De l'Allemagne; t. 2

Part 21

Chapter 213,840 wordsPublic domain

Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paraît remarquable. «Sous le gouvernement tyrannique des Grecs, il fut une fois défendu aux Israélites, sous peine de mort, de lire entre eux les lois divines. Rabbi Akiba, malgré cette défense, tenait des assemblées où il faisait lecture de cette loi. Pappus le sut et lui dit: Akiba, ne crains-tu pas les menaces de ces cruels?--Je veux te raconter une fable, répondit le Rabbi.--Un renard se promenait sur le bord d’un fleuve, et vit les poissons qui se rassemblaient avec effroi dans le fond de la rivière.--D’où vient la terreur qui vous agite? dit le renard.--Les enfants des hommes, répondirent les poissons, jettent leurs filets dans les flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur échapper.--Savez-vous ce qu’il faut faire? dit le renard; venez là, sur le rocher, où les hommes ne sauraient vous atteindre.--Se peut-il, s’écrièrent les poissons, que tu sois le renard, estimé le plus prudent entre les animaux? tu serais le plus ignorant de tous, si tu nous donnais sérieusement un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de la vie; et nous est-il possible d’y renoncer, parce que des dangers nous menacent!--Pappus, l’application de cette fable est facile: la doctrine religieuse est pour nous la source de tout bien; c’est par elle, c’est pour elle seule que nous existons; dût-on nous poursuivre dans son sein, nous ne voulons point nous soustraire au péril en nous réfugiant dans la mort».

La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux que le renard: quand ils voient les âmes sensibles agitées par les peines du cœur, ils leur proposent toujours de sortir de l’air, où est l’orage, pour entrer dans le vide qui tue.

Engel, comme Mendelssohn, enseigne la morale d’une manière dramatique. Ses fictions sont peu de chose; mais leur rapport avec l’âme est intime. Dans l’une, il peint un vieillard devenu fou par l’ingratitude de son fils, et le sourire du vieillard, pendant qu’on raconte son malheur, est décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la conscience de lui-même fait peur, comme un corps qui marcherait sans vie. «C’est un arbre, dit Engel, dont les branches sont desséchées; ses racines tiennent encore à la terre, mais déjà son sommet est atteint par la mort». Un jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son père s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de ce pauvre fou? Toutes les souffrances qui tuent, toutes celles dont notre propre raison est le témoin, ne lui semblent rien à côté de cette déplorable ignorance de soi-même. Le père laisse son fils développer tout ce que cette situation a d’horrible; puis, tout à coup il lui demande si celle du criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus redoutable? La gradation des pensées est très bien soutenue dans ce récit, et le tableau des angoisses de l’âme est assez éloquemment représenté pour redoubler l’effroi que doit causer la plus terrible de toutes, le remords.

J’ai cité ailleurs le passage de la _Messiade_ où le poète suppose que dans une planète éloignée, dont les habitants étaient immortels, un ange venait apporter la nouvelle qu’il existait une terre où les créatures humaines étaient sujettes à la mort. Klopstock fait une peinture admirable de l’étonnement de ces êtres, qui ignoraient la douleur de perdre les objets de leur amour: Engel développe avec talent une idée non moins frappante.

Un homme a vu périr ce qu’il avait de plus cher, sa femme et sa fille. Un sentiment d’amertume et de révolte contre la Providence s’est emparé de lui: un vieux ami cherche à rouvrir son cœur à cette douleur profonde, mais résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu; il veut lui montrer que la mort est la source de toutes les jouissances morales de l’homme.

Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence des hommes n’était pas tout à la fois durable et passagère, fixée par le sentiment, entraînée par le temps? S’il n’y avait plus de décadence dans le monde, il n’y aurait pas de progrès: comment donc éprouverait-on la crainte et l’espérance? Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non seulement dans le fait, mais aussi dans l’imagination même, les jouissances et les chagrins qui tiennent à l’instabilité de la vie sont inséparables. L’existence consiste tout entière dans ces sentiments de confiance et d’anxiété, qui remplissent l’âme errante entre le ciel et la terre, _et le vivre n’a d’autre mobile que le mourir_.

Une femme effrayée par les orages du Midi, souhaitait d’aller dans la zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre, où l’on ne voit jamais les éclairs:--Nos plaintes sur le sort sont un peu du même genre, dit Engel.--En effet, il faut désenchanter la nature, pour en écarter les périls. Le charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance; et l’on dirait que la destinée humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur et la pitié sont nécessaires.

Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser les blessures du cœur; tout ce qu’il éprouve lui semble un renversement de la nature, et nul n’a souffert sans croire qu’un grand désordre existait dans l’univers. Mais quand un long espace de temps a permis de réfléchir, on trouve quelque repos dans les considérations générales, et l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même.

Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la plupart, religieux et sensibles; leur théorie de la vertu est désintéressée; ils n’admettent point cette doctrine de l’utilité, qui conduirait, comme en Chine, à jeter les enfants dans le fleuve, si la population devenait trop nombreuse. Leurs ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et d’affections mélancoliques et tendres; mais ce n’était point assez pour lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse. Ce n’était point assez pour réfuter les sophismes dont on s’était servi contre les principes les plus vrais et les meilleurs. La sensibilité douce, et quelquefois même timide, des anciens moralistes allemands, ne suffisait pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le persiflage élégant qui, comme tous les mauvais sentiments, ne respectent que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires pour combattre celles que le vice a forgées: c’est donc avec raison que les philosophes de la nouvelle école ont pensé qu’il fallait une doctrine plus sévère, plus énergique, plus serrée dans ses arguments, pour triompher de la dépravation du siècle.

Certainement tout ce qui est simple suffit à tout ce qui est bon; mais quand on vit dans un temps où l’on a tâché de mettre l’esprit du côté de l’immoralité, il faut tâcher d’avoir le génie pour défenseur de la vertu. Sans doute, il est très indifférent d’être accusé de niaiserie quand on exprime ce qu’on éprouve; mais ce mot de _niaiserie_ fait tant de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les préserver de son atteinte.

Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en ridicule, veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur, s’essayer à l’immoralité, pour se donner un air brillant et dégagé. Les nouveaux philosophes, en élevant leur style et leurs conceptions à une grande hauteur, ont habilement flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on doit les louer de cet art innocent; car les Allemands ont besoin de dédaigner pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie dans leur caractère, comme dans leur esprit; ce sont les seuls hommes, peut-être, auxquels on pût conseiller l’orgueil comme un moyen de devenir meilleurs. On ne saurait nier que les disciples de la nouvelle école n’aient un peu trop suivi ce conseil; mais ils n’en sont pas moins, à quelques exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les plus courageux de leur pays.

--Quelle découverte ont-ils faite? dira-t-on.--Nul doute que ce qui était vrai en morale, il y a deux mille ans, ne le soit encore; mais, depuis deux mille ans, les raisonnements de la bassesse et de la corruption se sont tellement multipliés, que le philosophe homme de bien doit proportionner ses efforts à cette progression funeste. Les idées communes ne sauraient lutter contre l’immoralité systématique; il faut creuser plus avant, quand les veines extérieures des métaux précieux sont épuisées. On a si souvent vu, de nos jours, la faiblesse unie à beaucoup de vertu, qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avait de l’énergie dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième siècle, qui aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie du côté de la morale, et le caractère du côté du devoir.

CHAPITRE XXI

De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans leurs rapports avec la morale.

L’ignorance, telle qu’elle existait il y a quelques siècles, respectait les lumières et désirait d’en acquérir; l’ignorance de notre temps est dédaigneuse, et cherche à tourner en ridicule les travaux et les méditations des hommes éclairés. L’esprit philosophique a répandu dans presque toutes les classes une certaine facilité de raisonnement, qui sert à décrier tout ce qu’il y a de grand et de sérieux dans la nature humaine, et nous en sommes à cette époque de la civilisation où toutes les belles choses de l’âme tombent en poussière.

Quand les barbares du Nord s’emparèrent des plus fertiles contrées de l’Europe, ils y apportèrent des vertus farouches et mâles; et, cherchant à se perfectionner eux-mêmes, ils demandaient au Midi le soleil, les arts et les sciences. Mais les barbares policés n’estiment que l’habileté dans les affaires de ce monde, et ne s’instruisent que juste ce qu’il faut pour se jouer par quelques phrases du recueillement de toute une vie.

Ceux qui nient la perfectibilité de l’esprit humain prétendent qu’en toutes choses les progrès et la décadence se suivent tour à tour, et que la roue de la pensée tourne comme celle de la fortune. Quel triste spectacle que ces générations s’occupant sur la terre, comme Sisyphe dans les enfers, à des travaux constamment inutiles! et que serait donc la destinée de la race humaine, si elle ressemblait au supplice le plus cruel que l’imagination des poètes ait conçu? Mais il n’en est pas ainsi, et l’on peut apercevoir un dessein toujours le même, toujours suivi, toujours progressif, dans l’histoire de l’homme.

La lutte entre les intérêts de ce monde et les sentiments élevés a existé de tout temps, dans les nations comme dans les individus. La superstition met quelquefois les hommes éclairés du parti de l’incrédulité, et quelquefois, au contraire, ce sont les lumières mêmes qui éveillent toutes les croyances du cœur. Maintenant, les philosophes se réfugient dans la religion, pour troubler en elle la source des conceptions hautes et des sentiments désintéressés; à cette époque, préparée par les siècles, l’alliance de la philosophie et de la religion peut être intime et sincère. Les ignorants ne sont plus, comme jadis, des hommes ennemis du doute, et décidés à repousser toutes les fausses lueurs qui troubleraient leurs espérances religieuses et leur dévouement chevaleresque; les ignorants de nos jours sont incrédules, légers, superficiels; ils savent tout ce que l’égoïsme a besoin de savoir, et leur ignorance ne porte que sur ces études sublimes qui font naître dans l’âme un sentiment d’admiration pour la nature et pour la Divinité.

Les occupations guerrières remplissaient jadis la vie des nobles, et formaient leur esprit par l’action; mais lorsque, de nos jours, les hommes de la première classe n’ont aucune fonction dans l’État, et n’étudient profondément aucune science, toute l’activité de leur esprit, qui devrait être employée dans le cercle des affaires ou des travaux intellectuels, se dirige sur l’observation des manières et la connaissance des anecdotes.

Les jeunes gens, à peine sortis de l’école, se hâtent de prendre possession de l’oisiveté comme de la robe virile; les hommes et les femmes s’épient les uns les autres dans les moindres détails; non pas précisément par méchanceté, mais pour avoir quelque chose à dire quand ils n’ont rien à penser. Ce genre de causticité journalière détruit la bienveillance et la loyauté. On n’est pas content de soi-même quand on abuse de l’hospitalité donnée ou reçue pour critiquer ceux avec qui l’on passe sa vie, et l’on empêche ainsi toute affection profonde de naître ou de subsister; car en écoutant des moqueries sur ceux qui nous sont chers, on flétrit ce que l’affection a de pur et d’exalté: les sentiments dans lesquels on n’est pas d’une vérité parfaite, font plus de mal que l’indifférence.

Chacun a en soi un côté ridicule; il n’y a que de loin qu’un caractère semble complet; mais ce qui fait l’existence individuelle étant toujours une singularité quelconque, cette singularité prête à la plaisanterie: aussi l’homme qui la craint avant tout cherche-t-il, autant qu’il est possible, à faire disparaître en lui ce qui pourrait le signaler de quelque manière, soit en bien, soit en mal. Cette nature effacée, de quelque bon goût qu’elle paraisse, a bien aussi ses ridicules; mais peu de gens ont l’esprit assez fin pour les saisir.

La moquerie a cela de particulier, qu’elle nuit essentiellement à ce qui est bon, mais point à ce qui est fort. La puissance a quelque chose d’âpre et de triomphant qui tue le ridicule; d’ailleurs, les esprits frivoles respectent _la prudence de la chair_, selon l’expression d’un moraliste du seizième siècle; et l’on est étonné de trouver toute la profondeur de l’intérêt personnel dans ces hommes qui semblaient incapables de suivre une idée ou un sentiment, quand il n’en pouvait rien résulter d’avantageux pour leurs calculs de fortune ou de vanité.

La frivolité d’esprit ne porte point à négliger les affaires de ce monde. On trouve, au contraire, une bien plus noble insouciance à cet égard dans les caractères sérieux que dans les hommes d’une nature légère; car la légèreté de ceux-ci ne consiste le plus souvent qu’à dédaigner les idées générales, pour mieux s’occuper de ce qui ne concerne qu’eux-mêmes.

Il y a quelquefois de la méchanceté dans les gens d’esprit; mais le génie est presque toujours plein de bonté. La méchanceté vient, non pas de ce qu’on a trop d’esprit, mais de ce qu’on n’en a pas assez. Si l’on pouvait parler sur les idées, on laisserait en paix les personnes; si l’on se croyait assuré de l’emporter sur les autres par ses talents naturels, on ne chercherait pas à niveler le parterre sur lequel on veut dominer. Il y a des médiocrités d’âme déguisées en esprit piquant et malicieux; mais la vraie supériorité est rayonnante de bons sentiments comme de hautes pensées.

L’habitude des occupations intellectuelles inspire une bienveillance éclairée pour les hommes et pour les choses; on ne tient plus à soi comme à un être privilégié: quand on en sait beaucoup sur la destinée humaine, on ne s’irrite plus de chaque circonstance comme d’une chose sans exemple; et la justice n’étant que l’habitude de considérer les rapports des êtres entre eux sous un point de vue général, l’étendue de l’esprit sert à nous détacher des calculs personnels. On a plané sur sa propre existence comme sur celle des autres, quand on s’est livré à la contemplation de l’univers.

Un des grands inconvénients aussi de l’ignorance, dans les temps actuels, c’est qu’elle rend tout à fait incapable d’avoir une opinion à soi sur la plupart des objets qui exigent de la réflexion; en conséquence, lorsque telle ou telle manière de voir est mise en honneur par l’ascendant des circonstances, la plupart des hommes croient que ces mots: _tout le monde pense ou fait ainsi_, doivent tenir à chacun lieu de raison et de conscience.

Dans la classe oisive de la société, il est presque impossible d’avoir de l’âme sans que l’esprit soit cultivé. Jadis il suffisait de la nature pour instruire l’homme, et développer son imagination; mais depuis que la pensée, cette ombre effacée du sentiment, a changé tout en abstractions, il faut beaucoup savoir pour bien sentir. Ce n’est plus entre les élans de l’âme livrée à elle-même, ou les études philosophiques, qu’il faut choisir; mais c’est entre le murmure importun d’une société commune ou frivole, et le langage que les beaux génies ont tenu de siècle en siècle jusqu’à nos jours.

Comment pourrait-on, sans la connaissance des langues, sans l’habitude de la lecture, communiquer avec ces hommes qui ne sont plus, et que nous sentons si bien nos amis, nos concitoyens, nos alliés? Il faut être médiocre de cœur pour se refuser à de si nobles plaisirs. Ceux-là seulement qui remplissent leur vie de bonnes œuvres, peuvent se passer de toute étude: l’ignorance, dans les hommes oisifs, prouve autant la sécheresse de l’âme que la légèreté de l’esprit.

Enfin, il reste encore une chose vraiment belle et morale, dont l’ignorance et la frivolité ne peuvent jouir, c’est l’association de tous les hommes qui pensent, d’un bout de l’Europe à l’autre. Souvent ils n’ont entre eux aucune relation; ils sont dispersés souvent à de grandes distances l’un de l’autre; mais quand ils se rencontrent, un mot suffit pour qu’ils se reconnaissent. Ce n’est pas telle religion, telle opinion, tel genre d’étude, c’est le culte de la vérité qui les réunit. Tantôt, comme les mineurs, ils creusent jusqu’au fond de la terre, pour pénétrer, au sein de l’éternelle nuit, les mystères du monde ténébreux; tantôt ils s’élèvent au sommet du Chimboraço, pour découvrir au point le plus élevé du globe quelques phénomènes inconnus; tantôt ils étudient les langues de l’Orient, pour y chercher l’histoire primitive de l’homme; tantôt ils vont à Jérusalem pour faire sortir des ruines saintes une étincelle qui ranime la religion et la poésie; enfin, ils sont vraiment le peuple de Dieu, ces hommes qui ne désespèrent pas encore de la race humaine, et veulent lui conserver l’empire de la pensée.

Les Allemands méritent à cet égard une reconnaissance particulière; c’est une honte parmi eux que l’ignorance et l’insouciance sur tout ce qui tient à la littérature et aux beaux-arts, et leur exemple prouve que, de nos jours, la culture de l’esprit conserve dans les classes indépendantes des sentiments et des principes.

La direction de la littérature et de la philosophie n’a pas été bonne en France, dans la dernière partie du dix-huitième siècle; mais, si l’on peut s’exprimer ainsi, la direction de l’ignorance est encore plus redoutable; car aucun livre ne fait du mal à celui qui les lit tous. Si les oisifs du monde, au contraire, s’occupent quelques instants, l’ouvrage qu’ils rencontrent fait événement dans leur tête, comme l’arrivée d’un étranger dans un désert; et, lorsque cet ouvrage contient des sophismes dangereux, ils n’ont point d’arguments à y opposer. La découverte de l’imprimerie est vraiment funeste pour ceux qui ne lisent qu’à demi, ou par hasard; car le savoir, comme la lance de Télèphe, doit guérir les blessures qu’il a faites.

L’ignorance, au milieu des raffinements de la société, est le plus odieux de tous les mélanges: elle rend, à quelques égards, semblable aux gens du peuple, qui n’estiment que l’adresse et la ruse; elle porte à ne chercher que le bien-être et les jouissances physiques, à se servir d’un peu d’esprit pour tuer beaucoup d’âme; à s’applaudir de ce qu’on ne sait pas, à se vanter de ce qu’on n’éprouve pas; enfin, à combiner les bornes de l’intelligence avec la dureté du cœur, de façon qu’il n’y ait plus rien à faire de ce regard tourné vers le ciel, qu’Ovide a célébré comme le plus noble attribut de la nature humaine:

Os homini sublime dedit; cœlumque tueri Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.

QUATRIÈME PARTIE

LA RELIGION ET L’ENTHOUSIASME.

CHAPITRE PREMIER

Considérations générales sur la religion en Allemagne.

Les nations de race germanique sont toutes naturellement religieuses; et le zèle de ce sentiment a fait naître plusieurs guerres dans leur sein. Cependant, en Allemagne surtout, l’on est plus porté à l’enthousiasme qu’au fanatisme. L’esprit de secte doit se manifester sous diverses formes, dans un pays où l’activité de la pensée est la première de toutes; mais d’ordinaire l’on n’y mêle pas les discussions théologiques aux passions humaines; et les diverses opinions, en fait de religion, ne sortent pas de ce monde idéal où règne une paix sublime.

Pendant longtemps on s’est occupé, comme je le montrerai dans le chapitre suivant, de l’examen des dogmes du christianisme; mais depuis vingt ans, depuis que les écrits de Kant ont fortement influé sur les esprits, il s’est établi dans la manière de concevoir la religion une liberté et une grandeur qui n’exigent ni ne rejettent aucune forme de culte en particulier, mais qui font des choses célestes le principe dominant de l’existence.

Plusieurs personnes trouvent que la religion des Allemands est trop vague, et qu’il vaut mieux se rallier sous l’étendard d’un culte plus positif et plus sévère. Lessing dit, dans son _Essai sur l’éducation du genre humain_, que les révélations religieuses ont toujours été proportionnées aux lumières qui existaient à l’époque où ces révélations ont paru. L’ancien Testament, l’Évangile, et, sous plusieurs rapports, la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement en harmonie avec les progrès des esprits; et peut-être sommes-nous à la veille d’un développement du christianisme, qui rassemblera dans un même foyer tous les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus que la morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, plus que le sentiment même, puisque chacun de ces biens sera multiplié par sa réunion avec les autres.

Quoi qu’il en soit, il est peut-être intéressant de connaître sous quel point de vue la religion est considérée en Allemagne, et comment on a trouvé le moyen d’y rattacher tout le système littéraire et philosophique dont j’ai tracé l’esquisse. C’est une chose imposante que cet ensemble de pensées qui développe à nos yeux l’ordre moral tout entier et donne à cet édifice sublime le dévouement pour base, et la Divinité pour faîte.

C’est au sentiment de l’infini que la plupart des écrivains allemands rapportent toutes les idées religieuses. L’on demande s’il est possible de concevoir l’infini; cependant, ne le conçoit-on pas, au moins d’une manière négative, lorsque, dans les mathématiques, on ne peut supposer aucun terme à la durée ni à l’étendue? Cet infini consiste dans l’absence des bornes; mais le sentiment de l’infini, tel que l’imagination et le cœur l’éprouvent, est positif et créateur.

L’enthousiasme que le beau idéal nous fait éprouver, cette émotion pleine de trouble et de pureté tout ensemble, c’est le sentiment de l’infini qui l’excite. Nous nous sentons comme dégagés, par l’admiration, des entraves de la destinée humaine, et il nous semble qu’on nous révèle des secrets merveilleux, pour affranchir l’âme à jamais de la langueur et du déclin. Quand nous contemplons le ciel étoilé, où des étincelles de lumière sont des univers comme le nôtre, où la poussière brillante de la voie lactée trace avec des mondes une route dans le firmament, notre pensée se perd dans l’infini, notre cœur bat pour l’inconnu, pour l’immense, et nous sentons que ce n’est qu’au delà des expériences terrestres que notre véritable vie doit commencer. Enfin, les émotions religieuses, plus que toutes les autres encore, réveillent en nous le sentiment de l’infini; mais, en le réveillant, elles le satisfont; et c’est pour cela sans doute qu’un homme d’un grand esprit disait: «Que la créature pensante n’était heureuse que quand l’idée de l’infini était devenue pour elle une jouissance, au lieu d’être un poids».