confession, repris d’alarmes, retraversé de transes.
Il descendit un peu avant l’heure--et le cœur lui manqua, lorsqu’il pénétra dans l’auditoire.
Malgré lui, ses yeux se braquaient sur ce prie-Dieu où il avait si cruellement souffert.
Dire qu’il allait falloir se remettre sur cette claie, s’étendre encore sur ce chevalet de torture! Il essaya de se colliger, de se résumer--et il se cabra brusquement; il entendait les pas du moine.
La porte s’ouvrit et, pour la première fois, Durtal osa dévisager le prieur; ce n’était plus du tout le même homme, plus du tout la figure qu’il discernait de loin; autant le profil était hautain, autant la face était douce; et c’était l’œil qui émoussait l’altière énergie des traits, un œil familier et profond où il y avait, à la fois, de la joie placide et de la pitié triste.
--Allons, dit-il, ne vous troublez pas, car c’est à Notre Seigneur seul qui connaît vos fautes que vous allez parler.
Et il s’agenouilla, pria longuement et vint, ainsi que la veille, s’asseoir près du prie-Dieu; il se pencha sur Durtal et tendit l’oreille.
Un peu rassuré, le pénitent commença sans trop d’angoisses. Il s’accusait de toutes les fautes communes aux hommes, manque de charité envers le prochain, médisance, haine, jugements téméraires, injures, mensonges, vanité, colère, etc.
Le moine l’interrompit, un moment.
--Vous avez déclaré, je crois, tout à l’heure, que, dans votre jeunesse, vous aviez contracté des dettes; les avez-vous payées?
Et sur un signe affirmatif de Durtal, il fit: Bien--et poursuivit:
--Avez-vous fait partie d’une société secrète? vous êtes-vous battu en duel?--je suis obligé de poser ces questions, car ce sont des péchés réservés.
Non?--Bien--et il se tut.
--Envers Dieu, je m’accuse de tout, reprit Durtal; comme je vous l’ai avoué, hier, depuis ma première communion, j’ai tout quitté, prières, messe, enfin tout; j’ai nié Dieu, je l’ai blasphémé, j’avais entièrement perdu la Foi.
Et Durtal s’arrêta.
Il arrivait aux forfaits des chairs. Sa voix faiblit.
--Ici, je ne sais plus comment m’expliquer, fit-il, en refoulant ses larmes.
--Voyons, dit doucement le moine, vous m’avez affirmé, hier, que vous aviez commis tous les actes que comporte la malice spéciale de la Luxure.
--Oui, mon père.--Et, tremblant, il ajouta:--Dois-je entrer dans des détails?
--Non, c’est inutile. Je me bornerai à vous demander, parce que cela change la nature du péché, s’il y a eu, dans votre cas, des fautes personnelles et des fautes commises entre personnes du même sexe?
--Depuis le collège, non.
--S’il y a eu adultère?
--Oui.
--Dois-je comprendre, que dans vos relations avec les femmes, aucun des excès possibles ne fut omis?
Durtal eut un signe affirmatif.
--Bien, cela suffit.
Et le moine se tut.
Durtal étouffait de dégoût; l’aveu de ces turpitudes lui coûtait affreusement; et cependant, bien qu’il fût encore accablé de honte, il commençait déjà à respirer quand, tout à coup, il se replongea la tête dans ses mains.
Le souvenir du sacrilège, auquel Mme Chantelouve l’avait fait participer, lui revenait.
Il raconta, en balbutiant, qu’il avait assisté, par curiosité, à une messe noire et qu’après, sans le vouloir, il avait souillé une hostie que cette femme, saturée de Satanisme, cachait en elle.
Le prieur écoutait sans broncher.
--Avez-vous continué à fréquenter cette femme après?
--Non, cela m’avait fait horreur.
Le trappiste réfléchit et:
--C’est tout?
--Je crois avoir tout avoué, répondit Durtal.
Le confesseur garda le silence pendant quelques minutes, puis d’une voix pensive, il murmura:
--Je suis plus qu’hier encore frappé par l’étonnant miracle que le ciel a opéré en vous.
Vous étiez malade, si malade que vraiment l’on pouvait dire de votre âme ce que Marthe disait du corps de Lazare: «Jam fœtet!»--Et le Christ vous a, en quelque sorte, ressuscité. Seulement, ne vous y trompez pas, la conversion du pécheur n’est pas sa guérison, mais seulement sa convalescence; et cette convalescence dure quelquefois plusieurs années, est souvent longue.
Il convient donc que vous vous déterminiez, dès à présent, à vous prémunir contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous pour vous rétablir. Ce traitement préventif se compose de la prière, du Sacrement de Pénitence, de la sainte communion.
La prière?--vous la connaissez, car, après une vie agitée telle que fut la vôtre, vous n’avez pu vous décider à émigrer ici, sans avoir auparavant beaucoup prié.
--Ah! si mal!
--Peu importe, puisque votre désir était de prier bien!--La confession?--Elle vous fut pénible; elle le sera moins maintenant que vous n’aurez plus à avouer des années accumulées de fautes. La communion m’inquiète davantage; l’on pourrait en effet craindre que dans le cas où vous triompheriez de la chair, le Démon ne vous attendît là et qu’il ne s’efforçât de vous en éloigner, car il sait fort bien que, sans ce divin Magistère, aucune guérison n’est possible. Vous aurez donc à porter sur ce point toute votre attention.
Le moine réfléchit une minute, puis il reprit:
--La sainte Eucharistie... vous en aurez plus qu’un autre besoin, car vous serez plus malheureux que les êtres moins cultivés, que les êtres plus simples. Vous serez torturé par l’imagination. Elle vous a fait beaucoup pécher et, par un juste retour, elle vous fera beaucoup souffrir; elle sera la porte mal fermée de votre personne et c’est par là que le Démon s’introduira et s’épandra en vous.--Veillez donc de ce côté et priez ardemment pour que le Seigneur vous vienne en aide. Dites-moi, avez-vous un chapelet?
--Non, mon père.
--Je sens, reprit le moine, dans le ton dont vous avez prononcé ce nom, percer une certaine hostilité contre le chapelet.
--Je vous avouerai que ce moyen mécanique pour réciter des oraisons me gêne un peu; je ne sais pas, mais il me semble qu’au bout de quelques secondes, je ne pourrais plus penser à ce que je répète; je bafouillerais, je finirais certainement par balbutier des bêtises...
--Vous avez connu, fit tranquillement le prieur, des pères de famille. Leurs enfants leur bredouillaient des caresses, leur racontaient n’importe quoi et ils étaient cependant ravis de les entendre! Pourquoi voulez-vous que Notre Seigneur, qui est un bon père, n’aime pas à écouter ses enfants même lorsqu’ils ânonnent, même lorsqu’ils débitent des bêtises?
Et, après une pause, il poursuivit:
--Je flaire un peu de ruse diabolique dans votre avis, car de grandes grâces sont attachées à cette couronne d’oraisons. La Très Sainte Vierge a elle-même révélé ce moyen de prier aux Saints; Elle a déclaré s’y complaire; cela doit suffire pour nous le faire aimer.
Faites-le donc pour Elle qui a puissamment aidé à votre conversion, qui a intercédé auprès de son Fils pour vous sauver. Rappelez-vous aussi que Dieu a voulu que toutes les grâces nous vinssent par Elle. Saint Bernard le déclare expressément: «Totum nos habere voluit per Mariam.»
Le moine fit une nouvelle pause et il ajouta:
--Le chapelet met, du reste, les sots en fureur et c’est là un signe sûr. Vous voudrez bien, comme pénitence, réciter une dizaine, pendant un mois, chaque jour.
Il se tut, puis lentement, il reprit:
--Nous gardons tous, hélas! cette cicatrice du péché originel qu’est le penchant au mal; chacun la ménage plus ou moins; vous, depuis l’âge de discrétion, vous l’avez constamment ouverte, mais il suffit que vous exécriez votre plaie pour que Dieu la ferme. Je ne vous parlerai donc pas de votre passé, puisque votre repentir et votre ferme propos de ne plus pécher l’effacent. Demain, vous recevrez le gage de la réconciliation, vous communierez; après tant d’années, le Seigneur s’engagera dans la route de votre âme et s’y arrêtera; abordez-le avec grande humilité et préparez-vous d’ici là, par la prière, à ce mystérieux cœur à cœur que sa bonté désire. Dites maintenant votre acte de contrition, je vais vous donner la sainte absolution.
Le moine leva les bras et les manches de sa coule blanche volèrent ainsi que deux ailes au-dessus de lui. Il proférait, les yeux au ciel, l’impérieuse formule qui rompt les liens; et trois mots prononcés, d’une voix plus haute et plus lente: «Ego te absolvo» tombèrent sur Durtal qui frémit de la tête aux pieds.
Il s’affaissa presque sur le sol, incapable de se réunir, de se comprendre, sentant seulement et cela d’une façon très nette,--que le Christ était en personne présent, était là, près de lui dans cette pièce,--et, ne trouvant aucune parole pour le remercier, il pleura, ravi, courbé sous le grand signe de croix dont le couvrait le moine.
Il lui sembla sortir d’un rêve, alors que le prieur lui dit: «Réjouissez-vous, votre vie est morte; elle est enterrée dans un cloître et c’est aussi dans un cloître qu’elle va renaître; c’est un bon présage; ayez confiance en Notre Seigneur et allez en paix.
Et le père ajouta, en lui serrant la main: n’ayez aucune crainte de me déranger, je suis à votre entière disposition; non seulement pour la confession, mais encore pour tous les entretiens, pour tous les conseils qui pourraient vous être utiles; c’est bien entendu, n’est-ce pas?
Ils quittèrent ensemble l’auditoire; le moine le salua dans le corridor et disparut. Durtal hésitait entre aller méditer dans sa cellule ou dans l’église, quand M. Bruno survint.
Il s’approcha de Durtal et lui dit:
--Hein? c’est un fameux poids de moins sur l’estomac!
Et Durtal le regardant, étonné, il rit.
--Pensez-vous donc qu’un vieux pécheur tel que moi n’ait pas découvert à mille riens, ne fût-ce qu’à vos pauvres yeux qui maintenant s’éclairent, que vous n’étiez pas encore réconcilié lorsque vous êtes débarqué ici. Or, je viens de surprendre le révérend père qui retourne dans le cloître et, vous, je vous rencontre sortant de l’auditoire; il n’est pas dès lors nécessaire d’être bien malin pour deviner que le grand lavage vient d’avoir lieu!
--Mais, fit Durtal, le prieur que vous n’avez pu voir avec moi, puisqu’il était parti quand vous êtes entré, aurait pu accomplir une autre tâche.
--Non, car il n’était pas en scapulaire; il avait la coule. Et comme il n’endosse cette robe que pour se rendre à l’église ou à confesse, j’étais bien certain, étant donnée cette heure-ci qui ne comporte aucun office, qu’il venait de l’auditoire. J’avançai encore que les trappistes n’étant pas confessés dans cette pièce, deux personnes seulement pouvaient s’y entretenir avec lui, vous ou moi.
--Vous m’en direz tant, répliqua Durtal, en riant.
Le Père Étienne les accosta sur ces entrefaites et Durtal lui réclama un chapelet.
--Mais je n’en ai pas, s’écria le moine.
--J’en possède plusieurs, fit M. Bruno, et je serai très heureux de vous en offrir un. Vous permettez, mon père...
Le moine acquiesça d’un signe.
--Alors si vous voulez bien m’accompagner, reprit l’oblat, en s’adressant à Durtal, je vous le remettrai, sans plus tarder.
Ils montèrent ensemble l’escalier et Durtal connut alors que M. Bruno demeurait dans une pièce située au fond d’un petit corridor, pas bien loin de la sienne.
Cette cellule était très simplement meublée d’un ancien mobilier bourgeois, d’un lit, d’un bureau d’acajou, d’une large bibliothèque pleine de livres ascétiques, d’un poêle de faïence et de fauteuils.
Ces meubles appartenaient évidemment à l’oblat, car ils ne ressemblaient en rien au mobilier des Trappes.
--Asseyez-vous, je vous prie, dit M. Bruno, en montrant un fauteuil, et ils causèrent.
Après s’être d’abord engagée sur le Sacrement de Pénitence, la conversation se fixa sur le P. Maximin et Durtal avoua que la haute mine du prieur l’avait terrifié tout d’abord.
M. Bruno se mit à rire.--Oui, fit-il, il produit cet effet sur ceux qui ne l’approchent point, mais quand on le fréquente, on discerne qu’il n’est rigide que pour lui-même, car nul n’est, pour les autres, plus indulgent; c’est un vrai et un saint moine, dans toute l’acception du terme; aussi a-t-il de grandes lumières...
Et comme Durtal lui parlait des autres cénobites et s’étonnait qu’il y eût, parmi eux, de très jeunes gens, M. Bruno répondit:
--S’imaginer que la plupart des trappistes ont vécu dans le monde est une erreur. Cette idée, si répandue, que les gens se réfugient dans les Trappes après de longs chagrins, après des existences désordonnées, est absolument fausse; d’ailleurs, pour pouvoir endurer le régime débilitant du cloître, il faut commencer jeune et surtout ne pas apporter un corps usé par des abus de toute sorte.
Il convient aussi de ne pas confondre la misanthropie et la vocation monastique;--ce n’est pas l’hypocondrie, mais l’appel divin, qui conduit dans les Trappes. Il y a là une grâce spéciale qui fait que de tout jeunes gens, qui n’ont jamais vécu, aspirent à pouvoir s’interner dans le silence et à y souffrir les privations les plus dures; et ils sont heureux ainsi que je vous souhaiterais de l’être; et cependant leur existence est encore plus rigoureuse que vous ne la supposez; prenons les convers, par exemple.
Songez qu’ils se livrent aux labeurs les plus pénibles et qu’ils n’ont même pas comme les pères la consolation d’assister à tous les offices et de les chanter; songez que leur récompense qui est la communion ne leur est même pas très souvent concédée.
Représentez-vous maintenant l’hiver ici. Le froid y est terrible; dans ces bâtiments délabrés, rien ne ferme et le vent balaie la maison du haut en bas; ils y gèlent sans feu, couchent sur des grabats; et ils ne peuvent se soutenir, s’encourager entre eux, car ils se connaissent à peine, puisque toute conversation est interdite.
Pensez aussi que ces pauvres gens n’ont jamais un mot aimable, un mot qui les soulage ou qui les réconforte. Ils travaillent de l’aube à la nuit et jamais le maître ne les remercie de leur zèle, jamais il ne dit au bon ouvrier qu’il est content.
Considérez encore que, l’été, lorsque pour faucher la moisson, l’on embauche, dans les villages voisins, des hommes, ceux-là se reposent quand le soleil torréfie les champs; ils s’assoient à l’ombre des meules, en manches de chemise et ils boivent s’ils ont soif et ils mangent; et le convers les regarde dans ses lourds vêtements; et il continue sa besogne et il ne mange pas et il ne boit point. Allez, il faut des âmes fortement trempées pour résister à une vie pareille!
--Mais enfin, dit Durtal, il doit y avoir des jours de détente, des moments où la règle se relâche.
--Jamais; il n’y a même pas, ainsi que dans des ordres bien austères pourtant--chez les Carmélites, pour en citer un,--une heure de récréation où le religieux peut parler et rire. Ici, le silence est éternel.
--Même lorsqu’ils sont ensemble au réfectoire?
--On lit alors les conférences de Cassien, l’Échelle sainte de Climaque, les vies des Pères du Désert, ou quelque autre volume pieux.
--Et le dimanche?
--Le dimanche, on se lève une heure plus tôt; mais c’est en effet leur bon jour, car ils peuvent suivre tous les offices, passer tout leur temps dans l’église!
--L’humilité, l’abnégation, exacerbées jusqu’à ce point, sont surhumaines! s’écria Durtal.--Mais, pour qu’ils puissent se livrer, du matin au soir, aux travaux éreintants des champs, encore faut-il qu’on leur accorde, en quantité suffisante, une nourriture assez forte.
M. Bruno sourit.
--Ils consomment tout bonnement des légumes qui ne valent même pas ceux qu’on nous sert et, en guise de vin, ils se désaltèrent avec une boisson aigre et douceâtre qui dépose une moitié de lie par verre. Ils en ont la valeur d’une hémine ou d’une pinte, mais ils peuvent l’allonger avec de l’eau, s’ils ont soif.
--Et ils font combien de repas?
--Cela dépend.--Du 14 Septembre au Carême ils ne mangent qu’une fois par jour, à 2 heures 1/2--et, durant le Carême, ce repas est reculé jusqu’à 4 heures. De Pâques au 14 Septembre où le jeûne Cistercien est moins rigide, le dîner a lieu vers 11 heures 1/2 et l’on peut y ajouter le mixte, c’est-à-dire une légère collation le soir.
--C’est effrayant! travailler et, pendant des mois, ne s’alimenter qu’à deux heures de l’après-midi, alors qu’on est debout depuis deux heures du matin et que l’on n’a pas dîné la veille!
--Aussi est-on, parfois, obligé d’élargir un peu la règle et lorsqu’un moine tombe en faiblesse, on ne lui refuse pas un morceau de pain.
Il faudra bien, du reste, continua M. Bruno d’un ton pensif, que l’on desserre davantage encore l’étreinte de ces observances, car cette question de la table devient une véritable pierre d’achoppement pour le recrutement des Trappes; des âmes qui se plairaient dans ces cloîtres sont forcées de les fuir, parce que le corps qu’elles traînent après elles ne peut s’accoutumer à ce régime[1].
[1] L’opinion de M. Bruno a été récemment adoptée par tous les abbés de l’ordre. Dans un chapitre général des Trappes tenu, du 12 au 18 septembre 1894, en Hollande, à Tilburg, il a été décidé qu’en dehors des temps de jeûne, les moines goûteraient le matin, dîneraient à onze heures et souperaient le soir.
L’article CXVI des nouvelles constitutions, votées par cette assemblée capitulaire et approuvées par le Saint Siège, est, en effet, ainsi conçu:
«Diebus quibus non jejunatur a Sancto Pascha usque ad Idus Septembris, Dominicis per totum annum et omnibus festis Sermonis aut feriatis extra Quadragesimam, omnes monachi mane accipiant mixtum, hora undecima prandeant et ad seram cœnent.»
--Et les Pères mènent la même existence que les convers?
--Absolument, ils donnent l’exemple; tous avalent la même pitance et couchent dans le même dortoir, sur des lits pareils; c’est l’égalité absolue. Seulement, les pères ont l’avantage de chanter l’office et d’obtenir des communions plus fréquentes.
--Parmi les convers, il en est deux qui m’ont particulièrement intéressé, l’un, tout jeune, un grand blond qui a une barbe allongée en pointe, l’autre un très vieux, tout courbé.
--Le jeune est le frère Anaclet; c’est une véritable colonne de prières que ce jeune homme et l’une des plus précieuses recrues dont le ciel ait doté notre abbaye. Quant au vieux Siméon, il est un enfant des Trappes, car il a été élevé dans un orphelinat de l’ordre. Celui-là est une âme extraordinaire, un véritable saint, qui vit déjà fondu en Dieu. Nous en causerons plus longuement, un autre jour, car il est temps que nous descendions; l’heure de Sexte est proche.
Tenez, voici le chapelet que je me suis permis de vous offrir. Laissez-moi y joindre une médaille de saint Benoît.--Et il remit à Durtal un petit chapelet de bois et l’étrange rondelle, gravée de lettres cabalistiques, qu’est l’amulette de saint Benoît.
--Vous connaissez le sens de ces signes?
--Oui, je l’ai lu autrefois dans une brochure de Dom Guéranger.
--Bon.--Et, à propos, quand communiez-vous?
--Demain.
--Demain, c’est impossible!
--Pourquoi est-ce impossible?