Part 18
Il s’arrêta et sans même qu’il eût besoin de la sonder, sa vie bondit en des jets d’ordures.
Il recula, il y en avait tant, de toutes sortes, qu’il s’abîma dans le désespoir.
Puis il eut un effort de volonté, se reprit, voulut canaliser ces sources, les endiguer, les répartir pour s’y reconnaître, mais un affluent refoulait les autres, finissait par tout absorber, devenait le fleuve même.
Et ce péché se montrait d’abord simiesque et sournois, au collège où chacun s’attentait et cariait les autres; puis c’était toute une jeunesse avide, traînée dans les estaminets, roulée dans les auges, vautrée sur les éviers des filles et c’était un âge mûr ignoble. Aux besognes régulières avaient succédé les avaries des sens et de honteux souvenirs l’assaillaient en foule; il se rappelait la recherche de monstrueuses fraudes, la poursuite d’artifices aggravant la malice de l’acte; et les complices, les agentes de ses déchéances défilaient devant lui.
C’était, entre toutes, à un moment, une Mme Chantelouve, une adultère démoniaque qui l’avait précipité dans d’affreux transports, qui l’avait lié aux crimes sans nom des méfaits divins, aux sacrilèges.
Comment raconter cela à ce moine? se dit Durtal, terrifié par ce souvenir; comment même s’exprimer pour se faire comprendre, sans devenir immonde?
Les pleurs lui jaillirent des yeux. Mon Dieu, mon Dieu, soupira-t-il, c’est vraiment trop.
Et, à son tour, Florence parut, avec son sourire de petit voyou et ses hanches de garçonne. Je ne peux pourtant pas narrer au confesseur ce qui se brassait dans l’ombre parfumée de ses vices, s’écria Durtal; je ne peux pourtant pas lui faire gigler à la face ces filets de pus!
Et dire qu’il va falloir faire cela pourtant! et il s’appesantissait sur les turpitudes de cette fille trempée dès l’enfance dans les incestes, barattée dès sa puberté par des passions de vieillard, sur les canapés désossés des marchands de vins.
Quelle honte que d’avoir été rivé à celle-là, quelle dégoûtation que d’avoir satisfait aux abominables exigences de ses vœux!
Et derrière cette sentine, d’autres s’étendaient. Tous les districts des péchés qu’énumérait patiemment le paroissien, il les avait traversés! il ne s’était jamais confessé depuis sa première communion et c’était, avec l’entassement des années, de successives alluvions de fautes; et il pâlissait à l’idée qu’il allait détailler à un autre homme toutes ses saletés, lui avouer ses pensées les plus secrètes, lui dire ce qu’on n’ose se répéter à soi-même, de peur de se mépriser trop.
Il en sua d’angoisse; puis une nausée de son être, un remords de sa vie le souleva et il se rendit; le regret d’avoir si longtemps vécu dans ce cloaque le crucifia; il pleura longtemps, doutant du pardon, n’osant même plus le solliciter, tant il se sentait vil.
Enfin il eut un sursaut; l’heure de l’expiation devait être proche; sa montre marquait, en effet, dix heures moins le quart. A se laminer ainsi, il avait agonisé pendant plus de deux heures.
Il rejoignit précipitamment la grande allée qui conduisait au monastère. Il marchait, la tête basse, en refoulant ses larmes.
Il ralentit un peu le pas, lorsqu’il atteignit le petit étang; il leva des yeux suppliants vers la croix et, les baissant, il rencontra un regard si ému, si pitoyable, si doux qu’il s’arrêta; et le regard disparut avec le salut du convers qui continua son chemin.
Il a lu en moi, se dit Durtal.--Oh! il a raison de me plaindre, le charitable moine, car vraiment ce que je souffre! ah! Seigneur, être comme cet humble frère! cria-t-il, se rappelant avoir remarqué, le matin même, ce jeune et grand garçon, priant, dans la chapelle, avec une telle ferveur qu’il semblait s’effuser du sol, devant la Vierge.
Il arriva dans un état affreux à l’auditoire et s’effondra sur une chaise; puis, ainsi qu’une bête traquée qui se croit découverte, il se dressa et, perturbé par la peur, emporté par un vent de déroute, il songea à fuir, à aller chercher sa valise, à s’élancer dans un train.
Et il se retenait, indécis, tremblant, l’oreille aux aguets, le cœur lui battant à grands coups; il écoutait des bruits lointains de pas.--Mon Dieu! fit-il, épiant ces pas qui se rapprochaient, quel est le moine qui va entrer?
Le pas se tut et la porte s’ouvrit; Durtal, terrifié, n’osa fixer le confesseur, en lequel il reconnut le grand trappiste, au profil impérieux, celui qu’il croyait être l’abbé du monastère.
Suffoqué, il recula sans proférer un mot.
Surpris de ce silence, le prieur dit:
--Vous avez demandé à vous confesser, Monsieur?
Et, sur un geste de Durtal, il lui désigna le prie-Dieu posé contre le mur et lui-même s’agenouilla, en lui tournant le dos.
Durtal se roidit, s’éboula sur ce prie-Dieu et perdit complètement la tête. Il avait vaguement préparé son entrée en matière, noté des points de repère, classé à peu près ses fautes; il ne se rappelait plus rien.
Le moine se releva, s’assit sur une chaise de paille, se pencha sur le pénitent, l’oreille ramenée par la main en cornet, pour mieux entendre.
Et il attendit.
Durtal souhaitait de mourir pour ne pas parler; il parvint cependant à prendre le dessus, à réfréner sa honte; il desserra les lèvres et rien ne sortit; il resta accablé, la tête dans ses mains, retenant les larmes qu’il sentait monter.
Le moine ne bougeait pas.
Enfin, il fit un effort désespéré, bredouilla le commencement du Confiteor et dit:
--Je ne me suis pas confessé depuis mon enfance; j’ai mené, depuis ce temps-là, une vie ignoble, j’ai......
Les mots ne vinrent pas.
Le trappiste demeurait silencieux, ne l’assistait point.
--J’ai commis toutes les débauches..., j’ai fait tout..., tout...
Il s’étrangla et les larmes contenues partirent; il pleura, le corps secoué, la figure cachée dans ses mains.
Et comme le prieur, toujours penché sur lui, ne bronchait point.
--Mais je ne peux pas, cria-t-il, je ne peux pas!
Toute cette vie qu’il ne pouvait rejeter l’étouffait; il sanglotait, désespéré par la vue de ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné, sans un mot de tendresse, sans un secours. Il lui sembla que tout croulait, qu’il était perdu, repoussé par Celui-là même qui l’avait pourtant envoyé dans cette abbaye!
Et une main lui toucha l’épaule, en même temps qu’une voix douce et basse disait:
--Vous avez l’âme trop lasse pour que je veuille la fatiguer par des questions; revenez à neuf heures, demain, nous aurons du temps devant nous, car nous ne serons pressés, à cette heure, par aucun office; d’ici là, pensez à cet épisode du Calvaire: la croix qui était faite de tous les péchés du monde pesait sur l’épaule du Sauveur d’un tel poids que ses genoux fléchirent et qu’il tomba. Un homme de Cyrène passait là, qui aida le Seigneur à la porter. Vous, en détestant, en pleurant vos péchés, vous avez allégé, vous avez délesté, si l’on peut dire, cette croix du fardeau de vos fautes et, l’ayant rendue moins pesante, vous avez ainsi permis à Notre-Seigneur de la soulever.
Il vous en a récompensé par le plus surprenant des miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si loin ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus. Vous réciterez aujourd’hui pour pénitence les Psaumes de la Pénitence et les Litanies des Saints. Je vais vous donner ma bénédiction.
Et le prieur le bénit et disparut. Durtal se releva à bout de larmes; ce qu’il craignait tant était arrivé, le moine qui devait l’opérer était impassible, presque muet! hélas! se dit-il, mes abcès étaient mûrs, mais il fallait un coup de lancette pour les percer!
--Après tout, reprit-il, en grimpant l’escalier pour aller se rafraîchir les yeux dans sa cellule, ce trappiste a été compatissant à la fin, moins dans ses observations que dans le ton dont il les a prononcées; puis, il convient d’être juste, il a peut-être été ahuri par mes larmes; l’abbé Gévresin n’avait sans doute pas écrit au P. Étienne que je me réfugiais à la Trappe pour me convertir; mettons-nous alors à la place d’un homme vivant en Dieu, hors le monde, et auquel on décharge tout-à-coup une tinette sur la tête!
Enfin nous verrons demain; et Durtal se hâta de se tamponner le visage, car il était près de onze heures et l’office de Sexte devait commencer.
Il se rendit à la chapelle; elle était à peu près vide, car les frères travaillaient, à ce moment, dans la fabrique de chocolat et dans les champs.
Les pères étaient à leur place, dans la rotonde. Le prieur tira la cliquette, tous s’enveloppèrent d’un grand signe de croix et à gauche, là où il ne pouvait voir,--car Durtal s’était installé à la même place que le matin, devant l’autel de saint Joseph,--une voix monta:
--«Ave, Maria, gratia plena, Dominus tecum.»
Et l’autre partie du chœur répondit:
--«Et benedictus fructus ventris tui, Jesus.»
Il y eut une seconde d’intervalle et la voix pure et faible du vieux trappiste chanta comme avant l’office des Complies, la veille:
--«Deus, in adjutorium meum intende.»
Et la liturgie se déroula, avec ses «Gloria Patri», etc., pendant lesquels les moines courbaient le front sur leurs livres, et sa série de psaumes articulés sur un ton bref d’un côté, et long de l’autre.
Durtal agenouillé se laissait aller au bercement de la psalmodie, si las qu’il ne pouvait parvenir à prier lui-même.
Puis quand Sexte se termina, tous les pères se recueillirent et Durtal surprit un regard de pitié chez le prieur qui se tourna un peu vers son banc. Il comprit que le moine implorait le Sauveur pour lui, suppliait peut-être Dieu de lui indiquer la manière dont il pourrait, demain, s’y prendre.
Durtal rejoignit M. Bruno dans la cour; ils se serrèrent la main, puis l’oblat lui annonça la présence d’un nouveau convive.
--Un retraitant?
--Non, un vicaire des environs de Lyon; il reste un jour seulement; il est venu visiter l’abbé qui est malade.
--Je croyais d’abord que l’abbé de Notre-Dame de l’Atre était ce grand moine qui conduit l’office...
--Mais non, c’est le prieur, le P. Maximin; quant à l’abbé, vous ne l’avez pas vu et je doute que vous puissiez le voir, car il ne sortira sans doute pas de son lit avant votre départ.
Ils arrivèrent à l’hôtellerie, trouvèrent le P. Étienne s’excusant, auprès d’un prêtre gros et court, de l’indigent régal qu’il apportait.
Ce prêtre aux traits forts, modelés dans de la graisse jaune, était hilare.
Il plaisanta M. Bruno qu’il semblait connaître de longue date sur le péché de gourmandise qui devait se commettre si fréquemment dans les Trappes, puis il huma, en simulant des gloussements d’allégresse, l’inodore bouquet du pauvre vin qu’il se versa; enfin lorsqu’il divisa avec une cuiller l’omelette qui composait le plat de résistance du dîner, il feignit de découper un poulet, s’extasiant sur la belle apparence de la chair, disant à Durtal: je vous affirme, Monsieur, que c’est un poulet de grain; oserai-je vous offrir une aile?
Ce genre de plaisanterie exaspérait Durtal qui n’avait avec cela aucune envie de rire, ce jour-là; aussi se borna-t-il à répondre par un vague salut, tout en souhaitant à part lui que la fin du repas fût proche.
La conversation continua entre ce prêtre et M. Bruno.
Après s’être disséminée sur divers lieux communs, elle finit par se concentrer sur une invisible loutre qui dévastait les étangs de l’abbaye.
--Mais enfin, disait le vicaire, avez-vous au moins découvert le lieu où elle gîte?
--Jamais; l’on distingue aisément dans les herbes froissées les chemins qu’elle parcourt pour se jeter dans l’eau, mais toujours, à un endroit, on perd ses traces. Nous l’avons guettée avec le P. Étienne, pendant des journées; et jamais elle ne s’est montrée.
L’abbé expliqua divers pièges qu’il convenait de tendre. Durtal rêvait à cette chasse à la loutre si plaisamment racontée par Balzac en tête de ses Paysans, quand le dîner s’acheva.
Le vicaire récita les grâces et dit à M. Bruno:
--Si nous allions faire un tour; le bon air remplacera le café que l’on omet de nous servir.
Durtal regagna sa cellule.
Il se sentait vidé, détrité, fourbu, réduit à l’état de filaments, à l’état de pulpe. Le corps concassé par les cauchemars de la nuit, énervé par la scène du matin, demandait à s’asseoir, à ne pas bouger et si l’âme n’avait plus cet affolement qui l’avait brisée dans des sanglots aux pieds du moine, elle restait dolente et inquiète; elle aussi demandait à se taire, à se reposer, à dormir.
Voyons, dit Durtal, il ne s’agit pas de se déserter, secouons-nous.
Il lut les Psaumes de la Pénitence et les Litanies des Saints; puis il hésita entre deux de ses volumes, entre saint Bonaventure et sainte Angèle.
Il se décida pour la Bienheureuse. Elle avait péché, s’était convertie, elle lui semblait moins loin de lui, plus compréhensible, plus secourable que le Docteur Séraphique, que le Saint toujours demeuré pur, à l’abri des chutes.
N’avait-elle pas été, elle aussi, une scélérate charnelle, n’était-elle pas également arrivée de bien loin vers le Sauveur?
Mariée, elle pratique l’adultère et elle se dévergonde; les amants se succèdent et, quand ils sont taris, elle les rejette comme des écales. Soudain la grâce fermente en elle et lui fait éclater l’âme; elle va se confesser, n’ose avouer les plus véhéments de ses péchés au prêtre, et elle communie, greffant ainsi le sacrilège sur ses autres fautes.
Elle vit, jours et nuits, torturée par le remords, finit par supplier saint François d’Assise de la sauver. Et, la nuit suivante, le saint lui apparaît:--Ma sœur, dit-il, si vous m’aviez appelé plus tôt, je vous aurais exaucée déjà.--Le lendemain, elle se rend à l’église, écoute un prêtre qui parle en chaire, comprend que c’est à celui-là qu’elle doit s’adresser et elle s’ouvre pleinement, se confesse entièrement à lui.
Alors commencent les épreuves d’une vie purgative atroce. Elle perd, coup sur coup, sa mère, son mari, ses enfants; elle subit des tentations charnelles si violentes qu’elle en est réduite à saisir des charbons allumés et à cautériser par le feu la plaie même de ses sens.
Pendant deux années, le démon la tisonne. Elle distribue ses biens aux pauvres, revêt l’habit du tiers-ordre de saint François, recueille les malades et les infirmes, mendie dans la rue pour eux.
Un jour, un haut-le-cœur lui vient devant un lépreux dont les croûtes soulevées infectent; pour se punir de son dégoût, elle boit l’eau dans laquelle elle a lavé ces croûtes; des nausées la reprennent; elle se châtie encore en se forçant à avaler une écaille que cette eau n’a pu entraîner et qui lui est restée dans le gosier, à sec.
Pendant des années elle panse des ulcères et médite sur la Passion du Christ. Puis son noviciat de douleurs prend fin et le jour radieux des visions l’éclaire. Jésus la traite en enfant gâtée, la cajole, la nomme ma très douce, ma très aimée fille; il la dispense du besoin de manger, ne la nourrit qu’avec les Espèces Saintes; il l’appelle, l’attire, l’absorbe dans la lumière incréée, lui permet, par une avance d’hoirie, de connaître, vivante, les joies du ciel.
Et elle est si simple, si timide, que, malgré tout, elle a peur, car le souvenir de ses péchés l’alarme. Elle ne peut se croire pardonnée et elle dit au Christ:--«ah! Je voudrais me mettre un collier de fer et me traîner sur la place publique pour crier mes hontes!»
Et il la console et lui répète: rassure-toi, ma fille, j’ai compensé tes péchés par mes souffrances; et comme elle s’accuse encore d’avoir vécu dans l’opulence, qu’elle se reproche d’avoir raffolé de toilettes et de bijoux, Il lui dit en souriant: pour racheter tes richesses, j’ai manqué de tout; il te fallait un grand nombre de robes et, moi, je n’eus qu’un vêtement et les soldats m’en dépouillèrent et le tirèrent au sort; ma nudité fut l’expiation de ta vanité dans les parures...
Et tous les entretiens du Christ sont sur ce ton; il passe son temps à réconforter cette humble que ses bienfaits accablent; et elle est pourtant avec cela la plus amoureuse des saintes! son œuvre est une série de libations spirituelles et de caresses; il semble qu’à côté d’elle, les volumes des autres mystiques charbonnent tant le foyer de ce livre est vif!
Ah! se disait Durtal, en feuilletant ces pages, c’est bien le Christ de saint François, le Dieu de miséricorde qui parle à cette franciscaine!--et il reprenait: cela devrait me donner du courage, car enfin Angèle de Foligno a péché autant que moi et toutes ses fautes lui furent cependant remises! oui, mais aussi, quelle âme elle avait, tandis que la mienne n’est bonne à rien; au lieu d’aimer, elle raisonne! Il est juste de noter pourtant que la Bienheureuse était dans de meilleures conditions que moi pour se rédimer. Elle vivait au XIIIe siècle, avait moins de chemin à faire pour aborder Dieu, car depuis le Moyen Age, chaque siècle nous éloigne de Lui davantage! elle vivait dans un temps plein de miracles et qui regorgeait de Saints et, moi, je vis à Paris, à une époque où les miracles sont rares, où les Saints ne foisonnent guère.--Puis, une fois parti d’ici, je vais m’amollir, me diluer encore dans l’infâme étuvée, dans le bain de péchés des villes, quelle perspective!
A propos... il regarda sa montre et tressauta; il était deux heures--j’ai manqué l’office de None, se dit-il; décidément, il faut que je simplifie l’horaire compliqué de ma pancarte, sans cela je ne m’y reconnaîtrai jamais: et il le traça en effet, en quelques lignes:
Matin--Lever à 4 heures ou plutôt à 3 heures 1/2--Déjeuner à 7 heures--Sexte à 11 heures, dîner à 11 heures 1/2--None à 1 heure 1/2--Vêpres à 5 heures 1/4--Souper à 6 et Complies à 7 heures 25 minutes.
Là, c’est clair au moins et facile à retenir.--Pourvu maintenant que le P. Étienne n’ait pas remarqué mon absence à la chapelle!
Il quitta sa chambre.--Ah! voici le fameux règlement, se dit-il, en considérant un tableau encadré, pendu sur le palier.
Il s’approcha et il lut:
«RÈGLEMENT DE MESSIEURS LES HÔTES.»
Il se composait de nombreux articles et débutait par ces mots:
«On prie humblement ceux que la Divine Providence conduira dans ce monastère d’agréer qu’on les avertisse des choses suivantes:
«On évite, en tout temps, la rencontre des religieux et des frères convers; on n’approche pas du lieu où ils travaillent.
«Il est interdit de sortir de la clôture pour aller à la ferme ou aux environs du Monastère.»
Puis venait une série de recommandations qui figuraient déjà dans le nota des Horaires imprimé sur les pancartes.
Durtal sauta plusieurs paragraphes et lut encore:
«MM. les hôtes sont priés de ne rien écrire sur les portes, de ne pas frotter d’allumettes au mur, de ne pas jeter d’eau sur le plancher.
«On ne peut aller d’une chambre à l’autre pour visiter son voisin ou lui parler.
«On ne peut fumer dans la maison.»
Et dehors non plus, pensa Durtal, j’ai pourtant bien besoin d’allumer une cigarette. Et il descendit.
Il se heurta dans le couloir au père Étienne qui lui fit aussitôt observer qu’il ne l’avait pas vu à sa place pendant l’office. Durtal s’excusa de son mieux. Le moine n’insista pas, mais Durtal comprit qu’il était surveillé et se rendit compte que, sous ses allures bon enfant, l’hôtelier devait, dès qu’il s’agissait de discipline, vous serrer la gorge dans un garrot de fer.
Il n’en douta plus lorsqu’à l’heure des Vêpres, il s’aperçut que le premier regard du moine en entrant dans la chapelle était pour lui, mais il était si veule, si endolori, ce jour-là, qu’il ne s’en occupa guère.
Ce changement brusque d’existence, ces heures de sa vie habituelle si complètement transformées l’ahurissaient et, de sa crise du matin, il avait conservé une sorte de torpeur qui lui brisait tout ressort. Il vécut cette fin de journée à la dérive, ne pensant plus à rien, dormant debout; et quand le soir fut venu, il s’écroula sur son lit comme une masse.
III
Il se réveilla en sursaut à onze heures, avec cette impression de quelqu’un qui se sent regardé pendant qu’il dort. Il fit craquer une allumette, ne vit personne, vérifia l’heure et, retombant sur sa couche, dormit d’un trait jusqu’à près de quatre heures. Il s’habilla en hâte et courut à l’église.
Le vestibule, obscur la veille, était éclairé, ce matin-là, car un vieux moine célébrait une messe à l’autel de saint Joseph, un moine chauve et cassé, avec une barbe blanche fuyant de toutes parts, en coup de vent, volant en de très longs fils.
Un convers l’assistait, un petit homme au poil noir et au crâne rasé, pareil à une boule peinte en bleu; il ressemblait à un bandit, avec sa barbe en désordre et son sac usé de bure.
Et ce bandit avait l’œil doux et étonné des gosses. Il servait le prêtre avec un respect presque craintif, avec une joie contenue vraiment touchante.
Les autres, à genoux sur les dalles, priaient, concentrés, ou lisaient leur messe. Durtal distingua le très vieux de quatre-vingt ans, immobile, la face tendue en avant et les yeux clos; et le jeune, celui dont le regard miséricordieux l’avait secouru près de l’étang, méditait attentivement sur son paroissien l’office. Il devait être âgé de vingt ans, était grand et robuste; la figure un peu fatiguée était tout à la fois mâle et tendre, avec ses traits émaciés et sa barbe blonde qui rebroussait sur la robe, en pointe.
Durtal s’abandonna dans cette chapelle où chacun mettait un peu du sien pour l’adjuver et, songeant à la confession qu’il allait faire, il supplia le Seigneur de le soutenir, il l’implora pour que le moine voulût bien le déplier.
Et il se sentit moins apeuré, plus maître de soi, plus ferme. Il se collationnait et se groupait, éprouvait une douloureuse confusion, mais il n’avait plus ce découragement qui l’avait abattu, la veille. Il se remontait avec cette idée qu’il ne se délaissait pas, qu’il s’aidait de toutes ses forces, qu’il ne pouvait, dans tous les cas, se rassembler mieux.
Il fut distrait de ces réflexions par le départ du vieux trappiste qui avait fini d’offrir le sacrifice, et par l’entrée du prieur qui monta entre deux pères blancs dans la rotonde, au maître-autel, pour dire la messe.
Durtal s’absorba dans son eucologe, mais après que le prêtre eut consommé les Espèces, il cessa de lire, car tous se levaient et il béa, confondu, devant un spectacle dont il ne se doutait même pas, une communion de moines.
Ils s’avançaient, un à un, muets et les yeux bas, puis arrivé devant l’autel, celui qui marchait le premier se retournait et embrassait le camarade qui venait après lui; celui-ci, à son tour, serrait dans ses bras le religieux qui le suivait et il en était ainsi jusqu’au dernier. Tous, avant que d’aller recevoir l’Eucharistie, échangeaient le baiser de paix, puis ils s’agenouillaient, communiaient et ils revenaient encore, un à un, en tournant dans la rotonde derrière l’autel.
Et le retour de ces gens était inouï; les pères blancs en tête, ils s’acheminaient très lentement, les yeux fermés et les mains jointes. Les figures avaient quelque chose de modifié; elles étaient éclairées autrement, en dedans; il semblait que, refoulée par la puissance du sacrement contre les parois du corps, l’âme filtrât, au travers des pores, éclairât l’épiderme de cette lumière spéciale de la joie, de cette sorte de clarté qui s’épand des âmes blanches, file ainsi qu’une fumée presque rose le long des joues et rayonne, en se concentrant, au front.
A considérer l’allure mécanique et hésitante de ces moines, l’on devinait que les corps n’étaient plus que des automates, exécutant par habitude leur mouvement de marche, que les âmes ne se souciaient plus d’eux, étaient ailleurs.
Durtal reconnaissait le vieux convers maintenant si courbé que son visage disparaissait dans sa barbe relevée par la poitrine et ses deux grosses mains noueuses tremblaient, en s’étreignant; il apercevait aussi le jeune et grand frère, les traits tirés dans une face dissoute, glissant à petits pas, sans yeux.
Fatalement, il délibéra sur lui-même. Il était le seul qui ne communiait pas, car il voyait, sortant le dernier derrière l’autel, M. Bruno qui rejoignait, les bras croisés, sa place.