Part 5
--Toi aussi, ce me semble, tu es poète un tantinet, et tu pourrais composer des poésies d’amour.
--Oh! pour ça, non, abbé Porcheddu!
L’abbé Porcheddu se tut quelques instants, recueilli, pensif. Elias regardait toujours la lune, en se demandant s’il saurait composer une poésie pour Maddalena... Oh! grand Dieu! Il s’oubliait donc, et le démon reprenait son empire!... Mais la voix de l’abbé Porcheddu se fit entendre, un peu grave, un peu tremblée, confidentielle et pourtant vibrante, dans ce grand silence de lune pâle, de lande déserte.
--Tu regardes la lune, Elias Portolu, et tu penses à composer une poésie... C’est cela: j’ai bien deviné. Tu es amoureux.
--Abbé Porcheddu! s’écria Elias frappé d’épouvante, en baissant la tête.
Et il eut la brusque sensation que l’homme qui était près de lui connaissait son douloureux secret; et il rougit de honte et de colère. Il aurait voulu se jeter sur l’abbé Porcheddu et l’étrangler.
--Tu es amoureux de Maddalena... Eh! ne rougis pas, ne te mets pas en colère, mon enfant. Je l’ai deviné; mais ne t’épouvante pas, ne crois pas que tout le monde ait la même clairvoyance que l’abbé Porcheddu... D’ailleurs, qu’y a-t-il de honteux à l’aimer? Elle est une femme et tu es un homme; et, en tant qu’homme, tu es sujet aux passions humaines, aux tentations, comme dirait ta mère Zia Annedda. Ce qu’il y a de honteux, mon enfant, ce n’est pas d’éprouver la tentation, c’est de ne pas savoir la vaincre. Mais toi, tu sauras te vaincre. Maddalena...
--Parlez plus bas! dit Elias.
--Maddalena doit être pour toi quelque chose de sacré. Quand tu la regardes, c’est comme si tu regardais une sainte. Tu l’as compris, n’est-ce pas?
--Oui, je... je l’ai compris!... murmura Elias.
--Tu l’as compris. Fort bien. J’avais raison de dire que tu es intelligent. Voyons: pourquoi Dieu a-t-il créé le jour et la nuit? Le jour, c’est pour donner facilité au démon de nous attaquer; la nuit, c’est pour que nous puissions rentrer en nous-mêmes et vaincre nos tentations. Les nuits comme celle-ci sont faites spécialement pour cela; car, durant ces nuits si calmes, au milieu du silence, nous devons réfléchir que la vie est brève, que la mort vient lorsqu’on y pense le moins, et que, de toute notre existence, nous ne porterons rien devant le Seigneur sauf nos bonnes œuvres, le devoir accompli, les tentations vaincues.
--Et la poésie, alors? demanda Elias, en souriant à fleur de lèvres.
Il semblait heureux de taquiner l’abbé Porcheddu; mais son accent trahissait l’émoi de son cœur.
--La poésie vraiment belle, c’est la voix de notre conscience quand elle nous dit que nous avons fait notre devoir. Eh! eh! qu’est-ce que tu penses de cela, Elias Portolu?
--Je pense que vous avez raison.
--C’est parfait. Et maintenant, nous pouvons nous en aller. L’air commence à être humide, et tu m’as dit qu’il y avait des couleuvres. Allons, donne-moi la main, aide-moi à me relever. Ah! je n’ai plus vingt ans, pour sauter comme toi... Bravo! Merci... Permets-moi de m’appuyer sur ton bras...
Il prit le bras d’Elias. Quelques minutes après, comme ils approchaient de l’église:
--Qu’est-ce que tu penses de l’abbé Porcheddu? demanda-t-il au jeune homme. C’est un fou; mais il a beau rentrer tard, boire, chanter, jeter le pain aux chiens, il n’est pas mauvais. La conscience, la conscience avant tout, Elias! N’oublie jamais la conscience!... Oh! qu’est-ce que j’aperçois là? Une chose noire? Regarde!... Serait-ce une couleuvre?
--Non, c’est une racine.
--En nous voyant revenir ainsi, les gens croiront que je suis ivre. Mais je ne m’en soucie guère, puisque je ne le suis pas... Toi, mon enfant, crois-tu que je le suis?
--Oh, non! s’écria Elias avec vivacité.
--Bon. Alors, tu te rappelleras toujours mes paroles?
--Oui, toujours.
--J’aime ta famille..., commença l’abbé Porcheddu.
Mais il regretta aussitôt ce qu’il venait de dire, changea prestement de discours; et, pendant l’heure entière qu’il passa encore avec Elias, il n’aborda plus aucun sujet intime. Le nom de Maddalena ne fut plus prononcé. Mais, à présent, Elias se sentait un autre homme: fort, calme, presque froid, décidé à lutter vaillamment contre lui-même.
Le lendemain matin, on partit. Déjà l’ancien prieur avait remis la bannière, la niche et les clefs au nouveau prieur, désigné la veille par le sort; la prieuresse avait partagé le pain, le reste des provisions et la dernière chaudière de _filindeu_[23] entre les familles de la grande _cumbissia_. Les préparatifs pour le départ avaient commencé dès l’aube; les chariots avaient été chargés, les chevaux sellés, les besaces emplies. On se mit en marche après la messe, et le nouveau prieur ferma la grande porte. Les maisonnettes, l’église, la lande redevinrent désertes, profilées sur le ciel bleu, sur le fond des montagnes pittoresques et solitaires.
[23] Espèce de soupe épaisse, qui peut aussi se manger froide.
Adieu! Le hibou va reprendre son cri soutenu et cadencé, qui déchire le silence infini de la brousse. Dans les nuits qu’embaume le lentisque, dans les longs jours lumineux, il est le roi de la solitude, il y commande seul; et son cri mélancolique ressemble au frisson d’un rêve sauvage. Adieu! Les chevaux trottent, galopent, descendent et montent par les gorges vertes de la montagne; la bonne et fière tribu des _parents_ et des dévots de saint François retourne à sa petite ville, là-bas, derrière les pentes fraîches de l’Orthobene; elle retourne à son travail, à ses étables, à ses moissons d’argent qui ondulent comme des lacs parmi les arbres. La fête est finie.
Zio Portolu avait pris en croupe Zia Annedda, et Pietro avait pris sa fiancée. Cette fois, Elias chevauchait avec les premiers de la caravane; et souvent il s’élançait au galop, lui aussi, les narines frémissantes et les yeux ardents, comme enivré par la brise tiède et chargée de senteurs forestières qui agitait les buissons fleuris et dont les fortes caresses le frappaient au visage. D’ailleurs il était sérieux; il ne chantait pas, ne criait pas comme les autres, ne tournait pas même les yeux vers Paska, la fille de l’ex-prieur, quand il se trouvait auprès d’elle. Celle-ci ne manquait pas alors de lui envoyer un regard tendre, quoique timide. Mais il se disait: «Pourquoi tromperais-je quelqu’un, et surtout une jeune fille candide? Non, je ne dois tromper personne, et moi encore moins que les autres!» Il se rappelait les paroles de l’abbé Porcheddu et les bonnes résolutions prises la nuit précédente; voilà pourquoi il ne faisait pas attention à Paska, s’éloignait de Maddalena, et, sans avoir la conscience nette de son dessein, tâchait de se fuir lui-même en se donnant l’ivresse innocente du galop sur un cheval fougueux.
Zio Portolu et Zia Annedda étaient montés sur la jument, que suivait le petit poulain. Pietro et Maddalena avaient un cheval très doux, mais un peu maigre et se fatiguant vite; aussi étaient-ils les derniers, et Zio Portolu ne cessait d’avoir l’œil sur eux.
Vers midi, on arriva à l’Isalle, sous un bouquet de grands arbres, dans un site charmant; et, selon l’usage, on mit pied à terre pour déjeuner, au milieu des roches tapissées de mousse fleurie, près de l’eau courante. Le campement fut bientôt installé; les feux s’allumèrent, les broches tournèrent, le déjeuner fut servi. C’était un midi merveilleux; le long du ruisseau, les oléandres dressaient dans l’air brûlant leurs hautes et larges touffes immobiles, éparses sur un fond de ciel métallique; et, là-bas, parmi le vert intense de la vallée, les moissons resplendissaient au soleil. La niche avec le petit saint François fut déposée à terre, sur un grand foulard étendu; et, après le repas, hommes et femmes se pressèrent à l’entour, s’agenouillèrent, baisèrent la niche et y mirent leur offrande. Pietro vint avec Maddalena; et, pour être vu par elle plutôt que pour faire acte de dévotion, il mit dans la niche une grosse offrande. Ensuite vint Zia Annedda; ensuite Elias, qui s’attarda un peu, les yeux tournés vers le petit Saint, avec l’expression d’une ardente prière. Ah! il sentait de nouveau que son âme s’égarait; la chaleur, la torpeur de ce midi serein, le vin, la présence de Maddalena le torturaient cruellement. Mais le petit Saint écouta sa prière et lui donna le courage de s’éloigner, de se coucher près de l’eau, sous les oléandres, seul, seul et fort contre la tentation.
Dans le campement, les femmes babillaient, tout en prenant le café ou en s’apprêtant pour le départ; les hommes chantaient ou tiraient à la cible. Elias entendait les coups de fusil tonner, parcourir la vallée, rebondir contre les échos, se répercuter plusieurs fois dans les lointains verts; il percevait des voix assourdies dans le calme du jour, le gazouillement flûté d’un oiseau, le murmure de l’eau courante; et ses sens commençaient à s’apaiser dans la première douceur du sommeil, lorsqu’il vit en rêve une chose inattendue. Maddalena venait, descendant à la rivière pour se laver. A l’aspect d’Elias, elle ne se troublait pas; au contraire, elle s’approchait de lui, se penchait sur lui... Ah! c’était trop, c’était trop! Les yeux de cette femme l’ensorcelaient, ardents, fatals. Certes, il n’oubliait pas son vœu: «O mon frère, alors même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais...» Mais il était en proie à une angoisse, à un délire qui le suffoquaient, l’aveuglaient; il aurait voulu prendre la fuite, mais il ne pouvait bouger; et elle était à côté de lui, et ses yeux mi-clos, ardents sous les larges paupières, et ses lèvres souriantes lui faisaient perdre la raison. Il murmurait: «Maddalena, mon amour...» Mais soudain il le regrettait; et il gémissait de passion et de douleur: «Pietro, Pietro! Mon frère, mon frère!»
Il se réveilla, frémissant; il était seul, et l’eau murmurait, et les oiseaux gazouillaient; mais on n’entendait plus ni coups de fusil ni voix. Il se leva. «Combien de temps avait-il dormi?» Il regarda le soleil; le soleil déclinait. La caravane s’en était allée; mais le cheval d’Elias était toujours là, sous la garde de deux pâtres auxquels on avait donné les restes du déjeuner en récompense du laitage qu’ils avaient offert. Elias resta encore un moment avec eux; puis il se remit en route.
Son cheval volait. La rapidité de la course et le désir de rejoindre ses compagnons le plus vite possible dissipèrent l’impression chaude, mais presque douloureuse, que lui avait laissée son rêve. Après une demi-heure de course, il aperçut Zio Portolu et Zia Annedda, Pietro et Maddalena, arrêtés sur leurs chevaux en haut d’une côte. «On l’attendait donc?» Oui. Les autres étaient déjà loin.
--Eh bien? leur cria-t-il du bas de la côte.
--Que le diable t’emporte! lui répondit son père. Où t’es-tu attardé? Donne ton cheval à Pietro: le sien est fourbu.
--Non, je ne le lui donnerai pas.
--Elias, mon fils, obéis à ton père! intervint Zia Annedda.
--Non! répéta Elias avec dépit. Vous m’avez laissé tout seul, comme une bête. Je ne donnerai pas mon cheval.
--Comme il te plaira, dit Pietro. Mais alors, prends Maddalena en croupe un bout de chemin. Nous ne pouvons plus aller ainsi.
«Ah! qu’est-ce que tu viens de dire, mon frère!» s’écria intérieurement Elias. Et il se repentit de n’avoir pas donné son cheval. Mais il lui était impossible de refuser ce que Pietro lui demandait maintenant; et il n’eut même pas la force de réprimer au fond de son cœur un mouvement de joie instinctive.
A la descente, lorsqu’il sentit le buste souple de Maddalena qui s’abandonnait un peu trop contre lui, le bras de Maddalena qui se serrait un peu trop autour de sa taille, il se rappela son rêve: car il croyait aux songes; et il se tint sur ses gardes.
Portés par le cheval robuste, Elias et Maddalena, aux détours du chemin étroit, au fond des sentiers creux et abrités sous des buissons fleuris, se trouvaient parfois seuls quelques minutes, ne disant rien, enlacés l’un à l’autre, enveloppés dans leur triste amour. Il y eut un moment où Maddalena, faible et passionnée, ne put se vaincre.
--Elias, dit-elle d’une voix un peu tremblante, excuse-moi de te donner cet ennui...
--Oh! dit-il en secouant la tête.
--L’an prochain, c’est ta femme, à toi, que tu prendras en croupe...
--Ma femme?
--Oui: Paska... Et alors, tu seras content.
--Mais toi, est-ce que tu ne seras pas contente?
--Moi, je serai morte...
--Morte?... Oh! Maddalena!
--Morte à la vie... à l’amour! C’est cela que je voulais dire.
Non seulement sa voix tremblait; mais sa main aussi tremblait, passée à la taille d’Elias; mais toute sa personne tremblait, abandonnée contre les épaules du jeune homme. Et lui, il frémit tout entier, comme une corde qui se brise, et une ombre voila ses yeux: il éprouvait la même angoisse, la même ivresse qu’il avait éprouvées dans son rêve.
--Maddalena...! soupira-t-il en lui serrant la main.
Mais il se raidit brusquement; et, à voix haute:
--J’ai cru que tu allais tomber. Tiens-toi droite, bien en équilibre.
Dans son âme résonnaient, persistantes, impérieuses, les paroles de l’abbé Porcheddu; et de nouveau son vœu lui résonna au cœur: «Sois tranquille, Pietro, mon frère! Alors même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais!»
Nuoro était proche, là-bas, sur la lisière de la vallée qu’illuminait le soleil couchant. La caravane avait fait halte à mi-côte, sur les chevaux las et en sueur, pour attendre que les autres eussent rejoint: car il fallait rentrer au pays tous ensemble et faire trois fois à cheval le tour de la petite église du Rosario, dont la cloche carillonnait déjà, lointaine, argentine, pour saluer le retour du Saint.
IV
C’était chose accomplie. Elias vivait enfin dans la solitude immense de la _tanca_, animée seulement par quelque cri, par quelque sifflet de pâtre, par les clochettes des moutons ou par le mugissement du bétail, bornée par les bois épais de chênes-lièges qui fermaient à l’horizon le ciel serein.
La _tanca_ des Portolu avait été défrichée plusieurs années auparavant, et elle se déployait ouverte, spacieuse, battue par le soleil. Quelques chênes-lièges se dressaient encore, çà et là, parmi la verdure des herbages, des buissons, des ronces; sur les pelouses humides, la végétation était molle, délicate, parfumée de thym et de menthe. Avec le printemps, qui déjà tirait à sa fin, les gras pâturages prenaient un ton chaud d’or vert; les chardons épanouissaient leurs fleurs d’or et de violette, les églantiers balançaient leurs roses sauvages. L’herbe ne restait verdoyante que sous les arbres et dans les pacages humides. Quoique plate et déboisée, la _tanca_ avait des recoins secrets, des rochers et des maquis. Dans certains endroits, le ruisseau coulait entre des bouquets de sureaux où le soleil pénétrait à peine, formant de petits lacs verts et mystérieux, entourés et parsemés de roches contre lesquelles l’eau venait se précipiter et se briser en clapotant. Le long des rives, jusqu’à une certaine distance, la végétation se conservait tendre et fraîche; la nuit, l’odeur des joncs et des menthes y était presque insupportable. Le troupeau des Portolu, suffisamment nombreux, pâturait à l’aise dans ce domaine; les brebis semblaient énormes, avec leur épaisse toison emmêlée; déjà les agneaux étaient grands et forts. On devait procéder à la tonte la semaine suivante.
Elias, dans ce lieu solitaire et sauvagement beau où il avait grandi, où s’était écoulée sa première jeunesse, éprouvait une sensation de bien-être physique. Chaque jour, il cherchait et retrouvait avec plaisir quelque coin écarté, quelque retraite de la _tanca_. Les deux chiens,--l’un gros et noir, avec des yeux farouches, assis fièrement sous l’arbre au pied duquel il était enchaîné; l’autre petit, avec le poil roux et hirsute, ressemblant un peu à un marcassin,--avaient reconnu leur jeune maître; et celui-ci, en les caressant, avait presque pleuré. Outre les chiens, il y avait encore à la bergerie un gros chat noir; il y avait un petit cochon apprivoisé, rempli de malice, avec des yeux vifs et doux qui avaient quelque chose d’humain; il y avait un beau cabri blanc, qui servait de guide aux brebis et leur ouvrait allégrement la route, lorsqu’il fallait franchir un pas difficile ou traverser l’eau à gué. Ce cabri, quand il ne paissait point, se tenait toujours près de Mattia, était toujours sur ses talons, courait après lui, sautait sur lui, le couvrait de mille caresses. Il entrait dans la cabane, tourmentait le chat, jouait avec le petit cochon ou avec le petit chien, et dormait aux pieds de son maître. Bref, c’était un animal adorable.
La vie s’écoulait simple et primitive dans la bergerie des Portolu, fréquentée seulement par les pâtres des environs ou par des gens de passage. Les individus suspects, contumax ou autres, n’y venaient pas: Zio Portolu était un homme honnête et énergique; Mattia était trop niais; Elias n’avait aucune envie de renouer les relations qu’il avait eues autrefois ou de s’en faire de nouvelles.
A présent, le jeune homme aimait la solitude; et, durant les premiers jours passés à la bergerie, il fuyait même la société des siens, quand on n’avait pas besoin de son travail. Il errait de côté et d’autre; et, lorsqu’il rencontrait des lieux qui lui rappelaient son enfance, il était pris d’émotion. Il s’attendrissait aisément, à propos de tout; mais, sitôt apaisé le premier émoi instinctif de son âme, il s’irritait de ce qu’il croyait être une faiblesse; d’autant plus que, si son frère et surtout si son père s’en apercevaient, ils se moquaient de lui.
--Hélas! hélas! Qu’es-tu maintenant, mon fils? lui disait Zio Portolu. Tu es un homme de fromage frais. Pour la moindre chose, tu pâlis comme une femmelette. Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions: ne s’émouvoir de rien, ne pas changer de visage, ne pas pleurer. Qu’est-ce qu’un homme qui pleure? Une corne! Vois ton frère Mattia. Ce n’est pas un aigle, et souvent il s’étonne sans raison; mais, du moins, il ne change pas de couleur; et puis, quelquefois, l’étonnement même est une astuce... Oh! ne regarde pas ainsi ton frère: il est plus malin que toi.
Après ces petits sermons, fréquemment répétés, Elias prenait la résolution d’être malin, lui aussi; mais certaines pensées, certains souvenirs, certaines sensations l’assaillaient si brusquement qu’il n’était plus maître de lui-même; et il recommençait à s’attendrir, à enrager, à être honteux. Il avait emporté avec lui tous les livres qu’il possédait, et ce n’était guère: _la Semaine sainte_, quelques petits ouvrages pieux rapportés de «là-bas», la _Bataille de Bénévent_, des poésies sardes, une vieille _Botanique_ illustrée. Il cacha ces livres dans un lieu sûr, bien abrité sous une roche, près d’un bosquet de sureaux qui était son endroit favori, lorsqu’il voulait se reposer. Mais ce n’était pas tout: Zio Portolu et Mattia (ce dernier savait lire) avaient aussi leur bibliothèque: _I reali di Francia_, et _Guerino detto il Meschino_, et les _Fioretti_ de saint François. Que de fois Mattia les avait lus, ces livres, et pour lui-même, et pour son père, et pour leurs amis les pâtres! Et quelle impression enfantine éprouvaient ces hommes rudes, qui prétendaient rester insensibles à toute autre chose, chaque fois qu’ils lisaient ou qu’ils écoutaient les aventures de _Guerino_ et les légendes des _Fioretti_!
Le livre préféré d’Elias était la _Semaine sainte_. Déjà il savait par cœur les Évangiles, et il les lisait presque couramment, même en latin. Il s’en allait dans son bosquet de sureaux, à la fraîcheur, à l’ombre embaumée par les joncs, près de l’eau murmurante; et il relisait la divine parole. A cette heure-là, les besognes de la bergerie étaient achevées; Mattia trottait vers Nuoro, sur la jument suivie de son poulain, avec la sacoche pleine de fromage frais et de recuite[24]; Zio Portolu, assis sur le seuil de la cabane, entaillait et gravait avec patience une courge où il dessinait justement un épisode de _Guerino_, marmottant entre ses dents, parlant à la courge, au canif, à ses doigts, à l’encre qu’il employait; et les brebis faisaient la sieste à l’ombre des maquis, et le petit cochon, le cabri, le chat et les chiens dormaient. La _tanca_ reposait toute, dans l’ardeur du soleil, sous le ciel de métal clair qui devenait cendré en s’abaissant à l’horizon. Pas une herbe ne remuait.
[24] Sorte de fromage blanc que l’on prépare avec la fleur du petit-lait repassé au feu.
Elias relisait son livre, bercé par le murmure de l’eau; mais, dans cette paix immense, il n’avait pas le cœur tranquille. Souvent, au milieu d’un verset, quelque souvenir traversait son esprit comme un éclair, s’imposait tyranniquement à sa pensée; et ce souvenir n’était pas bon. Oh, non, il n’était pas bon!
Quelquefois, il s’endormait dans le calme profond de midi; et jamais alors Maddalena ne manquait de lui apparaître en rêve. Et ces rêves le troublaient, l’excitaient douloureusement, lui laissaient une mauvaise impression pour toute la journée. Il avait espéré que, loin d’elle, il s’apaiserait et oublierait; mais le souvenir des jours passés à Saint-François était trop récent. Il en avait encore les veines embrasées, et sa volonté ne suffisait pas à vaincre une telle ardeur. La solitude, le loisir, les forces physiques renaissantes augmentaient sa passion.
Ce qui contribuait plus que tout le reste à l’accroître, c’était l’image fixe, persistante, indestructible, du retour après la neuvaine. Presque toujours les rêves d’Elias reproduisaient les particularités de cet épisode: car les épaules, la taille, la main du jeune homme conservaient intacte l’impression charnelle du corps et de la main de Maddalena; et, au souvenir des paroles qu’elle lui avait dites, son esprit s’égarait de nouveau dans un vertige de plaisir et d’angoisse. Il s’en indignait, mais il ne pouvait pas se vaincre. Parfois, ses lèvres répétaient le vœu prononcé; mais, au même instant, sa pensée retournait à ce souvenir et s’y perdait. Alors il se courrouçait contre lui-même, se couvrait d’injures, aurait voulu se bâtonner, se châtier; mais il lui était impossible de se vaincre.
«Mon père a raison, pensait-il. Je ne suis qu’un bonhomme de fromage frais, une brute, un sot. Qu’ai-je besoin de penser aux femmes, et surtout à la femme que mon devoir me défend même de regarder? Ne peut-on vivre sans les femmes? Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions; et moi, je ne suis qu’un agneau, une brebis folle... Mais est-ce ma faute? Je ne me suis pas fait ainsi moi-même. Ah! si je m’étais fait moi-même, je me serais donné un cœur de pierre... Qui sait? Peut-être qu’avec le temps cette folie me passera.»
Telles étaient ses réflexions; mais elles ne lui rendaient pas le courage: car il pressentait bien que sa folie durerait longtemps.
Cependant, un désir aigu grandissait peu à peu au fond de son cœur: celui de revoir Maddalena. Mais, sur ce point, sa résolution était ferme. Bien plus, il redoutait même le jour où Zia Annedda, Maddalena et Pietro viendraient pour la tonte des brebis. Et néanmoins il comptait les jours qui le séparaient de ce jour-là; et, en même temps qu’il avait peur, il éprouvait un frisson de plaisir à penser que ce jour approchait.
* * * * *
La veille de ce jour, sur le soir, il était occupé à boucher une brèche dans le mur de la _tanca_. Au delà de ce mur s’étendait une autre _tanca_, la _tanca_ boisée dont Zio Martinu Monne avait la garde. Où était donc «le père de la forêt»? Elias ne l’avait pas revu, quoiqu’il fût allé deux ou trois fois à sa recherche.