Doña Perfecta

Part 2

Chapter 23,903 wordsPublic domain

--Un peu de calme, Sr. D. José,--s'écria, en l'arrêtant, le villageois.--Ces gens-là sont pires que le diable. Dernièrement, ils ont assassiné deux gentilshommes qui allaient prendre le train... Ne faisons pas les braves. Gasparon el Fuerte, Pepito, Chispillas, Morengue et Ahorca-Suegros ne me verront jamais en face. Prenons la traverse.

--En avant! Sr. Licurgo.

--En arrière! Sr. D. José, répliqua le paysan d'un ton suppliant. Vous ne connaissez pas ces gens-là. Ce sont eux qui, le mois dernier, volèrent dans l'église du Carmen, le saint-ciboire, la couronne de la Vierge et deux candélabres; et ce sont eux qui, il y a deux ans, pillèrent le train allant sur Madrid.

A l'énumération de si déplorables antécédents, D. José sentit quelque peu s'amollir son courage.

--Voyez-vous là-bas ce grand coteau couvert de pins? C'est là que se cachent ces bandits dans des cavernes qu'on appelle la _Estancia de los Caballeros_[8].

[8] Le séjour ou l'habitation des gentilshommes.

--De los Caballeros?

--Oui, monsieur. Ils descendent de là sur la grand'route, lorsque la Guardia civil[9] cesse de veiller, et ils volent qui ils peuvent. N'apercevez-vous pas, un peu au-delà du coude que fait la route, une croix qui fut érigée en mémoire de l'assassinat de l'alcade de Villahorrenda à l'époque des élections?

[9] La gendarmerie.

--Oui, je vois la croix.

--Eh bien, il y a près de là une vieille masure dans laquelle ils se cachent pour guetter les voitures. Nous appelons cet endroit _Las Delicias_.

--Las Delicias?...

--Si tous ceux qui ont été assassinés et dépouillés en passant par là ressuscitaient, on pourrait en former une armée.

Pendant qu'ils discouraient ainsi, les détonations se rapprochaient, ce qui ne laissa pas de troubler un peu l'imperturbable courage des voyageurs, moins toutefois celui du _zagalillo_[10] qui les accompagnait, lequel, bondissant de joie, demanda au Sr. Licurgo la permission de s'avancer pour voir la bataille qui se livrait si près d'eux. La demande de ce jeune garçon rendit D. José quelque peu honteux d'avoir eu peur, ou tout au moins de s'être laissé intimider par les paroles du Sr. Licurgo et donnant de l'éperon à son bidet, il s'écria:

--Eh bien! nous irons tous. Peut-être pourrons-nous prêter secours aux malheureux voyageurs qui se trouvent en si grand danger et mettre à la raison ces _Caballeros_.

[10] Petit garçon.

Le paysan s'efforçait de convaincre le jeune homme de la témérité de sa détermination en même temps que de l'inutilité de ses généreuses intentions, attendu, disait-il, que les volés étant bien volés et peut-être morts, ils n'avaient plus besoin du secours de personne. En dépit de ces prudents conseils, le gentilhomme opposait la plus vive résistance aux raisons du paysan, lorsque l'arrivée de deux ou trois charretiers conduisant tranquillement un grand chariot mit fin à la discussion. Le danger ne devait pas être tellement grand, puisque ces charretiers s'avançaient sans la moindre crainte en chantant de gais refrains. Les détonations, en effet, dirent ceux-ci, n'étaient pas imputables aux voleurs, mais bien à la Guardia civil qui, de cette façon, voulait ôter l'envie de se sauver à une demi-douzaine de vauriens qu'elle conduisait, enchaînés, à la prison de la ville.

--C'est bien, c'est bien, je sais ce qui en est,--dit Licurgo en indiquant du doigt une légère fumée qu'on découvrait sur la droite à une certaine distance de la route.--On leur a fait leur compte. Cela arrive quelquefois.

Le gentilhomme ne comprenait pas.

--Je vous assure, Sr. D. José,--ajouta avec énergie le législateur lacédémonien,--qu'ils ont joliment bien fait, car il est inutile de mettre ces coquins-là en jugement. Le juge les tourmente quelque peu, puis il les relâche. Si, après six ans de procédure, quelqu'un d'eux est envoyé au bagne, il ne tarde pas à s'échapper, ou bien on le gracie, et il retourne à la _Estancia de los Caballeros_. Le mieux est encore de les fusiller. On les conduit en prison, et, lorsque pendant le trajet, on trouve un endroit propice... Ah! brigand, tu veux t'échapper! boum! boum!... Le procès-verbal dressé, les témoins entendus, la culpabilité établie, la sentence prononcée... tout cela en un clin d'œil... On a bien raison de dire, que pour si fin que soit le renard, plus fin est celui qui le prend.--En avant donc, et pressons le pas, car ce chemin, outre qu'il n'est pas large, est loin d'être agréable,--dit Rey.

En passant près des Delicias, ils aperçurent, à peu de distance de la route, les gendarmes qui venaient d'exécuter la sentence que l'on sait. Le zagalillo fut très contrarié qu'on ne lui permît pas d'aller de près contempler les sanglants cadavres des voleurs dont on distinguait de loin l'horrible groupe, mais la caravane poursuivit son chemin. Elle n'avait pas fait vingt pas que ceux qui la composaient entendirent derrière eux le galop d'un cheval s'avançant avec une telle rapidité, qu'en quelques moments il les eut rejoints. Notre gentilhomme se retourna et vit un homme, ou pour mieux dire, un Centaure, car il était impossible de concevoir une plus parfaite harmonie entre la monture et le cavalier. De robuste et sanguine complexion, avec de grands yeux pleins de feu enchâssés dans une lourde tête, que rendaient plus rudes de noires moustaches, ce cavalier, entre deux âges et dont toute la personne avait un aspect farouche et provoquant, révélait une force peu commune. Il montait un superbe cheval au large poitrail, semblable à ceux du Parthénon, harnaché suivant la mode pittoresque du pays, et sur la croupe duquel reposait un grand sac de cuir portant en grosses lettres cette inscription: _Correo_.

--Eh bonjour! Sr. Caballuco,--dit Licurgo, saluant à son arrivée l'intrépide cavalier. Nous avions pris les devants, mais vous arriverez avant nous pour peu que vous alliez d'un pareil train.

--Eh bien, soufflons un peu,--répliqua le Sr. Caballuco, en mettant sa monture au pas de celle des autres voyageurs, et en observant attentivement le plus distingué des trois,--puisque je me trouve en si bonne compagnie.

--Monsieur,--dit Licurgo, avec un sourire, en désignant Rey,--est le neveu de doña Perfecta.

--Ah!... que le ciel vous conserve, mon cher seigneur et maître.

Les deux personnages se saluèrent, mais il est bon de noter que Caballuco s'acquitta de cette politesse avec un air d'arrogante supériorité qui révélait chez lui la conscience d'une grande valeur ou d'une haute situation dans la contrée. Tandis que le fier cavalier s'arrêtait un instant avec deux gendarmes venus à sa rencontre sur la route, le voyageur demanda à son guide:

--Quel est ce monsieur?

--Qui il est?... Caballuco!

--Et qui est Caballuco?

--Voici... mais vous n'avez donc pas entendu parler de lui?--dit le paysan, stupéfait de l'ignorance crasse du neveu de doña Perfecta. C'est un homme très brave, un excellent cavalier--et le premier _caballista_[11] de la contrée. A Orbajosa nous l'aimons beaucoup; car il est.. pour dire la vérité... aussi bon que Dieu même... Tel que vous le voyez, c'est un redoutable chef de parti, et le gouverneur de la province se découvre devant lui.

[11] Partisan.

--A l'époque des élections...

--Et le gouvernement de Madrid lui adresse des dépêches en ne le traitant de rien moins que d'Excellence... Il joue à la _barra_[12] comme pas un, et se sert de toutes les armes comme nous nous servons de nos propres doigts. Alors qu'il y avait des droits d'entrée, personne ne pouvait rien contre lui, et il ne se passait pas de nuit qu'on n'entendît des détonations aux portes de la ville... Il a des partisans qui valent tout l'or du monde, parce qu'il s'occupe aussi bien des petites choses que des grandes... Il vient en aide aux pauvres gens, et l'étranger qui s'aviserait de friser d'un peu trop près la moustache à un habitant d'Orbajosa aurait affaire à lui. Nous ne voyons presque jamais ici de soldats envoyés par le gouvernement de Madrid; et lorsqu'il en est venu, il ne se passait pas de jour que le sang ne coulât, parce que Caballuco leur cherchait querelle à propos de rien. Il paraît qu'il est maintenant dans l'indigence et ne vit que du transport des dépêches; mais il fait des pieds et des mains auprès de la Municipalité pour qu'elle rétablisse les droits d'entrée, afin d'en obtenir l'adjudication. Je ne comprends vraiment pas que vous n'ayez pas entendu parler de lui à Madrid, car il est le fils d'un fameux Caballuco qui a fait partie de l'insurrection; ce Caballuco était lui-même fils d'un autre Caballuco qui était de l'insurrection antérieure. Et comme on dit maintenant qu'il va y avoir une autre insurrection, attendu que tout va de travers, nous tenons à ce que Caballuco en fasse aussi partie et continue de cette façon les glorieux exploits de son père et de son grand-père que notre ville s'honore d'avoir vus naître.

[12] Jeu qui consiste à lancer une barre de fer le plus loin possible. (_N. D. T._)

Notre voyageur fut tout surpris de voir qu'une sorte de chevalerie errante subsistait encore dans les lieux qu'il visitait, mais il n'eut pas le temps de faire de nouvelles questions, parce que celui qui en était l'objet les rejoignit en disant d'un ton de mauvaise humeur:

--La Guardia civil en a encore dépêché trois. Je viens de dire au chef de prendre garde à lui. Demain nous aurons à causer, le gouverneur de la province et moi...

--Vous irez à X...?

--Non pas, Sr. Licurgo; le gouverneur viendra ici. Sachez qu'on va nous mettre à Orbajosa une garnison d'un ou deux régiments.

--Oui, oui, dit vivement le voyageur en souriant. J'ai entendu dire à Madrid qu'on craignait de voir par ici se lever quelques guerrillas... Il est bon de prendre des précautions.

--On ne dit à Madrid que des absurdités...--s'écria violemment le centaure, en accompagnant son affirmation d'une litanie de jurons du meilleur cru.--Il n'y a à Madrid que de la canaille... On veut nous envoyer des soldats? Probablement pour nous arracher de nouvelles contributions qui seront suivies de nouveaux enrôlements? Par la vie de..... S'il n'y a pas d'insurrection, il devrait y en avoir. De sorte,--ajouta-t-il en regardant d'un air sournois le jeune gentilhomme,--de sorte que vous êtes le neveu de doña Perfecta?

Le ton dont ces paroles furent prononcées et l'insolent regard dont le bravo les accompagna irritèrent le jeune homme.

--Oui, monsieur,--répondit-il.--Y a-t-il quelque chose pour votre service?

--Je suis un grand ami de la señora que j'aime comme la prunelle de mes yeux,--dit Caballuco.--Puisque vous allez à Orbajosa, nous nous y reverrons.

Et sans ajouter un mot, le centaure piqua des deux son coursier qui, partant au galop, disparut dans un nuage de poussière.

Après une demi-heure de chemin, durant laquelle le Sr. D. José ne se montra pas plus communicatif que le Sr. Licurgo, apparut à leurs yeux sur un coteau une pyramidale agglomération de vieilles maisons de laquelle se détachaient quelques sombres tours, en même temps que, tout en haut, le ruineux édifice d'un château lézardé. Un amas de murs difformes, de cahutes de terre grises et poudreuses comme le sol en formait la base, avec quelques fragments de murailles crénelées à l'abri desquelles une centaine d'humbles masures dressaient leurs misérables façades en briques crues ressemblant à des visages anémiques et affamés qui demandent l'aumône en passant.

Un très maigre ruisseau, comme une ceinture de fer-blanc entourant le village, rafraîchissait sur son passage quelques jardins, seule verdure qui réjouît la vue. Des piétons et des cavaliers entraient et sortaient, et ce mouvement humain, bien que peu considérable, donnait une certaine apparence vitale à ce grand hameau dont l'aspect architectonique était bien plutôt celui du délabrement et de la mort que du progrès et de la vie. Les innombrables et sordides mendiants qui se traînaient des deux côtés de la route, en fatiguant les passants de leurs supplications, offraient un pitoyable spectacle. Il était impossible de rêver des créatures plus en harmonie et cadrant mieux avec les lézardes de cette sorte de tombeau d'une ville, non seulement morte mais tombant en décomposition.

Lorsque nos voyageurs s'avancèrent, quelques cloches discordantes indiquaient, par leur son expressif, que cette cité momie avait encore une âme.

Elle se nommait Orbajosa, et figurait non pas dans la géographie chaldéenne ou cophte, mais dans celle de l'Espagne, comme ayant une population de 7,324 habitants, une municipalité, un évêché, un tribunal, un séminaire, un dépôt d'étalons, un établissement d'instruction secondaire et autres prérogatives officielles.

--On sonne la grand'messe à la cathédrale--dit le tio Licurgo.--Nous arriverons plus tôt que je ne l'espérais.

--L'aspect de votre pays--dit le gentilhomme en examinant le panorama qui se déroulait sous ses yeux, est on ne peut plus désagréable. La ville historique d'Orbajosa[13], dont le nom est sans doute une corruption de _Urbs augusta_, ressemble à un grand fumier.

[13] J'ai déjà dit que tous les noms de localités sont imaginaires.

--C'est qu'on n'aperçoit d'ici que les faubourgs--affirma le guide visiblement contrarié. Lorsque vous entrerez dans la rue Royale et dans celle du Connétable, vous y verrez des édifices non moins beaux que la cathédrale.

--Je ne veux pas dire du mal d'Orbajosa avant de la connaître--ajouta le gentilhomme. Et l'observation que je viens de faire n'était même dictée par aucune intention désobligeante,--car humble et misérable ou belle et somptueuse, cette ville me sera toujours chère, non seulement parce qu'elle est la patrie de ma mère, mais aussi parce qu'elle compte au nombre de ses habitants des personnes que j'aime déjà sans les connaître. Entrons donc dans la ville _auguste_.

Ils gravissaient en ce moment la chaussée aboutissant aux premières rues et longeaient les murs en torchis des jardins.

--Voyez-vous cette grande maison au fond de la vaste huerta[14] dont nous côtoyons la clôture? dit Licurgo en indiquant le large mur peint de l'unique bâtiment qui eût l'aspect d'une habitation commode et gaie.

[14] Verger.

--Oui... c'est-là la demeure de ma tante?

--Justement. Ce que nous apercevons est le derrière de la maison. La façade donne sur la rue du Connétable, elle a cinq balcons de fer ressemblant à cinq créneaux. Le beau jardin qui est derrière ce mur appartient à la maison; en vous dressant un peu sur vos étriers, vous le verrez tout entier.

--Nous voilà donc déjà chez ma tante?--dit le gentilhomme. Ne peut-on pas entrer par ici?

--Il y a bien une petite porte, mais la señora l'a fait murer.

Le gentilhomme se dressa sur ses étriers et avançant la tête autant qu'il le pouvait, regarda par-dessus la clôture.

--Je vois parfaitement tout le jardin; il y a là-bas sous des arbres une femme, une jeune fille.... une demoiselle...

--C'est la señorita Rosario--répondit en souriant Licurgo qui pour regarder, se dressa à son tour sur ses étriers.

--Eh! señorita Rosario!--cria-t-il en lui faisant de la main droite des signes très significatifs. Nous voici arrivés... je vous amène votre cousin.

--Elle nous a vus--dit le gentilhomme en allongeant encore le cou.--Mais, si je ne me trompe, il y a près d'elle un ecclésiastique... un prêtre.

--C'est le señor Penitenciario--répondit simplement le paysan.

--Ma cousine nous a vus... elle plante là le curé et court vers la maison... Elle est jolie...

--Comme un rayon de soleil.

--Elle est devenue plus rouge qu'une cerise. Allons, señor Licurgo, approchons-nous!

III.

PEPE REY.

Il convient de dire, avant d'aller plus loin, qui était Pepe Rey et ce qui l'appelait à Orbajosa!

Lorsque le «brigadier[15]» Rey mourut, en 1841, ses deux enfants, Juan et Perfecta venaient de se marier; cette dernière avec le plus riche propriétaire d'Orbajosa, le premier avec une jeune fille de la même ville. Le mari de Perfecta se nommait D. Manuel Maria José de Polentinos, et la femme de Juan, Maria Polentinos; mais malgré la similitude des noms, leur parenté était un peu éloignée et du nombre de celles dont on ne tient guère plus compte. Jurisconsulte distingué, Juan Rey exerça pendant trente ans à Séville, où il avait pris ses grades, la profession d'avocat avec non moins d'honneur que de profit. En 1845, il était déjà veuf et avait un fils qui commençait à se distinguer. Celui-ci occupait ses loisirs à construire, avec de la terre dans la cour de la maison paternelle, des viaducs, des digues, des étangs, des barrages, des canaux, puis il s'amusait à laisser courir l'eau à travers ces ouvrages fragiles. Son père le laissait faire et disait: «tu seras ingénieur».

[15] Général de brigade.

Juan et Perfecta cessèrent de se voir dès qu'ils furent l'un et l'autre mariés, parce que celle-ci alla vivre à Madrid avec le richissime Polentinos dont la fortune égalait les goûts dispendieux.

La passion du jeu et les femmes avaient pris un tel empire sur Manuel Maria José que, pour peu que la mort eût tardé à l'enlever, il ne lui serait plus rien resté. Sucé jusqu'à la moëlle des os par les sangsues de la cour et par l'insatiable vampire du jeu, ce riche provincial mourut subitement dans une nuit d'orgie. Son unique héritier était une enfant âgée de quelques mois. Avec la mort du mari de Perfecta, finirent pour la famille les chagrins qu'il lui causait, mais commença la souffrance morale. La maison de Polentinos était ruinée; les propriétés risquaient d'être saisies par les créanciers; tout était en désordre: dettes énormes, déplorable administration à Orbajosa, discrédit et misère à Madrid, telle était la situation.

Perfecta écrivit à son frère. Celui-ci s'empressa de venir au secours de la pauvre veuve et déploya tant d'adresse et d'activité que peu de temps après la plupart des dangers étaient conjurés. Il commença par obliger sa sœur à résider à Orbajosa pour s'occuper elle-même de l'administration de ses vastes domaines, tandis qu'il soutenait à Madrid le formidable assaut des créanciers. Plus apte que n'importe qui à ces sortes d'affaires, le brave D. Juan Rey, pour délivrer peu à peu la maison de l'énorme fardeau de ses dettes, plaida devant les tribunaux, conclut des arrangements avec les personnes à qui étaient dues les plus fortes sommes, obtint des délais pour les paiements et procéda enfin avec tant d'habileté que le riche patrimoine de Polentinos échappé au naufrage fut mis à même de soutenir pour de longues années la gloire et la splendeur de l'illustre famille.

La reconnaissance de Perfecta était si vive que, d'Orbajosa, où elle avait résolu de se fixer jusqu'à la majorité de sa fille, elle écrivait à son frère entre autre choses affectueuses: «Tu as été pour moi plus qu'un frère et tu as fait pour mon enfant ce que son père n'aurait pas fait. Comment, elle et moi, pourrons-nous jamais nous acquitter envers toi? Ah! mon cher frère, dès que ma fille commencera à bégayer et pourra prononcer un nom, c'est le tien que je l'apprendrai à bénir. Ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie. Ta sœur déplore de ne pouvoir trouver une occasion de te prouver combien elle t'aime, et de te récompenser d'une façon digne de ta grande âme et de l'immense bonté de ton cœur de tout ce que tu as fait pour elle.»

A l'époque où sa mère écrivait ce qui précède, Rosarito était âgée de deux ans. Enfermé dans un collège de Séville, Pepe Rey traçait des lignes sur le papier et s'ingéniait à prouver que _la somme des angles intérieurs d'un polygone est égale à autant de fois deux angles droits que ce polygone a de côtés moins deux_.

La démonstration de ces ennuyeux théorèmes l'intéressait au plus haut point. Les années se succédèrent. L'enfant grandissait et ne cessait de tracer des lignes. Il finit par en faire une qui s'appelle la ligne _de Tarragona à Montblanch_. Son premier projet fut le pont de 120 mètres jeté sur le Francoli.

Doña Perfecta continua à résider à Orbajosa. Comme son frère ne sortait pas de Séville, ils passèrent de longues années sans se voir. Une lettre trimestrielle, à laquelle il était trimestriellement répondu, mettait seule en communication ces deux cœurs dont ni le temps ni la distance ne pouvaient diminuer l'affection. Lorsque, en 1870, D. Juan Rey, satisfait d'avoir consciencieusement rempli sa tâche dans la société, se retira dans sa magnifique résidence de Puerto-Real, Pepe, qui avait durant quelques années, travaillé pour le compte de puissantes compagnies de construction, entreprit un voyage d'étude en Allemagne et en Angleterre. La fortune de son père (aussi considérable que peut l'être en Espagne celle qui n'est due qu'à une charge honorablement remplie) lui permettait de se délivrer de temps à autre d'un travail assujetissant. Ayant des idées élevées et professant un immense amour pour la science, la plus pure de ses jouissances consistait dans l'observation et l'étude des prodiges réalisés par l'esprit moderne pour coopérer à la culture et au bien-être physique, en même temps qu'au développement moral de l'homme.

Dès qu'il fut de retour de son voyage, son père lui annonça qu'il avait à lui faire part d'un important projet. Pepe crut tout d'abord qu'il s'agissait d'un pont, d'un bassin maritime ou tout au moins de l'assainissement d'un pays marécageux, mais D. Juan le tira bientôt de son erreur en ces termes:

--Nous voici en mars; la lettre trimestrielle de Perfecta ne pouvait se faire attendre. Lis-la, mon cher fils, et si tu approuves le projet dont m'entretient l'exemplaire et sainte femme qui est ma sœur, tu me donneras le plus grand bonheur qu'il soit donné à ma vieillesse de goûter. Dans le cas où ce projet ne te plairait pas, n'hésite pas à le repousser quelque tristesse que puisse me causer ton refus, car je ne veux en aucune façon influencer ta détermination. Il serait indigne de nous deux que la réalisation d'un pareil projet pût être due à la pression exercée sur son fils par un père obstiné. Tu es donc parfaitement libre d'accepter ou de refuser, et si, par suite d'une inclination antérieure ou pour tout autre motif, le projet en question te causait la plus légère répugnance, je ne veux absolument pas que tu y souscrives à cause de moi.

Pepe parcourut la lettre et dit tranquillement en la posant sur la table:

--Ma tante Perfecta désire que j'épouse Rosario.

--Elle répond qu'elle accepte avec joie ma proposition, dit le père avec une vive émotion. Car c'est moi qui ai eu la première idée de ce mariage. Il y a longtemps, fort longtemps déjà... mais je n'avais pas voulu t'en parler avant de savoir ce qu'en pensait ma sœur. Comme tu le vois, Perfecta accueille avec joie mon dessein; elle dit qu'elle y avait songé aussi; mais qu'elle n'avait pas osé m'en faire part, par la raison que tu es..... as-tu bien lu ce qu'elle écrit? «que tu es un jeune homme du plus grand mérite, tandis que sa fille, élevée à la campagne, ne possède ni de brillants ni de mondains attraits...» C'est elle-même qui dit cela... Pauvre chère sœur! Combien tu es bonne!... Je vois que tu ne repousses pas, que tu ne trouves pas absurde ce projet quelque peu semblable à l'officieuse prévoyance des parents d'autrefois qui mariaient leurs enfants sans les consulter et le plus souvent prématurément sans y avoir bien réfléchi... Dieu veuille qu'il n'en soit pas ainsi de cette union! Dieu veuille qu'elle soit ou promette d'être des plus heureuses! Il est bien vrai que tu ne connais pas encore ma nièce, mais nous connaissons, toi et moi, ses vertus, son esprit, sa modestie et sa noble simplicité... Pour que rien ne lui manque, elle est de plus jolie... Mon avis--ajouta-t-il gaîment, c'est que tu te mettes en route, que tu ailles fouler le sol de cette ville épiscopale, _Urbs augusta_, et que là tu décides, après avoir vu ma sœur et sa charmante Rosarito, si celle-ci mérite d'être un jour quelque chose de plus que ma nièce.

Pepe reprit la lettre et la lut cette fois avec la plus grande attention. Sa physionomie n'exprimait ni joie ni tristesse. On eût dit qu'il examinait un projet de croisement de deux voies ferrées.