Part 19
L’on répond à cela:--Je serai si circonspect que je n’aurai point d’ennemis.--Soit, vous n’aurez point à vous reprocher de généreuses imprudences; mais on a vu quelquefois les moins courageux persécutés.--Je ménagerai si bien ma fortune, que je la conserverai.--Je le crois; mais il y a des désastres universels, qui n’épargnent pas même ceux qui ont eu pour principe de ne jamais s’exposer pour les autres, et la maladie et les accidents de toute espèce disposent de notre sort malgré nous. Comment donc le but de notre liberté morale serait-il le bonheur de cette courte vie, que le hasard, la souffrance, la vieillesse et la mort mettent hors de notre puissance? Il n’en est pas de même du perfectionnement; chaque jour, chaque heure, chaque minute peut y contribuer; tous les événements heureux et malheureux y servent également, et cette œuvre dépend en entier de nous, quelle que soit notre situation sur la terre.
La morale de Kant et de Fichte est très analogue à celle des stoïciens; cependant, les stoïciens accordaient davantage à l’empire des qualités naturelles; l’orgueil romain se retrouve dans leur manière de juger l’homme. Les _Kantiens_ croient à l’action nécessaire et continuelle de la volonté contre les mauvais penchants. Ils ne tolèrent point les exceptions dans l’obéissance au devoir, et rejettent toutes les excuses qui pourraient les motiver.
L’opinion de Kant sur la véracité en est un exemple; il la considère avec raison comme la base de toute morale. Quand le fils de Dieu s’est appelé le Verbe, ou la Parole, peut-être voulait-il honorer ainsi dans le langage l’admirable faculté de révéler ce qu’on pense. Kant a porté le respect pour la vérité jusqu’au point de ne pas permettre qu’on la trahît, lors même qu’un scélérat viendrait vous demander si votre ami qu’il poursuit est caché dans votre maison. Il prétend qu’il ne faut jamais se permettre dans aucune circonstance particulière ce qui ne saurait être admis comme loi générale; mais, dans cette occasion, il oublie qu’on pourrait faire une loi générale de ne sacrifier la vérité qu’à une autre vertu; car, dès que l’intérêt personnel est écarté d’une question, les sophismes ne sont plus à craindre, et la conscience prononce sur toutes choses avec équité.
La théorie de Kant, en morale, est sévère et quelquefois sèche, parce qu’elle exclut la sensibilité. Il la regarde comme un reflet des sensations, et comme devant conduire aux passions, dans lesquelles il entre toujours de l’égoïsme; c’est à cause de cela qu’il n’admet pas cette sensibilité pour guide, et qu’il place la morale sous la sauvegarde de principes immuables. Il n’est rien de plus sévère que cette doctrine; mais il y a une sévérité qui attendrit, alors même que les mouvements du cœur lui sont suspects, et qu’elle essaie de les bannir tous: quelque vigoureux que soit un moraliste, quand c’est à la conscience qu’il s’adresse, il est sûr de nous émouvoir. Celui qui dit à l’homme:--Trouvez tout en vous-même,--fait toujours naître dans l’âme quelque chose de grand qui tient encore à la sensibilité même dont il exige le sacrifice. Il faut distinguer, en étudiant la philosophie de Kant, le sentiment de la sensibilité; il admet l’un comme juge des vérités philosophiques; il considère l’autre comme devant être soumise à la conscience. Le sentiment et la conscience sont employés dans ses écrits comme des termes presque synonymes; mais la sensibilité se rapproche davantage de la sphère des émotions, et par conséquent des passions qu’elles font naître.
On ne saurait se lasser d’admirer les écrits de Kant, dans lesquels la suprême loi du devoir est consacrée; quelle chaleur vraie, quelle éloquence animée, dans un sujet où d’ordinaire il ne s’agit que de réprimer! On se sent pénétré d’un profond respect pour l’austérité d’un vieillard philosophe, constamment soumis à cet invincible pouvoir de la vertu, sans autre empire que la conscience, sans autres armes que les remords, sans autres trésors à distribuer que les jouissances intérieures de l’âme; jouissances dont on ne peut même donner l’espoir pour motif, puisqu’on ne les comprend qu’après les avoir éprouvées.
Parmi les philosophes allemands, des hommes non moins vertueux que Kant, et qui se rapprochent davantage de la religion par leurs penchants, ont attribué au sentiment religieux l’origine de la loi morale. Ce sentiment ne saurait être de la nature de ceux qui peuvent devenir une passion. Sénèque en a dépeint le calme et la profondeur, quand il a dit: _Dans le sein de l’homme vertueux, je ne sais quel dieu, mais il habite un dieu._
Kant a prétendu que c’était altérer la pureté désintéressée de la morale, que de donner pour but à nos actions la perspective d’une vie future; plusieurs écrivains allemands l’ont parfaitement réfuté à cet égard; en effet, l’immortalité céleste n’a nul rapport avec les peines et les récompenses que l’on conçoit sur cette terre; le sentiment qui nous fait aspirer à l’immortalité est aussi désintéressé que celui qui nous ferait trouver notre bonheur dans le dévouement à celui des autres; car les prémices de la félicité religieuse, c’est le sacrifice de nous-mêmes; ainsi donc elle écarte nécessairement toute espèce d’égoïsme.
Quelque effort qu’on fasse, il faut en revenir à reconnaître que la religion est le véritable fondement de la morale; c’est l’objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut seul détourner nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des plaisirs, quelque vulgaires qu’ils fussent, à la froide dignité de la raison? Il faut commencer l’histoire intime de l’homme par la religion ou par la sensation, car il n’y a de vivant que l’une ou l’autre. La morale fondée sur l’intérêt personnel serait aussi évidente qu’une vérité mathématique, qu’elle n’en exercerait pas plus d’empire sur les passions, qui foulent aux pieds tous les calculs; il n’y a qu’un sentiment qui puisse triompher d’un sentiment, la nature violente ne saurait être dominée que par la nature exaltée. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au maître d’école de La Fontaine; personne ne l’écoute, et tout le monde crie au secours.
Jacobi, comme je le montrerai dans l’analyse de ses ouvrages, a combattu les arguments dont Kant se sert pour ne pas admettre le sentiment religieux comme base de la morale. Il croit, au contraire, que la Divinité se révèle à chaque homme en particulier, comme elle s’est révélée au genre humain, lorsque les prières et les œuvres ont préparé le cœur à la comprendre. Un autre philosophe affirme que l’immortalité commence déjà sur cette terre, pour celui qui désire et qui sent en lui-même le goût des choses éternelles; un autre, que la nature fait entendre la volonté de Dieu à l’homme, et qu’il y a dans l’univers une voix gémissante et captive, qui l’invite à délivrer le monde et lui-même, en combattant le principe du mal sous toutes ses apparences funestes. Ces divers systèmes tiennent à l’imagination de chaque écrivain, et sont adoptés par ceux qui sympathisent avec lui; mais la direction générale de ces opinions est toujours la même: affranchir l’âme de l’influence des objets extérieurs, placer l’empire de nous en nous-mêmes, et donner à cet empire le devoir pour loi, et pour espérance une autre vie.
Sans doute, les vrais chrétiens ont enseigné de tout temps la même doctrine: mais ce qui distingue la nouvelle école allemande, c’est de réunir à tous ces sentiments dont on voulait faire le partage des simples et des ignorants, la plus haute philosophie et les connaissances les plus positives. Le siècle orgueilleux était venu nous dire que le raisonnement et les sciences détruisaient toutes les perspectives de l’imagination, toutes les terreurs de la conscience, toutes les croyances du cœur, et l’on rougissait de la moitié de son être déclarée faible et presque insensée; mais ils sont arrivés ces hommes qui, à force de penser, ont trouvé la théorie de toutes les impressions naturelles; et, loin de vouloir les étouffer, ils nous ont fait découvrir la noble source dont elles sortent. Les moralistes allemands ont relevé le sentiment et l’enthousiasme des dédains d’une raison tyrannique qui comptait comme richesse tout ce qu’elle avait anéanti, et mettait sur le lit de Procruste l’homme et la nature, afin d’en retrancher ce que la philosophie matérialiste ne pouvait comprendre!
CHAPITRE XV
De la morale scientifique.
On a voulu tout démontrer, depuis que le goût des sciences exactes s’est emparé des esprits; et le calcul des probabilités permettant de soumettre l’incertain même à des règles, l’on s’est flatté de résoudre mathématiquement toutes les difficultés que présentaient les questions les plus délicates, et de faire ainsi régner l’algèbre sur l’univers. Des philosophes, en Allemagne, ont aussi prétendu donner à la morale les avantages d’une science rigoureusement prouvée dans ses principes comme dans ses conséquences, et qui n’admet ni objection ni exception, dès qu’on en adopte la première base. Kant et Fichte ont essayé ce travail métaphysique, et Schleiermacher, le traducteur de Platon, et l’auteur de plusieurs discours sur la religion, dont nous parlerons dans la section suivante, a publié un livre très profond sur l’examen des diverses morales, considérées comme science. Il voudrait en trouver une dont tous les raisonnements fussent parfaitement enchaînés, dont le principe contînt toutes les conséquences, et dont chaque conséquence fît reparaître le principe; mais, jusqu’à présent, il ne semble pas que ce but puisse être atteint.
Les anciens ont aussi voulu faire une science de la morale, mais ils comprenaient dans cette science les lois et le gouvernement; en effet, il est impossible de fixer d’avance tous les devoirs de la vie, quand on ignore ce que la législation et les mœurs du pays où l’on est peuvent exiger; c’est d’après ce point de vue que Platon a imaginé sa république. L’homme entier y est considéré sous le rapport de la religion, de la politique et de la morale; mais, comme cette république ne saurait exister, on ne peut concevoir comment, au milieu des abus de la société humaine, un code de morale, quel qu’il fût, pourrait se passer de l’interprétation habituelle de la conscience. Les philosophes recherchent la forme scientifique en toutes choses; on dirait qu’ils se flattent d’enchaîner ainsi l’avenir, et de se soustraire entièrement au joug des circonstances; mais ce qui nous en affranchit, c’est notre âme, c’est la sincérité de notre amour intime pour la vertu. La science de la morale n’enseigne pas plus à être un honnête homme, dans toute la magnificence de ce mot, que la géométrie à dessiner, ni la poétique à trouver des fictions heureuses.
Kant, qui avait reconnu la nécessité du sentiment dans les vérités métaphysiques, a voulu s’en passer dans la morale, et il n’a jamais pu établir, d’une manière incontestable, qu’un grand fait du cœur humain, c’est que la morale a le devoir et non l’intérêt pour base; mais, pour connaître le devoir, il faut en appeler à sa conscience et à la religion. Kant, en écartant la religion des motifs de la morale, ne pouvait voir dans la conscience qu’un juge, et non une voix divine; aussi n’a-t-il cessé de présenter à ce juge des questions épineuses; les solutions qu’il en a données, et qu’il croyait évidentes, n’en ont pas moins été attaquées de mille manières; car ce n’est jamais que par le sentiment qu’on arrive à l’unanimité d’opinion parmi les hommes.
Quelques philosophes allemands ayant reconnu l’impossibilité de rédiger en lois toutes les affections qui composent notre être, et de faire une science, pour ainsi dire, de tous les mouvements du cœur, se sont contentés d’affirmer que la morale consistait dans l’harmonie avec soi-même. Sans doute, quand on n’a pas de remords, il est probable qu’on n’est pas criminel, et, quand même on commettrait des fautes d’après l’opinion des autres, si d’après la sienne on a fait son devoir, on n’est pas coupable; mais il ne faut pas se fier cependant à ce contentement de soi-même, qui semble devoir être la meilleure preuve de la vertu. Il y a des hommes qui sont parvenus à prendre leur orgueil pour de la conscience; le fanatisme est, pour d’autres, un mobile désintéressé qui justifie tout à leurs propres yeux: enfin l’habitude du crime donne à de certains caractères un genre de force qui les affranchit du repentir, au moins tant qu’ils ne sont pas atteints par l’infortune.
Il ne s’ensuit pas de cette impossibilité de trouver une science de la morale, ou des signes universels auxquels on puisse reconnaître si ses prétextes sont observés, qu’il n’y ait pas des devoirs positifs qui doivent nous servir de guides; mais comme il y a dans la destinée de l’homme nécessité et liberté, il faut que dans sa conduite il y ait aussi l’inspiration et la règle; rien de ce qui tient à la vertu ne peut être ni tout à fait arbitraire, ni tout à fait fixé: aussi, l’une des merveilles de la religion est-elle de réunir au même degré l’élan de l’amour et la soumission à la loi; le cœur de l’homme est ainsi tout à la fois satisfait et dirigé.
Je ne rendrai point compte ici de tous les systèmes de morale scientifique qui ont été publiés en Allemagne; il en est de tellement subtils, que, bien qu’ils traitent de notre propre nature, on ne sait sur quoi s’appuyer pour les concevoir. Les philosophes français ont rendu la morale singulièrement aride, en rapportant tout à l’intérêt personnel. Quelques métaphysiciens allemands sont arrivés au même résultat, en fondant néanmoins toute leur doctrine sur les sacrifices. Ni les systèmes matérialistes, ni les systèmes abstraits ne peuvent donner une idée complète de la vertu.
CHAPITRE XVI
Jacobi.
Il est difficile de rencontrer, dans aucun pays, un homme de lettres d’une nature plus distinguée que celle de Jacobi; avec tous les avantages de la figure et de la fortune, il s’est voué depuis sa jeunesse, depuis quarante années, à la méditation. La philosophie est d’ordinaire une consolation ou un asile; mais celui qui la choisit, quand toutes les circonstances lui promettent de grands succès dans le monde, n’en est que plus digne de respect. Entraîné par son caractère à reconnaître la puissance du sentiment, Jacobi s’est occupé des idées abstraites, surtout pour montrer leur insuffisance. Ses écrits sur la métaphysique sont très estimés en Allemagne; cependant c’est surtout comme grand moraliste que sa réputation est universelle.
Il a combattu le premier la morale fondée sur l’intérêt, et, donnant pour principe à la sienne le sentiment religieux, considéré philosophiquement, il s’est fait une doctrine distincte de celle de Kant, qui rapporte tout à l’inflexible loi du devoir, et de celle des nouveaux métaphysiciens qui cherchent, comme je viens de le dire, le moyen d’appliquer la rigueur scientifique à la théorie de la vertu.
Schiller, dans une épigramme contre le système de Kant en morale, dit: «Je trouve du plaisir à servir mes amis; il m’est agréable d’accomplir mes devoirs: cela m’inquiète, car alors je ne suis pas vertueux». Cette plaisanterie porte avec elle un sens profond; car, quoique le bonheur ne doive jamais être le but de l’accomplissement du devoir, néanmoins la satisfaction intérieure qu’il nous cause est précisément ce qu’on peut appeler la béatitude de la vertu: ce mot de béatitude a perdu quelque chose de sa dignité; mais il faut pourtant revenir à s’en servir, car on a besoin d’exprimer le genre d’impressions qui fait sacrifier le bonheur, ou du moins le plaisir, à un état de l’âme plus doux et plus pur.
En effet, si le sentiment ne seconde pas la morale, comment se ferait-elle obéir? comment unir ensemble, si ce n’est par le sentiment, la raison et la volonté, lorsque cette volonté doit faire plier nos passions? Un penseur allemand a dit _qu’il n’y avait d’autre philosophie que la religion chrétienne_, et ce n’est certainement pas pour exclure la philosophie qu’il s’est exprimé ainsi, c’est parce qu’il était convaincu que les idées les plus hautes et les plus profondes conduisaient à découvrir l’accord singulier de cette religion avec la nature de l’homme. Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et d’autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi, proclame qu’il faut tout abandonner à la décision du sentiment, le christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi positive n’exclut pas l’inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi positive.
Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu’on doit s’en remettre entièrement à ce que le mouvement de l’âme peut nous conseiller; la sécheresse de quelques écrivains intolérants, qui n’admettent ni modification ni indulgence dans l’application de quelques préceptes, a jeté Jacobi dans l’excès contraire.
Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un degré qui tue le caractère individuel dans l’homme; il est dans l’esprit de la nation d’aimer en tout l’autorité. Les philosophes allemands, et Jacobi principalement, respectent ce qui constitue l’existence particulière de chaque être, et jugent les actions à leur source, c’est-à-dire d’après l’impulsion bonne ou mauvaise qui les a causées. Il y a mille moyens d’être un très mauvais homme, sans blesser aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales. Quand l’âme n’a pas l’élan naturel, elle voudrait savoir ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire dans chaque circonstance, afin d’être quitte envers elle-même et envers les autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu’il ne faut pas faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est révélé que par la divinité de notre cœur.
L’utilité publique, telle que je l’ai développée dans les chapitres précédents, pourrait conduire à être immoral par moralité. Dans les rapports privés, au contraire, il peut arriver quelquefois qu’une conduite parfaite selon le monde vienne d’un mauvais principe, c’est-à-dire qu’elle tienne à quelque chose d’aride, de haineux et d’impitoyable. Les passions naturelles et les talents supérieurs déplaisent à ces personnes qu’on honore trop facilement du nom de sévères: elles se saisissent de leur moralité, qu’elles disent venir de Dieu, comme un ennemi prendrait l’épée du père pour en frapper les enfants.
Cependant, l’aversion de Jacobi contre l’inflexible rigueur de la loi le fait aller trop loin pour s’en affranchir. «Oui, dit-il, je mentirais comme Desdemona mourante[17]; je tromperais comme Oreste, quand il voulait mourir à la place de Pylade, j’assassinerais comme Timoléon; je serais parjure comme Épaminondas et comme Jean de Witt; je me déterminerais au suicide comme Caton; je serais sacrilège comme David; car j’ai la certitude en moi-même qu’en pardonnant à ces fautes selon la lettre l’homme exerce le droit souverain que la majesté de son être lui confère; il appose le sceau de sa dignité, le sceau de sa divine nature, sur la grâce qu’il accorde.
[17] Desdemona, afin de sauver à son époux la honte et le danger du forfait qu’il vient de commettre, déclare, en mourant, que c’est elle qui s’est tuée.
«Si vous voulez établir un système universel et rigoureusement scientifique, il faut que vous soumettiez la conscience à ce système qui a pétrifié la vie: cette conscience doit devenir sourde, muette et insensible; il faut arracher jusqu’aux moindres restes de sa racine, c’est-à-dire du cœur de l’homme. Oui, aussi vrai que vos formules métaphysiques vous tiennent lieu d’Apollon et des Muses, ce n’est qu’en faisant taire votre cœur que vous pourrez vous conformer implicitement aux lois sans exception, et que vous adopterez l’obéissance raide et servile qu’elles demandent: alors la conscience ne servira qu’à vous enseigner, comme un professeur dans la chaire, ce qui est vrai au dehors de vous; et ce fanal intérieur ne sera bientôt plus qu’une main de bois qui, sur les grands chemins, indique la route aux voyageurs».
Jacobi est si bien guidé par ses propres sentiments, qu’il n’a peut-être pas assez réfléchi aux conséquences de cette morale pour le commun des hommes. Car, que répondre à ceux qui prétendraient, en s’écartant du devoir, qu’ils obéissent aux mouvements de leur conscience? Sans doute on pourra découvrir qu’ils sont hypocrites en parlant ainsi; mais on leur a fourni l’argument qui peut servir à les justifier, quoi qu’ils fassent; et c’est beaucoup pour les hommes d’avoir des phrases à dire en faveur de leur conduite: ils s’en servent d’abord pour tromper les autres, et finissent par se tromper eux-mêmes.
Dira-t-on que cette doctrine indépendante ne peut convenir qu’aux caractères vraiment vertueux? Il ne doit point y avoir de privilèges même pour la vertu; car du moment qu’elle en désire, il est probable qu’elle n’en mérite plus. Une égalité sublime règne dans l’empire du devoir, et il se passe quelque chose au fond du cœur humain, qui donne à chaque homme, quand il le veut sincèrement, le moyen d’accomplir tout ce que l’enthousiasme inspire, sans sortir des bornes de la loi chrétienne, qui est aussi l’œuvre d’un saint enthousiasme.
La doctrine de Kant peut être, en effet, considérée comme trop sèche, parce qu’il n’y donne pas assez d’influence à la religion; mais il ne faut pas s’étonner qu’il ait été porté à ne pas faire du sentiment la base de sa morale, dans un temps où il s’était répandu, en Allemagne surtout, une affectation de sensibilité qui affaiblissait nécessairement le ressort des esprits et des caractères. Un génie tel que celui de Kant devait avoir pour but de retremper les âmes.
Les moralistes allemands de la nouvelle école, si purs dans leurs sentiments, à quelques systèmes abstraits qu’ils s’abandonnent, peuvent être divisés en trois classes: ceux qui, comme Kant et Fichte, ont voulu donner à la loi du devoir une théorie scientifique et une application inflexible; ceux, à la tête desquels Jacobi doit être placé, qui prennent le sentiment religieux et la conscience naturelle pour guides, et ceux qui, faisant de la révélation la base de leur croyance, veulent réunir le sentiment et le devoir, et cherchent à les lier ensemble par une interprétation philosophique. Ces trois classes de moralistes attaquent tous également la morale fondée sur l’intérêt personnel. Elle n’a presque plus de partisans en Allemagne; on peut y faire le mal, mais du moins on y laisse intacte la théorie du bien.
CHAPITRE XVII
De Woldemar.
Le roman de _Woldemar_ est l’ouvrage du même philosophe Jacobi dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. Cet ouvrage renferme des discussions philosophiques, dans lesquelles les systèmes de morale que professaient les écrivains français sont vivement attaqués, et la doctrine de Jacobi y est développée avec une admirable éloquence. Sous ce rapport, _Woldemar_ est un très beau livre; mais, comme roman, je n’en aime ni la marche ni le but.
L’auteur qui, comme philosophe, rapporte toute la destinée humaine au sentiment, peint, ce me semble, dans son ouvrage, la sensibilité autrement qu’elle n’est en effet. Une délicatesse exagérée, ou plutôt une façon bizarre de concevoir le cœur humain, peut intéresser en théorie, mais non quand on la met en action, et qu’on en veut faire ainsi quelque chose de réel.