Part 20
Woldemar ressent une amitié vive pour une personne qui ne veut pas l’épouser, quoiqu’elle partage son sentiment. Il se marie avec une femme qu’il n’aime pas, parce qu’il croit trouver en elle un caractère soumis et doux, qui convient au mariage. A peine l’a-t-il épousée, qu’il est au moment de se livrer à l’amour qu’il éprouve pour l’autre. Celle qui n’a pas voulu s’unir à lui l’aime toujours, mais elle est révoltée de l’idée qu’il puisse avoir de l’amour pour elle; et cependant elle veut vivre auprès de lui, soigner ses enfants, traiter sa femme en sœur, et ne connaître les affections de la nature que par la sympathie de l’amitié. C’est ainsi qu’une pièce de Gœthe, assez vantée, _Stella_, finit par la résolution que prennent deux femmes qui ont des liens sacrés avec le même homme, de vivre chez lui toutes deux en bonne intelligence. De telles inventions ne réussissent en Allemagne que parce qu’il y a souvent dans ce pays plus d’imagination que de sensibilité. Les âmes du Midi n’entendraient rien à cet héroïsme de sentiment: la passion est dévouée, mais jalouse; et la prétendue délicatesse qui sacrifie l’amour à l’amitié, sans que le devoir le commande, n’est que de la froideur maniérée.
C’est un système tout factice que ces générosités aux dépens de l’amour. Il ne faut admettre ni tolérance, ni partage, dans un sentiment qui n’est sublime que parce qu’il est, comme la maternité, comme la tendresse filiale, exclusif et tout-puissant. On ne doit pas se mettre par son choix dans une situation où la morale et la sensibilité ne sont pas d’accord; car ce qui est involontaire est si beau, qu’il est affreux d’être condamné à se commander toutes ses actions, et à vivre avec soi-même comme avec sa victime.
Ce n’est assurément ni par hypocrisie, ni par sécheresse d’âme, qu’un génie bon et vrai a imaginé, dans le roman de _Woldemar_, des situations où chaque personnage immole le sentiment par le sentiment, et cherche avec soin une raison de ne pas aimer ce qu’il aime. Mais Jacobi, ayant éprouvé dès sa jeunesse un vif penchant pour tous les genres d’enthousiasme, a cherché dans les liens du cœur une mysticité romanesque très ingénieusement exprimée, mais peu naturelle.
Il me semble que Jacobi entend moins bien l’amour que la religion, parce qu’il veut trop les confondre; il n’est pas vrai que l’amour puisse, comme la religion, trouver tout son bonheur dans l’abnégation du bonheur même. L’on altère l’idée qu’on doit avoir de la vertu, quand on la fait consister dans une exaltation sans but, et dans des sacrifices sans nécessité. Tous les personnages du roman de Jacobi luttent sans cesse de générosité aux dépens de l’amour; non seulement cela n’arrive guère dans la vie, mais cela n’est pas même beau, quand la vertu ne l’exige pas; car les sentiments forts et passionnés honorent la nature humaine, et la religion n’est si imposante que parce qu’elle peut triompher de tels sentiments. Aurait-il fallu que Dieu même daignât parler à notre cœur, s’il n’y avait trouvé que des affections débonnaires auxquelles il fût si facile de renoncer?
CHAPITRE XVIII
De la disposition romanesque dans les affections du cœur.
Les philosophes anglais ont fondé, comme nous l’avons dit, la vertu sur le sentiment, ou plutôt sur le sens moral; mais ce système n’a nul rapport avec la moralité _sentimentale_ dont il est ici question; cette moralité, dont le nom et l’idée n’existent guère qu’en Allemagne, n’a rien de philosophique; elle fait seulement un devoir de la sensibilité, et porte à mésestimer ceux qui n’en ont pas.
Sans doute la puissance d’aimer tient de très près à la morale et à la religion; il se peut donc que notre répugnance pour les âmes froides et dures soit un instinct sublime, un instinct qui nous avertit que de tels êtres, alors même que leur conduite est estimable, agissent mécaniquement ou par calcul, mais sans qu’il puisse jamais exister entre eux et nous aucune sympathie. En Allemagne, où l’on veut réduire en préceptes toutes les impressions, on a considéré comme immoral ce qui n’était pas sensible et même romanesque. Werther avait tellement mis en vogue les sentiments exaltés, que presque personne n’eût osé se montrer sec et froid, quand même on aurait eu ce caractère naturellement. De là cet _enthousiasme obligé_ pour la lune, les forêts, la campagne et la solitude; de là ces maux de nerfs, ces sons de voix maniérés, ces regards qui veulent être vus, tout cet appareil enfin de la sensibilité, que dédaignent les âmes fortes et sincères.
L’auteur de _Werther_ s’est moqué le premier de ces affectations; néanmoins, comme il faut qu’il y ait en tout pays des ridicules, peut-être vaut-il mieux qu’ils consistent dans l’exagération un peu niaise de ce qui est bon, que dans l’élégante prétention à ce qui est mal. Le désir du succès étant invincible dans les hommes, et encore plus dans les femmes, les prétentions de la médiocrité sont un signe certain du goût dominant à telle époque et dans telle société; les mêmes personnes qui se faisaient _sentimentales_ en Allemagne, se seraient montrées ailleurs légères et dédaigneuses.
L’extrême susceptibilité du caractère des Allemands est une des grandes causes de l’importance qu’ils attachent aux moindres nuances du sentiment, et cette susceptibilité tient souvent à la vérité des affections. Il est aisé d’être ferme quand on n’est pas sensible: la seule qualité nécessaire alors, c’est le courage; car il faut que _la sévérité bien ordonnée commence par soi-même_; mais quand les preuves d’intérêt que les autres nous refusent ou nous donnent influent puissamment sur le bonheur, il est impossible que l’on n’ait pas mille fois plus d’irritabilité dans le cœur que ceux qui exploitent leurs amis comme un domaine, en cherchant seulement à les rendre profitables.
Toutefois il faut se garder de ces codes de sentiments, si subtils et si nuancés, que beaucoup d’écrivains allemands ont multipliés de tant de manières, et dont leurs romans sont remplis. Les Allemands, il faut en convenir, ne sont pas toujours parfaitement naturels. Certains de leur loyauté, de leur sincérité dans tous les rapports réels de la vie, ils sont tentés de regarder l’affectation du beau comme un culte envers le bon, et de se permettre quelquefois en ce genre des exagérations qui gâtent tout.
Cette émulation de sensibilité entre quelques femmes et quelques écrivains d’Allemagne, serait, dans le fond, assez innocente, si le ridicule qu’on donne à l’affectation ne jetait pas toujours une sorte de défaveur sur la sincérité même. Les hommes froids et égoïstes trouvent un plaisir particulier à se moquer des attachements passionnés, et voudraient faire passer pour factice tout ce qu’ils n’éprouvent pas. Il y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment, comme on pourrait les blaser sur la religion par les sermons ennuyeux et les pratiques superstitieuses.
On a tort d’appliquer les idées positives que nous avons sur le bien et le mal aux délicatesses de la sensibilité. Accuser tel ou tel caractère de ce qui lui manque à cet égard, c’est comme faire un crime de n’être pas poète. La susceptibilité naturelle à ceux qui pensent plus qu’ils n’agissent, peut les rendre injustes envers les personnes d’une autre nature. Il faut de l’imagination pour deviner tout ce que le cœur peut faire souffrir, et les meilleures gens du monde sont souvent lourds et stupides à cet égard: ils vont à travers les sentiments, comme s’ils marchaient sur des fleurs, en s’étonnant de les flétrir. N’y a-t-il pas des hommes qui n’admirent pas Raphaël, qui entendent la musique sans émotion, à qui l’Océan et les cieux ne paraissent que monotones? Comment donc comprendraient-ils les orages de l’âme?
Les caractères même les plus sensibles ne sont-ils pas quelquefois découragés dans leurs espérances? ne peuvent-ils pas être saisis par une sorte de sécheresse intérieure, comme si la Divinité se retirait d’eux? Ils n’en restent pas moins fidèles à leurs affections; mais il n’y a plus de parfums dans le temple, plus de musique dans le sanctuaire, plus d’émotion dans le cœur. Souvent aussi le malheur commande de faire taire en soi-même cette voix du sentiment, harmonieuse ou déchirante, selon qu’elle s’accorde ou non avec la destinée. Il est donc impossible de faire un devoir de la sensibilité, car ceux qui l’éprouvent en souffrent assez pour avoir souvent le droit et le désir de la réprimer.
Les nations ardentes ne parlent de la sensibilité qu’avec terreur; les nations paisibles et rêveuses croient pouvoir l’encourager sans crainte. Au reste, l’on n’a peut-être jamais écrit sur ce sujet avec une vérité parfaite, car chacun veut se faire honneur de ce qu’il éprouve ou de ce qu’il inspire. Les femmes cherchent à s’arranger comme un roman, et les hommes comme une histoire; mais le cœur humain est encore bien loin d’être pénétré dans ses relations les plus intimes. Une fois peut-être quelqu’un dira sincèrement tout ce qu’il a senti, et l’on sera tout étonné d’apprendre que la plupart des maximes et des observations sont erronées, et qu’il y a une âme inconnue dans le fond de celle qu’on raconte.
CHAPITRE XIX
De l’amour dans le mariage.
C’est dans le mariage que la sensibilité est un devoir: dans toute autre relation, la vertu peut suffire; mais dans celle où les destinées sont entrelacées, où la même impulsion sert, pour ainsi dire, aux battements de deux cœurs, il semble qu’une affection profonde est presque un lien nécessaire. La légèreté des mœurs a introduit tant de chagrins entre les époux, que les moralistes du dernier siècle s’étaient accoutumés à rapporter toutes les jouissances du cœur à l’amour paternel et maternel, et finissaient presque par ne considérer le mariage que comme la condition requise pour jouir du bonheur d’avoir des enfants. Cela est faux en morale, et plus faux encore en bonheur.
Il est si aisé d’être bon pour ses enfants, qu’on ne doit pas en faire un grand mérite. Dans leurs premières années, ils ne peuvent avoir de volonté que celle de leurs parents; et dès qu’ils arrivent à la jeunesse, ils existent par eux-mêmes. Justice et bonté composent les principaux devoirs d’une relation que la nature rend si facile. Il n’en est point ainsi des rapports avec cette moitié de nous, qui peut trouver du bonheur ou du malheur dans les moindres de nos actions, de nos regards et de nos pensées. C’est là seulement que la moralité peut s’exercer tout entière: c’est aussi là qu’est la véritable source de la félicité.
Un ami du même âge, auprès duquel vous devez vivre et mourir; un ami dont tous les intérêts sont les vôtres, dont toutes les perspectives sont en commun avec vous, y compris celle de la tombe: voilà le sentiment qui contient tout le sort. Quelquefois, il est vrai, vos enfants, et plus souvent encore vos parents, deviennent vos compagnons dans la vie; mais cette rare et sublime jouissance est combattue par les lois de la nature, tandis que l’association du mariage est d’accord avec toute l’existence humaine.
D’où vient donc que cette association si sainte est si souvent profanée? J’oserai le dire, c’est à l’inégalité singulière que l’opinion de la société met entre les devoirs des deux époux qu’il faut s’en prendre. Le christianisme a tiré les femmes d’un état qui ressemblait à l’esclavage. L’égalité devant Dieu étant la base de cette admirable religion, elle tend à maintenir l’égalité des droits sur la terre; la justice divine, la seule parfaite, n’admet aucun genre de privilèges, et celui de la force moins qu’aucun autre. Cependant, il est resté de l’esclavage des femmes des préjugés qui, se combinant avec la grande liberté que la société leur laisse, ont amené beaucoup de maux.
On a raison d’exclure les femmes des affaires politiques et civiles; rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire elle-même ne saurait être pour une femme qu’un deuil éclatant du bonheur. Mais si la destinée des femmes doit consister dans un acte continuel de dévouement à l’amour conjugal, la récompense de ce dévouement, c’est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est l’objet.
La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des deux époux, mais le monde en établit une grande; et de cette différence naît la ruse dans les femmes, et le ressentiment dans les hommes. Quel est le cœur qui peut se donner tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout entier? Qui donc accepte de bonne foi l’amitié pour prix de l’amour? qui promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être fidèle? Sans doute la religion peut l’exiger, car elle seule a le secret de cette contrée mystérieuse où les sacrifices sont des jouissances; mais qu’il est injuste, l’échange que l’homme se propose de faire subir à sa compagne!
«Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans, et puis, au bout de ce temps, je vous parlerai raison». Et ce qu’ils appellent raison, c’est le désenchantement de la vie. «Je montrerai dans ma maison de la froideur et de l’ennui; je tâcherai de plaire ailleurs: mais vous qui avez d’ordinaire plus d’imagination et de sensibilité que moi, vous qui n’avez ni carrière ni distraction, tandis que le monde m’en offre de toute espèce; vous qui n’existez que pour moi, tandis que j’ai mille autres pensées, vous serez satisfaite de l’affection subordonnée, glacée, partagée, qu’il me convient de vous accorder, et vous dédaignerez tous les hommages qui exprimeraient des sentiments plus exaltés et plus tendres».
Quel injuste traité! tous les sentiments humains s’y refusent. Il existe un contraste singulier entre les formes de respect envers les femmes, que l’esprit chevaleresque a introduites en Europe, et la tyrannique liberté que les hommes se sont adjugée. Ce contraste produit tous les malheurs du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie, l’abandon et le désespoir. Les nations germaniques ont été moins atteintes que les autres par ces funestes effets; mais elles doivent craindre à cet égard l’influence qu’exerce à la longue la civilisation moderne. Il vaut mieux renfermer les femmes comme des esclaves, ne point exciter leur esprit ni leur imagination, que de les lancer au milieu du monde, et de développer toutes leurs facultés, pour leur refuser ensuite le bonheur que ces facultés leur rendent nécessaire.
Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur qui dépasse toutes les autres peines de ce monde. L’âme entière d’une femme repose sur l’attachement conjugal: lutter seul contre le sort, s’avancer vers le cercueil sans qu’un ami vous soutienne, sans qu’un ami vous regrette, c’est un isolement dont les déserts de l’Arabie ne donnent qu’une faible idée; et quand tout le trésor de vos jeunes années a été donné en vain, quand vous n’espérez plus pour la fin de la vie le reflet de ces premiers rayons, quand le crépuscule n’a plus rien qui rappelle l’aurore, et qu’il est pâle et décoloré comme un spectre livide, avant-coureur de la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu’on vous a privée des dons de Dieu sur la terre; et si vous aimez encore celui qui vous traite en esclave, puisqu’il ne vous appartient pas et qu’il dispose de vous, le désespoir s’empare de toutes les facultés, et la conscience elle-même se trouble à force de malheur.
Les femmes pourraient adresser à l’époux qui traite légèrement leur destinée, ces deux vers d’une fable:
Oui, c’est un jeu pour vous, Mais c’est la mort pour nous.
Et tant qu’il ne se fera pas dans les idées une révolution quelconque, qui change l’opinion des hommes sur la constance que leur impose le lien du mariage, il y aura toujours guerre entre les deux sexes, guerre secrète, éternelle, rusée, perfide, et dont la moralité de tous les deux souffrira.
En Allemagne, il n’y a guère dans le mariage d’inégalité entre les deux sexes; mais c’est parce que les femmes brisent aussi souvent que les hommes les nœuds les plus saints. La facilité du divorce introduit dans les rapports de famille une sorte d’anarchie qui ne laisse rien subsister dans sa vérité ni dans sa force. Il vaut encore mieux, pour maintenir quelque chose de sacré sur la terre, qu’il y ait dans le mariage une esclave que deux esprits forts.
La pureté de l’âme et de la conduite est la première gloire d’une femme. Quel être dégradé ne serait-elle pas sans l’une et sans l’autre! Mais le bonheur général et la dignité de l’espèce humaine ne gagneraient pas moins peut-être à la fidélité de l’homme dans le mariage. En effet, qu’y a-t-il de plus beau dans l’ordre moral qu’un jeune homme qui respecte cet auguste lien? L’opinion ne l’exige pas de lui, la société le laisse libre; une sorte de plaisanterie barbare s’attacherait à flétrir jusqu’aux plaintes du cœur qu’il aurait brisé, car le blâme se tourne facilement contre les victimes. Il est donc le maître, mais il s’impose des devoirs; nul inconvénient ne peut résulter pour lui de ses fautes; mais il craint le mal qu’il peut faire à celle qui s’est confiée à son cœur, et la générosité l’enchaîne d’autant plus que la société le dégage.
La fidélité est commandée aux femmes par mille considérations diverses; elles peuvent redouter les périls et les humiliations, suites inévitables d’une erreur; la voix de la conscience est la seule qui se fasse entendre à l’homme; il sait qu’il fait souffrir, il sait qu’il flétrit par l’inconstance un sentiment qui doit se prolonger jusqu’à la mort et se renouveler dans le ciel: seul avec lui-même, seul au milieu des séductions de tous les genres, il reste pur comme un ange; car, si les anges n’ont pas été représentés sous des traits de femme, c’est parce que l’union de la force avec la pureté est plus belle et plus céleste encore que la modestie même la plus parfaite dans un être faible.
L’imagination, quand elle n’a pas le souvenir pour frein, détache de ce qu’on possède, embellit ce qu’on craint de ne pas obtenir, et fait du sentiment une difficulté vaincue: mais, de même que dans les arts, les difficultés vaincues n’exigent point de vrai génie. Dans le sentiment, il faut de la sécurité pour éprouver ces affections, gage de l’éternité, puisqu’elles nous donnent seules l’idée de ce qui ne saurait finir.
Le jeune homme fidèle semble chaque jour préférer de nouveau celle qu’il aime; la nature lui a donné une indépendance sans bornes, et de longtemps du moins il ne saurait prévoir les jours mauvais de la vie: son cheval peut le porter au bout du monde; la guerre, dont il est épris, l’affranchit au moins momentanément des relations domestiques, et semble réduire tout l’intérêt de l’existence à la victoire ou à la mort. La terre lui appartient, tous les plaisirs lui sont offerts, nulle fatigue ne l’effraie, nulle association intime ne lui est nécessaire; il serre la main d’un compagnon d’armes, et le lien qu’il lui faut est formé. Un temps viendra sans doute où la destinée lui révélera ses terribles secrets; mais il ne peut encore s’en douter. Chaque fois qu’une nouvelle génération entre en possession de son domaine, ne croit-elle pas que tous les malheurs de ses devanciers sont venus de leur faiblesse? ne se persuade-t-elle pas qu’ils sont nés tremblants et débiles, comme on les voit maintenant? Eh bien! du sein même de tant d’illusions, qu’il est vertueux et sensible, celui qui veut se vouer au long amour, lien de cette vie avec l’autre! Ah! qu’un regard fier et mâle est beau, lorsqu’en même temps il est modeste et pur! On y voit passer un rayon de cette pudeur, qui peut se détacher de la couronne des vierges saintes, pour parer même un front guerrier.
Si le jeune homme veut partager avec un seul objet les jours brillants de sa jeunesse, il trouvera sans doute parmi ses contemporains des railleurs qui prononceront sur lui ce grand mot de _duperie_, la terreur des enfants du siècle. Mais est-il dupe, le seul qui sera vraiment aimé? car les angoisses ou les jouissances de l’amour-propre forment tout le tissu des affections frivoles et mensongères. Est-il dupe, celui qui ne s’amuse pas à tromper pour être à son tour plus trompé, plus déchiré peut-être que sa victime? est-il dupe, enfin, celui qui n’a pas cherché le bonheur dans les misérables combinaisons de la vanité, mais dans les éternelles beautés de la nature, qui parlent toutes de constance, de durée et de profondeur?
Non, Dieu a créé l’homme le premier, comme la plus noble des créatures, et la plus noble est celle qui a le plus de devoirs. C’est un abus singulier de la prérogative d’une supériorité naturelle, que de la faire servir à s’affranchir des liens les plus sacrés, tandis que la vraie supériorité consiste dans la force de l’âme; et la force de l’âme, c’est la vertu.
CHAPITRE XX
Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en Allemagne.
Avant que l’école nouvelle eût fait naître, en Allemagne, deux penchants qui semblent s’exclure, la métaphysique et la poésie, la méthode scientifique et l’enthousiasme, il y avait des écrivains qui méritaient une place honorable à côté des moralistes anglais. Mendelssohn, Garve, Sulzer, Engel, etc., ont écrit sur les sentiments et les devoirs avec sensibilité, religion et candeur. On ne trouve point dans leurs ouvrages cette ingénieuse connaissance du monde qui caractérise les auteurs français, La Rochefoucauld, La Bruyère, etc. Les moralistes allemands peignent la société avec une certaine ignorance, intéressante d’abord, mais à la fin monotone.
Garve est celui de tous qui a mis le plus d’importance à bien parler de la bonne compagnie, de la mode, de la politesse, etc. Il y a dans toute sa manière de s’exprimer à cet égard, une très grande envie de se montrer un homme du monde, de savoir la raison de tout, d’être avisé comme un Français, et de juger avec bienveillance la cour et la ville; mais les idées communes qu’il proclame dans ses écrits sur ces divers sujets, attestent qu’il n’en sait rien que par ouï-dire, et n’a jamais observé tout ce que les rapports de la société peuvent offrir d’aperçus fins et délicats.
Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières pures et un esprit serein: il est surtout attachant et original dans son traité de la Patience. Accablé par une maladie cruelle, il sut la supporter avec un admirable courage; et tout ce qu’on a senti soi-même inspire des pensées neuves.
Mendelssohn, juif de naissance, s’était voué, du sein du commerce, à l’étude des belles-lettres et de la philosophie, sans renoncer en rien à la croyance ni aux rites de sa religion; admirateur sincère du Phédon, dont il fut le traducteur, il en était resté aux idées et aux sentiments précurseurs de Jésus-Christ; nourri des Psaumes et de la Bible, ses écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque. Il se plaisait à rendre la morale sensible par des apologues, à la manière orientale, et cette forme est sûrement celle qui plaît davantage, en éloignant des préceptes le ton de la réprimande.