Part 1
Elias Portolu
Roman Traduit de l’italien par G. Hérelle
Par Grazia Deledda (Prix Nobel de littérature 1926)
Nelson Calmann-Lévy Éditeurs Éditeurs 25, Denfert-Rochereau 3, rue Auber Paris Paris
1928
Première édition italienne d’«Elias Portolu»: 1903.
ELIAS PORTOLU
Toutes les fois qu’un homme convoite quelque chose d’une façon désordonnée, il est pris aussitôt d’une inquiétude intérieure.
De là vient que souvent il éprouve de la tristesse lorsqu’il s’en éloigne, et que même il s’irrite à la légère, si quelqu’un lui fait obstacle.
Mais a-t-il obtenu ce qu’il convoitait? Aussitôt le reproche de sa conscience l’accable, parce qu’il a obéi à sa passion, qui ne peut lui donner la paix qu’il cherchait.
_Imitation de Jésus-Christ_, I, 6.
I
Des jours heureux approchaient pour la famille Portolu, de Nuoro. Elias, le fils cadet, qui purgeait une condamnation dans un pénitencier du continent, allait rentrer à la fin d’avril; et ensuite Pietro, l’aîné des trois garçons, se marierait.
On se disposait à fêter ce double événement. On avait rebadigeonné la maison, préparé le pain et le vin[1]. Il semblait qu’Elias regagnât le foyer comme un étudiant en vacances; et ce n’était pas sans une sorte d’orgueil que ses parents, une fois terminée la disgrâce de leur fils, s’apprêtaient à le recevoir.
[1] Dans beaucoup de villages sardes, on fait usage d’un pain qui se conserve plusieurs semaines sans se gâter. Pour les fêtes, on en prépare d’une autre qualité, qui reste frais plusieurs jours.
Enfin arriva le jour attendu si impatiemment, surtout par Zia Annedda[2], la mère, une petite femme placide, blanche, un peu sourde, qui aimait Elias plus que tous ses autres enfants. Le frère aîné, Pietro, qui était laboureur, Mattia, le plus jeune frère, et Zio Berte, le père, qui étaient pâtres, revinrent de la campagne. Mattia et Pietro se ressemblaient beaucoup; l’un et l’autre étaient bas de taille, robustes, barbus, avec une face cuivrée et de longs cheveux noirs. Zio Berte Portolu,--le vieux renard, comme on l’appelait,--était bas de taille, lui aussi, avec une fameuse chevelure noire très emmêlée qui retombait jusque sur ses yeux rouges et malades, et qui, près des oreilles, venait se confondre avec une longue barbe noire non moins emmêlée. Par-dessus des vêtements assez sales, il portait une espèce de houppelande sans manches, en peau de mouton noir, dont la laine était tournée en dedans; et, parmi toute cette fourrure noire, on n’apercevait que deux énormes mains rouge bronze et, au milieu du visage, un gros nez pareillement rouge bronze.
[2] En Sardaigne, on donne le nom de _zio_ et de _zia_ (oncle, tante) à tous les hommes et à toutes les femmes du peuple qui sont d’un âge un peu avancé.
Vu la solennité de la circonstance, Zio Portolu se lava les mains, la figure, et il demanda un peu d’huile d’olive à Zia Annedda. Il se servit de cette huile pour oindre copieusement ses cheveux, qu’il démêla ensuite avec un peigne de bois, non sans pousser des exclamations arrachées par la douleur dont cette opération était la cause.
--Que le diable vous peigne! disait-il à ses cheveux, en se tordant la tête. La toison des brebis est moins emmêlée que vous!
Finalement, il vint à bout de l’entreprise. Puis, il se fit avec beaucoup de soin une petite tresse sur la tempe droite, une autre sur la tempe gauche, une troisième sous l’oreille droite, une quatrième sous l’oreille gauche. Après quoi, il huila et peigna sa barbe.
--Faites-vous-en deux autres encore! dit Pietro en riant.
--Ne vois-tu pas que j’ai l’air d’un jeune marié? s’écria Zio Portolu.
Et il se mit aussi à rire. Il avait un rire caractéristique, un peu contraint, qui ne faisait pas remuer un poil de sa barbe.
Zia Annedda marmotta quelque chose: car il ne lui plaisait pas que ses fils manquassent de respect à leur père. Mais Zio Berte lui jeta un regard de désapprobation et la rembarra:
--Qu’est-ce que tu dis? Laisse rire les enfants: ils sont à l’âge où l’on s’amuse, eux. Pour nous, l’amusement est fini.
Cependant, l’heure arriva où Elias, ramené à Nuoro dès la veille au soir, mais retenu encore cette nuit-là en prison, devait être rendu à la liberté. Plusieurs parents et un frère de la jeune fille fiancée à Pietro se rendirent chez les Portolu; et ils prirent tous ensemble le chemin de la prison, pour recevoir Elias lorsqu’il sortirait. Zia Annedda demeura seule au logis, avec les poules et le petit chat.
La maisonnette, pourvue d’une cour intérieure, donnait sur une ruelle défoncée, non pavée, qui descendait à la grande route. Immédiatement après un petit mur broussailleux qui, d’un côté, bordait la ruelle, il y avait des jardins regardant la grande route et la vallée. On se serait cru à la campagne. Un arbre étendait gracieusement ses branches par-dessus la haie et prêtait à la ruelle un charme pittoresque. Le massif granitique de l’Orthobene et les montagnes bleues d’Oliena fermaient l’horizon.
Zia Annedda était née et avait vieilli dans ce coin rempli d’air pur; et peut-être devait-elle à cela d’être restée candide et pure comme une enfant de sept ans. D’ailleurs, tout le voisinage était habité par d’honnêtes gens, par des filles qui fréquentaient l’église, par des familles aux mœurs simples et droites.
De temps à autre, Zia Annedda quittait la cuisine, s’en allait jusqu’à la porte cochère, jetait un rapide coup d’œil à droite et à gauche, puis rentrait. Les voisines aussi attendaient le retour du prisonnier, debout sur le pas de leurs portes ou assises sur les rustiques bancs de pierre adossés contre le mur. Le chat de Zia Annedda observait, à la fenêtre.
Tout à coup, un bruit de pas et de voix se fit entendre au loin. Une voisine traversa la ruelle en courant, avança la tête dans l’entre-bâillement de la porte cochère.
--Les voici! les voici! cria-t-elle à Zia Annedda.
La petite vieille accourut, plus blanche que d’habitude, et toute tremblante. Quelques instants après, un groupe de paysans fit irruption dans la ruelle; et Elias, très ému, s’élança vers sa mère, se pencha, l’embrassa.
--Dans cent ans une autre disgrâce, dans cent ans une autre disgrâce[3]! murmura Zia Annedda, les larmes aux yeux.
[3] Façon indirecte de souhaiter à quelqu’un bonheur et longue vie.
Elias, grand et svelte, sans barbe, avait le visage clair, la peau fine, les cheveux noirs coupés ras, les yeux d’un bleu verdâtre. Le long séjour en prison lui avait pâli les mains et la face.
Presque toutes les voisines se pressèrent autour de lui, écartant les paysans qui l’accompagnaient; et elles lui serraient les mains, répétaient:
--Dans cent ans une autre disgrâce!
--Dieu le veuille! répondait-il.
Enfin ils entrèrent à la maison. Le chat, qui à l’approche des paysans s’était déjà retiré de la fenêtre pour se réfugier sur l’escalier intérieur, sauta en bas d’épouvante, courut à droite et à gauche, puis se cacha.
--_Musci, musci_[4]! se mit à glapir Zio Portolu. Qu’est-ce qui te prend? Que diable as-tu? Est-ce que tu n’as jamais vu de chrétiens? Sommes-nous des assassins, pour que les chats eux-mêmes se sauvent de nous? N’aie pas peur, _musci_: nous sommes de braves gens, de galants hommes.
[4] «Minet, minet.»
Le vieux renard avait une irrésistible envie de crier, de bavarder; et il disait des choses qui n’avaient pas le sens commun.
Une fois tout le monde assis dans la cuisine, tandis que Zia Annedda versait à boire, Zio Portolu s’empara du cousin Jacu Farre, un bel homme rouge et gras qui respirait avec lenteur; et il ne lui laissa plus un moment de repos.
--Les vois-tu? criait-il à Jacu, en le tirant par la basque de sa capote et en lui indiquant ses fils. Les vois-tu, mes fils? Trois tourtereaux! Et forts, et sains, et jolis! Les vois-tu, tous en ligne? Les vois-tu?... Maintenant qu’Elias est de retour, nous serons comme quatre lions: une mouche même n’osera pas nous toucher! Moi aussi, tu sais, moi aussi je suis fort... Ne me regarde pas de cette façon-là, Jacu Farre; je me fiche de toi, comprends-tu!... Mon fils Mattia était ma main droite: maintenant, Elias sera ma main gauche. Et Pietro, mon petit Pietro, mon Prededdu, ne le vois-tu pas? C’est une fleur! Il a semé dix quarts d’orge, huit quarts de froment et deux quarts de fèves[5]. Eh! eh! s’il veut se marier, il a de quoi entretenir sa femme convenablement. Ce n’est pas la récolte qui lui manquera. Mon Prededdu, c’est une fleur! Ah! mes fils! Il n’y en a pas d’autres comme mes fils, à Nuoro!
[5] Le _quart_, mesure de capacité, est la quatrième partie de l’hectolitre, soit vingt-cinq litres.
--Euh! euh! fit Jacu Farre, en gémissant presque.
--Euh? euh? Qu’est-ce que tu veux dire avec ton «euh! euh!», Giacomo Farre? Je mens, peut-être? Trouve-moi donc trois autres gars comme les miens, honnêtes, laborieux, robustes! Ce sont des hommes, mes fils, ce sont des hommes!
--Et qui te dit que ce soient des femmes?
--Des femmes! des femmes! s’écria Zio Portolu en mettant ses larges mains sur la panse de son cousin. Mais c’est toi, gros ventre de commode, c’est toi qui es une femme! C’est toi, et non mes fils! Tu ne les vois donc pas?
Et il se tournait avec adoration vers les trois jeunes gens.
--Tu ne les vois donc pas? Est-ce que tu es aveugle? Des tourtereaux...
Zia Annedda passa, le verre dans une main et la carafe dans l’autre. Elle emplit le verre jusqu’au bord et l’offrit à Farre, qui le présenta courtoisement à Zio Portolu.
--Buvons! s’écria celui-ci. A la santé de tout le monde! Et toi, ma femme, ma petite femme, n’aie plus peur de rien. Nous serons comme des lions, maintenant; une mouche même n’osera plus nous toucher!
--Va donc, va donc! répondit-elle.
Et, après avoir versé du vin à Farre, elle passa outre. Zio Portolu la suivit des yeux quelques instants; puis, se touchant l’oreille avec un doigt:
--Elle est un peu... là... enfin, elle a l’oreille dure. Mais une femme!... Une femme si bonne! Ah! oui, elle s’occupe de sa maison, ma femme! Je le crois bien, qu’elle s’occupe de sa maison! Et femme de conscience! Ah! comme elle...
--Il n’y en a pas une autre à Nuoro, n’est-ce pas?
--Pour sûr! proclama Zio Portolu. Est-ce qu’on l’entend faire des commérages? N’ayez crainte: si Pietro amène ici sa fiancée, elle ne risque pas de s’y trouver mal!
Et aussitôt il commença l’éloge de la jeune fille. Une rose, une véritable rose! Elle savait coudre et filer; elle était bonne ménagère; elle était honnête, belle, vaillante; elle avait du bien...
--En somme, dit Farre, il n’y en a pas une autre comme elle, à Nuoro!
* * * * *
Cependant, les jeunes gens avaient formé un cercle autour d’Elias; et, tout en buvant, en crachant et en riant, ils causaient avec animation. Celui qui riait le plus fort, c’était le nouveau revenu; mais il avait le rire las et convulsif, la voix faible. Son visage et ses mains faisaient contraste avec les visages et les mains brunis des autres: il ressemblait à une femme habillée en homme. De plus, son langage avait acquis je ne sais quoi de singulier, d’étranger; il parlait avec une nuance d’affectation, moitié en italien, moitié en dialecte, et il mêlait à son discours des imprécations toutes continentales.
--Écoute ton père qui fait votre éloge, lui dit le futur beau-frère de Pietro. Il déclare que vous êtes des tourtereaux; et, en effet, tu es blanc comme un tourtereau, Elias.
--Mais tu redeviendras noir, dit Mattia. Dès demain, n’est-ce pas? nous recommencerons à trotter dans les pâturages.
--Qu’il soit blanc ou noir, interrompit Pietro, peu importe. Laissez là ces bavardages; et qu’il continue à raconter ce qu’il racontait.
--Je disais donc, reprit Elias de sa voix fatiguée, que ce grand seigneur, détenu avec moi, était le chef des larrons dans une grande ville qui se nomme... Je ne sais plus comment elle se nomme; mais ça ne fait rien. Je l’avais pour compagnon de cellule, et il me confiait tout... Ah! voilà ce qui s’appelle voler; et nos larcins, à nous, ne comptent guère. Nous, par exemple, un beau jour, nous avons besoin de quelque chose; nous allons voler un bœuf, et nous le vendons; on nous prend, on nous condamne, et le bœuf ne suffit pas même à payer l’avocat. Mais eux, ces grands voleurs, c’est une autre affaire! Ils raflent des millions, les cachent; et, lorsqu’ils sortent de prison, ils deviennent des crésus, ils vont en carrosse et se la coulent douce. Qu’est-ce que nous sommes, nous autres Sardes, en comparaison? Des ânes!
Les jeunes gens l’écoutaient, attentifs, pleins d’admiration pour ces grands voleurs d’outre-mer.
--Et puis, ajouta Elias, il y avait aussi un Monsignor, un richard qui avait sur son livret[6] des mille et des cents...
[6] Comme il est interdit aux détenus de conserver de l’argent entre les mains, chacun d’eux a son livret où il fait inscrire les sommes dont il dispose et dont il a ensuite le droit d’user pour ses besoins, sous le contrôle du directeur de la prison.
--Aussi un Monsignor? s’écria Mattia, stupéfait.
Pietro le regarda en riant et voulut faire celui qui ne s’étonne de rien, quoique, dans le fond, il partageât l’étonnement de son frère.
--Eh bien, quoi? Un Monsignor? Est-ce que les Monsignors ne sont pas des hommes comme les autres? La prison est faite pour les hommes.
--Et pourquoi y était-il, celui-là?
--Mais... il voulait, disait-on, que l’on renvoyât le Roi et que l’on prît pour Roi le Pape. Toutefois, d’autres disaient qu’il était en prison pour une affaire d’argent, lui aussi. C’était un homme de haute taille, avec des cheveux blancs comme la neige; il lisait toujours... Il y eut un prisonnier qui vint à mourir et qui laissa aux détenus tout l’argent de son livret. On voulait me donner cinq lires; mais je les ai refusées. Un Sarde n’accepte pas l’aumône.
--Imbécile! ricana Mattia. Moi, je les aurais prises, et je me serais offert une ripaille solennelle à la santé du mort.
--C’est défendu, répondit Elias.
Et il garda un instant le silence, absorbé en de vagues souvenirs. Puis il s’écria:
--Jésus! Jésus! Jésus! Que de gens il y avait, et de toutes sortes! Il y avait avec moi un autre Sarde, un maréchal des logis; on l’emmena de Cagliari la même nuit où l’on vint me prendre; il croyait qu’on allait le relâcher; et, au contraire, on le boucla sans qu’il eût même le temps de s’en apercevoir.
--Oh! moi, je parie bien qu’il s’en est aperçu!
--Et moi aussi! dit Pietro.
--Il se vantait qu’on ne tarderait pas à le gracier, parce qu’il était parent du ministre et qu’il avait un autre parent à la Cour du Roi. Eh bien! moi, me voilà dehors; et lui, au contraire, il est encore là-bas. Personne ne lui écrivait, personne ne lui envoyait un centime. Et, dans ces endroits-là, quand on n’a pas d’argent, on crève de faim, Dieu me protège!
Il s’arrêta une seconde; puis, il s’exclama de nouveau, en faisant une grimace:
--Et les geôliers! Autant d’argousins! Ils sont presque tous de Naples: des canailles qui, lorsqu’ils te voient mourir, te crachent dessus! mais je l’ai dit à l’un d’eux, au moment où l’on me relâchait: «Essaie donc un peu de venir dans nos parages, mouchard! Je me charge de t’arranger l’os du cou!»
--Ah, oui! dit Mattia. Qu’il vienne un peu se promener aux alentours de notre bergerie, et nous lui offrirons une tasse de petit-lait!
--Oh! il s’en gardera bien!
--Quel est celui qui se gardera de venir? demanda Zio Portolu en s’approchant.
--Nous parlions d’un gardien qui crachait sur Elias, dit Mattia.
--Mais, diable! non, il ne me crachait pas dessus! Qu’est-ce que tu dis là?
Tout le groupe se mit à rire; et Zio Portolu brailla:
--Parbleu! Elias ne le lui aurait pas permis; il lui aurait cassé les dents avec un coup de poing. Elias est un homme. Nous sommes des hommes, nous, et non pas des bamboches de fromage frais comme les continentaux, même quand les continentaux sont gardiens d’hommes...
--Ne nous occupons pas des gardiens, dit Elias en haussant les épaules. Les gardiens sont de la canaille. Mais il y a aussi les seigneurs. Si vous les aviez vus! De grands seigneurs qui vont en carrosse et qui, lorsqu’ils entrent en prison, possèdent sur leur livret des milliers de lires.
Zio Portolu se fâcha, cracha et dit:
--Qu’est-ce qu’ils sont, les seigneurs? Des hommes de fromage frais! Va donc leur faire jeter le lasso à un poulain sauvage, ou attraper un taureau, ou tirer un coup de fusil! Ils mourraient de peur auparavant. Qu’est-ce qu’ils sont les seigneurs? Mes brebis ont plus de courage qu’eux, aussi vrai que Dieu existe!
--Et pourtant, pourtant, insistait Elias, si vous voyiez...
--Qu’est-ce que tu as vu, toi? répliqua Zio Portolu sur un ton méprisant. Tu n’as rien vu. A ton âge, je n’avais rien vu. Mais j’ai vu, depuis; et je sais ce que sont les seigneurs, et ce que sont les continentaux, et ce que sont les Sardes. Tu es un poussin à peine sorti de l’œuf.
--Autre chose qu’un poussin! murmura Elias, en souriant avec amertume.
--Un coq, plutôt! dit Mattia.
Et Farre, avec malice:
--Non, un petit oiseau...
--Échappé de la cage! crièrent les autres en chœur.
La conversation devint générale. Elias poursuivait le récit de ses souvenirs plus ou moins exacts sur ce lieu et sur les personnes qu’il y avait laissées. Les autres commentaient et riaient. Zia Annedda aussi écoutait, avec un placide sourire sur son visage calme, et elle ne réussissait pas à bien saisir toutes les paroles d’Elias; mais Farre, assis à côté d’elle, se penchait vers son oreille et lui répétait à haute voix ce que racontait le jeune homme.
Pendant ce temps-là, d’autres visiteurs arrivaient, parents, amis, voisins. Les arrivants s’approchaient d’Elias; beaucoup d’entre eux l’embrassaient; tous lui adressaient le souhait accoutumé:
--Dans cent ans une autre disgrâce!
--Dieu le veuille! répondait-il en tirant son bonnet.
Et Zia Annedda versait à boire. Bientôt, la cuisine fut pleine de gens. Zio Portolu hurlait comme un possédé, faisant savoir à tout le monde que ses fils étaient trois tourtereaux; et il aurait voulu retenir longuement encore cette foule. Mais Pietro était impatient de faire connaître sa fiancée à Elias, et il insistait pour que l’on sortît et pour que son frère l’accompagnât.
--Allons prendre l’air, disait-il. Ce pauvre diable a été trop longtemps entre quatre murs pour que vous prétendiez le retenir ici toute la soirée.
--Ce n’est pas l’air qui lui manquera! repartit un parent. Son visage de fille redeviendra brun comme la poudre à fusil.
--C’est ce que j’espère! s’écria Elias en se passant les mains sur la face, honteux de sa blancheur.
Mais enfin Pietro réussit à se faire écouter; et ils se disposaient à partir, quand survint la future belle-mère, une veuve maigre, grande et raide, avec un visage terreux encadré dans un bandeau noir.
--Mon enfant! s’écria-t-elle avec emphase en s’élançant vers Elias, les bras ouverts. Puisse le Seigneur t’envoyer encore dans cent ans une autre disgrâce!
--Dieu le veuille! répondit invariablement le jeune homme.
Zia Annedda s’empressait derrière la veuve, désireuse de lui faire bon accueil: mais Zio Portolu s’empara de l’arrivante, lui saisit les mains, la secoua toute.
--Tu vois? lui criait-il sur le visage. Tu vois, Arrita Scada? Le tourtereau est rentré au nid. Qui osera nous toucher, maintenant? Qui osera nous toucher? Dis-le, Arrita Scada...
Elle ne sut pas le dire.
--Ne faites pas attention, intervint Pietro en s’adressant à la veuve. Il est un peu gai, aujourd’hui.
--Et il a grandement raison d’être gai! répondit Zia Arrita.
--Oui certes, je suis gai. As-tu quelque chose à y redire? Ai-je tort d’être gai?... Tu le vois, Arrita Scada, mon tourtereau? Il est rentré au nid. Il est blanc comme un lis. Et maintenant il sait raconter de belles histoires. Est-ce que tu l’as entendu?... Nous sommes une forte famille, une race d’hommes, nous! Et tu peux le répéter à ta fille: elle épousera une fleur, et non une ordure!
--Je le crois volontiers.
--Tu le crois? Ou peut-être crois-tu que ta fille viendra ici pour y faire la servante? Elle y viendra pour faire la dame; et elle y trouvera du pain, elle y trouvera du vin, elle y trouvera du blé, de l’orge, des fèves, des olives, tous les biens du bon Dieu.
Puis, faisant retourner Zia Arrita vers une petite porte au fond de la cuisine:
--Tu la vois, cette porte? Tu la vois, n’est-ce pas? Eh bien, sais-tu ce qu’il y a derrière? Il y a des fromages pour cent écus. Et encore beaucoup d’autres choses.
--Finissez! finissez! lui dit Pietro, un peu honteux. Elle n’a que faire de tout votre bien du bon Dieu.
--Du reste, fit observer Elias, Maria Maddalena Scada n’épousera pas Pietro pour notre fromage.
--Fils de mon cœur, tout est bon dans le monde! dit avec solennité Zia Arrita.
--Allons, allons, finissez! insistait Pietro.
Cependant Zia Annedda, puisqu’on ne lui laissait pas dire une parole, s’était mise à préparer le café pour la _socronza_[7].
[7] Nom que les parents donnent à la belle-mère de leur fils ou de leur fille.
--Mon mari, confia-t-elle à celle-ci dès qu’elle put l’avoir pour elle seule, mon mari est trop attaché aux choses du siècle. Il ne pense aucunement que le Seigneur nous a donné ses biens sans que nous les méritions, et que, d’une minute à l’autre, le Seigneur peut nous les reprendre.
--Ma chère Annedda, tous les hommes sont ainsi, répondit l’autre pour la réconforter. Ils ne pensent qu’aux choses du siècle. Nous n’y pouvons rien... Mais que fais-tu là? Ne te donne pas tant de peine. Je ne suis venue que pour un petit moment, et je vais repartir tout de suite. Je vois qu’Elias est en bonne santé, blanc comme une fille. Dieu le bénisse!
--Oui, il paraît en bonne santé, grâce au Seigneur. Il a tant souffert, le pauvre oiselet!
--Ah! espérons que tout est bien terminé! Assurément il ne fréquentera plus les mauvais camarades. Ce sont les mauvais camarades qui ont causé son malheur.
--Bénie sois-tu! Tes paroles sont d’or, ma chère Arrita... Mais que disions-nous? Les hommes ne pensent qu’aux choses du siècle; s’ils pensaient un tant soit peu à l’autre monde, ils marcheraient plus droit dans celui-ci. Ils s’imaginent que cette vie terrestre ne doit jamais finir; et au contraire, cette vie terrestre n’est qu’une neuvaine, oui, une neuvaine, et même très courte. Souffrons en ce bas monde: faisons en sorte que la poulette qui est là (et elle se toucha la poitrine) demeure tranquille et ne nous reproche rien. Quant au reste, advienne que pourra... Mets donc plus de sucre, Arrita: ton café va être amer.
--Il est bon ainsi; je ne l’aime pas trop doux.
--Je te disais que l’essentiel, c’est d’avoir la conscience en paix. Et au contraire, les hommes ne prennent pas garde à cela. Il leur suffit que la récolte soit abondante, qu’ils fassent beaucoup de fromages, beaucoup de blé, beaucoup d’olives. Ah! ils ne savent pas combien la vie est brève, combien toutes les choses du siècle passent vite!... Mais donne-moi donc ta tasse! Ne te dérange pas! Ce n’est rien, c’est la petite cuiller qui est tombée... Ah! les choses du siècle! Va-t’en au bord de la mer, Arrita Scada; arrête-toi sur le rivage et compte tous les grains de sable; et, quand tu les auras comptés, sache qu’ils ne sont rien en comparaison des années dont l’éternité se compose. Au contraire, nos années, à nous, les années que nous avons à passer dans ce monde, elles tiennent toutes dans le poing d’un enfant. Ce sont des choses que je répète sans cesse à Berte Portolu et à mes fils; mais ils sont trop attachés aux choses du siècle.
--Ils sont jeunes, ma chère Annedda, et leur jeunesse est une excuse. D’ailleurs, tu verras qu’Elias a réfléchi; maintenant, il est sérieux, très sérieux. La leçon n’a pas été mince, et elle lui servira pour la vie entière.