Part 3
--Ce qui est certain--ajouta D. Juan--c'est que dans cette lointaine ville d'Orbajosa, où par parenthèse, tu as des propriétés que tu vas pouvoir visiter, la vie s'écoule avec un calme et une douceur idylliques. Quelles mœurs patriarcales! Que de noblesse dans cette simplicité! Quelle rustique paix virgilienne! Si, au lieu d'être un mathématicien tu étais un latiniste, tu répéterais en entrant dans ce pays le _ergo tua rura manebunt_. Quel lieu admirable pour se vouer à la contemplation de notre propre nature et se préparer à l'accomplissement de bonnes œuvres! Là, tout est bonté, loyauté; on n'y connaît ni le mensonge, ni l'ostentation si communs dans nos grandes villes; là naissent et vivent les saintes affections qu'étouffe le bruit de la civilisation moderne; là se rallume la foi éteinte et le cœur entend plus fortement résonner la voix indéfinissable qui, avec une enfantine inquiétude, crie au fond de l'âme de chacun de nous: «Je veux vivre!»
Peu de jours après cet entretien, Pepe quittait Puerto-Real. Il y avait à peine quelques mois qu'il avait refusé du gouvernement la mission d'aller explorer, au point de vue minier, le bassin d'une rivière, la Nahara, dans la vallée d'Orbajosa. Mis en présence des projets que nous venons de faire connaître, il se dit:--«Il convient de mettre le temps à profit, car Dieu seul sait combien durera cette épreuve et quels ennuis peuvent en résulter.» Il se rendit donc à Madrid, sollicita de nouveau la mission d'explorer le bassin de la Nahara, mission qu'il obtint sans difficulté, bien que ne faisant pas officiellement partie du corps des mines, se mit immédiatement en route, et, après avoir deux ou trois fois changé de ligne, tomba, comme on l'a vu, du train mixte nº 65, dans les bras du tendre Licurgo.
Cet excellent jeune homme touchait à ses trente-quatre ans. Il était de forte complexion, de taille quelque peu herculéenne, admirablement bâti, et si fier que s'il eût porté l'uniforme, il aurait été difficile d'imaginer un militaire de meilleure mine et de plus martial aspect. Bien qu'ayant la barbe et les cheveux blonds, sa physionomie ne respirait pas l'imperturbable impassibilité des Allemands, mais, au contraire, une telle vivacité que, quoique ne l'étant pas, ses yeux paraissaient noirs. Il pouvait passer pour un type accompli de beauté masculine, et sur le piédestal de sa statue, un sculpteur aurait certainement gravé ces mots: _intelligence et force_. A défaut de s'y trouver écrits en caractères visibles, ils étaient au moins vaguement exprimés par le feu de son regard, par le puissant attrait de toute sa personne et par les sympathies que lui gagnait son affabilité.
Il n'était pas des plus causeurs:--les organisations à idées mobiles et jugements incertains sont seules portées à la verbosité. La profonde pénétration de ce remarquable jeune homme, le rendait très sobre de paroles dans les diverses discussions que soutenaient, sur différents sujets, les hommes du jour; mais il savait montrer dans la conversation une éloquence fine et spirituelle, toujours marquée au coin du bon sens et d'une juste et calme appréciation des choses du monde. Il n'admettait pas plus l'hypocrisie et les mauvaises plaisanteries que les insipides subtilités chères à quelques esprits infestés de pindarisme, et pour ramener ceux qui s'en écartaient au sentiment de la réalité, Pepe Rey employait souvent, et pas toujours avec mesure, les armes de la raillerie. C'était presque un défaut aux yeux d'un certain nombre de gens qui l'estimaient, parce que notre jeune homme se montrait peu disposé à approuver une foule de faits se produisant journellement dans la société et que tout le monde admettait. Il faut bien le dire, bien que cela puisse diminuer son prestige: Rey ne connaissait pas la facile tolérance du siècle complaisant qui a inventé de singuliers euphémismes de mots et de faits, pour voiler ce qui pourrait paraître désagréable aux yeux du vulgaire.
Tel était, quoi qu'en puissent dire les mauvaises langues, l'homme que le tio Licurgo introduisit dans Orbajosa juste au moment où la cloche de la cathédrale sonnait pour la grand'messe.
Dès que, en regardant par-dessus le mur de clôture, ils eurent aperçu Rosario avec le Penitenciaro et vu la jeune fille courir ensuite vers la maison, ils éperonnèrent l'un et l'autre leurs montures, puis entrèrent dans la rue Royale où un grand nombre de passants s'arrêtaient pour examiner l'étrange voyageur qui pénétrait comme un intrus dans la ville patriarcale. Tournant alors à droite dans la direction de la cathédrale, dont le monumental édifice dominait tout le pays, ils enfilèrent l'étroite rue du Connétable sur le pavé de laquelle les sabots ferrés des chevaux retombant bruyamment en cadence, alarmaient tout le voisinage qui se mettait aux fenêtres et aux balcons pour voir ce qui se passait. Les jalousies s'ouvraient avec un bruit particulier et de nombreux visages presque tous féminins, apparaissaient du haut en bas de la rue. Lorsque Pepe Rey franchit la porte monumentale de la maison de Polentinos, les commentaires sur son compte allaient déjà bon train.
IV.
L'ARRIVÉE DU COUSIN.
Au moment où Rosarito le quitta brusquement, le señor Penitenciaro se tourna du côté du mur de clôture, et dit à part lui en voyant les têtes de Licurgo et de son compagnon de voyage:
--Allons; voilà le prodige arrivé.
Il resta un moment pensif, soutenant son long manteau de ses deux mains croisées sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, ses lunettes d'or glissant tout doucement jusque sur le bout de son nez, la lèvre inférieure humide et saillante et les sourcils grisonnants légèrement froncés. C'était un saint et miséricordieux personnage, de savoir peu commun, de mœurs cléricales irréprochables, un peu plus que sexagénaire, affable, modeste, très poli et grand donneur de conseils et d'avis aux hommes comme aux femmes.
Il était depuis de longues années professeur de latinité et de rhétorique au collège, noble profession à laquelle il devait d'avoir amassé un énorme trésor de citations d'Horace et de tropes choisies qu'il plaçait avec grâce et à propos dans la conversation. Il est inutile d'ajouter autre chose relativement à ce personnage si ce n'est que lorsqu'il entendit le trot pressé des chevaux se diriger du côté de la rue du Connétable il arrangea son manteau, redressa le large sombrero qui n'était pas correctement posé sur sa vénérable tête et murmura en allant vers la maison:
--Allons voir ce prodige.
Pendant ce temps, Pepe descendait de cheval, et dans le vestibule venait, le visage baigné de larmes et la voix coupée par l'émotion, le recevoir dans ses bras doña Perfecta.
--Mon cher Pepe... comme te voilà grandi!... et avec de la barbe au menton... Il me semble que c'est hier seulement que je te tenais encore sur mes genoux. Mais te voilà devenu un homme, un vrai homme... Comme le temps passe... Dieu du ciel!... Voici ma fille Rosario.
Ce disant, ils étaient arrivés dans la salle du rez-de-chaussée, servant ordinairement de salon de réception, où doña Perfecta présenta Pepe à sa cousine.
Rosarito était une jeune fille d'apparence délicate et débile, qui semblait avoir des dispositions à ce que les Portugais appellent _saudades_[16]. On retrouvait dans son visage aux lignes fines et pures quelque chose de cette morbidesse nacrée dont la plupart des romanciers dotent leurs héroïnes, et sans laquelle il semble qu'aucune Henriette ou qu'aucune Julie ne puisse être intéressante. Mais ce qu'il y avait de mieux dans Rosario, c'est que sa physionomie exprimait tant de modestie et de douceur qu'en la voyant on ne songeait pas à remarquer les perfections qui lui manquaient. Cela ne veut pas dire qu'elle fût laide; il y aurait eu cependant quelque exagération à la qualifier de belle, en donnant à ce mot sa rigoureuse signification. La beauté réelle de la fille de doña Perfecta consistait dans une sorte de transparence (tenant de la nacre, de l'albâtre, de l'ivoire et de divers autres matériaux industriels auxquels on a l'habitude de comparer, lorsqu'il s'agit de les caractériser, les visages humains) dans une sorte de transparence, dis-je, permettant de plonger dans les profondeurs de son âme, profondeurs qui n'étaient pas sombres et effrayantes comme celles de la mer, mais qui ressemblaient à celles de l'eau coulant dans un paisible et clair ruisseau. A cette créature, pour qu'elle fût complète, il manquait cependant de la matière; il manquait au ruisseau des berges et des bords. L'esprit chez elle débordait et menaçait d'anéantir le corps.
[16] Tendres et doux souvenirs mêlés de regrets.
Lorsque son cousin la salua, elle devint écarlate et ne put prononcer que de gauches paroles.
--Tu dois être rompu dit à son neveu doña Perfecta. Nous allons te faire déjeuner.
--Avec votre permission--répondit le voyageur--je vais d'abord me débarrasser un peu de la poussière dont je suis couvert.
--Tu as parfaitement raison, dit la señora,--Rosario, conduis ton cousin à l'appartement que nous lui avons préparé. Hâte-toi, mon cher neveu. Moi, je vais donner des ordres.
Rosario introduisit son cousin dans une magnifique chambre située au rez-de-chaussée. Pepe reconnut tout de suite à mille détails qu'une intelligente et affectueuse main de femme s'était chargée de son arrangement. Tout y était disposé avec un art particulier et la propreté et la fraîcheur de tout ce qui se trouvait dans ce beau nid invitaient à s'y reposer. Celui à qui il était destiné ne put s'empêcher de sourire en remarquant diverses petites choses.
--Voilà la sonnette,--dit Rosarito, en prenant à la tête du lit le cordon dont le gland tombait sur le traversin.--Tu n'auras qu'à allonger le bras. Le secrétaire a été placé de façon à ce que la lumière arrive du côté gauche... Tu mettras dans ce panier tes vieux papiers... Fumes-tu?
--J'ai ce malheur, répondit Pepe en souriant.
--Eh bien, tu jetteras là tes bouts de cigares,--dit-elle en touchant du bout du pied un crachoir de cuivre doré rempli de sable. Rien n'est plus désagréable que de voir le plancher couvert de débris de tabac... Voici ton cabinet de toilette... Tu as pour mettre ton linge une garde-robe et une commode... Il me semble que le porte-montre n'est pas bien là; mieux vaut le placer tout près du lit... Si la lumière t'incommode, tu n'auras qu'à faire avancer le transparent en tirant le cordon... comme ceci... vois-tu?... risch...
Pepe était enchanté.
Rosarito ouvrit une fenêtre.
--Regarde, dit-elle, cette croisée donne sur le jardin. Par ici le soleil du soir entre dans l'appartement. Nous avons suspendu là la cage d'un canari qui chante comme un enragé. S'il t'ennuie nous l'ôterons.
Ouvrant ensuite une fenêtre du côté opposé:
--Cette autre croisée donne sur la rue, ajouta-t-elle. Regarde; on voit d'ici la cathédrale qui est très belle et pleine de choses précieuses. Une foule d'Anglais viennent à Orbajosa pour la visiter. N'ouvre pas en même temps les deux croisées; les courants d'air sont dangereux.
--Chère cousine--dit Pepe, l'âme inondée d'une joie indicible,--dans tout ce qui se trouve là sous mes yeux, je vois une main d'ange qui ne peut être que la tienne. Combien cette chambre est belle! Il me semble que j'y ai vécu toute ma vie. Elle invite au calme et au repos.
Rosarito laissa sans réponse ce compliment affectueux et sortit en souriant.
--Ne tarde pas trop,--cria-t-elle à travers la porte;--la salle à manger se trouve aussi au rez-de-chaussée... au milieu de cette galerie.
Le tio Licurgo entra portant les bagages. Pepe le récompensa avec une générosité à laquelle il n'était pas accoutumé. Le paysan remercia avec humilité, puis, élevant la main à la hauteur de sa tête comme quelqu'un qui ne sait s'il doit quitter ou mettre son chapeau, d'un air embarrassé, mâchant les mots, à la façon de ceux qui veulent et ne veulent pas parler, il s'exprima en ces termes:
--Quelle sera l'heure la plus convenable pour entretenir le señor D. José d'une... petite affaire?
--D'une petite affaire?
--Mais, tout de suite,--répondit Pepe en ouvrant une malle.
--Ce n'est pas le moment,--dit le paysan. Que le señor D. José se repose; nous avons le temps. Il y a, comme dit l'autre, plus de jours que d'affaires,[17] et les jours succèdent aux jours... Reposez-vous, señor D. José... Lorsque vous désirerez faire une promenade... le bidet n'est pas fourbu... Sur cela, j'ai l'honneur de vous saluer, señor D. José; que le ciel vous conserve!.. Ah! j'oubliais--ajouta-t-il en revenant presque aussitôt.--Si vous avez quelque commission à me donner pour l'officier municipal... je vais de ce pas lui parler de notre petite affaire...
[17] Ou plus de jours au calendrier que de boudins au garde-manger.
--Faites-lui mes compliments,--dit gaiement Pepe ne trouvant pas de meilleure formule pour se débarrasser du législateur spartiate.
--Que Dieu garde donc le señor D. José.
--Adieu.
L'ingénieur n'avait pas encore vidé sa malle qu'il vit pour la troisième fois apparaître à travers la porte les brillants petits yeux et la sournoise physionomie du tio Licurgo.
--Que le señor D. José me pardonne,--dit-il avec un sourire affecté qui découvrit ses dents blanchâtres,--mais, s'il préférait que cela s'arrangeât à l'amiable... Bien que, comme dit l'autre, si tu soumets tes affaires à des tiers, les uns diront blanc et les autres noir...
--Morbleu, aurez-vous bientôt fini?
--Je vous dis cela parce que les procès ne me vont pas. Je n'aime pas à avoir affaire aux tribunaux. Mieux vaut le plus mauvais arrangement que le meilleur procès... Cela dit, adieu, señor D. José. Que Dieu vous donne de longs jours dans l'intérêt des pauvres...
--C'est bon, c'est bon, adieu.
Pepe ferma la porte à clef, et dit à part lui:
--Les gens de ce pays me paraissent passablement chicaneurs.
V.
Y AURA-T-IL MÉSINTELLIGENCE?
Quelques instants plus tard, Pepe entrait dans la salle à manger.
--Si tu déjeunes copieusement--lui dit doña Perfecta d'un ton affectueux--tu n'auras plus envie de dîner. Nous dînons ici à une heure. Les usages de la campagne ne te plairont sans doute pas.
--Ils m'enchantent au contraire, ma chère tante.
--Eh! bien, voyons, que préfères-tu: bien déjeuner maintenant, ou manger seulement une bouchée pour attendre l'heure du dîner?...
--Je choisis la bouchée pour avoir le plaisir de dîner avec vous; si même j'avais pu trouver quelque chose à Villahorrenda, je ne prendrais rien maintenant.
--Je crois inutile de te dire que tu n'as pas à te gêner avec nous. Agis donc ici absolument comme tu le ferais chez toi.
--Merci, ma tante.
--Mais comme tu ressembles à ton père!--ajouta la señora en regardant manger son neveu avec ravissement.--Il me semble que je vois mon frère bien aimé. Il s'asseyait comme tu t'assieds toi-même et mangeait comme tu manges. Dans la façon de regarder, surtout, vous vous ressemblez comme deux gouttes d'eau.
Pepe la plaisanta sur son frugal déjeuner. L'attitude, les regards et les paroles de sa tante et de sa cousine lui inspiraient une telle confiance, qu'il se croyait déjà chez lui.
--Sais-tu ce que me disait Rosario?--demanda doña Perfecta en le regardant dans le blanc des yeux.--Eh bien, elle me disait que, habitué comme tu l'es aux splendeurs et à l'étiquette de la cour, de même qu'aux usages du dehors, tu ne pourrais te faire à notre simplicité un peu campagnarde, et à notre manque de bon ton, car ici tout se fait à la bonne franquette.
--Quelle calomnie!--répondit Pepe en regardant tendrement sa cousine.--Personne plus que moi ne hait les hypocrisies et les affectations de ce qu'on appelle la haute société. Il y a longtemps, je vous l'assure, que je désire prendre, comme disait je ne sais plus trop qui, un bain entier dans la nature, et vivre loin du bruit, dans la solitude et le calme des champs. Je soupire après la tranquillité d'une vie sans luttes, sans soucis, où, selon l'expression du poète, on n'est ni envié ni envieux. Pendant longtemps, mes études d'abord et ensuite mes travaux, m'ont empêché de prendre le repos dont j'ai besoin et que réclament mon corps et mon esprit; mais en entrant dans cette maison, chère tante et chère cousine, je me suis senti entouré de l'atmosphère de paix que je désire. Ne me parlez donc pas de haute ou de basse société, de grand monde ou de petit monde, car rien de tout cela ne vaut pour moi le petit coin de terre où je me trouve.
A ce moment les carreaux de la porte vitrée qui de la salle à manger donnait accès dans le jardin furent obscurcis par l'ombre d'une grande forme noire. Frappés par un rayon de soleil, des verres de lunettes lancèrent un rapide éclair; le loquet claqua, la porte s'ouvrit et le señor Penitenciario entra gravement. Il salua et fit une si profonde inclination en ôtant son long chapeau en forme de tuile canal que l'extrémité inférieure en toucha presque le sol.
--Le señor Penitenciario de cette sainte cathédrale, dit doña Perfecta; nous l'avons en très haute estime, et j'espère que tu deviendras son ami. Asseyez-vous, señor D. Inocencio.
Pepe ayant pressé la main du vénérable chanoine, ils s'assirent l'un et l'autre.
--Si tu as l'habitude de fumer après tes repas, Pepe, ne te gêne pas--dit avec bienveillance doña Perfecta--ni vous non plus, señor Penitenciario.
L'excellent D. Inocencio était en ce moment en train de tirer de dessous sa soutane un grand porte-cigares en cuir qui portait les marques fort apparentes de longues années de service; il l'ouvrit et en ayant retiré deux énormes «_pitillos_» offrit l'un d'eux à notre ami. Rosarito prit de son côté une allumette dans une petite boite que les Espagnols appellent ironiquement un _wagon_, et bientôt après l'ingénieur et le chanoine s'envoyèrent réciproquement leur fumée au visage.
--Et comment le señor D. José trouve-t-il notre chère ville d'Orbajosa?--demanda l'ecclésiastique en fermant énergiquement l'œil gauche, comme il avait l'habitude de le faire chaque fois qu'il fumait.
--Il ne m'a pas encore été possible de m'en faire une idée, répondit Pepe. Mais ce que j'en ai vu me porte à penser qu'une demi-douzaine de grands capitaux disposés à se dépenser ici, et deux ou trois têtes intelligentes dirigeant les travaux d'amélioration qu'exécuteraient quelques milliers de bras ne seraient pas inutiles. De l'entrée de la ville à la porte de cette maison j'ai aperçu plus de cent mendiants dont la plupart sont robustes et très bien portants. La vue de cette piteuse foule fait mal au cœur.
--Ces gens-là reçoivent les secours de la charité, affirma D. Inocencio. Au surplus, Orbajosa n'est pas un pays misérable. Vous savez déjà qu'il produit le meilleur ail de toute l'Espagne. Et nous avons au milieu de nous plus de vingt familles riches.
--Il est vrai, fit remarquer doña Perfecta, que les dernières récoltes ont été pitoyables, à cause de la sécheresse; mais on a dernièrement porté au marché plusieurs milliers de glanes d'ail et les greniers ne sont pas encore vides.
--Depuis tant d'années que j'ai fixé ma résidence à Orbajosa--dit l'ecclésiastique en fronçant le sourcil,--j'ai vu venir ici d'innombrables personnages de la cour, amenés, les uns par les luttes électorales, les autres par le désir d'examiner quelque domaine abandonné ou de visiter les antiquités de la cathédrale, et il n'en est pas un qui en arrivant ne nous ait parlé de charrues anglaises, de batteuses mécaniques, de chutes d'eau, de banques et de je ne sais combien d'autres sottes inventions. Le refrain c'est qu'ici tout est mal et pourrait être mieux. Qu'ils aillent à tous les diables; nous nous trouvons ici très bien, sans éprouver le besoin de voir les messieurs de la cour venir nous visiter, et encore moins celui de les entendre chanter cet éternel refrain de notre misère comparée à la grandeur et à la magnificence de certains autres pays. Bien plus sait le sot chez lui que l'habile homme chez autrui, n'est-il pas vrai, señor D. José? Je suppose bien qu'il ne vous est pas un seul moment venu à l'esprit que je dis cela pour vous. Non, en aucune façon. Il ne manquerait plus que cela. Je sais que j'ai devant moi l'un des jeunes hommes les plus éminents de l'Espagne moderne; un jeune homme capable de transformer en champs plantureux nos arides contrées... Et je ne me formalise pas de vous entendre me chanter le vieux refrain des charrues anglaises et de l'arboriculture et de la sylviculture... Non, croyez-le bien; à des hommes d'un si grand, si grand talent, on peut pardonner même le mépris qu'ils montrent pour notre simplicité. Non, non, mon cher ami, je ne vous en veux pas. Vous êtes autorisé à tout nous dire, señor D. José, tout, tout, tout, voire même que nous sommes des sauvages ou peu s'en faut.
Cette impertinente philippique terminée d'un ton railleur bien accusé ne plut pas au jeune homme; mais il s'abstint de manifester la plus légère contrariété et poursuivit la conversation en évitant autant que possible de toucher aux points dans lesquels la mesquine susceptibilité du révérend chanoine aurait pu trouver un facile motif de discorde. Ce dernier profita du moment où la señora causait avec son neveu d'affaires de famille pour se lever et faire quelques pas dans la chambre.
Elle était vaste et claire et tapissée d'un vieux papier peint dont, grâce au soin avec lequel était tenue toute la maison, les fleurs et les branchages, bien que décolorés, conservaient leur dessin primitif. La pendule, à travers la caisse vitrée de laquelle on apercevait les poids immobiles et le volumineux balancier répétant monotonement no à chacune de ses oscillations, occupait, avec son cadran bigarré, le point le plus en vue au milieu des meubles de la salle à manger, dont l'ornementation était complétée par une série d'estampes françaises, estampes qui représentaient les exploits du conquérant du Mexique, expliqués au bas de chacune d'elles par de longues inscriptions où il était question d'un _Ferdinand Cortès_ et d'une _donna Marine_ non moins invraisemblables que les figures dessinées par l'ignorant artiste. Entre les deux portes vitrées donnant sur le jardin, se trouvait un appareil en cuivre jaune que nous aurons suffisamment décrit en disant qu'il servait de support à un perroquet, qui s'y tenait perché avec le sérieux et la gravité propre à ces petits animaux en observant tout ce qui se passait autour de lui. La physionomie railleuse et dure des perroquets, leur plumage vert, l'incarnat de leur tête, leurs pattes jaunes et enfin les rauques paroles qu'ils ont l'habitude de prononcer d'un ton burlesque, leur donnent un aspect sérieux et ridicule qui est à la fois étrange et repoussant. Ils ont je ne sais quoi de la roide tenue des diplomates, paraissent quelquefois plaisants et ressemblent le plus souvent à certains hommes infatués d'eux-mêmes qui, en voulant paraître supérieurs aux autres, tournent à la caricature.
Le Penitenciario était grand ami du perroquet. Lorsqu'il eut laissé la señora et Rosario causer avec le voyageur, il s'approcha de l'animal par lequel il se laissa complaisamment mordiller l'index, et lui dit:
--Fripon, pendard, pourquoi ne parles-tu pas? Si tu n'étais pas charlatan, remplirais-tu ton rôle? Le monde des hommes, comme celui des oiseaux, est plein de charlatans.
Plongeant ensuite sa vénérable main dans un petit vase de terre qui se trouvait à sa portée, il en retira quelques pois chiches qu'il donna à manger au perroquet. L'animal se mit alors à crier à tue-tête, en demandant du chocolat, et ses cris détournèrent les deux dames et le gentilhomme d'un entretien qui, sans doute, n'avait pas une bien grande importance.
VI.
OU L'ON VOIT QUE LA MÉSINTELLIGENCE PEUT SURGIR AU MOMENT OU L'ON S'Y ATTEND LE MOINS.
Le señor D. Cayetano Polentinos, beau-frère de doña Perfecta, entra soudain, les bras ouverts, en s'écriant:
--Venez donc, venez donc, mon cher señor don José.