Part 22
En effet, quand nous nous livrons en entier aux réflexions, aux images, aux désirs qui dépassent les limites de l’expérience, c’est alors seulement que nous respirons. Quand on veut s’en tenir aux intérêts, aux convenances, aux lois de ce monde, le génie, la sensibilité, l’enthousiasme, agitent péniblement notre âme; mais ils l’inondent de délices quand on les consacre à ce souvenir, à cette attente de l’infini qui se présente, dans la métaphysique, sous la forme des dispositions innées; dans la vertu, sous celle du dévouement; dans les arts, sous celle de l’idéal, et dans la religion elle-même, sous celle de l’amour divin.
Le sentiment de l’infini est le véritable attribut de l’âme: tout ce qui est beau dans tous les genres excite en nous l’espoir et le désir d’un avenir éternel et d’une existence sublime; on ne peut entendre ni le vent dans la forêt, ni les accords délicieux des voix humaines; on ne peut éprouver l’enchantement de l’éloquence ou de la poésie; enfin, surtout, enfin on ne peut aimer avec innocence, avec profondeur, sans être pénétré de religion et d’immortalité.
Tous les sacrifices de l’intérêt personnel viennent du besoin de se mettre en harmonie avec ce sentiment de l’infini dont on éprouve tout le charme, quoiqu’on ne puisse l’exprimer. Si la puissance du devoir était renfermée dans le court espace de cette vie, comment donc aurait-elle plus d’empire que les passions sur notre âme? qui sacrifierait des bornes à des bornes? _Tout ce qui finit est si court!_ dit Saint Augustin; les instants de jouissance que peuvent valoir les penchants terrestres, et les jours de paix qu’assure une conduite morale, différeraient de bien peu, si des émotions sans limite et sans terme ne s’élevaient pas au fond du cœur de l’homme qui se dévoue à la vertu.
Beaucoup de gens nieront ce sentiment de l’infini; et, certes, ils sont sur un excellent terrain pour le nier, car il est impossible de le leur expliquer; ce n’est pas quelques mots de plus qui réussiront à leur faire comprendre ce que l’univers ne leur a pas dit. La nature a revêtu l’infini des divers symboles qui peuvent le faire arriver jusqu’à nous: la lumière et les ténèbres, l’orage et le silence, le plaisir et la douleur, tout inspire à l’homme cette religion universelle dont son cœur est le sanctuaire.
Un homme dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, M. Ancillon, vient de faire paraître un ouvrage sur la nouvelle philosophie de l’Allemagne, qui réunit la lucidité de l’esprit français à la profondeur du génie allemand. M. Ancillon s’est déjà acquis un nom célèbre comme historien; il est incontestablement ce qu’on a coutume d’appeler en France une bonne tête; son esprit même est positif et méthodique, et c’est par son âme qu’il a saisi tout ce que la pensée de l’infini peut présenter de plus vaste et de plus élevé. Ce qu’il a écrit sur ce sujet porte un caractère tout à fait original; c’est, pour ainsi dire, le sublime mis à la portée de la logique: il trace avec précision la ligne où les connaissances expérimentales s’arrêtent, soit dans les arts, soit dans la philosophie, soit dans la religion; il montre que le sentiment va beaucoup plus loin que les connaissances, et que, par delà les preuves démonstratives, il y a l’évidence naturelle; par delà l’analyse, l’inspiration; par delà les mots, les idées; par delà les idées, les émotions, et que le sentiment de l’infini est un fait de l’âme, un fait primitif, sans lequel il n’y aurait rien dans l’homme que de l’instinct physique et du calcul.
Il est difficile d’être religieux à la manière introduite par les esprits secs, ou par les hommes de bonne volonté qui voudraient faire arriver la religion aux honneurs de la démonstration scientifique. Ce qui touche si intimement au mystère de l’existence ne peut être exprimé par les formes régulières de la parole. Le raisonnement dans de tels sujets sert à montrer où finit le raisonnement, et là où il finit commence la véritable certitude; car les vérités de sentiment ont une force d’intensité qui appelle tout notre être à leur appui. L’infini agit sur l’âme pour l’élever et la dégager du temps. L’œuvre de la vie, c’est de sacrifier les intérêts de notre existence passagère à cette immortalité qui commence pour nous dès à présent, si nous en sommes déjà dignes; et non seulement la plupart des religions ont ce même but, mais les beaux-arts, la poésie, la gloire et l’amour, sont des religions dans lesquelles il entre plus ou moins d’alliage.
Cette expression: _c’est divin_, qui est passée en usage pour vanter les beautés de la nature et de l’art, cette expression est une croyance parmi les Allemands; ce n’est point par indifférence qu’ils sont tolérants, c’est parce qu’ils ont de l’universalité dans leur manière de sentir et de concevoir la religion. En effet, chaque homme peut trouver dans une des merveilles de l’univers celle qui parle plus puissamment à son âme: l’un admire la Divinité dans les traits d’un père; l’autre, dans l’innocence d’un enfant; l’autre, dans le céleste regard des vierges de Raphaël, dans la musique, dans la poésie, dans la nature, n’importe: car tous s’entendent, si tous sont animés par le principe religieux, génie du monde et de chaque homme.
Des esprits supérieurs ont élevé des doutes sur tel ou tel dogme; et c’était un grand malheur que la subtilité de la dialectique ou les prétentions de l’amour-propre pussent troubler et refroidir le sentiment de la foi. Souvent aussi la réflexion se trouvait à l’étroit dans ces religions intolérantes dont on avait fait, pour ainsi dire, un code pénal, et qui donnaient à la théologie toutes les formes d’un gouvernement despotique. Mais qu’il est sublime, ce culte qui nous fait ressentir une jouissance céleste dans l’inspiration du génie, comme dans la vertu la plus obscure; dans les affections les plus tendres, comme dans les peines les plus amères; dans la tempête, comme dans les beaux jours; dans la fleur, comme dans le chêne; dans tout, hors le calcul, hors le froid mortel de l’égoïsme, qui nous sépare de la nature bienfaisante, et nous donne la vanité seule pour mobile, la vanité dont la racine est toujours venimeuse! qu’elle est belle, la religion qui consacre le monde entier à son auteur, et se sert de toutes nos facultés pour célébrer les rites saints du merveilleux univers!
Loin qu’une telle croyance interdise les lettres ni les sciences, la théorie de toutes les idées et le secret de tous les talents lui appartiennent; il faudrait que la nature et la Divinité fussent en contradiction, si la piété sincère défendait aux hommes de se servir de leurs facultés, et de goûter les plaisirs qu’elles donnent. Il y a de la religion dans toutes les œuvres du génie; il y a du génie dans toutes les pensées religieuses. L’esprit est d’une moins illustre origine, il sert à contester; mais le génie est créateur. La source inépuisable des talents et des vertus, c’est le sentiment de l’infini, qui a sa part dans toutes les actions généreuses et dans toutes les conceptions profondes.
La religion n’est rien si elle n’est pas tout, si l’existence n’en est pas remplie, si l’on n’entretient pas sans cesse dans l’âme cette foi à l’invisible, ce dévouement, cette élévation de désirs, qui doivent triompher des penchants vulgaires auxquels notre nature nous expose.
Néanmoins, comment la religion pourrait-elle nous être sans cesse présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui doit occuper une belle vie, les affections dévouées, les méditations philosophiques et les plaisirs de l’imagination? Un grand nombre de pratiques sont recommandées aux fidèles, afin qu’à tous les moments du jour la religion leur soit rappelée par les obligations qu’elle impose; mais si la vie entière pouvait être naturellement et sans effort un culte de tous les instants, ne serait-ce pas mieux encore? puisque l’admiration pour le beau se rapporte toujours à la Divinité, et que l’élan même des pensées fortes nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance d’aimer, la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les colonnes du temple de la foi?
CHAPITRE II
Du Protestantisme.
C’était chez les Allemands qu’une révolution opérée par les idées devait avoir lieu; car le trait saillant de cette nation méditative est l’énergie de la conviction intérieure. Quand une fois une opinion s’est emparée des têtes allemandes, leur patience et leur persévérance à la soutenir font singulièrement honneur à la force de la volonté dans l’homme.
En lisant les détails de la mort de Jean Hus et de Jérôme de Prague, les précurseurs de la réformation, on voit un exemple frappant de ce qui caractérise les chefs du protestantisme en Allemagne, la réunion d’une foi vive avec l’esprit d’examen. Leur raison n’a point fait tort à leur croyance, ni leur croyance à leur raison; et leurs facultés morales ont agi toujours ensemble.
Partout, en Allemagne, on trouve des traces des diverses luttes religieuses qui, pendant plusieurs siècles, ont occupé la nation entière. On montre encore dans la cathédrale de Prague des bas-reliefs où les dévastations commises par les hussites sont représentées; et la partie de l’église que les Suédois ont incendiée dans la guerre de trente ans n’est point rebâtie. Non loin de là, sur le pont, est placée la statue de saint Jean Népomucène, qui aima mieux périr dans les flots que de révéler les faiblesses qu’une reine infortunée lui avait confessées. Les monuments, et même les ruines qui attestent l’influence de la religion sur les hommes, intéressent vivement notre âme; car les guerres d’opinion, quelque cruelles qu’elles soient, font plus d’honneur aux nations que les guerres d’intérêt.
Luther est, de tous les grands hommes que l’Allemagne a produits, celui dont le caractère était le plus allemand: sa fermeté avait quelque chose de rude; sa conviction allait jusqu’à l’entêtement; le courage de l’esprit était en lui le principe du courage de l’action: ce qu’il avait de passionné dans l’âme ne le détournait point des études abstraites; et quoi qu’il attaquât de certains abus et de certains dogmes comme des préjugés, ce n’était point l’incrédulité philosophique, mais un fanatisme à lui qui l’inspirait.
Néanmoins la réformation a introduit dans le monde l’examen en fait de religion. Il en est résulté pour les uns le scepticisme, mais pour les autres une conviction plus ferme des vérités religieuses: l’esprit humain était arrivé à une époque où il devait nécessairement examiner pour croire. La découverte de l’imprimerie, la multiplicité des connaissances et l’investigation philosophique de la vérité, ne permettaient plus cette foi aveugle dont on s’était jadis si bien trouvé. L’enthousiasme religieux ne pouvait renaître que par l’examen et la méditation. C’est Luther qui a mis la Bible et l’Évangile entre les mains de tout le monde; c’est lui qui a donné l’impulsion à l’étude de l’antiquité; car en apprenant l’hébreu pour lire la Bible, et le grec pour lire le Nouveau Testament, on a cultivé les langues anciennes, et les esprits se sont tournés vers les recherches historiques.
L’examen peut affaiblir cette foi d’habitude que les hommes font bien de conserver tant qu’ils le peuvent; mais quand l’homme sort de l’examen plus religieux qu’il n’y était entré, c’est alors que la religion est invariablement fondée; c’est alors qu’il y a paix entre elle et les lumières, et qu’elles se servent mutuellement.
Quelques écrivains ont beaucoup déclamé contre le système de la perfectibilité, et l’on aurait dit, à les entendre, que c’était une véritable atrocité de croire notre espèce perfectible. Il suffit, en France, qu’un homme de tel parti ait soutenu telle opinion, pour qu’il ne soit plus du bon goût de l’adopter; et tous les moutons du même troupeau viennent donner, les uns après les autres, leurs coups de tête aux idées, qui n’en restent pas moins ce qu’elles sont.
Il est très probable que le genre humain est susceptible d’éducation, aussi bien que chaque homme, et qu’il y a des époques marquées pour les progrès de la pensée dans la route éternelle du temps. La réformation fut l’ère de l’examen, et de la conviction éclairée qui lui succède. Le christianisme a d’abord été fondé, puis altéré, puis examiné, puis compris, et ces diverses périodes étaient nécessaires à son développement; elles ont duré quelquefois cent ans, quelquefois mille ans. L’Être suprême, qui puise dans l’éternité, n’est pas économe du temps à notre manière.
Quand Luther a paru, la religion n’était plus qu’une puissance politique, attaquée ou défendue comme un intérêt de ce monde. Luther l’a rappelée sur le terrain de la pensée. La marche historique de l’esprit humain à cet égard, en Allemagne, est digne de remarque. Lorsque les guerres causées par la réformation furent apaisées, et que les réfugiés protestants se furent naturalisés dans les divers États du nord de l’empire germanique, les études philosophiques, qui avaient toujours pour objet l’intérieur de l’âme, se dirigèrent naturellement vers la religion; et il n’existe pas, dans le dix-huitième siècle, de littérature où l’on trouve sur ce sujet une aussi grande quantité de livres que dans la littérature allemande.
Lessing, l’un des esprits les plus vigoureux de l’Allemagne, n’a cessé d’attaquer, avec toute la force de sa logique, cette maxime si communément répétée, _qu’il y a des vérités dangereuses_. En effet, c’est une singulière présomption, dans quelques individus, de se croire le droit de cacher la vérité à leurs semblables, et de s’attribuer la prérogative de se placer, comme Alexandre devant Diogène, pour nous dérober les rayons de ce soleil qui appartient à tous également; cette prudence prétendue n’est que la théorie du charlatanisme; on veut escamoter les idées, pour mieux asservir les hommes. La vérité est l’œuvre de Dieu, les mensonges sont l’œuvre de l’homme. Si l’on étudie les époques de l’histoire où l’on a craint la vérité, l’on verra toujours que c’est quand l’intérêt particulier luttait de quelque manière contre la tendance universelle.
La recherche de la vérité est la plus noble des occupations, et sa publication un devoir. Il n’y a rien à craindre pour la religion ni pour la société dans cette recherche, si elle est sincère; et si elle ne l’est pas, ce n’est plus alors la vérité, c’est le mensonge qui fait du mal. Il n’y a pas un sentiment dans l’homme dont on ne puisse trouver la raison philosophique: pas une opinion, pas même un préjugé généralement répandu, qui n’ait sa racine dans la nature. Il faut donc examiner, non dans le but de détruire, mais pour fonder la croyance sur la conviction intime, et non sur la conviction dérobée.
On voit des erreurs durer longtemps; mais elles causent toujours une inquiétude pénible. En contemplant la tour de Pise, qui penche sur sa base, on se figure qu’elle va tomber, quoiqu’elle ait subsisté pendant des siècles, et l’imagination n’est en repos qu’en présence des édifices fermes et réguliers. Il en est de même de la croyance à certains principes; ce qui est fondé sur les préjugés inquiète, et l’on aime à voir la raison appuyer de tout son pouvoir les conceptions élevées de l’âme.
L’intelligence contient en elle-même le principe de tout ce qu’elle acquiert par l’expérience; Fontenelle disait avec justesse, _qu’on croyait reconnaître une vérité, la première fois qu’elle nous était annoncée_. Comment donc pourrait-on imaginer que tôt ou tard les idées justes et la persuasion intime qu’elles font naître, ne se rencontreront pas? Il y a une harmonie préétablie entre la vérité et la raison humaine, qui finit toujours par les rapprocher l’une de l’autre.
Proposer aux hommes de ne pas se dire mutuellement ce qu’ils pensent, c’est ce qu’on appelle vulgairement garder le secret de la comédie. On ne continue d’ignorer que parce qu’on ne sait pas qu’on ignore; mais du moment qu’on a commandé de se taire, c’est que quelqu’un a parlé; et, pour étouffer les pensées que ces paroles ont excitées, il faut dégrader la raison. Il y a des hommes pleins d’énergie et de bonne foi, qui n’ont jamais soupçonné telles ou telles vérités philosophiques; mais ceux qui les savent et les dissimulent sont des hypocrites, ou tout au moins des êtres bien arrogants et bien irréligieux.--Bien arrogants; car de quel droit s’imaginent-ils qu’ils sont de la classe des initiés, et que le reste du monde n’en est pas?--Bien irréligieux; car s’il y avait une vérité philosophique ou naturelle, une vérité enfin qui combattît la religion, cette religion ne serait pas ce qu’elle est, la lumière des lumières.
Il faut bien mal connaître le christianisme, c’est-à-dire, la révélation des lois morales de l’homme et de l’univers, pour recommander à ceux qui veulent y croire l’ignorance, le secret et les ténèbres. Ouvrez les portes du temple; appelez à votre secours le génie, les beaux-arts, les sciences, la philosophie; rassemblez-les dans un même foyer, pour honorer et comprendre l’Auteur de la création, et si l’amour a dit que le nom de ce qu’on aime semble gravé sur les feuilles de chaque fleur, comment l’empreinte de Dieu ne serait-elle pas dans toutes les idées qui se rallient à la chaîne éternelle!
Le droit d’examiner ce qu’on doit croire est le fondement du protestantisme. Les premiers réformateurs ne l’entendaient pas ainsi: ils croyaient pouvoir placer les colonnes d’Hercule de l’esprit humain au terme de leurs propres lumières; mais ils avaient tort d’espérer qu’on se soumettrait à leurs décisions comme infaillibles, eux qui rejetaient toute autorité de ce genre dans la religion catholique. Le protestantisme devait donc suivre le développement et les progrès des lumières, tandis que le catholicisme se vantait d’être immuable au milieu des vagues du temps.
Parmi les écrivains allemands de la religion protestante, il a existé diverses manières de voir, qui successivement ont occupé l’attention. Plusieurs savants ont fait des recherches inouïes sur l’Ancien et le Nouveau Testament. Michaelis a étudié les langues, les antiquités et l’histoire naturelle de l’Asie, pour interpréter la Bible: et tandis qu’en France l’esprit philosophique plaisantait sur le christianisme, on en faisait en Allemagne un objet d’érudition. Bien que ce genre de travail pût, à quelques égards, blesser les âmes religieuses, quel respect ne suppose-t-il pas pour le livre, objet d’un examen aussi sérieux! Ces savants n’attaquèrent ni le dogme, ni les prophéties, ni les miracles; mais il en vint après eux un grand nombre qui voulurent donner une explication toute naturelle à la Bible et au Nouveau Testament, et qui, considérant l’une et l’autre, simplement comme de bons écrits d’une lecture instructive, ne voyaient dans les mystères que des métaphores orientales.
Ces théologiens s’appelaient raisonnables, parce qu’ils croyaient dissiper tous les genres d’obscurité; mais c’était mal diriger l’esprit d’examen que de vouloir l’appliquer aux vérités qu’on ne peut pressentir que par l’élévation et le recueillement de l’âme. L’esprit d’examen doit servir à reconnaître ce qui est supérieur à la raison, comme un astronome marque les hauteurs auxquelles la vue de l’homme n’atteint pas: ainsi donc, signaler les régions incompréhensibles, sans prétendre ni les nier, ni les soumettre au langage, c’est se servir de l’esprit d’examen selon sa mesure et selon son but.
L’interprétation savante ne satisfait pas plus que l’autorité dogmatique. L’imagination et la sensibilité des Allemands ne pouvaient se contenter de cette sorte de religion prosaïque, qui accordait un respect de raison au christianisme. Herder, le premier, fit renaître la foi par la poésie: profondément instruit dans les langues orientales, il avait pour la Bible un genre d’admiration semblable à celui qu’un Homère sanctifié pourrait inspirer. La tendance naturelle des esprits, en Allemagne, est de considérer la poésie comme une sorte de don prophétique, précurseur des dons divins; ainsi ce n’était point une profanation de réunir à la croyance religieuse l’enthousiasme qu’elle inspire.
Herder n’était pas scrupuleusement orthodoxe; cependant il rejetait, ainsi que ses partisans, les commentaires érudits qui avaient pour but de simplifier la Bible, et qui l’anéantissaient en la simplifiant. Une sorte de théologie poétique, vague, mais animée, libre, mais sensible, tint la place de cette école pédantesque, qui croyait marcher vers la raison en retranchant quelques miracles de cet univers, et cependant le merveilleux est à quelques égards peut-être plus facile encore à concevoir que ce qu’on est convenu d’appeler le naturel.
Schleiermacher, le traducteur de Platon, a écrit sur la religion des discours d’une rare éloquence; il combat l’indifférence qu’on appelait _tolérance_, et le travail destructeur qu’on faisait passer pour un examen impartial. Schleiermacher n’est pas non plus un théologien orthodoxe; mais il montre, dans les dogmes religieux qu’il adopte, de la force de croyance, et une grande vigueur de conception métaphysique. Il a développé avec beaucoup de chaleur et de clarté le sentiment de l’infini, dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. On peut appeler les opinions religieuses de Schleiermacher et de ses disciples une théologie philosophique.
Enfin Lavater et plusieurs hommes de talent se sont ralliés aux opinions mystiques, telles que Fénelon en France, et divers écrivains de tous les pays les ont conçues.
Lavater a précédé quelques-uns des hommes que j’ai cités; néanmoins c’est depuis un petit nombre d’années surtout, que la doctrine dont il peut être considéré comme un des principaux chefs, a pris une grande faveur en Allemagne. L’ouvrage de Lavater sur la physionomie est plus célèbre que ses écrits religieux; mais ce qui le rendait surtout remarquable, c’était son caractère personnel; il y avait en lui un rare mélange de pénétration et d’enthousiasme; il observait les hommes avec une finesse d’esprit singulière, et s’abandonnait avec une confiance absolue à des idées qu’on pourrait nommer superstitieuses; il avait de l’amour-propre, et peut-être cet amour-propre a-t-il été la cause de ses opinions bizarres sur lui-même et sur sa vocation miraculeuse: cependant rien n’égalait la simplicité religieuse et la candeur de son âme; on ne pouvait voir sans étonnement, dans un salon de nos jours, un ministre du saint Évangile inspiré comme les apôtres, et spirituel comme un homme du monde. Le garant de la sincérité de Lavater, c’étaient ses bonnes actions et son beau regard, qui portait l’empreinte d’une inimitable vérité.
Les écrivains religieux de l’Allemagne actuelle sont divisés en deux classes très distinctes, les défenseurs de la réformation et les partisans du catholicisme. J’examinerai à part les écrivains de ces diverses opinions; mais ce qu’il importe d’affirmer avant tout, c’est que si le nord de l’Allemagne est le pays où les questions théologiques ont été le plus agitées, c’est en même temps celui où les sentiments religieux sont le plus universels; le caractère national en est empreint; et le génie des arts et de la littérature y puise toute son inspiration. Enfin, parmi les gens du peuple, la religion a, dans le nord de l’Allemagne, un caractère idéal et doux qui surprend singulièrement, dans un pays dont on est accoutumé à croire les mœurs très rudes.