Elias Portolu

Part 4

Chapter 43,923 wordsPublic domain

--Et toi, tu es son plus beau parent! repartit vivement la jeune fille, très affairée autour d’une chaudière.

Elias s’assit à côté d’elle et la regarda avec une intensité étrange. Elle riait, toute contente; mais lui, dans son cœur, il se sentait mourir.

Du fond de la _cumbissia_, Maddalena les observait; et, de temps à autre, elle baissait ses larges paupières, ses longs cils; et alors, elle ressemblait à une Madone de style ancien, mélancolique et résignée. Lorsque le souper fut servi, Zio Berte rappela Elias.

--Non; je reste ici, répondit le jeune homme. La plus belle parente de saint François m’invite à son foyer.

--Reviens, et tout de suite! cria Zio Portolu. Personne ne t’a invité; mais, quand même on t’aurait invité, je ne te permettrais pas d’accepter l’invitation. Si tu ne reviens pas de bon gré, ton père saura te faire revenir de force!

Elias se leva aussitôt et revint; mais il ne voulut ni manger ni boire, et il répondait avec mauvaise humeur, quand on lui adressait la parole.

--Pourquoi es-tu de mauvaise humeur? lui demanda Maddalena d’un air affable, au moment où l’on finissait de souper. Parce que nous t’avons obligé à quitter le foyer du prieur? Eh bien, va, retournes-y, sois content!

--Et si j’y retournais? répliqua-t-il avec rudesse. Qu’est-ce que cela pourrait te faire?

--Oh! rien du tout, déclara-t-elle avec une raideur subite.

Et elle regarda Pietro, lui sourit, ne fit plus attention qu’à lui seul.

Elias se leva brusquement, s’éloigna; mais, au lieu de s’arrêter devant le foyer du prieur, il sortit de nouveau et s’assit dans la cour. Il éprouvait une angoisse trouble et fébrile, un désir de se mordre les poings, de crier, de se jeter par terre et de fondre en larmes. Et néanmoins, dans l’ivresse du vin et de la passion, il gardait encore la conscience de lui-même et il se disait: «Je me suis amouraché d’elle. Pourquoi me suis-je amouraché d’elle? O bon saint François, venez à mon aide, venez à mon aide! Je suis un fou, mon bon saint François; mais je suis si malheureux!»

Les _cumbissias_ envoyaient au dehors, vibrant dans la nuit tiède et pure, des bruits confus de voix et de chants, de cris et de rires. Elias distinguait la voix de son père, le sifflotement de l’abbé Porcheddu, le rire de Maddalena: et, au milieu de toute cette fête, il se sentait triste, désespéré comme un enfant qui se verrait seul et perdu dans la sauvage solitude nocturne de la lande.

III

Les bruits s’éteignirent lentement, et tout fut silence dans cette espèce de clan endormi. Elias rentra et se coucha à côté de Pietro, sur la même botte d’herbe, qui exhalait un âcre parfum végétal. Par toute la _cumbissia_ étaient éparses des couches d’herbe; quelques feux brillaient encore, éclaboussant de mobiles clartés rougeâtres cette vaste scène muette. On voyait apparaître, puis disparaître une longue barbe, un vêtement laineux, un visage de femme, une selle, un chien accroupi devant un foyer, un fusil pendu à la muraille. Elias ne pouvait dormir: il croyait entendre la respiration de Maddalena, couchée entre Zia Annedda et Zio Portolu; et il continuait à éprouver des désirs qui le mettaient au désespoir, à ruminer des pensées étranges.

«Non, ne crains rien, mon frère! disait-il mentalement à Pietro. Alors même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais. Je ne veux pas d’elle, car elle t’appartient. Si elle appartenait à un autre, je la lui ravirais, dût-il m’en coûter de retourner _là-bas_. Mais elle t’appartient. Dors tranquille, mon frère. Moi aussi, je prendrai femme, bientôt, le plus tôt possible. Je demanderai Paska, la fille du prieur.»

Puis, il se disait à lui-même:

«En vérité, je suis fou. Qu’ai-je besoin de prendre femme? Qu’ai-je besoin de penser aux femmes? Ne peut-on vivre sans les femmes? N’ai-je pas vécu trois années sans même en voir une? Apparemment, c’est la raison pour laquelle, aussitôt après mon retour, je me suis amouraché de la première que j’ai vue. Mais je suis fou. Je ne veux plus m’occuper des femmes, qui font que l’on devient fou. Je veux dormir.»

Cependant, il ne pouvait dormir; il se tournait et se retournait sans cesse. Il passa ainsi la nuit presque entière; et il n’en fut pas moins l’un des premiers à s’éveiller. Par la petite fenêtre ouverte sur un fond d’argent, l’humide fraîcheur de l’aube pénétrait dans la salle. Déjà Zia Annedda et Maddalena préparaient le café, encore engourdies par le sommeil. Elias se souleva sur sa couche, pâle comme un cadavre, les cheveux en désordre et la gorge serrée.

--Bonjour..., lui dit la jeune fille en souriant. Mais regardez donc, Zia Annedda: votre fils a sur le visage la couleur de la cire. Donnez-lui vite une tasse de café.

--Est-ce que tu es malade, mon enfant?

--Je crois que je me suis enrhumé, répondit-il en toussant, d’une voix rauque. Donnez-moi à boire. Où est notre cruche?

Il chercha et prit la cruche, but avidement. Maddalena le regardait toujours, et elle riait.

--Pourquoi ris-tu? lui demanda-t-il en déposant la cruche. Parce que je bois sitôt levé? Cela signifie que je me suis enivré hier soir. Eh bien, quoi? Le vin est fait pour les hommes.

--Mais toi, tu n’es pas un homme, intervint Zio Portolu, qui avait déjà bu l’eau-de-vie. Tu es une bamboche de fromage frais. Il suffit qu’une petite femme te souffle dessus, pff..., et te voilà terrassé, mort, anéanti!

--Soit! répliqua Elias, piqué. Il suffit qu’une petite femme me souffle dessus, et me voilà mort. Mais je vous prie tous de me laisser en paix.

--Oh! quelle mauvaise humeur terrible! s’écria Maddalena. Est-ce ma présence qui en est la cause?

--Oui, justement; c’est ta présence qui en est la cause.

--La tourterelle! protesta Zio Portolu en élargissant les bras. La tourterelle qui égaie tous les lieux par où elle passe! Et mon fils, une bamboche aux yeux de chat, dit qu’elle le met de mauvaise humeur? Allons, allons, fais-moi le plaisir de déguerpir, enfant du diable! Si tu es de mauvaise humeur, va te pendre. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que jamais tu n’amèneras à Zio Portolu une autre rose comme celle-ci, pour égayer sa maison!

Ces paroles firent au cœur d’Elias une cruelle blessure; car elles lui rappelèrent soudain que, d’ici à quelques semaines, Maddalena viendrait habiter leur maison comme épouse de Pietro. Ce serait pour lui un grand martyre. Non, il ne pourrait pas s’y résigner.

--Bois ton café, mon enfant, lui dit Zia Annedda. Prends ce biscuit et sois gai, puisque nous sommes à la fête. Si nous étions tristes, saint François s’en offenserait.

--Mais je suis gai, maman; je suis gai comme un oiseau.

Et, se tournant vers le foyer du prieur:

--Ohé! s’écria-t-il, bonjour, Pâque fleurie[18].

[18] Jeu de mots intraduisible sur le nom de la jeune fille, _Paska_.

Après cette petite scène, il ne se passa plus rien d’intéressant, ni ce jour-là, ni le lendemain, au foyer des Portolu.

Dès la veille de la fête, beaucoup de gens arrivèrent de Nuoro et des villages voisins. De Lula, notamment, par le sentier raide, creusé dans la montagne entre les buissons de genêt fleuri, des femmes descendaient en longues files, étrangement vêtues, la tête allongée à l’excès par une coiffe recouverte d’un grand foulard à franges, avec des cottes d’orbace[19] très pesantes et très courtes, avec de longs rosaires dont les grains étaient reliés par de bizarres ornements d’argent[20].

[19] L’orbace est une grosse étoffe de laine, une espèce de bure filée et tissée par les femmes sardes.

[20] La monture des rosaires est souvent d’une originalité singulière; les grains sont reliés les uns aux autres par des cœurs, des croix, de petites médailles où sont gravées des figurines primitives représentant des saints, etc.

Les Portolu eurent des hôtes nombreux; ce qui fit que, pendant toute la journée, Elias et Pietro furent entraînés de côté et d’autre par les jeunes gens de Nuoro venus à la fête. Ils s’enivrèrent tous jusqu’à perdre la raison, chantèrent, dansèrent, hurlèrent. Par instants, on aurait cru Elias tombé en démence; il riait jusqu’à en devenir violet, avec ses yeux verts, et il poussait des cris de joie extravagants, des _uaih!_ longs, gutturaux, trillés, qui ressemblaient aux appels de bataille jetés par quelque guerrier barbare.

De temps en temps, Maddalena, qui aidait Zia Annedda à préparer les repas, à servir le vin et à verser le café pour les hôtes, regardait Elias de travers et murmurait:

--Il est très gai, votre fils, Zia Annedda. Voyez comme il est rouge, comme il rit!

Zia Annedda regardait Elias, et elle soupirait, et elle sentait une épine dans son cœur. Dès qu’elle eut un moment de loisir, elle vint à l’église et se mit en prière.

--Ah! _santu Franziscu meu_, mon cher saint François, retirez-moi cette épine du cœur. Mon fils Elias est en train de reprendre la mauvaise route: voilà qu’il s’enivre, qu’il se dévergonde, qu’il n’est plus le même. Et il avait l’air si bon, à son retour! Il promettait tant de choses! Ayez pitié de nous, saint François, mon cher petit saint François! Faites qu’il rentre dans la voie droite; convertissez-le; détachez-le des vices, des mauvais compagnons, des choses du siècle! O saint François, mon petit frère, faites-moi cette grâce!

Sévère, presque farouche, le grand Saint écoutait, du haut de son autel rustiquement orné avec de flamboyantes roses des quatre saisons. Et il parut avoir exaucé miraculeusement la prière de Zia Annedda: en effet, ce même soir, pendant le souper, Elias exprima une idée à lui. On parlait de l’abbé Porcheddu, dont les uns critiquaient la conduite et dont les autres faisaient des gorges chaudes. Elias, encore ivre, mais pas trop, prit la défense de son ami; et il déclara, en manière de conclusion:

--Au surplus, aboyez tant que vous voudrez, chiens galeux; déchirez-le à belles dents. Il se fiche de vous, il est plus heureux que le pape... Et moi aussi, je me ferai prêtre!

Tout le monde se mit à rire. Elias insista:

--Pourquoi riez-vous, gueux, claque-dents, chiens pelés, brutes! Car vous n’êtes pas autre chose. Eh bien! oui, je me ferai prêtre. Et que faut-il pour cela? Le latin, je sais le lire. Et j’espère que je vous porterai le viatique à tous, que je vous enterrerai tous morts de faim!

--Et moi aussi, frère? demanda Pietro.

--Oui, toi aussi!

--Et moi aussi? demanda Maddalena.

--Oui, toi aussi! vociféra Elias furieux. Et pourquoi pas? Est-ce parce que tu es une femme? Mais, à mes yeux, les hommes et les femmes se valent. Que dis-je? les femmes valent encore moins que les hommes.

--Tout cela ne signifie rien, dit Zio Portolu, qui écoutait avec une singulière avidité les paroles d’Elias. Revenons à la question. Donc, tu te feras prêtre?

--M’est avis que oui! répéta Elias en se versant à boire. Buvez! Buvez! Emplissez les verres et trinquons!

Les verres furent emplis jusqu’au bord.

--Doucement, doucement! insista Zio Portolu, au milieu de l’allégresse générale. Raisonnons, avant de boire!

--Qui ne boit pas n’est pas un homme, père! dit Pietro, répétant l’axiome qu’il avait tant de fois entendu sortir des lèvres paternelles.

Alors le père se fâcha pour tout de bon et hurla:

--Mais les bêtes mêmes raisonnent, fils du diable! Quant à toi, respecte ton père, et rends grâce à la présence de ces amis et de cette tourterelle: s’ils n’étaient pas là, je te donnerais autant de soufflets que tu as de cheveux sur la tête!

--Oh! oh! Zio Portolu, vous allez trop loin! Parler ainsi à un fiancé! dit la jeune fille.

--Ma chère Maddalena, je suis mort, si tu ne viens à mon aide! cria Pietro en riant.

--Va donc à son aide, ma tourterelle! répliqua ironiquement Zio Portolu.

Et de nouveau il se tourna vers Elias, lui demanda s’il avait parlé sérieusement. Mais Elias buvait, riait, faisait du tapage; il ne répondit pas à ce qu’on lui demandait, et déjà l’annonce de son étrange dessein s’était perdue parmi la bruyante gaieté des convives.

Toutefois, quelqu’un en avait accueilli la nouvelle avec un cœur tremblant: c’était Zia Annedda. Elle se taisait, un peu par décorum, un peu parce qu’elle ne réussissait pas à bien saisir tout ce que l’on disait; mais elle regardait autour d’elle avec des yeux attentifs. Maddalena se penchait de temps à autre vers la sourde pour lui répéter à l’oreille telle ou telle chose; et Zia Annedda approuvait de la tête, avec un sourire. «Ah! si Elias avait parlé sérieusement! Mais cela était-il possible? Un si grand miracle! Pourtant, saint François avait la puissance de faire ce miracle-là, et beaucoup d’autres aussi... Elias était jeune encore, il pouvait étudier, il pouvait réussir. Cette voie, la voie du Seigneur, était véritablement la sienne: car, s’il restait dans le monde, il était un jeune homme perdu.» Ainsi pensait Zia Annedda, parce qu’elle connaissait bien son fils.

Aussitôt qu’elle put disposer d’un instant, elle retourna à l’église pour remercier le Saint de l’idée qui était subitement venue à Elias. Il faisait nuit; les lampes oscillaient devant l’autel, répandant des ombres et des clartés vacillantes sous la nef déserte. Le grand Saint, obscur et farouche, semblait assoupi parmi ses roses des quatre saisons. En entrant, Zia Annedda s’agenouilla; puis, elle alla s’asseoir au fond de l’église et se mit à prier. Sa pensée était toujours occupée d’Elias; il lui semblait que déjà elle voyait son fils prêtre, que déjà elle recevait les dons de froment, les petites amphores de vin[21] bouchées avec des fleurs, les tourtes et les _gattos_[22] dont les amis feraient présent au nouvel abbé.

[21] Lors d’un mariage ou d’une première messe, ou dans quelques autres circonstances solennelles, c’est l’usage, à Nuoro, d’offrir en présent de petites corbeilles de blé avec des bouteilles de vin qui ont la forme des amphores.

[22] Friandise nuoraise qui se fait avec des amandes, du sucre et du miel.

Tandis qu’elle priait et songeait ainsi, elle vit entrer Maddalena. La jeune fille s’approcha et s’assit à côté de la vieille femme.

--Ah! vous êtes ici? dit-elle tout bas à Zia Annedda. Nous commencions à être en peine de vous. Mais j’ai pensé tout de suite que je vous trouverais à l’église.

--Je vous rejoindrai dans un instant.

--Alors, je reste avec vous.

Elles se turent. De la cour arrivaient des bruits confus, des chants et des mélodies plaintives qui vibraient dans la nuit pure. Une harmonieuse voix de ténor chantait au loin, peut-être sur la lande, parmi d’autres voix qui l’accompagnaient en chœur, avec la triste cadence qu’ont toujours les chants de Nuoro. Ce chœur lointain, cette voix sonore où paraissait pleurer la solennelle tristesse de la lande, de la nuit, de la solitude, montaient et se répandaient à travers les rumeurs de la foule, emplissaient l’air de rêves mélancoliques.

Maddalena écoutait, envahie par un profond sentiment de désolation. Tour à tour, il lui semblait qu’elle reconnaissait, puis qu’elle ne reconnaissait plus cette voix. Était-ce Pietro? Était-ce Elias? Elle n’en savait rien: non, elle n’en savait rien; mais cette voix et ce chant en chœur, exhalés dans la nuit, lui donnaient une fiévreuse ivresse de chagrin maladif. Et Zia Annedda continuait à songer, continuait à prier, sans s’apercevoir que Maddalena frémissait et palpitait à côté d’elle comme un oiseau pris de passion.

Mais, tout à coup, les pensées des deux femmes suspendirent leur cours: un homme entrait et s’avançait vers l’autel, d’un pas incertain. C’était celui qui occupait toute leur âme: Elias. Il s’agenouilla sur les degrés de l’autel, avec son bonnet jeté sur l’épaule droite, et il se mit à se frapper la poitrine et le front, à gémir sourdement. La rougeâtre et mobile clarté de la lampe oscillante l’illuminait d’en haut et faisait luire ses cheveux. Il ne croyait pas être vu, et, dans sa ferveur douloureuse, il continuait à gémir, à se frapper le front et la poitrine.

Les deux femmes l’observaient, retenant leur souffle; et Zia Annedda se sentait presque heureuse de la douleur de son fils. «Il se repent de s’être enivré, pensait-elle; il prend de bonnes résolutions. Soyez béni, saint François, mon cher petit saint François!» Puis, s’adressant tout bas à Maddalena:

--Viens, dit-elle. Sortons. Il pourrait nous voir, et il aurait honte.

Elle emmena la jeune fille hors de l’église.

--Qu’est-ce qu’il a? demanda celle-ci, troublée.

--Il se repent de la débauche qu’il a faite. Il est très pieux, ma fille.

--Ah!

--Parfois, il est emporté; mais, ma fille, c’est un jeune homme qui a de la conscience. Oui, oui, beaucoup de conscience!

--Ah!

--Oui, ma fille, beaucoup de conscience. Il peut se trouver induit en tentation: car tu sais que le diable nous guette sans cesse; mais il sait le combattre, et il mourrait plutôt que de commettre un péché mortel. Parfois, la tentation réussit à le vaincre en de petites choses, comme aujourd’hui, par exemple: tu as vu qu’il s’est enivré, qu’il a dit de mauvaises paroles. Mais, ensuite, il éprouve un repentir amer.

--Ah! dit encore une fois Maddalena.

Et, sans savoir pourquoi, la jeune fille sentit ses paupières se mouiller de larmes brûlantes.

Les deux femmes traversèrent la cour et rentrèrent dans la _cumbissia_. Zio Portolu, Pietro et leurs amis étaient réunis autour du foyer. Les uns chantaient, les autres jouaient, assis par terre. Maddalena, plus sérieuse et plus grave que de coutume, alla s’asseoir un peu à l’écart, près de la fenêtre, dans l’ombre.

Au bout de quelques instants, Pietro s’approcha d’elle et l’enveloppa d’un regard amoureux.

--Tu es bien sérieuse, Maddalena, lui dit-il. Pour quel motif? Est-ce que tu as vu Elias? Est-ce qu’il t’a dit quelque chose?

--Non; je ne l’ai pas vu.

--Il est d’exécrable humeur. Laisse-le dire, tu sais; ne prends pas garde à ses paroles. Il traite ainsi tout le monde.

--Mais qu’est-ce que cela peut me faire? répliqua-t-elle avec vivacité. D’ailleurs, il ne m’a rien dit de mal.

--Et puis, tu es prudente, n’est-ce pas? tu es prudente? ajouta Pietro avec une voix pleine de caresses, en lui posant une main sur l’épaule.

--Laisse-moi! répondit-elle, de mauvaise grâce. Va-t’en jouer!

--Non, Maddalena; je reste ici.

--Va-t’en!

--Non.

--Zio Portolu, dites à votre fils qu’il retourne jouer.

--Pietro, mon fils, laisse en paix la tourterelle... Viens ici, et tout de suite!... Veux-tu que je me lève?

Pietro reprit sa place au foyer des Portolu.

--Eh! eh! le vieux renard sait se faire obéir! dit une personne de l’assistance.

Maddalena se tourna complètement vers la fenêtre et regarda dehors, l’esprit très loin de la scène bruyante qui se passait derrière elle, les yeux perdus dans un rêve triste. La nuit était tiède et voilée; la lune voguait vers le sud, dans un lac d’immobiles vapeurs aux tons d’argent; les buissons noirs de la lande, s’estompant sur des fonds cendrés, exhalaient des parfums sauvages.

Maddalena pensait à Elias. Et voilà que, pour la seconde fois, comme si la figure du jeune homme eût été évoquée par l’inconsciente suggestion de sa pensée, elle le vit apparaître devant elle, à l’improviste. Il passa sous la fenêtre, s’éloigna dans la vaporeuse clarté lunaire. «Où allait-il?» Maddalena sentit les pleurs lui monter aux yeux; un frisson lui traversa les entrailles et lui gonfla la gorge. Elle aurait voulu s’élancer par la fenêtre, courir après Elias, le saisir entre ses bras et l’étouffer dans la violence de son étreinte. Mais il disparut; et elle dévora secrètement ses pleurs.

Elias avait prononcé son vœu; il avait dit mentalement à Pietro: «Frère, tu peux dormir sans crainte; elle t’appartient. Alors même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais.» Maintenant que les vapeurs du vin étaient dissipées, il se sentait fort; et, même depuis la crise qui l’avait abattu aux pieds du Saint, il était presque gai. Tous les projets disparates qui, fermentant sous l’action de l’alcool et des regards de Maddalena, lui avaient tourbillonné ce jour-là dans le cerveau,--l’idée de se faire prêtre, l’idée de demander en mariage la fille du prieur,--tout cela s’était évaporé avec l’ivresse. Maintenant, il se sentait calme et même un peu honteux de tout ce qu’il avait pensé et dit ce jour-là.

Il alla voir les chevaux, qui paissaient tranquillement au clair de lune; il les fit boire; puis il retourna vers l’église. «On partira demain, pensait-il; et, après-demain, je regagnerai la bergerie. Je demeurerai des mois entiers hors de la ville, avec mon père, avec ce naïf Mattia, avec mes amis les pâtres. Quelle belle vie! Lorsque je serai seul, là-bas, toutes les journées passées ici, toutes les extravagances d’à présent me paraîtront un rêve. Eh! oui, les fêtes sont belles et les saints sont bons; mais le vin, la société, les loisirs allument le sang; et celui qui n’est pas sage, qui n’est pas très sage, peut commettre de grandes erreurs et être induit en tentation... Et maintenant, je vais me coucher et dormir: car, la nuit dernière, je n’ai pas reposé une minute. Et puis, demain... on partira; et, après-demain, je serai loin, très loin. Quoi donc, Elias Portolu? Est-ce que tu aurais peur de toi-même?... Mais que vois-je? Un homme couché sous ce buisson?... Non, ce n’est pas un homme. Qu’est-ce, alors?... Oui, c’est un homme... Oh! l’abbé Porcheddu!...»

Il se pencha, plein d’étonnement, et secoua le dormeur.

--Eh bien, eh bien, abbé Porcheddu! Qu’est-ce que cela veut dire? Pourquoi êtes-vous ici? Ne savez-vous pas que l’air du soir peut vous faire du mal, et qu’il y a des couleuvres et des insectes dans l’herbe?

Après maintes secousses vigoureuses, l’abbé Porcheddu s’éveilla, tout effaré; il eut peine à reconnaître Elias, écarquilla les yeux à plusieurs reprises; enfin, il réussit à reprendre ses esprits et à se remettre debout.

--Ah! oui, j’étais sorti après le souper; je voulais faire une petite promenade; mais il me semble que je me suis endormi.

--Il me le semble aussi, à moi! Si je ne vous avais point aperçu par hasard, qui sait combien de temps vous seriez resté sous ce buisson? Et nous aurions été fort inquiets, en ne vous voyant pas revenir.

--Au moins, ne va pas t’imaginer que j’aie trop bu, mon cher. Non. L’envie de sortir m’était venue en voyant la lune, et je me suis assis à cette place... Tu ne sais pas que je fus poète, jadis?

--Oh! oh!

--Te plaît-il que nous nous asseyions un moment? Regarde comme la nuit est belle!... Oui, je fus poète; et j’ai même publié une poésie. Mais, comme c’était une poésie d’amour, qu’est-ce qu’a fait Monseigneur? Il m’a envoyé dire que j’eusse à ne pas recommencer, parce que ça n’était pas convenable pour un prêtre.

--Et vous, qu’est-ce que vous avez fait, abbé Porcheddu?...

--Moi, je n’ai pas recommencé... Je me doute bien, mon enfant, que tu m’as cru un peu fou...

--Oh! abbé Porcheddu!

--Oui, fou. Mais je suis un fou qui ne fait de mal à personne et qui, à plus forte raison, ne s’en fait pas à lui-même. J’ai toujours su vivre; j’ai toujours été jovial, mais prudent. Voilà pourquoi je n’ai pas recommencé; mais j’ai gardé l’habitude de rêver, à mes heures... Regarde, mon enfant, comme la nuit est belle! C’est une de ces nuits qui invitent à réfléchir, à faire un retour sur sa propre vie, à se repentir de ses mauvaises actions, à former de bons propos pour l’avenir... Tu es intelligent, Elias Portolu; tu n’es pas un malheureux pâtre quelconque; tu as étudié, tu as souffert; et tu peux comprendre ces choses-là.

--C’est vrai, dit Elias d’une voix profonde.

L’abbé Porcheddu, la face levée, contemplait la lune. Elias leva aussi le visage et regarda le ciel; il se sentait étrangement attendri.

--Oui, mon enfant, continua l’autre, toutes ces choses-là, tu les comprends. Je me suis rendu compte que tu es intelligent; et tu regardes la lune, non pour savoir l’heure qu’il est, comme font tous les pâtres, mais avec un sentiment noble, solennel.

A vrai dire, Elias, malgré son intelligence, ne saisit pas très bien les dernières paroles de l’abbé.