Part 2
--Puisse le vouloir ainsi la Vierge de Valverde!... Ah! Elias est un garçon de cœur. Quand il était enfant, il était sage comme une petite femme, ne disait pas un blasphème, ne prononçait pas une mauvaise parole. Aurait-on jamais cru que c’était justement lui qui me ferait verser tant de larmes?
--Mais, à cette heure, tout est passé; à cette heure, tes fils ressemblent à de vrais tourtereaux, comme dit ton mari. L’important, c’est que la concorde règne toujours entre eux et qu’ils s’aiment.
--Oh! bénie sois-tu! Quant à cela, il n’y a pas de danger, conclut Zia Annedda en souriant.
* * * * *
Après le souper, Zia Annedda put enfin se trouver seule avec Elias. Ils étaient assis au frais, dans la cour. La grande porte était ouverte, la ruelle était déserte. La nuit ressemblait à une nuit d’été, silencieuse, avec un ciel diaphane fleuri d’étoiles pures. Par delà les jardins, par delà la grande route, on entendait dans le lointain un grelottement argentin de brebis paissantes; la brise apportait un âpre parfum d’herbe fraîche. Ce parfum, cet air pur, Elias les respirait avec les narines dilatées; en lui se réveillait un vague instinct de volupté sauvage; il avait la sensation que le sang courait plus chaud dans ses veines, qu’une agréable pesanteur lui alourdissait la tête. Il avait un peu bu, et il se sentait heureux.
--Nous avons été chez la fiancée de Pietro, dit-il à sa mère. C’est une jeune fille très gracieuse.
--Oui; elle est brune, mais gracieuse. En outre, elle est très sage.
--La mère me semble un peu vaine: quand elle a un sou, elle voudrait faire croire qu’elle a un écu. Mais sa fille paraît être une brave fille.
--Qu’est-ce que tu veux? Arrita Scada est de bonne maison, et elle en conçoit de l’orgueil. Du reste, je ne sais ce que l’on gagne à être orgueilleux et superbe. Dieu a dit: «Trois choses seulement sont précieuses pour l’homme, amour, charité, humilité.» Qu’y a-t-il à gagner avec les autres passions? Tu as maintenant l’expérience de la vie, mon fils. Que t’en semble, à toi?
Elias poussa un profond soupir et leva la tête vers le ciel.
--Vous avez raison. J’ai l’expérience de la vie; non pas que j’aie mérité ma disgrâce: car vous savez que, dans l’affaire pour laquelle on m’a condamné, j’étais innocent; mais le Seigneur ne paie pas le samedi[8]. Je fus un mauvais fils, et Dieu m’a châtié, m’a fait vieillir avant l’âge. Les camarades vicieux m’avaient entraîné hors du droit chemin; et c’est parce que je hantais les mauvaises compagnies, que j’ai été précipité dans le malheur.
[8] Proverbe qui signifie: «On ne perd rien pour attendre, et toutes les fautes finissent par avoir leur punition.»
--Et, pendant que tu souffrais, ces camarades-là ne demandaient pas même de tes nouvelles. Auparavant, lorsque tu étais libre, ils ne cessaient d’assiéger notre porte: «Où est Elias? Où est Elias?» Elias était toujours prêt à les suivre. Et après? Après, ils se sont éloignés; ou, s’ils étaient obligés de passer dans la rue, ils rabattaient leur bonnet sur leur front afin que nous ne pussions pas les reconnaître.
--Assez, ma chère maman! dit-il avec un nouveau soupir. Il ne faut plus penser à tout cela, et une vie nouvelle commence. Désormais, rien autre chose n’existe pour moi que ma famille: vous, mon père, mes frères. Ah! croyez bien que je vous ferai oublier tout le passé. Je serai soumis à vos ordres comme un esclave, et il me semblera que je viens de renaître.
Zia Annedda sentit des larmes de douceur monter à ses yeux; et, comme elle craignait qu’Elias n’éprouvât aussi trop d’émotion, elle fit dévier l’entretien.
--Est-ce que ta santé a toujours été bonne? lui demanda-t-elle. Tu as beaucoup maigri.
--Que voulez-vous? Dans ces lieux-là, on maigrit sans être malade. Ne pas travailler, c’est plus épuisant que n’importe quel labeur.
--On ne travaille donc jamais?
--Jamais. Aussi croirait-on que le temps ne coule plus. Une minute est aussi longue qu’une année. Ah! mère, c’est une chose épouvantable!
Ils se turent. Elias avait prononcé les derniers mots avec un accent profond. L’après-midi, dans l’ivresse de la liberté nouvelle, il avait parlé volontiers de sa prison et de ses compagnons de misère, parce qu’il lui semblait que c’était une chose déjà lointaine, un souvenir presque agréable à se remémorer. Mais maintenant, au milieu de cette obscurité silencieuse, parmi cette fraîche odeur de la campagne qui lui rappelait les jours heureux de son adolescence passée à la bergerie, dans la liberté absolue de la _tanca_[9] paternelle, sous les yeux de sa mère, cette petite vieille si bonne et si pure, l’enfant prodigue, après quelques heures d’oubli, éprouva soudain toute l’horreur des années inutilement perdues dans l’angoisse du pénitencier; et il devint triste.
[9] _Tanca_, dérivé de _tancato_, qui signifie «clos».--Les _tancas_ sont de vastes pâturages situés soit dans la montagne soit dans la plaine, et entièrement clos par de petits murs en pierres sèches. Ces murs, qui ont à peine un mètre de hauteur, ne servent guère qu’à limiter la propriété et à empêcher le bétail de s’écarter sur les terrains contigus.
--Je suis très faible, reprit-il au bout de quelques instants; je n’ai la force de rien faire. C’est comme si l’on m’avait cassé l’échine. Et pourtant, je n’ai jamais été malade. Une fois seulement, j’eus une colique terrible, et je crus que j’allais mourir. «Mon bon _santu Franziscu_, priai-je alors, tirez-moi de ce tourment; et la première chose que je ferai, quand on me mettra en liberté, ce sera d’aller à votre église et de vous porter un cierge.»
--_Santu Franziscu bellu_! s’écria Zia Annedda en joignant les mains. Oui, mon enfant, oui, nous irons. Que Dieu te bénisse! Tu reprendras tes forces, n’en doute pas. Nous irons faire la neuvaine à saint François; et Pietro viendra à la fête, et il amènera en croupe sa fiancée.
--Quand Pietro se mariera-t-il?
--Le mariage doit se faire après la récolte.
--Et mon frère s’installera ici avec sa femme?
--Oui, au moins dans les premiers temps. Je commence à vieillir, mon fils, et j’ai besoin d’aide. Tant que je vivrai, je veux que nous demeurions tous ensemble; plus tard, lorsque je serai rentrée dans le sein du Seigneur, chacun de vous prendra sa voie. Tu te marieras, toi aussi...
--Oh! qui voudrait de moi? dit-il avec amertume.
--Pourquoi parles-tu ainsi, Elias? Qui voudrait de toi? Une fille de Dieu. Si tu t’amendes, si tu mènes une vie honorable, si tu as la crainte du Seigneur et l’amour du travail, la chance ne te manquera pas. Ce que je veux dire, ce n’est pas que tu doives chercher une femme riche; mais tu trouveras une femme honnête. Le Seigneur a institué le mariage pour la sainte union d’un homme et d’une femme, non d’un riche et d’une riche ou d’un pauvre et d’une pauvresse.
--Fort bien! dit-il en souriant. Mais laissons de côté ce sujet. Je ne suis revenu que d’aujourd’hui, et déjà nous parlons de mon mariage. Nous en recauserons un autre jour. J’ai seulement vingt-trois ans; rien ne presse. Mais vous êtes lasse, mère. Allez vous reposer. Allez.
--Oui, je m’en vais; et toi aussi, Elias, il faut que tu rentres. L’air pourrait te faire du mal.
--Du mal? dit-il, en ouvrant la bouche très grande et en respirant avec force. Comment l’air pourrait-il me faire du mal? Ne voyez-vous pas qu’il me rend la vie? Allez, allez; ne m’attendez pas; je rentrerai tout à l’heure.
Un moment après, il était seul, à demi couché par terre, le coude appuyé sur la marche de la porte. Il entendit sa mère monter l’escalier de bois, fermer la petite fenêtre et retirer ses chaussures. Puis, tout fut silence. L’air devenait frais, un peu moite, aromatique. Elias repensa aux choses que sa mère lui avait dites, et il s’absorba dans ses réflexions.
«Mon père et mes frères dorment tranquillement sur leurs nattes; je les entends d’ici. Mon père ronfle; Mattia balbutie de temps à autre quelques paroles, dans un rêve; et, même quand il rêve, il est un peu simple. Comme ils dorment bien, eux! Ils se sont enivrés; mais demain il n’y paraîtra plus. Moi aussi, je me suis enivré, légèrement, mais j’en garderai quelque chose. Comme je suis faible! Je ne suis plus un homme, à présent; je ne serai plus bon à rien, jamais. Ah! et ma mère qui songe à me marier! Mais y a-t-il une femme qui voudrait de moi? Pas une seule... Suffit; l’air devient humide; il faut que je rentre.»
Pourtant, il ne bougea pas. On entendait toujours les clochettes des brebis paissantes; et ce tintement, apporté par la brise embaumée, paraissait tour à tour voisin et lointain. Elias était las, avait la tête lourde; et il ne pouvait pas se remuer, ou du moins il lui semblait qu’il ne pouvait pas se remuer. Des visions confuses commençaient à flotter devant son imagination; il se représentait la bergerie, la _tanca_ couverte d’un foin très haut; il revoyait les brebis grosses de leur longue toison, éparpillées çà et là dans le vert du pâturage; mais ces brebis avaient des faces humaines: les faces de ses compagnons d’infortune. Et il souffrait une angoisse indéfinissable. Peut-être était-ce le vin qui lui fermentait dans le sang et qui lui donnait la fièvre. Il se rappelait aussi tous les incidents de la journée; mais il avait l’impression que ce n’était qu’un rêve, et qu’il était encore _là-bas_; et il en éprouvait un sombre chagrin.
Les fantastiques visions de sa rêverie ondulaient, s’éloignaient, s’évanouissaient. Maintenant, il lui semblait que ces étranges brebis à visage humain sautaient par-dessus le mur qui entourait la _tanca_; et il se mettait à les poursuivre péniblement, sautait aussi par-dessus le mur et s’engageait dans la _tanca_ contiguë, pleine de grands chênes verts. Un homme de haute stature, raide, corpulent, à la longue barbe d’un gris roux, une espèce de colosse, cheminait sous le bois avec une lenteur majestueuse. Elias le reconnaissait aussitôt: c’était un homme d’Orune, employé à garder l’immense _tanca_ d’un propriétaire nuorais, pour empêcher les maraudeurs de venir y voler le liège des chênes. Elias avait depuis longtemps fait connaissance avec cet homme gigantesque, un sauvage qui avait la réputation d’être un sage. Il se nommait Martinu Monne; mais tout le monde l’appelait _le père de la forêt_, parce qu’il se vantait de n’avoir pas dormi une seule nuit au village depuis son enfance.
--Où vas-tu? demandait-il à Elias.
--Je vais à la poursuite de ces brebis folles. Mais je suis si las, père de la forêt! Je n’en peux plus: je suis faible et brisé; je n’ai la force de rien faire.
--Eh bien! conseillait Martinu Monne de sa voix puissante, si tu veux éviter d’avoir de la peine, fais-toi prêtre!
--Ah! oui, c’est une idée qui m’était déjà venue _là-bas_, répondait Elias.
Enfin le rêveur se secoua, s’éveilla, frissonna; il était glacé. «Je me suis endormi dehors, pensa-t-il en se relevant. J’attraperai du mal.» Et il rentra dans la cuisine, chancelant un peu. Son père et ses frères dormaient d’un sommeil pesant, sur leurs nattes; une chandelle brûlait, posée sur la pierre du foyer. Pour Elias,--il était si faible, le pauvret!--un lit avait été préparé dans une petite chambre du rez-de-chaussée, près de la cuisine. Il prit la chandelle, traversa une étroite pièce où il y avait, entassés sur de larges planches, une multitude de fromages jaunes, huileux, qui exhalaient une odeur fétide; et il se retira dans sa chambrette.
Il se déshabilla, se coucha, éteignit la lumière. Il se sentait toujours l’échine rompue, la tête lourde; et, quelques instants plus tard, il fut accablé de nouveau par ce demi-sommeil qui ressemblait à une oppression et qu’agitaient des rêves confus. Il voyait toujours la _tanca_, le foin, les brebis grosses de laine sale et emmêlée, la lisière verte du bois voisin. Zio Martinu était toujours là; mais à présent il se tenait près du mur, grand, raide, sordide, majestueux. Il n’avait jamais un sourire. Elias, lui, était debout de l’autre côté du mur, dans la _tanca_ des Portolu, et il racontait au vieux des histoires de _là-bas_. Il lui disait, entre autres choses:
--On nous conduisait tous les jours à la messe; on nous faisait confesser et communier très souvent. Ah! _là-bas_, on est bons chrétiens! Le chapelain était un saint homme. Un jour, en me confessant, je lui ai dit que j’avais étudié jusqu’à la seconde gymnasiale et qu’ensuite je m’étais fait pâtre, mais que j’avais maintes fois regretté de n’avoir pas poursuivi mes études. Alors, il me fit cadeau d’un livre écrit d’un côté en latin et de l’autre en italien, le livre de _la Semaine sainte_. J’ai lu ce livre plus de cent fois, que dis-je? plus de mille fois; et je l’ai même apporté ici. Je sais le lire en latin aussi bien qu’en italien.
--Tu es donc un grand savant!
--Pas autant que vous, Zio Martinu. Mais j’ai la crainte de Dieu.
--Eh bien, quand on a la crainte de Dieu, on est plus savant que les rois!
A partir de cet endroit, le rêve d’Elias s’embrouillait, se confondait avec d’autres rêves plus ou moins extravagants.
II
Malgré l’insistance de Mattia, qui voulait emmener tout de suite son frère à la bergerie, Elias resta quelques jours à la maison pour recevoir les visites des parents et des amis, et aussi pour se remettre. Zio Berte et Mattia retournèrent à la garde du troupeau; Pietro reprit son travail. Mais tantôt l’un, tantôt l’autre revenait à la maison, dans la soirée, pour voir Elias et lui tenir compagnie. Et c’étaient alors de grandes conversations et des récits bruyants, soit près du feu, soit dans la petite cour, jusqu’à une heure avancée de la limpide nuit printanière.
Elias n’avait pas été assujetti à la surveillance spéciale qui maintenant fait suite à la peine et qui la rend plus cruelle; mais, du moins pendant les premiers mois, la police avait l’œil sur lui; et souvent, le soir, deux carabiniers parcouraient d’un pas lourd la ruelle, s’arrêtaient, prêtaient l’oreille, allongeaient la tête à la porte des Portolu. Si Zio Berte était là et si ses petits yeux de renard malade apercevaient les carabiniers, vite il se levait, moitié respectueux, moitié gouailleur, venait jusqu’au seuil et les invitait à entrer.
--Bien venu le Roi[10], bien venue la Force! criait-il. Entrez, entrez dans ma maison, jeunes gens; venez boire un verre de vin. Eh quoi! vous ne voulez pas entrer? Est-ce que vous croyez que c’est ici une maison d’assassins ou de voleurs? Nous sommes d’honnêtes gens, et vous n’avez pas à fourrer le nez dans nos affaires.
[10] Pour le Sarde, le Roi n’est pas seulement la personne de Sa Majesté, c’est tout ce qui la représente, force publique, justice, armée, agents de la sûreté, etc.
Ceux-ci, deux garçons rougeauds et trapus, daignaient sourire.
--Entrez-vous, ou n’entrez-vous pas? continuait Zio Portolu. Faut-il que je vous empoigne et que je vous tire? Mais prenez garde que le morceau ne me reste dans la main. Si vous ne voulez pas entrer, allez-vous-en au diable. Mais il a du bon vin, Zio Portolu!
Les carabiniers finissaient par entrer; et aussitôt Zia Annedda apparaissait avec sa fameuse carafe.
--Vive le Roi! vive la Force! vive le vin! Buvez, ou que la justice vous frappe!
--Oh! oh! oh! remarquait Mattia, quand il assistait à la scène. Que dites-vous, père? Alors, ils devraient se frapper eux-mêmes...
--Ha! ha!
--Il n’y a pas de quoi rire. Buvez, mes enfants. Et bois aussi, toi, Mattia: ta tête s’en trouvera bien. Et bois aussi, toi, Elias; car tu as sur le visage la couleur de la cendre. Il faut être rouges, pour être des hommes. Les vois-tu, ces carabiniers? Il faut être rouges comme eux... Ah, diable! voilà que vous devenez plus rouges encore? Est-ce que les paroles de Zio Portolu vous feraient honte!... Eh! eh! il en a fait rougir bien d’autres que vous; il a fait rougir des dragons! Vous ne savez donc pas qui est Zio Portolu? Si vous ne le savez pas, eh bien, je vais vous le dire: je suis moi!
--Tous nos compliments! répondaient les carabiniers, en s’inclinant et en riant.
Ils s’amusaient: et le vin de Zio Portolu était vraiment bon, émoustillant, aromatique. Zio Portolu prenait des libertés, leur mettait les mains sur les bras, sur les épaules.
--Qui croyez-vous être, vous? La Force? Une corne de chèvre! Attendez un peu, que je vous ôte ce long couteau, ce pistolet, ces boutons. Que restera-t-il de vous? Une corne, je vous l’ai dit! Voulez-vous que nous essayions de mettre vos effets à Elias, à Mattia, à mon Pietro? Vous les voyez: ils valent mieux que vous! Trois fleurs, trois tourtereaux, mes fils! Ah! vous n’avez rien à redire contre mes fils! Ils n’ont pas besoin de voler, mes fils; car nous possédons du bien, nous en avons à jeter aux chiens et aux corbeaux.
--Hum!... disait Elias, assis en silence dans un petit coin. Vous avez prononcé un mot de trop, père.
--Laisse-le dire, murmurait Mattia, tout content des bravades paternelles.
--Toi, mon fils, retiens ta langue. Tu n’entends rien à rien; tu es né d’hier... Mais que faites-vous donc, jeunes gens? Buvez, buvez, que diable! L’homme est né pour boire, et nous sommes des hommes.
Et il concluait philosophiquement, sur un ton persuasif:
--Oui, nous sommes tous des hommes! Des hommes, vous, et des hommes, nous; et il faut que nous soyons indulgents les uns pour les autres. Aujourd’hui, vous avez l’épée et vous représentez le Roi, que le diable emporte! Mais demain? Eh bien! demain, il peut se faire que vous représentiez une corne; et il peut se faire qu’alors Zio Portolu vous soit utile. Car j’ai bon cœur. Ah! cela, tout le pays peut vous le dire: il n’y en a guère comme Zio Berte. Mais ils ont bon cœur aussi, mes fils: ils ont un cœur de tourtereaux. Donc, si vous passez par notre bergerie, dans la Serra, nous vous donnerons du lait, du fromage; nous vous donnerons même du miel. Eh! eh! nous avons même du miel, nous! Mais vous, jeunes gens, fermez un œil; ou, mieux encore, fermez-les tous les deux, et n’espionnez pas pour le Roi tout ce que vous voyez. Car, en fin de compte, nous sommes tous des hommes, nous sommes tous sujets à l’erreur...
Les carabiniers riaient, buvaient; et, le cas échéant, ils fermaient les yeux sur les faiblesses des Portolu et de leurs amis.
A propos d’amis, Elias eut aussi la visite des camarades qui, par leur mauvais exemple, avaient été, au dire de sa famille et de lui-même, la cause première de sa _disgrâce_; et, nonobstant sa résolution de ne pas les recevoir et de leur fermer la porte au nez, s’ils se hasardaient à venir, il les accueillit chrétiennement. Zia Annedda leur offrit à boire comme aux autres.
--Comment voulez-vous qu’on fasse? dit-elle, après qu’ils furent partis. Il faut agir en chrétiens, être miséricordieux. Que Dieu leur pardonne!
--D’ailleurs, le mieux est de vivre en paix avec tout le monde, ajouta Elias. Dieu ordonne que l’on vive en paix.
--Béni sois-tu, mon fils, pour la grande vérité que tu viens de dire!
Ah! comme elle était contente, Zia Annedda, quand elle entendait son fils parler de Dieu, ou quand elle le voyait revenir de la messe, ou quand il lisait dans ce gros livre noir qu’il avait rapporté de _là-bas_! «Le Seigneur soit loué! pensait-elle, tout émue. Il redevient bon comme il l’était dans son enfance.»
* * * * *
Cependant, la mère et le fils se préparaient à accomplir le vœu fait par Elias.
L’église de Saint-François est située sur les montagnes de Lula. D’après la légende, elle a été édifiée par un bandit qui, las de sa vie errante, promit de se soumettre à la justice et de construire une église, s’il était acquitté. Cette légende est-elle vraie ou fausse? Quoi qu’il en soit, le _prieur_, c’est-à-dire celui à qui appartient la direction de la fête, est tiré au sort chaque année parmi les descendants du fondateur ou des fondateurs de l’église. A l’époque de la fête et de la neuvaine, tous ces descendants forment une espèce de communauté et jouissent de certains privilèges. Les Portolu étaient du nombre.
Quelques jours avant le départ, Pietro se rendit à Saint-François avec son joug et son char[11]; et, joint à d’autres paysans et maçons entre lesquels il y en avait plusieurs qui travaillaient par vœu, il fournit gratuitement sa main-d’œuvre pour remettre en état l’église ainsi que les chambrettes bâties autour de l’église, et pour transporter le bois que l’on devait brûler durant la neuvaine. Zia Annedda, de son côté, porta chez la _prieuresse_ une certaine quantité de froment; et, avec d’autres femmes appartenant à la _tribu des descendants_, elle se mit à bluter la farine et à pétrir et cuire le pain de la fête. Une partie de ce pain fut distribuée par un envoyé du prieur aux bergeries de la campagne nuoraise, A chaque bergerie, un pain. Les bergers le recevaient avec dévotion et donnaient en échange le plus qu’ils pouvaient de leurs produits; quelques-uns donnaient même de l’argent et des agneaux; d’autres promettaient de donner des vaches entières qui iraient accroître les troupeaux du saint, déjà riche en terres, en argent et en brebis.
[11] Dans la Sardaigne, et particulièrement à Nuoro, les «chars» sont de lourdes voitures à deux roues, construites en bois, consolidées par une armature de fer et traînées par deux bœufs accouplés; les ridelles posées obliquement donnent à la partie supérieure une forme triangulaire; l’ensemble ne reçoit aucune décoration.
Lorsque l’envoyé vint à la bergerie des Portolu, Zio Berte se découvrit la tête, se signa, baisa le pain.
--Je ne te donne rien pour le moment, dit-il à l’envoyé; mais, le jour de la fête, je serai là, près de ma petite femme, et j’apporterai au saint une brebis avec sa toison et toute la rente d’une journée de mes troupeaux. Zio Portolu n’est pas avare; il croit en saint François, et saint François lui est toujours venu en aide. Va maintenant, et que Dieu te protège!
Pendant ce temps-là, Zia Annedda continuait ses préparatifs. Elle fit du pain spécial, des gâteaux d’amandes et de miel: elle acheta du café, du rossolis, d’autres provisions. Elias suivait d’un œil affectueux sa mère très affairée; quelquefois même il l’aidait. Il ne sortait presque jamais de la maison; il se sentait toujours mou, débile; et ses yeux d’un bleu vert, un peu caves, prenaient parfois une fixité vitreuse et s’égaraient dans le vide, dans le néant. On aurait dit les yeux d’un mort.
Enfin arriva l’heure du départ. C’était un dimanche, au commencement de mai. Tout était prêt dans les besaces de laine; et on voyait çà et là, par les rues, des chariots chargés d’ustensiles et de vivres, des bœufs qu’on mettait sous le joug. Avant de partir, Zia Annedda et Elias se rendirent à la petite église du Rosario pour entendre la messe. Comme la messe allait commencer, un homme vint, un campagnard, qui se dirigea vers l’autel et y prit une petite niche de bois et de verre où il y avait une statuette de saint François. Tandis que cet homme se disposait à sortir, plusieurs femmes lui firent signe de s’approcher; et il leur offrit la niche à baiser. Elias l’appela aussi, d’un signe de tête, et baisa le verre aux pieds du saint.
Peu après, tout le monde était en marche. Le prieur--un paysan jeune encore, à la barbe presque blonde--montait un beau cheval gris et portait l’étendard et la niche. Suivaient d’autres paysans à cheval avec des femmes en croupe, et des femmes qui chevauchaient seules, et des femmes à pied, des enfants, des chars, des chiens. D’ailleurs, chacun voyageait pour son propre compte, se hâtant ou s’attardant comme il lui plaisait. Elias, monté sur une paisible jument balzane et ayant en croupe Zia Annedda, était parmi les derniers. Un poulain, fils de la jument, pas beaucoup plus gros qu’un dogue, trottinait à côté d’eux.