Part 4
Ils s'embrassèrent cordialement. D. Cayetano et Pepe se connaissaient de longue date, par la raison que l'éminent érudit et bibliophile émérite accourait à Madrid chaque fois qu'on y annonçait la vente aux enchères de livres provenant de la succession de quelque bibliomane. Il était grand et mince, entre deux âges, mais vieilli par les soucis et par de studieuses veilles; il s'exprimait avec une correction étudiée qui lui seyait à merveille, et parfois était aimable et tendre avec affectation.
A propos de sa vaste érudition, que pourrait-on dire, sinon qu'elle était un vrai prodige? Son nom n'était prononcé à Madrid qu'avec respect, et s'il eût habité la capitale, D. Cayetano aurait, en dépit de sa modestie, fait partie de toutes les académies présentes ou futures. Mais il ne soupirait qu'après la solitude, et la place, que dans l'esprit de certains autres, occupe la vanité, était remplie chez lui par la pure passion des livres, par l'amour de l'étude et du recueillement, sans autre objectif que les livres et l'étude.
Il avait formé à Orbajosa, une des plus riches bibliothèques qui fussent dans toute l'Espagne, et il y passait de longues heures de jour et de nuit, compilant, classant, prenant des notes, et thésaurisant des matériaux précieux de toute sorte, ou peut-être même, élaborant quelqu'œuvre extraordinaire et originale digne d'une si vaste intelligence.
Ses mœurs étaient patriarcales; il mangeait peu, buvait moins encore, et ses uniques folies consistaient dans quelques collations aux Alamillos en des jours mémorables, et dans des visites journalières à un lieu appelé Mundogrande, où venaient peu à peu exhumés de la poussière de vingt siècles, en même temps que des médailles romaines, des fragments de chapiteaux, des socles étranges d'une architecture inconnue ou des vases et des _cubilaria_ d'un prix inestimable.
Don Cayetano et doña Perfecta vivaient dans une si complète harmonie que la paix du paradis ne lui était pas comparable. Ils ne s'étaient jamais querellés. Il est vrai qu'il ne se mêlait en aucune façon des affaires de la maison, et qu'elle ne s'occupait de la bibliothèque que pour la faire balayer et épousseter chaque samedi, en respectant, avec une religieuse admiration, les livres et papiers étalés sur la table ou sur d'autres meubles.
Après les compliments d'usage, don Cayetano dit:
--J'ai examiné le contenu de la caisse. Je regrette vivement, que vous ne m'ayez pas apporté l'édition de 1527. Il faudra que je fasse moi-même un voyage à Madrid... Comptez-vous rester ici longtemps? Ce ne sera jamais trop, mon cher Pepe. Combien je me réjouis de vous y voir! Nous allons, à nous deux, mettre en ordre une partie de ma bibliothèque et dresser la liste des écrivains de la Gineta. Ce n'est pas tous les jours qu'on peut avoir sous la main un homme de votre mérite. Vous verrez ma bibliothèque. Vous pourrez vous y donner des indigestions de lecture. Tout est à votre disposition... Vous y trouverez des merveilles, de vraies merveilles, des trésors inestimables, des raretés que seul je possède, oui, moi seul... Mais il me semble que l'heure du dîner a déjà sonné, n'est-il pas vrai, José? N'est-il pas vrai, Perfecta? N'est-il pas vrai, Rosarito? N'est-il pas vrai, seigneur don Inocencio?... Vous êtes aujourd'hui deux fois Penitenciario: je dis cela parce que vous allez faire pénitence avec nous...
L'ecclésiastique s'inclina et sourit en signe de sympathique acquiescement. Le repas fut cordial. Comme c'est l'usage dans les dîners de petits endroits, la surabondance du contenu de chaque plat tenait lieu de la variété des mets: il y avait de quoi rassasier deux fois plus de personnes qu'il ne s'en trouvait là. La conversation glissa d'un sujet à un autre.
--Il faut que vous visitiez le plus tôt possible notre cathédrale--dit le chanoine. Il en est peu qui puissent lui être comparées, señor D. José!... Il est vrai que vous, qui, à l'étranger, avez vu tant de merveilles, vous ne trouverez peut-être rien de bien remarquable dans cette vieille église... Mais à nous, pauvres simples gens d'Orbajosa, elle paraît divine. Maître Lopez de Berganza, qui en fut chanoine, la nommait au XVIe siècle _pulchra augustina_... Il se peut, cependant, qu'elle n'ait aucun mérite pour des hommes aussi savants que vous, et qu'ils lui préfèrent la charpente en fer d'une halle quelconque.
Le langage railleur du sarcastique Penitenciario déplaisait de plus en plus à Pepe Rey; mais bien résolu à se contenir et à dissimuler son ennui, il se borna à répondre évasivement. Doña Perfecta, prenant à son tour la parole, dit en plaisantant:
--Prends garde, Pepito; je te préviens que nous nous brouillerons si tu parles mal de notre sainte église. Tu es un savant, un homme éminent au courant de tout; mais si tu parviens à découvrir que ce grand édifice n'est pas la huitième merveille du monde, garde pour toi-même ta découverte, et ne viens pas nous traiter de niais.
--Je suis loin de croire que cet édifice n'est pas beau,--répondit Pepe.--Le peu que j'ai vu de son extérieur m'a paru au contraire d'une beauté imposante. Du reste, ma tante, il n'y a pas lieu de s'effrayer à ce sujet, car je ne suis rien moins que savant.
--Tout doux!--dit l'ecclésiastique en étendant la main et laissant sa bouche fatiguée de mâcher prendre avant de parler un instant de répit.--Je vous arrête là. Ne venez pas ici faire le modeste, señor D. José, car nous savons suffisamment tout ce que vous valez, la renommée dont vous jouissez et le rôle important qu'il vous sera facile de jouer partout où vous voudrez vous présenter. Des hommes tels que vous ne se rencontrent pas tous les jours. Mais après avoir ainsi loué vos talents...
Il s'interrompit pour avaler une bouchée; dès que celle-ci eut laissé à la voix le passage libre, il poursuivit en ces termes:
--Après avoir ainsi loué vos talents, qu'il me soit permis d'exprimer une autre opinion avec toute la franchise propre à mon caractère. Oui, señor D. José, oui señor D. Cayetano, oui, ma chère señora et vous, ma chère enfant, la science, telle que l'acquièrent et l'enseignent les modernes, est la mort du sentiment et des douces illusions. Avec elle s'éteint la vie de l'esprit; tout se réduit à des règles fixes, et les sublimes enchantements de la nature eux-mêmes disparaissent. Avec elle meurent la foi dans l'âme et le merveilleux dans les arts. La science dit que tout est mensonge et elle prétend tout réduire en formules algébriques, non seulement _maria ac terras_ où nous vivons, mais aussi _cœlumque profondum_ où habite Dieu. Les admirables intuitions de l'âme, ses mystiques ravissements, l'inspiration même des poètes, mensonge que tout cela. Le cœur est une éponge, le cerveau une boîte à vers.
Tout le monde se mit à rire pendant qu'il ingurgitait un verre de vin.
--Voyons, nierez-vous, señor D. José--ajouta le prêtre--que la science, telle qu'on l'apprend et qu'on l'enseigne aujourd'hui, doit forcément aboutir à faire du monde et du genre humain, une grande machine?
--C'est selon, se prit à dire D. Cayetano. Il y a en toutes choses, du pour et du contre.
--Prenez un peu plus de salade, señor Penitenciario--dit doña Perfecta. Elle est comme vous l'aimez, fortement épicée.
Pepe Rey n'avait pas le moindre goût pour les discussions; il n'était pas pédant et n'aimait pas à faire parade d'érudition, surtout dans une société où se trouvaient des dames, ou dans des réunions intimes; mais la persistance de l'agressive verbosité du chanoine, méritait, à son avis, une verte réplique. Il pensa qu'il serait maladroit, pour lui donner une leçon, d'exposer des idées ayant une certaine analogie avec les siennes, parce qu'il pourrait s'en prévaloir, et résolut de manifester les opinions qui, étant le plus en contradiction avec celles du Penitenciario, étaient le plus capables de le mortifier.
--Ah! tu veux te moquer de moi,--se dit-il;--eh bien, je vais te rendre la monnaie de ta pièce.
Et il ajouta aussitôt à haute voix:
--Ce que le señor Penitenciario vient de dire en plaisantant est parfaitement vrai. Mais, est-ce notre faute si la science démolit brutalement un jour ou l'autre les vaines idoles, la superstition, les sophismes, les mille mensonges du passé, dont quelques-uns ont de la grandeur tandis que les autres ne sont que ridicules, car l'univers contient toute sorte de choses? Le monde des illusions qui est comme un monde superposé à l'autre, s'écroule avec fracas. Le mysticisme en religion, la routine dans la science, le convenu dans les arts, tombent comme tombèrent les dieux du paganisme, au bruit des éclats de rire de la foule. Adieu les songes trompeurs, le genre humain s'éveille et ses yeux contemplent la réalité. Le vain sentimentalisme, le mysticisme, la fièvre, l'hallucination, le délire disparaissent, et l'esprit, hier malade, aujourd'hui plein de vigueur jouit avec une joie indicible de la juste appréciation des choses. L'imagination, cette terrible folle, qui était la maîtresse du logis en devient la servante... Tournez vos regards de tous côtés, señor Penitenciario, et vous verrez quel admirable ensemble de réalités s'est substitué à la fable. Le ciel n'est plus une voûte, les étoiles ne sont plus des flambeaux, la lune n'est plus une chasseresse errante, mais un globe opaque, le soleil n'est pas un cocher vagabond élégamment paré, mais un embrasement fixe. Les syrtes ne sont plus de fabuleuses divinités, mais des écueils, les sirènes sont des phoques, et dans l'ordre des personnes, Mercure est un Manzanedo; Mars est un vieillard sans barbe, comme le comte de Moltke; Nestor peut être un petit homme qui s'appelle M. Thiers. Orphée est Verdi; Vulcain est Krupp; Apollon est un poète quelconque. Cela ne vous suffit-il pas? Eh! bien, Jupiter, un dieu qu'on enverrait au bagne s'il vivait de notre temps, ne lance pas la foudre, mais la foudre tombe quand il plaît à l'électricité. Il n'y a pas de Parnasse, il n'y a pas d'Olympe, il n'y a pas de Styx, et il n'existe pas d'autres Champs Elysées que ceux de Paris. Il n'y a pas d'autre descente aux Enfers que celles de la géologie, et ce voyageur affirme à son retour qu'il n'existe pas de condamnés au centre de la terre. Il n'y a pas d'autres montées au ciel que celles de l'astronomie, et celle-ci prétend n'avoir jamais vu les six ou sept étages dont parlaient le Dante, les mystiques et les rêveurs du moyen âge. Elle rencontre des astres et des distances, des orbites, des immensités incommensurables et rien de plus. Il n'y a pas de fausses supputations de l'âge du monde, parce que la paléontologie et la préhistoire ont pu compter les dents de la tête de mort sur laquelle nous vivons et reconnaître sa véritable ancienneté. La fiction, qu'on l'appelle paganisme ou idéalisme chrétien, n'existe déjà plus et les visions s'évanouissent. Tous les miracles possibles se réduisent à ceux que je peux faire lorsque j'ai sous la main dans mon cabinet une pile de Bunsen, un fil conducteur et une aiguille aimantée. Il n'y a pas d'autres multiplications de pains et de poissons que celles réalisées par l'industrie avec ses moules et ses machines, et celles de l'imprimerie qui imite la nature en tirant d'un seul type des millions d'exemplaires. En résumé, mon cher chanoine, les choses se sont arrangées de façon à faire cesser toutes les absurdités, tous les mensonges, les illusions, les rêves, les sensibilités et les préoccupations qui troublent l'esprit de l'homme. Félicitons-nous de ce résultat.
Lorsqu'il acheva de parler, un sourire se jouait sur les lèvres de l'ecclésiastique dont les yeux avaient pris un éclat extraordinaire. D. Cayetano s'occupait à donner toutes sortes de formes ou rhomboïdales ou prismatiques à une petite boulette de pain. Mais doña Perfecta était pâle et fixait avec persistance sur le chanoine son regard observateur. Stupéfaite, Rosarito contemplait son cousin. Celui-ci se penchant vers elle à la dérobée, lui dit à voix basse:
--Ne te préoccupe pas, ma chérie. Je n'ai dit tout cela que pour faire enrager le chanoine.
VII.
LA MÉSINTELLIGENCE AUGMENTE.
--Tu crois peut-être--dit doña Perfecta avec un certain orgueil--que le señor D. Inocencio va rester bouche close, faute d'être en mesure de te répondre de point en point.
--Oh! non!--s'écria le chanoine en arquant les sourcils,--je ne mesurerai pas mes faibles forces avec un adversaire si vaillant et si bien armé. Le señor D. José sait tout, c'est-à-dire, a à sa disposition tout l'arsenal des sciences exactes. Je sais bien que la doctrine qu'il soutient est fausse, mais je n'ai ni assez de talent, ni assez d'éloquence pour le combattre. J'emploierais, moi, les armes du sentiment, j'emploierais les arguments théologiques tirés de la révélation, de la foi, de la parole divine; mais, hélas! le señor D. José qui est un savant éminent, se moquerait de la théologie, de la foi, de la révélation, des saints prophètes, de l'Evangile... Un pauvre prêtre ignorant, un malheureux qui ne sait ni les mathématiques ni la philosophie allemande où il est question du _moi_ et du _non moi_, un pauvre professeur qui ne connaît que la science de Dieu et quelques poètes latins, ne peut entrer en lutte avec de pareils maîtres.
Pepe Rey partit d'un franc éclat de rire.
--Je vois--dit-il,--que le señor D. Inocencio a pris au sérieux ce que je viens de dire. Allons, mon cher chanoine, rengainons nos arguments, et que tout soit fini par là. Je suis certain que mes véritables idées ne sont pas si en désaccord que cela avec les vôtres. Vous êtes un homme instruit et raisonnable. L'ignorant, ici, c'est moi. Pardonnez-moi tous, si j'ai voulu plaisanter un peu, c'est dans mon caractère.
--Merci,--répondit le prêtre visiblement contrarié. Pensez-vous vous en tirer ainsi? Je sais, moi, et nous savons tous très bien, que les idées que vous avez exposées sont vos propres idées. Il n'en pourrait être autrement. Vous êtes un enfant du siècle. On ne saurait nier que vous avez une intelligence prodigieuse, véritablement prodigieuse. Tandis que vous parliez, je l'avoue ingénument, je ne pouvais, tout en déplorant dans mon âme la fausseté de votre doctrine, m'empêcher d'admirer le choix de vos expressions, votre prodigieuse éloquence, la merveilleuse méthode de vos arguments... Quelle intelligence, señora doña Perfecta, que celle de votre jeune neveu! Lorsque, pendant mon séjour à Madrid, on me conduisit à l'Athénée, je confesse que je tombais des nues en voyant de quel étonnant génie Dieu a doté les protestants et les athées.
--Sr. D. Inocencio--dit doña Perfecta en regardant alternativement son neveu et son ami,--je crois qu'en jugeant ce jeune homme vous dépassez les bornes de la bienveillance... Ne te fâche pas, Pepe, tu es libre de ne pas tenir compte de ce que je dis, car je ne suis pas savante et n'entends rien ni à la philosophie ni à la théologie; mais il me semble que le señor D. Inocencio vient de faire preuve de grande modestie et de charité chrétienne en refusant de t'accabler comme, s'il eût voulu, il aurait pu le faire...
--Señora, pour l'amour de Dieu!--s'écria l'ecclésiastique.
--Vous m'en voyez ravi,--répondit Pepe en souriant.
--Il est ainsi fait,--ajouta la señora.--Toujours plein d'humilité... Et cependant il sait plus de choses que les sept docteurs réunis. Ah! señor D. Inocencio, comme il vous sied bien le nom que vous portez! Mais ne venez pas ici faire inopportunément le modeste. Puisque mon neveu n'a pas de prétentions... puisqu'il ne sait que ce qu'on lui a enseigné... et puisque ce qu'on lui a enseigné est faux, est-il rien qui pût lui être plus agréable que d'être instruit par vous, et par vous arraché à l'enfer de ses mensongères doctrines?
--Justement, je ne désire qu'une chose, c'est que le Sr. Penitenciario m'arrache... murmura Pepe, comprenant qu'il avait, sans le vouloir, mis la tête dans le guêpier.
--Je suis un pauvre prêtre qui ne sait pas autre chose que ce qu'on apprenait autrefois--répondit D. Inocencio. Je reconnais l'immense valeur, au point de vue de la science mondaine, du Sr. D. José et en présence d'un si brillant oracle, je me tais et m'humilie.
Ce disant le chanoine croisa ses mains sur sa poitrine, en inclinant la tête. Pepe Rey était un tant soit peu déconcerté par la tournure que sa tante venait de donner à cette vaine discussion à laquelle il n'avait plaisamment pris part que pour échauffer un peu la conversation. Il crut prudent d'y mettre fin, et, dans ce but, adressa une question au Sr. D. Cayetano au moment même où sortant de l'assoupissement qui, après le repas, s'emparait de lui, celui-ci offrait à ses commensaux les indispensables «palillos»[18] fichés dans le corps d'un dindon de porcelaine qui faisait la roue.
[18] Cure-dents en bois.
--Hier, j'ai découvert une main saisissant l'anse d'une amphore sur laquelle se trouvent de nombreux caractères hiératiques. Je vous la montrerai--dit D. Cayetano, heureux d'entamer un de ses thèmes favoris.
--Je suppose que le señor de Rey est aussi très expert en matière d'archéologie--avança le chanoine, qui, toujours implacable, courait après sa victime et la poursuivait jusque dans son plus caché refuge.
--Indubitablement, ajouta doña Perfecta.--Que pourraient ignorer les étonnants jeunes gens d'aujourd'hui. Ils possèdent toutes les sciences sur le bout du doigt. Les universités et les académies les instruisent de tout en un clin d'œil par la délivrance d'un brevet de capacité.
--Oh! ceci est injuste,--répondit le chanoine en remarquant la pénible impression que reflétait la physionomie de l'ingénieur.
--Ma tante a raison,--affirma Pepe.--Nous apprenons aujourd'hui un peu de tout, et nous sortons des écoles ne possédant que les éléments de plusieurs sciences.
--Je disais,--ajouta le prêtre que vous devez être un grand archéologue.
--Je ne sais pas un mot de cette science-là, répliqua le jeune homme. Les ruines ne sont que des ruines et je n'ai jamais aimé à me couvrir de leur poussière.
D. Cayetano fit une grimace très expressive.
--Cela ne veut pas dire que je condamne l'archéologie--reprit vivement le neveu de doña Perfecta, en remarquant qu'il ne prononçait pas une parole qui ne blessât quelqu'un. Je sais très bien que de cette poussière surgit l'histoire. Ces études sont fort intéressantes et très utiles.
--Vous avez sans doute plus de goût pour la controverse, dit le Penitenciario en introduisant un palillo dans sa dernière molaire. Il me vient une excellente idée, Sr. D. José. Vous devriez vous faire avocat.
--J'abhorre cette profession--répliqua Pepe Rey.--Je connais des avocats très respectables, entre autres mon père qui est le meilleur des hommes. Mais, quelque excellent que puisse être un pareil exemple, je ne me serais de ma vie décidé à exercer une profession qui consiste à défendre, en toute question, aussi bien le pour que le contre. Je ne sache pas qu'il y ait de plus grande aberration, de pire préoccupation ou de pareil aveuglement pour les familles que de pousser les jeunes gens à se faire avocats. La principale et la plus terrible plaie de l'Espagne est cette multitude de jeunes clercs dont l'existence nécessite une fabuleuse quantité de procès. Les débats se multiplient en proportion du nombre des individus qui les suscitent. Il y a plus, beaucoup d'entre eux restent inoccupés et, comme un avocat ne peut ni prendre la charrue ni se faire tisserand, ils concourent à former ce brillant escadron de désœuvrés pleins de prétentions qui poussent à la multiplication des emplois, troublent la politique, agitent l'opinion publique et font naître les révolutions. Il faut bien qu'ils se procurent d'une façon ou d'une autre des moyens d'existence. Ah! le malheur serait encore plus grand s'il y avait pour tous des procès à plaider.
--Pepe, pour l'amour de Dieu, prends garde à tes paroles--lui dit avec sévérité doña Perfecta.--Mais pardonnez-lui, señor D. Inocencio... il ignore que vous avez un neveu qui, bien qu'à peine sorti de l'Université, est déjà un avocat des plus distingués.
--Je parle en termes généraux, répliqua Pepe avec fermeté. Étant le fils d'un avocat illustre, je ne puis méconnaître que quelques personnes exercent cette noble profession avec un véritable honneur.
--Non... mon neveu est encore un enfant--dit le chanoine d'un ton d'humilité affectée.--Dieu me préserve d'affirmer qu'il est un prodige de savoir, comme l'est le Sr. de Rey. Avec le temps, peut-être... Son éloquence n'est ni brillante ni persuasive. Par exemple, il a des principes solides et le jugement sain; ce qu'il sait, il ne le sait pas à demi. Il ne connaît ni les fausses subtilités ni les vaines paroles...
Pepe Rey paraissait de plus en plus inquiet. La pensée, qu'en dépit de son bon vouloir, ses idées étaient en contradiction avec celles des amis de sa tante l'affligeait, et il prit la résolution de se taire, dans la crainte que D. Inocencio et lui ne finissent par se jeter les assiettes à la tête. La clochette de la cathédrale appelant les chanoines à remplir dans le chœur leurs importantes fonctions, le tira heureusement d'une si pénible situation. Le vénérable ecclésiastique, se levant et prenant congé de tous, se montra vis-à-vis de Pepe aussi bienveillant et aussi aimable que si la plus étroite amitié les avait depuis longtemps unis. Il lui offrit ses services en tout ce qui pourrait lui être agréable, puis lui promit de le présenter à son neveu qui lui servirait de guide pour visiter le pays et daigna même, lorsqu'il sortit, lui faire les plus tendres démonstrations en lui frappant amicalement sur l'épaule. Pepe accueillit avec joie ces marques de réconciliation,--mais n'en vit pas moins le ciel s'ouvrir lorsque le prêtre quitta la salle à manger et la maison.
VIII.
EN TOUTE HATE.
Quelques instants plus tard, la scène avait complètement changé. Trouvant le délassement de ses sublimes travaux dans le sommeil qui s'était emparé de lui, D. Cayetano était mollement étendu dans un fauteuil de la salle à manger. Doña Perfecta vaquait dans la maison à ses occupations. S'asseyant contre l'une des portes vitrées qui donnaient sur le jardin, Rosarito fixa les yeux sur son cousin, et par leur intermédiaire sembla lui adresser cette muette prière:
--Viens t'asseoir près de moi, et fais-moi part de tout ce que tu as à me dire.
Tout mathématicien qu'il était, Pepe Rey comprit.
--Ma chère cousine, dit-il, combien tu dois être aujourd'hui ennuyée de nos discussions! Dieu sait que ce n'est pas pour mon plaisir que j'ai fait le pédant, comme tu l'as vu; mais c'est la faute du señor Penitenciario... Sais-tu qu'il me paraît singulier, ce prêtre-là?..
--C'est un homme excellent!--répondit Rosarito, ne cachant pas la joie qu'elle éprouvait à se trouver en mesure de donner à son cousin toutes les explications qu'il pourrait désirer.
--Oh! oui, excellent. Cela se voit.
--Lorsque tu l'auras fréquenté, tu verras...
--Que c'est un homme inestimable. Enfin, il suffit qu'il soit ton ami et celui de ta mère pour qu'il soit aussi le mien,--affirma le jeune homme. Et vient-il souvent ici?
--Tous les jours. Il nous tient beaucoup compagnie--répondit ingénument Rosarito.--Combien il est aimable et bon! Et comme il m'aime!
--Allons, il finira par m'aller ce señor-là.
--Il vient aussi le soir jouer au tresillo[19]--ajouta la jeune fille,--car il faut te dire qu'à la tombée de la nuit se réunissent ici plusieurs personnes: le juge du tribunal de première instance, le procureur du roi, le doyen, le secrétaire de l'évêque, l'alcade, le receveur des contributions, le neveu de D. Inocencio...
[19] Sorte de jeu de cartes.
--Ah! Jacintito, l'avocat.