En route

Part 20

Chapter 203,922 wordsPublic domain

--Mais parce que, demain, l’on ne célébrera qu’une seule messe, celle de cinq heures et que la règle empêche d’y communier isolément. Le P. Benoît, qui en dit d’habitude une autre avant, est parti, ce matin, et il ne reviendra que dans deux jours. Il y a donc erreur.

--Enfin le prieur m’a positivement déclaré que je communierais demain! s’écria Durtal.--Tous les pères ne sont donc pas prêtres, ici?

--Non, en fait de prêtres, il y a l’abbé qui est malade, le prieur qui offrira, demain, le sacrifice à cinq heures, le P. Benoît dont je vous ai parlé, un autre que vous n’avez pas vu et qui voyage. Au reste, si cela avait été possible, je me serais approché, moi aussi, de la Sainte Table.

--Alors, s’ils ne sont pas tous consacrés, quelle différence existe-t-il entre les pères qui n’ont pas obtenu le sacerdoce et les simples convers?

--L’éducation.--Pour être père, il faut avoir fait ses études, savoir le latin, n’être pas, en un mot, ce que sont les frères lais, des paysans ou des ouvriers.--Dans tous les cas, je verrai le prieur et je vous rendrai, pour la communion de demain, réponse après l’office. Mais c’est ennuyeux; il aurait fallu que vous pussiez vous mêler ce matin à nous!

Durtal eut un geste de regret. Il s’en fut à la chapelle, ruminant sur ce contre-temps, priant Dieu de ne pas retarder plus longtemps sa rentrée en grâce.

Après Sexte, l’oblat vint le rejoindre.--C’est bien comme je pensais, fit-il, mais vous serez néanmoins admis à la consomption du sacrement.--Le père prieur s’est entendu avec le vicaire qui dîne auprès de nous. Il dira, demain matin, avant son départ une messe et vous y communierez.

--Oh! gémit Durtal.

Cette nouvelle lui crevait le cœur. Être venu à la Trappe pour recevoir l’Eucharistie des mains d’un prêtre de passage, d’un prêtre jovial tel qu’était celui-là!--Ah non, j’ai été confessé par un moine et je voudrais être communié par un moine! se cria-t-il.--Il vaudrait mieux attendre que le P. Benoît fût rentré--mais comment faire? Je ne puis cependant exposer au prieur que ce soutanier inconnu me déplaît et qu’il me serait vraiment pénible, après avoir tant fait, de finir par être réconcilié, dans un cloître, ainsi!

Et il se plaignit à Dieu, lui dit que tout le bonheur qu’il pouvait avoir, d’être décanté, d’être enfin clair, était maintenant gâté par ce mécompte.

Il arriva au réfectoire, la tête basse.

Le vicaire était déjà là. Voyant la mine contrite de Durtal, il tenta charitablement de l’égayer, mais les plaisanteries qu’il essaya produisirent l’effet contraire. Pour être poli, Durtal souriait, mais d’un air si gêné, que M. Bruno, qui l’observait, détourna la conversation et accapara le prêtre.

Durtal avait hâte que le dîner prît fin. Il avait mangé son œuf et il absorbait péniblement une purée de pommes de terre à l’huile chaude qui ressemblait à s’y méprendre, comme aspect, à de la vaseline; mais la nourriture, il s’en souciait peu maintenant!

Il se disait: c’est terrible d’emporter d’une première communion un souvenir irritant, une impression pénible--et je me connais, ce sera pour moi une hantise. Parbleu, je sais bien qu’au point de vue théologique, il importe peu que j’aie affaire à un prêtre ou à un trappiste; l’un et l’autre ne sont que des truchements entre Dieu et moi, mais enfin, je sens très bien aussi que ce n’est pas du tout la même chose. Pour une fois au moins, j’ai besoin d’une garantie, d’une certitude de sainteté et comment l’avoir avec un ecclésiastique qui colporte les plaisanteries d’un placier en vins?--Il s’arrêta, songeant que l’abbé Gévresin l’avait précisément, par crainte de ces méfiances, envoyé dans une Trappe.--Quelle déveine! se dit-il.

Il n’écoutait même point l’entretien qui se traînait, à côté de lui, entre le vicaire et l’oblat.

Il se battait, tout seul, en mâchant, le nez dans son assiette.

--Je n’ai pas envie de communier demain, reprit-il; et il se révolta. Il était lâche et il devenait imbécile à la fin. Est-ce que le Sauveur ne se donnerait pas à lui, quand même?

Il sortit de table, agité par une angoisse sourde et il erra dans le parc et dévala au hasard des allées.

Une autre idée s’implantait maintenant, l’idée d’une épreuve que lui infligeait le Ciel. Je manque d’humilité, se répétait-il; eh bien, c’est pour me punir que la joie d’être sanctifié par un moine m’est refusée.--Le Christ m’a pardonné, c’est déjà beaucoup.--Pourquoi m’accorderait-il davantage, en tenant compte de mes préférences, en exauçant mes vœux?

Cette pensée l’apaisa pendant quelques minutes; et il se reprocha ses révoltes, s’accusa d’être injuste envers un prêtre qui pouvait être, après tout, un saint.

Ah! Laissons cela, se dit-il; acceptons le fait accompli, tâchons pour une fois d’être un peu humble; en attendant j’ai mon chapelet à réciter; il s’assit sur l’herbe et commença.

Il n’en était pas au deuxième grain, qu’il était à nouveau poursuivi par son mécompte. Il recommença son Pater et son Ave, continua, ne songeant même plus au sens de ses prières, ruminant:--Quelle malchance, il faut que justement un moine, qui célèbre la messe tous les jours, s’absente pour que, demain, je subisse une déception pareille!

Il se tut, eut une minute d’accalmie et soudain un nouvel élément de trouble fondit sur lui.

Il regardait son chapelet dont il avait égrené dix grains.

Mais, voyons, le prieur m’a commandé d’en débiter une dizaine, tous les jours, une dizaine de grains ou une dizaine de chapelets?

De grains, se répondit-il--et presque aussitôt il se répliqua: de chapelets.

Il demeura perplexe.

--Mais c’est idiot, il n’a pu m’ordonner de défiler dix chapelets par jour; cela ferait quelque chose comme cinq cents oraisons, à la suite; personne ne pourrait, sans dérailler, parfaire une semblable tâche; il n’y a donc pas à hésiter, il s’agit de dix grains, c’est clair!

--Eh non! car enfin si le confesseur vous impose une pénitence, on doit admettre qu’il la proportionne à la grandeur des fautes qu’elle répare. Puis, j’avais une répugnance pour ces gouttes de dévotion mises en globules, il est donc naturel qu’il m’ingurgite le rosaire, à haute dose!

Pourtant... pourtant... cela ne se peut! je n’aurais même pas à Paris le temps matériel de l’ânonner; c’est absurde!

Et l’idée qu’il se trompait revint, lancinante, à la charge.

Il n’y a pas à barguigner, cependant; dans le langage ecclésiastique, une dizaine désigne dix grains; sans doute... mais je me rappelle fort bien qu’après avoir prononcé le mot chapelet, le père s’est exprimé ainsi: vous direz une dizaine, ce qui signifie une dizaine de chapelets, car autrement il eût spécifié une dizaine... d’un chapelet.

Et il se riposta aussitôt:--le père n’avait pas à mettre les points sur les i, puisqu’il employait un terme convenu, connu de tous. Cet ergotage sur la valeur d’un mot est ridicule!

Il essaya de chasser cette tourmente en faisant vainement appel à sa raison; et subitement, il se sortit un argument qui acheva de le détraquer.

Il s’inventa que c’était par lâcheté, par paresse, par désir de contradiction, par besoin de révolte, qu’il ne voulait pas dévider ses dix bobines. Entre les deux interprétations, j’ai choisi celle qui me dispensait de tout effort, de toute peine, c’est vraiment trop facile!--Cela seul prouve que je me leurre lorsque j’essaie de me persuader que le prieur ne m’a pas prescrit d’égrapper plus de dix grains!

Puis un Pater, dix Ave et un Gloria, mais alors ce n’est rien; ce n’est pas sérieux comme pénitence!

Et il dut se répondre: c’est pourtant beaucoup pour toi, puisque tu ne peux parvenir à les proférer, sans t’évaguer!

Il pivotait sur lui-même, sans avancer d’un pas.

--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, se dit-il, en tâchant de se reprendre; je ne suis pas fou et pourtant je me bats contre mon bon sens, car il n’y a pas à en douter, je le sais, je dois égoutter une dizaine d’Ave et pas un de plus!

Il demeura interloqué, presque effrayé de cet état qui était nouveau pour lui.

Et, pour se débarrasser, pour se faire taire, il s’imagina une nouvelle réflexion qui conciliait vaguement les deux parties, qui parait au plus pressé, qui présentait au moins une solution provisoire.

Dans tous les cas, reprit-il je ne puis communier demain si je n’ai pas accompli aujourd’hui ma pénitence; dans le doute, le plus sage est de s’atteler aux dix chapelets; plus tard nous verrons; je pourrais, au besoin, consulter le prieur. Il est vrai qu’il va me croire imbécile, si je lui parle de ces chapelets! je ne puis cependant lui demander cela!

--Mais alors, tu vois bien, tu l’avoues toi-même, il ne saurait être question que de dix grains!

Il s’exaspéra, se rua, pour obtenir son propre silence, sur le rosaire.

Il avait beau fermer les yeux, tenter de se ramasser, de se grouper, il lui fut impossible, au bout de deux dizaines, de suivre ses oraisons; il bafouillait, oubliait les bols du Pater, s’égarait dans les granules des Ave, piétinait sur place.

Il s’avisa, pour se réprimer, de se transporter en imagination, à chaque dose, dans une des chapelles de la vierge qu’il aimait à fréquenter à Paris, à Notre Dame des Victoires, à Saint-Sulpice, à Saint-Séverin; mais ces vierges n’étant pas assez nombreuses pour qu’il pût leur dédier chaque dizain, il évoqua les Madones des tableaux des Primitifs et, recueilli devant leur image, il tourna le treuil de ses exorations, ne comprenant pas ce qu’il marmottait, mais priant la Mère du Sauveur d’accepter ses patenôtres, comme elle recevrait la fumée perdue d’un encensoir, oublié devant l’autel.

Je ne puis me forcer davantage, se dit-il; il sortit de ce labeur, harassé, moulu, voulut souffler; il lui restait encore trois chapelets à épuiser.

Et aussitôt qu’il se fut arrêté, la question de l’Eucharistie, qui s’était tue, reprit:

--Mieux valait ne pas communier que de communier mal; et il était impossible qu’après de tels débats, qu’avec de pareilles préventions, il pût aborder proprement la Sainte Table.

Oui, mais alors comment faire?--au fond, n’était-ce pas déjà monstrueux que de discuter les ordres du moine, que de vouloir opérer à sa guise, que de réclamer ses aises!--Je vais, si cela continue, si bien pécher aujourd’hui que je serai obligé de me reconfesser, se dit-il.

Pour rompre cette obsession, il s’élança encore sur son rouet, mais alors, il s’assotit complètement; l’artifice dont il s’était servi pour se tenir au moins devant la Vierge était usé. Quand il voulut s’abstraire, puis se susciter un souvenir de Memling, il ne put y parvenir et ses oraisons purement labiales, en l’excédant, le désolèrent.

J’ai l’âme exténuée, pensa-t-il, j’agirai sagement en la laissant reposer, en demeurant tranquille.

Il erra autour de l’étang, ne sachant plus que devenir. Si j’allais dans ma cellule?--Il s’y rendit, essaya de s’absorber dans le Petit Office de la Vierge et il ne saisit pas un seul mot des phrases qu’il lisait. Il redescendit et recommença à rôder dans le parc.

--Il y a de quoi devenir fou! se cria-t-il--et, mélancoliquement, il se répéta: je devrais être heureux, prier en paix, me préparer à l’acte de demain et jamais je n’ai été si inquiet, si bouleversé, si loin de Dieu!

--Il faut pourtant que j’achève cette pénitence! Le désespoir l’abattit, il fut sur le point de tout lâcher; il se mata encore, s’astreignit à épeler ses grains.

Il finit par les expédier; il était à bout de forces.

Et aussitôt il trouva un nouveau moyen de se torturer.

Il se reprocha d’avoir geint ces prières, négligemment, sans même avoir sérieusement tenté d’agréger ses sens.

Et il fut sur le point de recommencer tout le chapelet; mais devant l’évidente folie de cette suggestion, il se cabra, se refusa de s’écouter, puis il se harcela encore.

--Il n’en est pas moins vrai que tu n’as pas exactement rempli la tâche assignée par le confesseur, puisque ta conscience te reproche ton manque de recueillement, tes diversions.

Mais je suis crevé! se cria-t-il, je ne puis, dans cet état, réitérer ces exercices!--et, cette fois encore, il aboutit, pour se départager, à s’inventer un nouveau joint.

Il pourrait compenser par une dizaine, réfléchie, prononcée avec soin, toutes les boules du rosaire qu’il avait marmonnées, sans les comprendre.

Et il essaya de remettre la manivelle en marche, mais dès qu’il eut extrait le Pater, il divagua; il s’entêta quand même à vouloir moudre les Ave, mais alors son esprit se dispersa, s’enfuit de toutes parts.

Il s’arrêta, songeant: à quoi bon? du reste, une dizaine, même bien dite, équivaudrait-elle à cinq cents oraisons ratées? et puis, pourquoi une dizaine et pas deux, pas trois; c’est absurde!

La colère le gagnait; à la fin du compte, conclut-il, ces récidives sont ineptes; le Christ a positivement déclaré qu’il ne fallait pas user de vaines redites dans les prières. Alors quel est le but de ce moulinet d’Ave?

--Si je m’appesantis sur cet ordre d’idées, si j’ergote sur les injonctions du moine, je suis perdu, se dit-il, tout à coup; et d’un effort de volonté il étouffa les révoltes qui grondaient en lui.

Il se réfugia dans sa cellule; les heures s’allongeaient interminables; il les tuait à se ressasser toujours les mêmes objections, toujours les mêmes réponses. Cela devenait un rabâchage dont il avait, lui-même, honte.

Ce qui est certain, c’est que je suis victime d’une aberration, reprit-il; je ne parle pas de l’Eucharistie; là, mes pensées peuvent n’être point justes, mais elles ne sont pas démentielles au moins, tandis que pour cette question des patenôtres!

Il s’ahurit si bien, à se sentir martelé tel qu’une enclume, entre ces deux hantises, qu’il finit par s’assoupir sur une chaise.

Il atteignit ainsi l’heure des Vêpres et le souper. Après ce repas, il retourna dans le parc.

Et alors les litiges en léthargie se ranimèrent et tout revint. Ce fut une mêlée furieuse dans tout son être. Il restait là, immobile, s’écoutait, atterré, quand un pas rapide s’approcha et M. Bruno lui dit:

--Prenez garde, vous êtes sous le coup d’une attaque démoniaque!

Et comme Durtal, stupéfait, ne répondait pas.

--Oui, fit-il; le bon Dieu m’accorde parfois des intuitions, et je suis certain, à l’heure qu’il est, que le diable vous travaille les côtes. Voyons, qu’avez-vous?

--J’ai... que je n’y comprends rien moi-même; et Durtal narra l’étonnante bataille qu’il se livrait depuis le matin, à propos du chapelet.

--Mais c’est fou, s’écria l’oblat; c’est dix grains que le prieur vous a commandé de dire; dix chapelets sont impossibles à réciter!

--Je le sais... et cependant je doute encore.

--C’est toujours la même tactique, fit M. Bruno; arriver à vous dégoûter de la chose qu’on doit pratiquer; oui, le diable a voulu vous rendre le chapelet odieux, en vous accablant. Puis qu’y a-t-il encore? vous n’avez pas envie de communier demain?

--C’est vrai, répondit Durtal.

--Je m’en doutais, lorsque je vous observai pendant le repas. Ah! dame, après les conversions, le Malin s’agite; et ce n’est rien, il m’en a fait voir à moi de plus dures que cela, je vous prie de le croire.

Il glissa son bras sous celui de Durtal, le ramena à l’auditoire, le pria d’attendre et disparut.

Quelques minutes après, le prieur entrait.

--Eh bien! dit-il, M. Bruno me raconte que vous souffrez. Qu’y a-t-il, au juste?

--C’est si bête que j’ai honte de m’expliquer.

--Vous n’étonnerez jamais un moine, fit le prieur, en souriant.

--Eh bien, je sais pertinemment, je suis sûr que vous m’avez donné dix grains de chapelet à débiter, pendant un mois, chaque jour, et, depuis ce matin, je me dispute, contre toute évidence, contre tout bon sens pour me convaincre que c’est de dix chapelets quotidiens que se compose ma pénitence.

--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains; eh bien! c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que vous aurez à réciter. Alors, vous avez égrené dix chapelets entiers, aujourd’hui?

Durtal fit signe que oui.

--Et, naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes impatienté et vous avez fini par battre la campagne.

Et voyant que Durtal souriait piteusement.

--Eh bien! entendez-moi, déclara le père, d’un ton énergique, je vous défends absolument, à l’avenir, de jamais recommencer une prière; elle est mal dite, tant pis, passez, ne la répétez pas.

Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la communion vous est venue, car cela va de soi; c’est là où l’ennemi porte tous ses efforts. N’écoutez donc pas la voix diabolique qui vous la déconseille; vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez avoir aucun scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le Sacrement; d’ailleurs je prends tout sur moi.

Autre question maintenant, comment sont les nuits?

Durtal lui relata l’abominable nuit de son arrivée à la Trappe et cette sensation d’être épié qui l’avait réveillé, la veille.

--Ce sont des manifestations que nous connaissons de longue date, elles sont sans danger imminent; ne vous en inquiétez donc point. Toutefois, si elles persistaient, vous voudriez bien m’en aviser, car nous ne négligerions pas alors d’y mettre ordre.

Et le trappiste sortit tranquillement, tandis que Durtal restait songeur.

Que les phénomènes du Succubat soient sataniques, je n’en ai jamais douté, pensa-t-il, mais ce que j’ignorais, ce sont ces attaques de l’âme, cette charge à fond de train contre la raison qui demeure intacte et qui est vaincue néanmoins; ça c’est fort; il sied seulement que cette leçon me serve et que je ne sois plus ainsi désarçonné à la première alerte!

Il remonta dans sa cellule; une grande paix était descendue en lui. A la voix du moine tout s’était tu; il n’éprouvait plus que la surprise d’avoir déraillé pendant des heures; il comprenait maintenant qu’il avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec lui-même qu’il avait lutté.

Il pria, se coucha. Et, soudain, par une nouvelle tactique qu’il ne devina point, l’assaut reprit.

Sans doute, se dit-il, je communierai, demain, mais... mais... suis-je bien préparé à un pareil acte? j’aurais dû me recueillir, dans la journée, j’aurais dû remercier le Seigneur de m’avoir absous, et j’ai perdu mon temps à des sottises!

Pourquoi n’ai-je pas avoué cela tout à l’heure au P. Maximin? comment n’y ai-je pas songé?--Puis j’aurais dû me reconfesser.--Et ce prêtre qui doit me communier, ce prêtre!

L’horreur qu’il ressentit pour cet homme s’accrut subitement, devint si véhémente qu’il finit par s’étonner. Ah çà mais, voilà que je suis encore roulé par l’ennemi, se dit-il et il s’affirma:

--Tout cela ne m’empêchera pas de consommer, demain, les célestes Apparences, car j’y suis bien décidé; seulement, n’est-ce pas affreux de se laisser ainsi épreindre et harceler sans répit par l’Esprit de Malice, de n’avoir aucun indice du ciel qui n’intervient pas, de ne rien savoir?

Ah! Seigneur, si j’étais seulement certain que cette communion vous plaise!--donnez-moi un signe, montrez-moi que je puis sans remords m’allier à Vous; faites que, par impossible, demain, ce ne soit pas ce prêtre, mais bien un moine...

Et il s’arrêta, confondu lui-même de son audace, se demandant comment il osait solliciter, en le précisant, un signe.

C’est imbécile! se cria-t-il; d’abord, on n’a pas le droit de réclamer de Dieu de semblables faveurs; puis comme il n’exaucera pas ce vœu, j’y aurai gagné quoi? d’aggraver encore mes angoisses, car j’augurerai quand même de ce refus que ma communion ne vaut rien!

Et il supplia le Seigneur d’oublier son souhait, s’excusa de l’avoir formulé, voulut se convaincre lui-même qu’il devait n’en tenir aucun compte, et, abêti par les transes de cette journée, il finit, en priant, par s’endormir.

IV

Il se répétait, quand il descendit de sa cellule: c’est ce matin que je communie et ce mot, qui eût dû le percuter et le faire vibrer, n’éveillait en lui aucun zèle. Il restait assoupi, n’ayant de goût à rien, las de tout, se sentant froid dans le fond de l’être.

Une crainte le dégourdit pourtant, lorsqu’il fut dehors. J’ignore, se dit-il, le moment où il faudra quitter mon banc et aller m’agenouiller devant le prêtre; je sais que la communion des fidèles a lieu après celle de l’officiant; oui, mais à quel instant au juste dois-je bouger? C’est vraiment une déveine de plus que d’être obligé de se diriger, seul, vers l’inquiétante Table; autrement, je n’aurais qu’à suivre les autres et je ne risquerais pas au moins d’être inconvenant.

Il scruta, en y pénétrant, la chapelle; il cherchait M. Bruno qui eût peut-être pu, en se plaçant à son côté, lui éviter ces soucis, mais l’oblat ne s’y trouvait point.

Durtal s’assit, désemparé, songeant à ce signe qu’il avait imploré la veille, s’efforçant de rejeter ce souvenir, y pensant quand même.

Il voulut se compulser et se réunir et il priait le Ciel de lui pardonner ces allées et venues d’esprit, quand M. Bruno entra, et s’en fut s’agenouiller devant la statue de la Vierge.

Presque à la même minute, un frère, qui avait une barbe en varech plantée au bas d’une figure en poire, apporta près de l’autel de saint Joseph une petite table de jardin, sur laquelle il posa un bassin, un manuterge, deux burettes et une serviette.

Devant ces préparatifs qui lui rappelaient l’imminence du sacrifice, Durtal se roidit et parvint, d’un effort, à renverser ses anxiétés, à culbuter ses troubles et, s’échappant de lui-même, il supplia ardemment Notre-Dame d’intervenir pour qu’il pût, pendant cette heure au moins, sans s’extravaguer, prier en paix.

Et quand il eut terminé son oraison, il leva les yeux, eut un sursaut, examina, béant, le prêtre qui s’avançait, précédé du convers, pour célébrer la messe.

Ce n’était plus le vicaire qu’il connaissait, mais un autre, plus jeune, d’allure majestueuse, très grand, les joues pâles et rasées, la tête chauve.

Durtal le considérait, marchant, solennel et les yeux baissés, vers l’autel et il vit, tout à coup, une flamme violette brûler ses doigts.

Il a l’anneau épiscopal, c’est un évêque, se dit Durtal qui se pencha pour discerner, sous la chasuble et sous l’aube, la couleur de la robe. Elle était blanche.

Alors, c’est un moine, reprit-il, ahuri;--et, machinalement, il se tourna vers la statue de la Vierge, appela d’un regard précipité l’oblat qui vint s’asseoir auprès de lui.

--Qui est-ce?

--C’est Dom Anselme, l’abbé du monastère.

--Celui qui était malade?

--Oui, c’est lui qui va nous communier.

Durtal tomba à genoux, suffoqué, presque tremblant: il ne rêvait pas! le Ciel lui répondait par le signe qu’il avait fixé!

Il eût dû s’abîmer devant Dieu, s’écraser à ses pieds, s’épandre en une fougue de gratitude; il le savait et il le voulait; et, sans qu’il sût comment, il s’ingéniait à chercher des causes naturelles qui pussent justifier cette substitution d’un moine au prêtre.

C’est, sans doute, très simple; car enfin, avant d’admettre une sorte de miracle... au reste, j’en aurai le cœur net, car je veux, après la cérémonie, tirer cette aventure au clair.

Et il se révolta contre les insinuations qui se glissaient en lui. Eh! quel intérêt pouvait présenter le motif de ce changement; il en fallait évidemment un; mais celui-là n’était qu’une conséquence, qu’un accessoire; l’important c’était la volonté surnaturelle qui l’avait fait naître. Dans tous les cas, tu as obtenu plus que tu n’avais demandé; tu as même mieux que le simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de la Trappe! Et il se cria: O croire, croire comme ces pauvres convers, ne pas être nanti d’une âme qui vole ainsi à tous les vents; avoir la Foi enfantine, la Foi immobile, l’indéracinable Foi! ah! Père, Père, enfoncez-la, rivez-la en moi!

Et il eut un tel élan qu’il se projeta; tout disparut autour de lui et il dit, en balbutiant, au Christ: «Seigneur, ne vous éloignez point. Que votre miséricorde réfrène votre équité; soyez injuste, pardonnez-moi; accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme!»