De l'Allemagne; t. 2

Part 23

Chapter 233,880 wordsPublic domain

Une fois, en voyageant de Dresde à Leipzig, je m’arrêtai le soir à Meissen, petite ville placée sur une hauteur, au-dessus de la rivière, et dont l’église renferme des tombeaux consacrés à d’illustres souvenirs. Je me promenais sur l’esplanade, et je me laissais aller à cette rêverie que le coucher du soleil, l’aspect lointain du paysage, et le bruit de l’onde qui coule au fond de la vallée, excitent si facilement dans notre âme; j’entendis alors les voix de quelques hommes du peuple, et je craignais d’écouter des paroles vulgaires, telles qu’on en chante ailleurs dans les rues. Quel fut mon étonnement, lorsque je compris le refrain de leur chanson: _Ils se sont aimés, et ils sont morts avec l’espoir de se retrouver un jour!_ Heureux pays, que celui où de tels sentiments sont populaires, et répandent jusque dans l’air qu’on respire je ne sais quelle fraternité religieuse, dont l’amour pour le ciel et la pitié pour l’homme sont le touchant lien!

CHAPITRE III

Du culte des Frères Moraves.

Il y a peut-être trop de liberté dans le protestantisme, pour contenter une certaine austérité religieuse, qui peut s’emparer de l’homme accablé par de grands malheurs; quelquefois même, dans le cours habituel de la vie, la réalité de ce monde disparaît tout à coup, et l’on se sent, au milieu de ses intérêts, comme dans un bal dont on n’entendrait pas la musique; le mouvement qu’on y verrait paraîtrait insensé. Une espèce d’apathie rêveuse s’empare également du bramin et du sauvage, quand l’un, à force de penser, et l’autre, à force d’ignorer, passent des heures entières dans la contemplation muette de la destinée. La seule activité dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte divin pour objet. On aime à faire à chaque instant quelque chose pour le ciel; et c’est cette disposition qui inspire de l’attrait pour les couvents, quoiqu’ils aient d’ailleurs des inconvénients très graves.

Les établissements moraves sont les couvents des protestants, et c’est l’enthousiasme religieux du nord de l’Allemagne qui leur a donné naissance, il y a cent années. Mais quoique cette association soit aussi sévère qu’un couvent catholique, elle est plus libérale dans les principes; on n’y fait point de vœu, tout y est volontaire; les hommes et les femmes ne sont pas séparés, et le mariage n’y est point interdit. Néanmoins la société entière est ecclésiastique, c’est-à-dire que tout s’y fait par la religion et pour elle; c’est l’autorité de l’église qui régit cette communauté de fidèles; mais cette église est sans prêtres, et le sacerdoce y est exercé tour à tour par les personnes les plus religieuses et les plus vénérables.

Les hommes et les femmes, avant d’être mariés, vivent séparément les uns des autres dans des réunions où règne l’égalité la plus parfaite. La journée entière est remplie par des travaux, les mêmes pour tous les rangs; l’idée de la Providence, constamment présente, dirige toutes les actions de la vie des Moraves.

Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il s’adresse à la doyenne des filles ou des veuves, et lui demande celle qu’il voudrait épouser. L’on tire au sort à l’église, pour savoir s’il doit ou non s’unir à la femme qu’il préfère; et si le sort est contre lui, il renonce à sa demande. Les Moraves ont tellement l’habitude de se résigner, qu’ils ne résistent point à cette décision; et comme ils ne voient les femmes qu’à l’église, il leur en coûte moins pour renoncer à leur choix. Cette manière de prononcer sur le mariage et sur beaucoup d’autres circonstances de la vie indique l’esprit général du culte des Moraves. Au lieu de s’en tenir à la soumission à la volonté du ciel, ils se figurent qu’ils peuvent la connaître ou par des inspirations, ou, ce qui est plus étrange encore, en interrogeant le hasard. Le devoir et les événements manifestent à l’homme les voies de Dieu sur la terre; comment peut-il se flatter de les pénétrer par d’autres moyens?

L’on observe d’ailleurs en général, chez les Moraves, les mœurs évangéliques telles qu’elles devaient exister du temps des apôtres, dans les communautés chrétiennes. Ni les dogmes extraordinaires, ni les pratiques scrupuleuses ne font le lien de cette association: l’Évangile y est interprété de la manière la plus naturelle et la plus claire; mais on y est fidèle aux conséquences de cette doctrine, et l’on met, sous tous les rapports, sa conduite en harmonie avec les principes religieux. Les communautés moraves servent surtout à prouver que le protestantisme, dans sa simplicité, peut mener au genre de vie le plus austère, et à la religion la plus enthousiaste; la mort et l’immortalité bien comprises suffisent pour occuper et diriger toute l’existence.

J’ai été, il y a quelque temps, à Dintendorf, petit village près d’Erfurt, où une communauté de Moraves s’est établie. Ce village est à trois lieues de toute grande route, il est placé entre deux montagnes, sur le bord d’un ruisseau; des saules et des peupliers élevés l’entourent; il y a dans l’aspect de la contrée quelque chose de calme et de doux, qui prépare l’âme à sortir des agitations de la vie. Les maisons et les rues sont d’une propreté parfaite; les femmes, toutes habillées de même, cachent leurs cheveux et ceignent leur tête avec un ruban dont les couleurs indiquent si elles sont mariées, filles ou veuves; les hommes sont vêtus de brun, à peu près comme les quakers. Une industrie mercantile les occupe presque tous; mais on n’entend pas le moindre bruit dans le village. Chacun travaille avec régularité et tranquillité; et l’action intérieure des sentiments religieux apaise tout autre mouvement.

Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand dortoir, et, pendant la nuit, une d’elles veille tour à tour pour prier, ou pour soigner celles qui pourraient devenir malades. Les hommes non mariés vivent de la même manière. Ainsi, il existe une grande famille pour celui qui n’a pas la sienne, et le nom de frère et de sœur est commun à tous les chrétiens.

A la place de cloches, des instruments à vent d’une très belle harmonie invitent au service divin. En marchant pour aller à l’église, au son de cette musique imposante, on se sentait enlevé à la terre; on croyait entendre les trompettes du jugement dernier, non telles que le remords nous les fait craindre, mais telles qu’une pieuse confiance nous les fait espérer; il semblait que la miséricorde divine se manifestât dans cet appel, et prononçât d’avance un pardon régénérateur.

L’église était décorée de roses blanches et de fleurs d’aubépine; les tableaux n’étaient point bannis du temple, et la musique y était cultivée, comme faisant partie du culte; on n’y chantait que des psaumes; il n’y avait ni sermon, ni messe, ni raisonnement, ni discussion théologique; c’était le culte de Dieu, en esprit et en vérité. Les femmes, toutes en blanc, étaient rangées les unes à côté des autres, sans aucune distinction quelconque; elles semblaient des ombres innocentes, qui venaient comparaître devant le tribunal de la Divinité.

Le cimetière des Moraves est un jardin dont les allées sont marquées par des pierres funéraires, à côté desquelles on a planté un arbuste à fleurs. Toutes ces pierres sont égales; aucun de ces arbustes ne s’élève au-dessus de l’autre, et la même épitaphe sert pour tous les morts: _Il est né tel jour, et tel autre il est retourné dans sa patrie._ Admirable expression pour désigner le terme de notre vie! Les anciens disaient: _Il a vécu_, et jetaient ainsi un voile sur la tombe, pour en dérober l’idée. Les chrétiens placent au-dessus d’elle l’étoile de l’espérance.

Le jour de Pâques, le service divin se célèbre dans le cimetière qui est placé à côté de l’église, et la résurrection est annoncée au milieu des tombeaux. Tous ceux qui sont présents à cet acte du culte savent quelle est la pierre qu’on doit placer sur leur cercueil, et respirent déjà le parfum du jeune arbre dont les feuilles et les fleurs se pencheront sur leurs tombes. C’est ainsi qu’on a vu, dans les temps modernes, une armée toute entière, assistant à ses propres funérailles, dire pour elle-même le service des morts, décidée qu’elle était à conquérir l’immortalité[18].

[18] C’est à Saragosse qu’a eu lieu l’admirable scène à laquelle je faisais allusion, sans oser la désigner plus clairement. Un aide de camp du général français vint proposer à la garnison de la ville de se rendre, et le chef des troupes espagnoles le conduisit sur la place publique; il vit sur cette place et dans l’église tendue de noir, les soldats et les officiers à genoux, entendant le service des morts. En effet, bien peu de ces guerriers vivent encore, et les habitants de la ville ont aussi partagé le sort de leurs défenseurs.

La communion des Moraves ne peut point s’adapter à l’état social, tel que les circonstances nous le commandent; mais comme on a beaucoup dit depuis quelque temps que le catholicisme seul parlait à l’imagination, il importe d’observer que ce qui remue vraiment l’âme, dans la religion, est commun à toutes les églises chrétiennes. Un sépulcre et une prière épuisent toute la puissance de l’attendrissement; et plus la croyance est simple, plus le culte cause d’émotion.

CHAPITRE IV

Du Catholicisme.

La religion catholique est plus tolérante en Allemagne que dans tout autre pays. La paix de Westphalie ayant fixé les droits des différentes religions, elles ne craignent plus leurs envahissements mutuels; et d’ailleurs le mélange des cultes, dans un grand nombre de villes, a nécessairement amené l’occasion de se voir et de se juger. Dans les opinions religieuses, comme dans les opinions politiques, on se fait de ses adversaires un fantôme qui se dissipe presque toujours par leur présence; la sympathie nous montre un semblable dans celui qu’on croyait son ennemi.

Le protestantisme étant beaucoup plus favorable aux lumières que le catholicisme, les catholiques, en Allemagne, se sont mis sur une espèce de défensive qui nuit beaucoup au progrès des idées. Dans les pays où la religion catholique régnait seule, tels que la France et l’Italie, on a su la réunir à la littérature et aux beaux-arts; mais en Allemagne, où les protestants se sont emparés, par les universités et par leur tendance naturelle, de tout ce qui tient aux études littéraires et philosophiques, les catholiques se sont crus obligés de leur opposer un certain genre de réserve qui éteint presque tout moyen de se distinguer dans la carrière de l’imagination et de la pensée. La musique est le seul des beaux-arts porté, dans le midi de l’Allemagne, à un plus haut degré de perfection que dans le nord, à moins que l’on ne compte comme l’un des beaux-arts un certain genre de vie commode, dont les jouissances s’accordent assez bien avec le repos de l’esprit.

Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une piété sincère, tranquille et charitable, mais il n’y a point de prédicateurs célèbres, ni d’écrivains religieux à citer; rien n’y excite le mouvement de l’âme; l’on y prend la religion comme une chose de fait, où l’enthousiasme n’a point de part, et l’on dirait que, dans un culte si bien consolidé, l’autre vie elle-même devient une vérité positive sur laquelle on n’exerce plus la pensée.

La révolution qui s’est faite dans les esprits philosophiques en Allemagne, depuis trente ans, les a presque tous ramenés aux sentiments religieux. Ils s’en étaient un peu écartés, lorsque l’impulsion nécessaire pour propager la tolérance avait dépassé son but; mais, en rappelant l’idéalisme dans la métaphysique, l’inspiration dans la poésie, la contemplation dans les sciences, on a renouvelé l’empire de la religion, et la réforme de la réformation, ou plutôt la direction philosophique de la liberté qu’elle a donnée, a banni pour jamais, du moins en théorie, le matérialisme et toutes ses applications funestes. Au milieu de cette révolution intellectuelle, si féconde en nobles résultats, quelques hommes ont été trop loin, comme il arrive toujours dans les oscillations de la pensée.

On dirait que l’esprit humain se précipite toujours d’un extrême à l’autre, comme si les opinions qu’il vient de quitter se changeaient en remords pour le poursuivre. La réformation, disent quelques écrivains de la nouvelle école, a été la cause de plusieurs guerres de religion; elle a séparé le nord du midi de l’Allemagne; elle a donné aux Allemands la funeste habitude de se combattre les uns les autres, et ces divisions leur ont ôté le droit de s’appeler une nation. Enfin, la réformation, en introduisant l’esprit d’examen, a rendu l’imagination aride, et mis le doute à la place de la foi; il faut donc, répètent ces mêmes hommes, revenir à l’unité de l’Église en retournant au catholicisme.

D’abord, si Charles-Quint avait adopté le luthéranisme, il y aurait eu de même unité dans l’Allemagne, et le pays entier serait, comme la partie du Nord, l’asile des sciences et des lettres. Peut-être que cet accord aurait donné naissance à des institutions libres, combinées avec une force réelle; et peut-être aurait-on évité cette triste séparation du caractère et des lumières, qui a livré le Nord à la rêverie, et maintenu le Midi dans son ignorance. Mais, sans se perdre en conjectures sur ce qui serait arrivé, calcul toujours très incertain, on ne peut nier que l’époque de la réformation ne soit celle où les lettres et la philosophie se sont introduites en Allemagne. Ce pays ne peut être mis au premier rang, ni pour la guerre, ni pour les arts, ni pour la liberté politique: ce sont les lumières dont l’Allemagne a droit de s’enorgueillir, et son influence sur l’Europe pensante date du protestantisme. De telles révolutions ne s’opèrent ni ne se détruisent par des raisonnements, elles appartiennent à la marche historique de l’esprit humain; et les hommes qui paraissent en être les auteurs, n’en sont jamais que les conséquences.

Le catholicisme, aujourd’hui désarmé, a la majesté d’un vieux lion qui jadis faisait trembler l’univers; mais, quand les abus de son pouvoir amenèrent la réformation, il mettait des entraves à l’esprit humain; et, loin que ce fût par sécheresse de cœur qu’on s’opposait alors à son ascendant, c’était pour faire usage de toutes les facultés de l’esprit et de l’imagination qu’on réclamait avec force la liberté de penser. Si des circonstances toutes divines, et où la main des hommes ne se fît sentir en rien, amenaient un jour un rapprochement entre les deux Églises, on prierait Dieu, ce me semble, avec une émotion nouvelle, à côté des prêtres vénérables qui, dans les dernières années du siècle passé, ont tant souffert pour leur conscience. Mais ce n’est sûrement pas le changement de religion de quelques hommes, ni surtout l’injuste défaveur que leurs écrits tendent à jeter sur la religion réformée, qui pourraient conduire à l’unité des opinions religieuses.

Il y a dans l’esprit humain deux forces très distinctes, l’une inspire le besoin de croire, l’autre celui d’examiner. L’une de ces facultés ne doit pas être satisfaite aux dépens de l’autre: le protestantisme et le catholicisme ne viennent point de ce qu’il y a eu des papes et un Luther; c’est une pauvre manière de considérer l’histoire, que de l’attribuer à des hasards. Le protestantisme et le catholicisme existent dans le cœur humain; ce sont des puissances morales qui se développent dans les nations, parce qu’elles existent dans chaque homme. Si dans la religion, comme dans les autres affections humaines, on peut réunir ce que l’imagination et la raison souhaitent, il y a paix dans l’homme; mais en lui, comme dans l’univers, la puissance de créer et celle de détruire, la foi et l’examen se succèdent et se combattent.

On a voulu, pour réunir ces deux penchants, creuser plus avant dans l’âme; et de là sont venues les opinions mystiques, dont nous parlerons dans le chapitre suivant; mais le petit nombre de personnes qui ont abjuré le protestantisme n’ont fait que renouveler des haines. Les anciennes dénominations raniment les anciennes querelles; la magie se sert de certaines paroles pour évoquer les fantômes; on dirait que sur tous les sujets il y a des mots qui exercent ce pouvoir: ce sont ceux qui ont servi de ralliement à l’esprit de parti, on ne peut les prononcer sans agiter de nouveau les flambeaux de la discorde. Les catholiques allemands se sont montrés jusqu’à présent très étrangers à ce qui se passait à cet égard dans le Nord. Les opinions littéraires semblent la cause du petit nombre de changements de religion qui ont eu lieu, et l’ancienne et vieille Église ne s’en est guère occupée.

Le comte Frédéric Stolberg, homme très respectable par son caractère et par ses talents, célèbre, dès sa jeunesse, comme poète, comme admirateur passionné de l’antiquité, et comme traducteur d’Homère, a donné le premier, en Allemagne, le signal de ces conversions nouvelles, qui ont eu depuis des imitateurs. Les plus illustres amis du comte Stolberg, Klopstock, Voss et Jacobi, se sont éloignés de lui pour cette abjuration, qui semble désavouer les malheurs et les combats que les réformés ont soutenus pendant trois siècles; cependant M. de Stolberg vient de publier une histoire de la religion de Jésus-Christ, faite pour mériter l’approbation de toutes les communions chrétiennes. C’est la première fois qu’on a vu les opinions catholiques défendues de cette manière; et si le comte de Stolberg n’avait pas été élevé dans le protestantisme, peut-être n’aurait-il pas eu l’indépendance d’esprit qui lui sert à faire impression sur les hommes éclairés.

On trouve dans ce livre une connaissance parfaite des Saintes Écritures, et des recherches très intéressantes sur les différentes religions de l’Asie, en rapport avec le christianisme. Les Allemands du Nord, lors même qu’ils se soumettent aux dogmes les plus positifs, savent toujours leur donner l’empreinte de leur philosophie.

Le comte de Stolberg attribue à l’ancien Testament, dans son ouvrage, une beaucoup plus grande part que les écrivains protestants ne lui en accordent d’ordinaire. Il considère le sacrifice comme la base de toute religion, et la mort d’Abel comme le premier type de ce sacrifice, qui fonde le christianisme. De quelque manière qu’on juge cette opinion, elle donne beaucoup à penser. La plupart des religions anciennes ont institué des sacrifices humains; mais dans cette barbarie il y avait quelque chose de remarquable: c’est le besoin d’une expiation solennelle. Rien ne peut effacer de l’âme, en effet, la conviction qu’il y a quelque chose de très mystérieux dans le sang de l’innocent, et que la terre et le ciel s’en émeuvent. Les hommes ont toujours cru que des justes pouvaient obtenir, dans cette vie ou dans l’autre, le pardon des criminels. Il y a dans le genre humain des idées primitives qui paraissent plus ou moins défigurées dans tous les temps et chez tous les peuples. Ce sont ces idées sur lesquelles on ne saurait se lasser de méditer; car elles renferment sûrement quelques traces des titres perdus de la race humaine.

La persuasion que les prières et le dévouement du juste peuvent sauver les coupables, est sans doute tirée des sentiments que nous éprouvons dans les rapports de la vie; mais rien n’oblige, en fait de croyance religieuse, à rejeter ces inductions: que savons-nous de plus que nos sentiments, et pourquoi prétendrait-on qu’ils ne doivent point s’appliquer aux vérités de la foi? Que peut-il y avoir dans l’homme que lui-même, et pourquoi, sous prétexte d’anthropomorphisme, l’empêcher de former, d’après son âme, une image de la Divinité? Nul autre messager ne saurait, je pense, lui en donner des nouvelles.

Le comte de Stolberg s’attache à démontrer que la tradition de la chute de l’homme a existé chez tous les peuples de la terre, et particulièrement en Orient, et que tous les hommes ont eu dans le cœur le souvenir d’un bonheur dont ils avaient été privés. En effet, il y a dans l’esprit humain deux tendances aussi distinctes que la gravitation et l’impulsion dans le monde physique; c’est l’idée d’une décadence et celle d’un perfectionnement. On dirait que nous éprouvons tout à la fois le regret de quelques beaux dons qui nous étaient accordés gratuitement, et l’espérance de quelques biens que nous pouvons acquérir par nos efforts; de manière que la doctrine de la perfectibilité et celle de l’âge d’or, réunies et confondues, excitent tout à la fois dans l’homme le chagrin d’avoir perdu et l’émulation de recouvrer. Le sentiment est mélancolique, et l’esprit audacieux: l’un regarde en arrière, l’autre en avant; de cette rêverie et de cet élan naît la véritable supériorité de l’homme, le mélange de contemplation et d’activité, de résignation et de volonté, qui lui permet de rattacher au ciel sa vie dans ce monde.

Stolberg n’appelle chrétiens que ceux qui reçoivent, avec la simplicité des enfants, les paroles de l’Écriture sainte; mais il porte dans l’interprétation de ces paroles un esprit de philosophie qui ôte aux opinions catholiques ce qu’elles ont de dogmatique et d’intolérant. En quoi diffèrent-ils donc entre eux, ces hommes religieux dont l’Allemagne s’honore; et pourquoi les noms de catholique ou de protestant les sépareraient-ils? Pourquoi seraient-ils infidèles aux tombeaux de leurs aïeux, pour quitter ces noms ou pour les reprendre? Klopstock n’a-t-il pas consacré sa vie entière à faire d’un beau poème le temple de l’Évangile? Herder n’est-il pas, comme Stolberg, adorateur de la Bible? ne pénètre-t-il pas dans toutes les beautés de la langue primitive, et des sentiments d’origine céleste qu’elle exprime? Jacobi ne reconnaît-il pas la Divinité dans toutes les grandes pensées de l’homme? Aucun de ces hommes recommanderait-il la religion uniquement comme un frein pour le peuple, comme un moyen de sûreté publique, comme un garant de plus dans les contrats de ce monde? Ne savent-ils pas tous que les esprits supérieurs ont encore plus besoin de piété que les hommes du peuple? car le travail maintenu par l’autorité sociale peut occuper et guider la classe laborieuse dans tous les instants de sa vie, tandis que les hommes oisifs sont sans cesse en proie aux passions et aux sophismes qui agitent l’existence, et remettent tout en question.

On a prétendu que c’était une sorte de frivolité, dans les écrivains allemands, de présenter comme l’un des mérites de la religion chrétienne l’influence favorable qu’elle exerce sur les arts, l’imagination et la poésie; et le même reproche a été fait à cet égard au bel ouvrage de M. de Chateaubriand, sur le _Génie du Christianisme_. Les esprits vraiment frivoles, ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues profondes, et se persuadent qu’on peut procéder avec la nature humaine par voie d’exclusion, et supprimer la plupart des désirs et des besoins de l’âme. C’est une des grandes preuves de la divinité de la religion chrétienne, que son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales; seulement il ne me paraît pas qu’on puisse considérer la poésie du christianisme sous le même aspect que la poésie du paganisme.

Comme tout était extérieur dans le culte païen, la pompe des images y est prodiguée; le sanctuaire du christianisme étant au fond du cœur, la poésie qu’il inspire doit toujours naître de l’attendrissement. Ce n’est pas la splendeur du ciel chrétien qu’on peut opposer à l’Olympe, mais la douleur et l’innocence, la vieillesse et la mort, qui prennent un caractère d’élévation et de repos, à l’abri de ces espérances religieuses dont les ailes s’étendent sur les misères de la vie. Il n’est donc pas vrai, ce me semble, que la religion protestante soit dépourvue de poésie, parce que les pratiques du culte y ont moins d’éclat que dans la religion catholique. Des cérémonies plus ou moins bien exécutées, selon la richesse des villes et la magnificence des édifices, ne sauraient être la cause principale de l’impression que produit le service divin; ce sont ses rapports avec nos sentiments intérieurs qui nous émeuvent, rapports qui peuvent exister dans la simplicité comme dans la pompe.