Part 3
C’était une belle matinée. Les robustes montagnes vers lesquelles s’acheminait la caravane, se dressaient bleuâtres dans le ciel enluminé encore des roses violacées de l’aube. La vallée sauvage de l’Isalle était pleine de hautes herbes, de fleurs; au-dessus du sentier pendaient, semblables à d’énormes lampes ardentes, les genêts d’or pâle. Le frais Orthobene, coloré par le vert des bois, par l’or des genêts, par le rouge fleuri de la mousse, s’éloignait derrière les voyageurs, dans le fond perlé de l’horizon. Tout à coup, la vallée s’ouvrit; des plaines apparurent, solitaires, couvertes de moissons tendres qui, diamantées par la rosée, sous les rayons du soleil encore bas, avaient de lentes houles d’argent. Des prairies tapissées de coquelicots, de thym, de marguerites, exhalaient d’irritants parfums.
Mais les voyageurs devaient gravir les montagnes, et ils laissèrent de côté les plaines fécondes qui menaient à la mer. Le soleil commençait à frapper fort, et les rustiques écuyers nuorais commençaient à avoir soif. De temps à autre, ils arrêtaient leurs montures et renversaient leurs têtes sous les gourdes aux panses gravées[12], afin de se rafraîchir la gorge. Tout le monde était en belle humeur. A chaque instant, quelqu’un éperonnait son cheval, s’élançait au galop et faisait une course effrénée, le corps un peu rejeté en arrière, poussant les barbares clameurs d’une puissante allégresse.
[12] Les pâtres sardes ont coutume de graver avec leurs couteaux, sur la panse des gourdes encore fraîches, divers ornements et même des figures et de petits tableaux dont les sujets sont empruntés à la littérature populaire.
Elias les suivait d’un regard fixe, et son visage s’éclairait. Il éprouvait une envie de crier aussi; un frisson lui courait dans les reins; en lui renaissait un souvenir instinctif de choses lointaines, un besoin de s’élancer encore au grand galop, dans une course enivrante et libre. Mais le petit bras maigre de Zia Annedda lui enlaçait la taille; et non seulement il refrénait son instinct d’homme primitif, mais il restait fort en arrière de tous les autres cavaliers, afin que la poussière soulevée par leur course ne gênât pas la petite vieille.
Enfin commença l’ascension de la montagne. Une brousse épaisse de lentisques montait et descendait parmi le sombre éclat du schiste, toute constellée d’églantines en pleine floraison. L’horizon s’étendait vaste et pur; le vent embaumé faisait ondoyer les vertes bruyères. C’était un rêve de paix, de solitude sauvage, de silence infini, à peine interrompu par quelques lointains appels du coucou et par les voix assourdies des voyageurs. Et, tout à coup, ce paysage sublime était profané et désolé par les bouches noires et par les déblais des minières. Et ensuite, c’était de nouveau la paix, le rêve, une splendeur de ciel, de pierres sombres, de lointains maritimes; c’était de nouveau le royaume sans limite du lentisque, de l’églantier, du vent, de la solitude.
A un certain endroit, sur un haut plateau, parmi les lentisques, toute la caravane s’arrêta. Quelques femmes descendirent de cheval; les hommes burent. La tradition rapporte que la statue du saint, au moment où on la conduisait à la petite église, voulut s’arrêter là et boire. De ce lieu, on apercevait l’église avec ses murs blancs et ses toits roses, nichée à mi-côte dans la verdure de la brousse.
Après une courte halte, on se remit en marche. Elias et Zia Annedda demeurèrent les derniers. Le terme du voyage approchait; le soleil était sur le point d’atteindre le zénith; mais un vent agréable, parfumé d’églantines, en tempérait l’ardeur. Et l’on traversait encore le fond d’une petite vallée, et le sentier montait encore, et les murs blancs et les toits roses étaient tout près.--Courage! La montée est raboteuse et dure; attachez-vous bien à la taille d’Elias, Zia Annedda! La jument est essoufflée, toute luisante de sueur; le poulain n’en peut plus. Courage! Voilà le campement; voilà la belle église, avec les maisonnettes à l’entour, avec le parvis, avec le mur d’enceinte, avec la porte grande ouverte. On dirait un petit château, tout blanc et rouge sur l’azur intense du ciel, sur le vert sauvage de la brousse.
D’en bas, Elias et Zia Annedda voyaient les chevaux et les cavaliers se presser, se grouper, entrer en masse par la porte grande ouverte, au milieu d’un nuage de poussière. Les hommes perdaient leurs bonnets, les femmes leurs foulards; quelques-unes laissaient flotter leurs cheveux, dénoués par les rudes secousses de la chevauchée. Une petite cloche stridente sonnait là-haut, et ses maigres carillons de joie se brisaient, s’éparpillaient, se perdaient dans l’immensité du ciel bleu, du paysage vert.
Elias et Zia Annedda entrèrent les derniers. Dans la cour envahie par les herbes sauvages, pleine de soleil torride, il y avait une agitation d’hommes et de femmes, un pêle-mêle de bêtes lasses et trempées de sueur. Des enfants braillaient, des chiens aboyaient. Quelques hirondelles passaient en sifflant, effrayées de voir cette subite animation dans la grande solitude de la montagne. Et, par le fait, il semblait qu’une horde errante était venue de très loin donner l’assaut à ce petit village déshabité. Les portes des maisonnettes s’ouvraient, les balcons résonnaient de cris et de rires.
Elias aida tranquillement sa mère à descendre de cheval; puis, il descendit à son tour, attacha la jument, chargea sur son dos, l’une après l’autre, les besaces combles qui contenaient les provisions et les couvertures. Et les Portolu, comme tous les membres de la tribu des fondateurs, prirent place dans la grande _cumbissia_[13]. Cette _cumbissia_ était une très longue salle à demi obscure, grossièrement pavée, avec un toit de roseaux. De place en place, il y avait un foyer de pierre, établi à même dans le sol, et une grosse cheville de bois, en saillie sur la muraille brute. Chacune de ces chevilles indiquait la place héréditaire assignée aux familles de la tribu privilégiée.
[13] Le sens de ce mot sarde est expliqué dans le texte.--On rencontre en beaucoup d’endroits, dans le midi de l’Europe, ces logements construits près des églises isolées pour l’usage des pèlerins.
Les Portolu prirent possession de leur cheville et de leur foyer, dans le fond de la _cumbissia_ qui, cette année-là, n’était pas très peuplée. Six familles seulement l’habitaient; les autres personnes venues à la neuvaine n’appartenaient pas à la tribu; et, par conséquent, elles étaient logées ailleurs, dans les nombreuses maisonnettes.
Le prieur, dont le poste honorifique se distinguait par une petite armoire placée contre le mur et fermant à clef, s’installa donc avec les siens dans l’espace destiné à deux ou trois familles. Car celle du prieur était florissante, avec une _prieuresse_ magnifique, grasse et blanche comme une génisse, avec deux belles filles et avec toute une nichée de bambins déjà vêtus comme des hommes. Quant au plus petit, qui était encore au maillot, il avait un an à peine; et, par bonheur, on trouva aussi dans le mobilier de l’église un berceau de bois blanc, où il fut immédiatement déposé.
L’installation des Portolu fut vite faite: Zia Annedda serra dans un trou du mur son panier de gâteaux, son pain, son café; elle mit sur le foyer sa cafetière et sa marmite; le long de la muraille, elle accrocha le sac, la couverture, l’oreiller d’étoffe rouge; en bas, elle rangea la corbeille de roseaux où étaient les tasses et les assiettes. Et ce fut tout. Ils avaient pour proches voisins une petite veuve courbée par l’âge, avec deux jeunes neveux. Ils engagèrent aussitôt des relations amicales, échangèrent un monde de politesses. Puis, Elias enleva la selle de sa jument, la débrida et la mena dans la lande voisine pour la faire paître avec son poulain.
Tandis que le va-et-vient, les cris, la confusion continuaient dans la cour et dans les maisonnettes, Zia Annedda s’en fut prier à l’église--une petite église fraîche, propre, avec un pavé de marbre, avec un grand Saint barbu qui, à vrai dire, inspirait plutôt la crainte que l’amour.--Quelques instants après, Elias vint aussi à l’église et s’agenouilla devant l’autel, avec son bonnet jeté sur l’épaule. Tout en priant avec ferveur, Zia Annedda le couvait des yeux. On aurait pu croire qu’Elias était le Saint à qui ses prières maternelles étaient adressées. Ah! ce profil délicat et las, ce visage blanc marqué par la souffrance, comme elle avait le cœur ému de tendresse en les regardant! Et de le voir là, ce cher fils, agenouillé aux pieds du Saint, accomplissant le vœu fait sur une terre lointaine, dans un séjour de misère, ah! c’était une chose qui lui faisait fondre le cœur d’émotion!
--_O santu Franziscu bellu_, ô mon beau saint François, je n’ai pas de paroles pour te remercier. Prends ma vie, si tu veux; prends tout ce qu’il te plaira; mais fais que mes fils soient heureux, qu’ils marchent dans les droites voies du Seigneur, qu’ils ne soient pas trop attachés aux choses du siècle, mon cher _santu Franzischeddu_!
Peu à peu, le va-et-vient, le tapage, la confusion cessèrent; chacun avait pris sa place, même l’illustrissime seigneur chapelain, un prêtre à peine haut de quatre pieds, très rubicond, très jovial, qui sifflotait des ariettes à la mode et qui chantonnait des chansons de café-concert.
On conduisit les chevaux au pâturage; on alluma les foyers. La magnifique prieuresse et les femmes de la tribu mirent sur le feu d’effrayantes chaudières de soupe assaisonnée avec du fromage frais. Et ce fut alors une vie de liesse qui commença pour cette espèce de clan pacifique et patriarcal. On égorgeait des brebis et des agneaux, on cuisinait des quantités de macaroni, on buvait beaucoup de café, beaucoup de vin, beaucoup d’eau-de-vie. Le chapelain disait messe et neuvaine, et sifflotait, et chantonnait.
Le lieu où l’on s’amusait le plus, c’était la grande _cumbissia_, pendant la nuit, autour des hautes flambées de lentisque crépitant. Dehors, la nuit était fraîche, presque froide; la lune descendait sur le vaste occident et donnait à la lande un charme sauvage... O pâles nuits des solitudes sardes, où l’appel vibrant de la chouette, la sylvestre fragrance du thym, l’âpre senteur du lentisque, le bruissement lointain des bois solitaires se fondent en une monotone et rêveuse harmonie qui inspire à l’âme une émotion de solennelle tristesse, une nostalgie de choses anciennes et pures!
Groupés autour du feu, les paysans de la grande _cumbissia_ racontaient des histoires amusantes, buvaient et chantaient. L’écho de leurs voix sonores allait se perdre à l’extérieur, dans cette grande solitude, dans ce silence lunaire, entre ces maquis sous lesquels dormaient les chevaux.
Elias prenait sa part de l’allégresse générale avec un plaisir intense, presque enfantin. Il lui semblait qu’il était dans un monde nouveau; il racontait ses propres souvenirs, il écoutait les récits des autres avec une sorte d’attendrissement. Au surplus, il avait noué connaissance avec le seigneur chapelain; et ce nouvel ami lui tenait de plaisants discours, l’excitait à jouir de l’existence, à oublier, à se donner du bon temps.
--Il faut servir Dieu dans la joie, lui disait l’abbé. Dansons, chantons, sifflons, divertissons-nous. Dieu nous a donné la vie pour que nous en jouissions un peu. Je ne dis pas qu’il faille pécher, prends-y bien garde! Oh! pour ça, non. D’ailleurs, le péché engendre le remords: un tourment, mon cher!... Mais suffit: tu dois savoir ce que c’est... Oui, oui, oui, se divertir honnêtement! Je m’appelle Jacu Maria Porcu, surnommé l’abbé Porcheddu, parce que je suis petit de taille. Eh bien, Jacu Maria Porcu s’est fort amusé, dans sa vie: et il a eu raison. Écoute un peu cette histoire. Une fois, je rentre à la maison passé minuit. Ma sœur prétend que je suis ivre; mais il me semble, à moi, que je ne le suis point. «Que me donnes-tu à souper, Anna? lui dis-je.--Rien! Je ne te donne rien, Jacu Maria Porcu, le dévergondé. Il est plus de minuit; je ne te donne rien.--Donne-moi à souper, Annesa. Il faut qu’un prêtre soupe.--Eh bien! Jacu Maria Porcu, le dévergondé, je vais te donner du pain et du fromage. Il est plus de minuit.--Du pain et du fromage à un prêtre, à Jacu Maria Porcu?--Oui, du pain et du fromage. En voilà, si tu en veux, abbé Porcheddu.--Du pain et du fromage à Jacu Maria Porcu, à l’abbé Porcheddu? _Tè, tè, ziriu, ziriu_[14], attrape!» Et l’abbé Porcheddu jette le tout aux chiens! Voilà comment il faut faire, jeune homme à la face pâle!
[14] Cri pour appeler les chiens.
Après cette belle conclusion, l’abbé Porcheddu se mit à fredonner:
_L’amore si fa per ridere, l’amore si fa per ridere, solo per ridere. Oggi te, domani un’altra[15]!_
[15] «On fait l’amour pour rire,--on fait l’amour pour rire,--rien que pour rire.--Aujourd’hui toi, demain une autre!»
Elias se disait en riant: «Cet homme-là est fou!» Mais il s’amusait; et les paroles de l’abbé Porcheddu le frappaient, lui apportaient un souffle de vie, un désir de chanter, d’être gai, de s’ébattre.
Après déjeuner, l’abbé Porcheddu, le prieur, Elias et quelques autres s’en allaient volontiers sous l’ombrage des bois, dans le repos métallique de l’après-midi. Les montagnes pittoresques de Lula se profilaient devant eux, nettes et bleuâtres sur le ciel pur; tout se taisait, et, dans le lointain, parmi le vert de la lande, les chevaux couraient agiles, se poursuivaient avec de rapides évolutions. Cela ressemblait à un tableau. Dans cette solitude, les promeneurs causaient sérieusement, racontaient leur passé plus où moins accidenté, les légendes de l’église, des historiettes de femmes, des aventures épiques arrivées aux Sardes du temps jadis. Souvent, la conversation était interrompue par une roulade ou par un sifflement de l’abbé Porcheddu; et même, quelquefois, M. le chapelain se mettait brusquement à bondir et à faire des gambades, ou encore il chantait ses libres chansonnettes en les accompagnant d’une mimique grotesque.
Un jour, l’avant-veille de la fête, ils étaient justement assis à l’ombre d’un bouquet d’énormes lentisques, et Elias finissait de raconter comment un détenu, son compagnon, avait bâtonné un argousin parce que celui-ci refusait dédaigneusement l’invitation de boire avec certains prisonniers, lorsqu’on entendit un coup de sifflet aigu, tremblé, qui vint comme une flèche du côté de l’église. Elias bondit en criant:
--C’est mon frère Pietro qui siffle!
--Eh bien! dit l’abbé Porcheddu, si c’est ton frère Pietro, vous aurez le temps de vous voir. Tu t’émeus pour cela?
--Mon père aussi doit être arrivé, reprit Elias, qui effectivement paraissait ému; et il amène la fiancée de Pietro. Allons, allons...
--Puisqu’il en est ainsi, allons! dit le prieur. Il faut les recevoir honorablement. Berte Portolu est un bon parent de saint François. Et puis, Maria Maddalena Scada est une belle fille.
--Une belle fille? s’écria l’abbé Porcheddu. Alors, dépêchons-nous!
Elias arrêta sur le prêtre ses yeux profonds qui, dans la tranquillité verte de la lande, paraissaient encore plus verdâtres que d’habitude. Mais l’abbé Porcheddu soutint ce regard; et il se mit à rire, et il fredonna sa chanson favorite:
_L’amore si fa per ridere, solo per ridere, solo per ridere..._
Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’église par un petit sentier à peine tracé au milieu des maquis et des buissons, dans l’herbe odorante, le sifflet se répétait, de plus en plus voisin et insistant. Elias ne s’était pas trompé. On rencontra près du puits, Zio Portolu, Pietro et, entre les deux hommes, la lumineuse figure de Maria Maddalena. Elias reçut un coup au cœur. L’abbé Porcheddu fit claquer sa langue contre son palais et garda le silence, n’ayant pas de mots pour exprimer son admiration; et, certes, il prétendait s’y connaître.
Maddalena n’était pas très grande; elle n’était pas très belle non plus; mais elle plaisait beaucoup, avec sa taille svelte, sa fine carnation d’un brun rose, ses yeux brillants sous d’épais sourcils, et une bouche admirable. Son corsage d’un rouge flamboyant, ouvert sur la chemise très blanche, son mouchoir de cou fleuri d’orchidées et de roses, la rendaient éblouissante. Encadrée par les grossières figures de Pietro et de Zio Portolu, elle semblait être la grâce au milieu de la force sauvage. De près, ses yeux luisants, aux larges paupières, aux longs cils, un peu obliques, un peu voluptueux, mi-clos, fascinaient, au sens propre du terme.
--Soyez les bienvenus, dit Elias en s’avançant et en touchant la main de Maddalena. Est-ce que vous êtes arrivés depuis longtemps? On ne vous attendait que demain.
--Aujourd’hui ou demain, c’est la même chose, répondit Zio Portolu. Salut à tous, salut au prieur, salut à ce petit prêtre rubicond! Car, Dieu l’assiste! on voit bien que c’est un prêtre, quoiqu’il soit en culotte.
--Eh! l’abbé, avez-vous entendu?
--Avec ou sans culotte, nous sommes tous des hommes! répliqua l’autre, un peu piqué.
Puis, l’abbé se tourna vers Maddalena et lui fit ses compliments.
--Prends garde à toi! dit Elias à la jeune fille, avec un sourire. L’abbé Porcheddu est terrible.
--Pas plus qu’Elias! riposta vivement le petit abbé.
--Oh, oh! fit Maddalena avec un rire aimable; je ne crains personne.
Et Zio Portolu:
--Non, ma fille, non, ma tourterelle, ne crains personne, n’aie peur de personne! Zio Portolu est là; et, si sa seule présence ne suffisait pas à te protéger, il y a aussi sa _leppa_.
Et, dégainant la _leppa_,--un long couteau qu’il portait enfilé à sa ceinture,--il la brandit en l’air. L’abbé Porcheddu recula en étendant ses mains devant lui, avec un geste comique de feinte terreur.
--Mais, s’écria-t-il, cet homme-là, c’est Mahomet! Ce couteau, c’est un cimeterre! _Allargaribus_[16]!
[16] Barbarisme plaisant pour signifier: «Au large! Éloignons-nous!»
--Que voulez-vous? dit Zio Portolu, en remettant la _leppa_ à sa place. Cette jeunesse, cette tourterelle m’a été confiée par sa mère, une tourterelle veuve. «Arrita Scada, lui ai-je dit, tu peux être tranquille. Entre mes mains, ta tourterelle ne court aucun risque. Je la défendrai même contre mon fils, même contre mon Pietro au cœur d’or, et à plus forte raison contre les milans et les vautours.»
Zio Portolu ne parlait pas pour plaisanter; et, de temps à autre, il jetait à la jeune fille des regards de sauvage affection.
--Puisqu’il en est ainsi, fit observer l’abbé Porcheddu, nous nous tiendrons sur nos gardes. Et maintenant, allons boire.
--Oui, allons boire, brave abbé Porcheddu. Qui ne boit pas n’est pas un homme, n’est pas même un prêtre!
Ils se mirent en chemin. Zia Annedda les attendait dans la _cumbissia_ avec ses cafetières, ses carafes et ses paniers de gâteaux. Maddalena et son cortège firent irruption dans la _cumbissia_, riant et bavardant: bientôt, ce fut une confusion de voix et de rires, un tintement de verres et de tasses. On entendait Zio Portolu raconter qu’il avait fait tout le voyage avec la brebis, naguère promise à saint François, liée sur la croupe de son cheval.
--C’était ma plus belle brebis! disait-il au prieur. Une laine longue comme ça! Eh! eh! Zio Portolu n’est pas avare.
--Va-t’en au diable! lui répondait le prieur. Ne vois-tu pas que c’est une brebis chenue, vieille comme toi-même?
--Chenu, c’est toi qui l’es, Antoni Carta! Et si tu m’insultes encore, je t’embroche avec ma _leppa_!
L’abbé Porcheddu tenait son verre haut, la tête un peu inclinée sur l’épaule, les yeux caressants tournés vers Maddalena et vers les jolies filles du prieur. Et il fredonnait:
_--Sulla poppa del mio brik Buoni sigari fumando, Col bicchiere facendo trik, Bevo rum di contrabbando[17]._
[17] «Sur la poupe de mon brick,--en fumant de bons cigares,--en faisant _trik_ avec mon verre,--je bois du rhum de contrebande.»
--Ha! ha! ha! riaient les femmes.
Elias seul se taisait. Assis sur l’une des nombreuses selles éparses dans la _cumbissia_, il dégustait son vin à petites gorgées, tour à tour baissant et relevant la tête. Et, chaque fois qu’il la relevait, ses yeux rencontraient les yeux riants de Maddalena, assise en face de lui à peu de distance: et ces yeux obliques, pleins de feu, lui pénétraient l’âme. Il éprouvait une sorte d’ivresse, un relâchement de tous ses nerfs, un plaisir presque physique, chaque fois qu’il la regardait. Les voix, les bavardages, les rires, les chansonnettes de l’abbé Porcheddu, les exclamations des femmes lui arrivaient comme de très loin; il lui semblait qu’il écoutait d’un lieu écarté, sans prendre part à l’amusement des autres. Mais, tout à coup, quelqu’un, en lui adressant la parole, le fit revenir à lui-même. Il s’éveilla comme d’un rêve, devint sombre, se leva et sortit rapidement.
--Où vas-tu, Elias? lui cria Pietro, qui le rejoignit.
--Je vais voir les chevaux, répondit-il avec rudesse. Laisse-moi!
--On a pris soin des chevaux... Pourquoi es-tu de mauvaise humeur, Elias? Il te déplaît que Maddelena soit venue?
--Quelle idée! Pourquoi me dis-tu cela? demanda Elias, les yeux fixés sur Pietro.
--J’avais cru remarquer que tu la boudais... J’ai peur qu’elle ne te plaise pas. Serait-il vrai, mon frère?
--Tu es fou! Vous êtes tous fous!... Et elle aussi, avec sa sagesse tant vantée! Elle rit trop!
Pietro ne s’offensa pas. D’ailleurs, tout le monde à la maison traitait Elias comme un enfant ou plutôt comme un malade, craignait de lui causer un déplaisir et le contentait dans ses moindres fantaisies.
A ce moment-là encore, Pietro, s’apercevant que son frère désirait être seul, retourna près de sa fiancée.
«Ils sont tous fous! se disait Elias, en errant çà et là dans la lande. Mais moi-même? Ah! elle est la fiancée de mon frère; et je suis assez fou pour la regarder!»
Il resta toute la soirée dehors.
--Où peut bien être Elias? demandait de temps à autre Zia Annedda, en promenant les yeux autour d’elle avec inquiétude. Où peut-il être allé, ce garçon, que Dieu bénisse! Va donc le chercher, Pietro.
Mais Pietro ne s’occupait que de Maddalena, laquelle, à parler franc, ne semblait pas être fort amoureuse de lui, ou du moins n’en laissait rien paraître, peut-être pour conserver l’attitude digne que lui avait conseillée sa mère.
--J’y vais, j’y vais, répondait-il.
Mais il ne bougeait pas. Lorsque vint l’heure du souper:
--Où peut bien être Elias? répéta encore Zia Annedda. Portolu, va donc voir un peu où est ton fils.
Zio Berte faisait rôtir un agneau entier, embroché sur une longue broche de bois. Il se vantait que personne au monde ne savait mieux que lui rôtir un agneau ou un porcelet.
--J’irai tout à l’heure, j’irai tout à l’heure! répondit-il à sa femme. Laisse-moi d’abord régler mes comptes avec ce jeune animal.
--L’agneau est rôti, Berte. Va chercher ton fis.
--Non, l’agneau n’est pas rôti, ma petite femme. Est-ce que tu t’y connais, toi? Est-ce que tu prétends donner des conseils sur ce point aussi à Berte Portolu? D’ailleurs, laisse les enfants s’amuser. C’est de leur âge.
Mais elle insistait, et Zio Portolu se disposait à partir, lorsque Elias rentra. Il avait les yeux brillants, le visage allumé; il était très beau. Tous le regardèrent; et Zia Annedda poussa un soupir, et Zio Berte se mit à rire de plaisir en reconnaissant qu’Elias était un peu ivre. Mais Elias ne vit que les yeux obliques et ardents de Maddalena, et il eut envie de pleurer comme un enfant.
«Elle est folle! pensa-t-il. Pourquoi me regarde-t-elle ainsi? Pourquoi ne me laisse-t-elle pas en paix? Je le dirai à Pietro, je le dirai à tout le monde. Car enfin, si elle ne l’aime pas, pourquoi le trompe-t-elle?... Elle est folle, elle est folle... Mais je suis fou, moi aussi. Non, je ne dois pas la regarder; je dois plutôt m’arracher le cœur. Je vais m’en aller, m’en aller là-bas, près de Paska, la fille du prieur, et je lui ferai la cour...»
En effet, il s’approcha de l’autre foyer et dit:
--Paska, tu es la plus belle parente de saint François!