Chapter 8
Mais le bonhomme n'écoutait point, et, les yeux plantés [30]droit sur l'officier vainqueur, tandis que le vent agitait les poils follets de son crâne, il fit une grimace affreuse qui crispa sa maigre face toute coupée par la balafre, et,
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gonflant sa poitrine, il cracha, de toute sa force, en pleine figure du Prussien.
Le colonel, affolé, leva la main, et l'homme, pour la seconde fois, lui cracha par la figure.
[5]Tous les officiers s'étaient dressés et hurlaient des ordres en même temps.
En moins d'une minute, le bonhomme, toujours impassible, fut collé contre le mur et fusillé, alors qu'il envoyait des sourires à Jean, son fils ainé; à sa bru et aux deux petits, [10]qui regardaient, éperdus.
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DAUDET
LE CURÉ DE CUCUGNAN
Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes provençaux publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux vers et de jolis contes. Celui de cette année m'arrive à l'instant, et j'y trouve un adorable [5]fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abrégeant un peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de farine provençale qu'on va vous servir cette fois...
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L'abbé Martin était curé... de Cucugnan.
[10]Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait paternellement ses Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait été le paradis sur terre, si les Cucugnanais lui avaient donné un peu plus de satisfaction. Mais, hélas! les araignées filaient dans son confessionnal, et, le beau jour [15]de Pâques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait à Dieu la grâce de ne pas mourir avant d'avoir ramené au bercail son troupeau dispersé.
Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.
[20]Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin monta en chaire.
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--Mes frères, dit-il, vous me croirez si vous voulez: l'autre nuit, je me suis trouvé, moi misérable pécheur, à la porte du paradis.
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«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!
«-- Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il; quel bon vent...? et qu'y a-t-il pour votre service?
«-- Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et [5]la clef, pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez de Cucugnanais en paradis?
«--Je n'ai rien à vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous allons voir la chose ensemble.
«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses [10]besicles:
«- Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu. ..Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute blanche. Pas une âme. ..Pas plus de Cucugnanais que d'arêtes dans [15]une dinde.
«--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne? Ce n'est pas possible! Regardez mieux...
«--Personne, saint homme. Regardez vous-même, si vous croyez que je plaisante.
[20]«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais miséricorde. Alors, saint Pierre:
«--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le coeur à l'envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais-coup de sang. Ce n'est pas votre faute, [25]après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine en purgatoire.
«-Ah! par charité, grand saint Pierre! faites que je puisse au moins les voir et les consoler.
«- Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces [30]sandales, car les chemins ne sont pas beaux de reste... Voilà qui est bien... Maintenant, cheminez droit devant vous. Voyez~vous là-bas, au fond, en tournant? Vous
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trouverez une porte d'argent toute constellée de croix noires... a main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias! Tenez-vous sain et gaillardet.
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«Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai [5]la chair de poule, rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte d'argent.
«--Pan! pan!
«--Qui frappe? me fait une voix rauque et dolente.
[10]«--Le curé de Cucugnan.
«--De...?
«--De Cucugnan.
«--Ah!... Entrez.
«J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres [15]comme la nuit, avec une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue a sa ceinture, écrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que celui de saint Pierre...
«--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous? [20]dit l'ange.
«--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien curieux peut-être,--si vous avez ici les Cucugnanais.
«--Les...?
«--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que [25]c'est moi qui suis leur prieur.
«--Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas?
«--Pour vous servir, monsieur l'ange.
«--Vous dites donc Cucugnan...
«Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre,
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mouillant son doigt de salive pour que le feuillet glisse mieux...
«--Cucugnan, dit-il poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous n'avons en purgatoire personne de [5]Cucugnan.
«--Jésus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! O grand Dieu! où sont-ils donc?
«--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Où diantre voulez-vous qu'ils soient?
[10]«--Mais j'en viens, du paradis...
«--Vous en venez!!... Eh bien?
«--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mère des anges!...
«--Que voulez-vous, monsieur le curé? s'ils ne sont ni [15]en paradis ni en purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils sont....
«--Sainte croix! Jésus, fils de David! Aï! aï! aï! est-il possible?... Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre? ...Pourtant je n'ai pas entendu chanter le coq!... Aï [20]pauvres nous! comment irai-je en paradis si mes Cucugnanais n'y sont pas?
«--Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez, coûte que coûte, être sûr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne, prenez ce sentier, filez [25]en courant, si vous savez courir... Vous trouverez, à gauche, un grand portail. Là, vous vous renseignerez sur tout. Dieu vous le donne!
«Et l'ange ferma la porte.
«C'était un long sentier tout pavé de braise rouge. Je [30]chancelais comme si j'avais bu; à chaque pas, je
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trébuchais; j'étais tout en eau, chaque poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais, ma foi, grâce aux sandales que le bon saint Pierre m'avait prêtées, je ne me brûlai pas les pieds.
[5]«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis à ma main gauche une porte... non, un portail, un énorme portail, tout bâillant, comme la porte d'un grand four. Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on ne demande pas mon nom; là, point de registre. Par fournées et à [10]pleine porte, on entra là, mes frères, comme le dimanche vous entrez au cabaret.
«Je suais à grosses gouttes, et pourtant j'étais transi, j'avais le frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brûlé, la chair rôtie, quelque chose comme l'odeur qui [15]se répand dans notre Cucugnan quand Éloy, le maréchal, brûle pour la ferrer la botte d'un vieil âne. Je perdais haleine dans cet air puant et embrasé; j'entendais une clameur horrible, des gémissements, des hurlements et des jurements.
[20]«--Eh bien! entres-tu ou n'entres~tu pas, toi? me fait, en me piquant de sa fourche, un démon cornu.
«--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu.
«--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux! [25]que viens-tu faire ici?...
«--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis plus me tenir sur mes jambes... Je viens... je viens de loin... humblement vous demander... si... si, par coup de hasard... vous n'auriez pas ici... quelqu'un [30]...quelqu'un de Cucugnan...
«--Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, comme si tu ne savais pas que tout Cucugnan est ici. Tiens, laid
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corbeau, regarde, et tu verras comme nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais...
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«Et je vis, au milieu d'un épouvantable tourbillon de flamme:
[5]«Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes frères,--Coq-Galine, qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces à sa pauvre Clairon.
«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son nez en l'air... qui couchait toute seule à la grange... Il [10]vous en souvient, mes drôles!... Mais passons, j'en ai trop dit.
«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de M. Julien.
«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir [15]plus vite noué sa gerbe, puisait à poignées aux gerbiers.
«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette.
«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son puits.
[20]«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant le bon Dieu, filait son chemin, la barrette sur la tête et la pipe au bec... et fier comme Artaban... comme s'il avait rencontré un chien.
«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et [25]Toni...
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Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en voyant, dans l'enfer tout ouvert, qui son père et qui sa mère, qui sa grand'mère et qui sa soeur...
--Vous sentez bien, mes frères, reprit le bon abbé,
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Martin, vous sentez bien que ceci ne peut pas durer. J'ai charge d'âmes, et je veux, je veux vous sauver de l'abîme où vous êtes tous en train de rouler tête première. Demain je me mets à l'ouvrage, pas plus tard que demain. [5]Et l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang, comme à Jonquières quand on danse.
«Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles. [10]Ce n'est rien.
«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait.
«Mercredi, les garçons et les filles. Cela pourra être long.
«Jeudi, les hommes. Nous couperons court.
[15]«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires!
«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour pour lui tout seul...
«Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux.
[20]«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut le couper; quand le vin est tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge sale, il s'agit de le laver, et de le bien laver.
«C'est la grâce que je vous souhaite. _Amen!_
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Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.
[25]Depuis ce dimanche mémorable, le parfum des vertus de Cucugnan se respire à dix lieues à l'entour.
Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allégresse, a rêvé l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en resplendissante procession, au milieu des [30]cierges allumés, d'un nuage d'encens qui embaumait et
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des enfants de choeur qui chantaient _Te Deum_, le chemin éclairé de la cité de Dieu.
Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, telle que m'a ordonné de vous le dire ce grand gueusard de Roumanille, [5]qui la tenait lui-même d'un autre bon compagnon.
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LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS
M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais derrière, la calèche de la sous-préfecture l'emporte majestueusement au concours régional de la Combe-aux-Fées. Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet a [5]mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de nacre... Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu'il regarde tristement.
M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en [10]chagrin gaufré; il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout à l'heure devant les habitants de la Combe-aux-Fées:
--Messieurs et chers administrés...
Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et [15]répéter vingt fois de suite:
--Messieurs et chers administrés... la suite du discours ne vient pas.
La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette calèche!... A perte de vue, la route de la [20]Combe-aux-Fées poudroie sous le soleil du Midi... L'air est embrasé... et sur les ormeaux du bord du chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers de cigales se répondent d'un arbre à l'autre... Tout à coup M. le sous-préfet tressaille. Là-bas, au pied d'un [25]coteau, il vient d'apercevoir un petit bois de chênes verts qui semble lui faire signe.
Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe:
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--Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; pour composer votre discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres...
M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas de sa calèche [5]et dit à ses gens de l'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de chênes verts.
Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des violettes, et des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont aperçu M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa [10]serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont eu peur et se sont arrêtés de chanter, les sources n'ont plus osé faire de bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon. Tout ce petit monde-là n'a jamais vu de sous-préfet, et se demande à voix basse quel est ce beau seigneur qui se [15]promène en culotte d'argent.
A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est ce beau seigneur en culotte d'argent... Pendant ce temps-là, M. le sous-préfet, ravi du silence et de la fraîcheur du bois, relève les pans de son habit, pose son claque [20]sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune chêne; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin gaufré et en tire une large feuille de papier ministre.
--C'est un artiste! dit la fauvette.
[25]--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il a une culotte en argent; c'est plutôt un prince.
--C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil.
~-Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a chanté toute une saison dans les jardins de [30]la sous-préfecture... Je sais ce que c'est: c'est un sous-préfet!
Et tout le petit bois va chuchotant:
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--C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet!
--Comme il est chauve! remarque une alouette à grande huppe.
Les violettes demandent:
[5]--Est-ce que c'est méchant?
--Est-ce que c'est méchant? demandent les violettes.
Le vieux rossignol répond:
--Pas du tout!
Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à [10]chanter, les sources à courir, les violettes à embaumer, comme si le monsieur n'était pas là... Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-préfet invoque dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie:
[15]--Messieurs et chers administrés...
--Messieurs et chers administrés, dit le sous-préfet de sa voix de cérémonie...
Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu'un gros pivert qui le regarde en riant, perché sur [20]son claque. Le sous-préfet hausse les épaules et veut continuer son discours; mais le pivert l'interrompt encore et lui crie de loin:
--A quoi bon?
--Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, qui devient [25]tout rouge; et, chassant d'un geste cette bête effrontée, il reprend de plus belle:
--Messieurs et chers administrés...
--Messieurs et chers administrés..., a repris le sous-préfet de plus belle.
[30]Mais alors, voilà, les petites violettes qui se haussent vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent doucement:
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--Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous sentons bon?
Et les sources lui font sous la mousse une musique divine; et dans les branches, au-dessus de sa tête, des tas [5]de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs; et tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer son discours.
Tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer son discours... M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre [10]de musique, essaye vainement de résister au nouveau charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, dégrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois:
--Messieurs et chers administrés... Messieurs et chers admi... Messieurs et chers...
[15]Puis il envoie les administrés au diable; et la Muse des comices agricoles n'a plus qu'à se voiler la face.
Voile-toi la face, ô Muse des comices agricoles!... Lorsque, au bout d'une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître sont entrés dans le petit bois, ils [20]ont vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur... M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l'herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas; ...et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers.
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LE PAPE EST MORT
J'ai passé mon enfance dans une grande ville de province coupée en deux par une rivière très-encombrée, très-remuante, où j'ai pris de bonne heure le goût des voyages et la passion de la vie sur l'eau. Il y a surtout un coin de [5]quai, près d'une certaine passerelle Saint-Vincent, auquel je ne pense jamais, même aujourd'hui, sans émotion. Je revois l'écriteau cloué au bout d'une vergue: _Cornet_, bateaux de louage, le petit escalier qui s'enfonçait dans l'eau, tout glissant et noirci de mouillure, la flottille de [10]petits canots fraîchement peints de couleurs vives s'alignant au bas de l'échelle, se balançant doucement bord à bord, comme allégés par les jolis noms qu'ils portaient à leur arrière en lettres blanches: _l'Oiseau-Mouche, l'Hirondelle_.
[15]Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui étaient en train de sécher contre le talus, le père Cornet s'en allant avec son seau à peinture, ses grands pinceaux, sa figure tannée, crevassée, ridée de mille petites fossettes comme la rivière un soir de vent frais... Oh! ce père [20]Cornet. Ç'a été le satan de mon enfance, ma passion douloureuse, mon péché, mon remords. M'en a-t-il fait commettre des crimes avec ses canots! Je manquais l'école, je vendais mes livres. Qu'est-ce que je n'aurais pas vendu pour une après-midi de canotage!
[25]Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste à bas, le chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon coup d'éventail de la brise d'eau, je tirais ferme sur mes rames, en fronçant les sourcils pour bien me donner la
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tournure d'un vieux loup de mer. Tant que j'étais en ville, je tenais le milieu de la rivière, a égale distance des deux rives, où le vieux loup de mer aurait pu être reconnu. Quel triomphe de me mêler à ce grand mouvement de [5]barques, de radeaux, de trains de bois, de mouches à vapeur qui se côtoyaient, s'évitaient, séparés seulement par un mince liséré d'écume! Il y avait de lourds bateaux qui tournaient pour prendre le courant, et cela en déplaçait une foule d'autres.
[10]Tout à coup les roues d'un vapeur battaient l'eau près de moi; ou bien une ombre lourde m'arrivait dessus, c'était l'avant d'un bateau de pommes.
«Gare donc, moucheron!» me criait une voix enrouée; et je suais, je me débattais, empêtré dans le va-et-vient [15]de cette vie du fleuve que la vie de la rue traversait incessamment par tous ces ponts, toutes ces passerelles qui mettaient des reflets d'omnibus sous la coupe des avirons. Et le courant si dur à la pointe des arches, et les remous, les tourbillons, le fameux trou de la Mort-gui-trompe! [20]Pensez que ce n'était pas une petite affaire de se guider là-dedans avec des bras de douze ans et personne pour tenir la barre.
Quelquefois j'avais la chance de rencontrer la chaîne. Vite je m'accrochais tout au bout de ces longs trains de [25]bateaux qu'elle remorquait, et, les rames immobiles, étendues comme des ailes qui planent, je me laissais aller à cette vitesse silencieuse qui coupait la rivière en longs rubans d'écume et faisait filer des deux côtés les arbres, les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j'entendais [30]le battement monotone de l'hélice, un chien qui aboyait sur un des bateaux de la remorque, où montait d'une cheminée basse un petit filet de fumée; et tout cela
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me donnait l'illusion d'un grand voyage, de la vraie vie de bord.
Malheureusement, ces rencontres de la chaîne étaient rares. Le plus souvent il fallait ramer et ramer aux heures [5]de soleil. Oh! les pleins midis tombant d'aplomb sur la rivière, il me semble qu'ils me brillent encore. Tout flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphère aveuglante et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre à tous leurs mouvements, les courts plongeons de mes rames, [10]les cordes des haleurs soulevées de l'eau toutes ruisselantes faisaient passer des lumières vives d'argent poli. Et je ramais en fermant les yeux. Par moments, à la vigueur de mes efforts, à l'élan de l'eau sous ma barque, je me figurais que j'allais très-vite; mais en relevant la [15]tête, je voyais toujours le même arbre, le même mur en face de moi sur la rive.
Enfin, à force de fatigues, tout moite et rouge de chaleur, je parvenais à sortir de la ville. Le vacarme des bains froids, des bateaux de blanchisseuses, des pontons [20]d'embarquement diminuait. Les ponts s'espaçaient sur la rive élargie. Quelques jardins de faubourg, une cheminée d'usine, s'y reflétaient de loin en loin. A l'horizon tremblaient des îles vertes. Alors, n'en pouvant plus, je venais me ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout [25]bourdonnants; et là, abasourdi par le soleil, la fatigue, cette chaleur lourde qui montait de l'eau étoilée de larges fleurs jaunes, le vieux loup de mer se mettait à saigner du nez pendant des heures. Jamais mes voyages n'avaient un autre dénoûment. Mais que voulez-vous? Je trouvais [30]cela délicieux.
Le terrible, par exemple, c'était le retour, la rentrée. J'avais beau revenir à toutes rames, j'arrivais toujours
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trop tard, longtemps après la sortie des classes. L'impression du jour qui tombe, les premiers becs de gaz dans le brouillard, la retraite, tout augmentait mes transes, mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux [5]bien tranquilles, me faisaient envie; et je courais la tête lourde, pleine de soleil et d'eau, avec des ronflements de coquillages au fond des oreilles, et déjà sur la figure le rouge du mensonge que j'allais dire.
Car il en fallait un chaque fois pour faire tête à ce [10]terrible «d'où viens-tu?» qui m'attendait en travers de la porte. C'est cet interrogatoire de l'arrivée qui m'épouvantait le plus. Je devais répondre là, sur le palier, au pied levé, avoir toujours une histoire prête, quelque chose à dire, et de si étonnant, de si renversant, que la [15]surprise coupât court à toutes les questions. Cela me donnait le temps d'entrer, de reprendre haleine; et pour en arriver là, rien ne me coûtait. J'inventais des sinistres, des révolutions, des choses terribles, tout un côté de la ville qui brûlait, le pont du chemin de fer s'écroulant dans la [20]rivière. Mais ce que je trouvai encore de plus fort, le voici:
Ce soir-là, j'arrivai très en retard. Ma mère, qui m'attendait depuis une grande heure, guettait, debout, en haut de l'escalier.
«D'où viens-tu?» me cria-t-elle.
[25]Dites-moi ce qu'il peut tenir de diableries dans une tête d'enfant. Je n'avais rien trouvé, rien préparé. J'étais venu trop vite... Tout à coup il me passa une idée folle. Je savais la chère femme très-pieuse, catholique enragée comme une Romaine, et je lui répondis dans tout [30]l'essoufflement d'une grande émotion:
«O maman... Si vous saviez!...
--Quoi donc?...Qu'est-ce qu'il y a encore?...
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--Le pape est mort.
--Le pape est mort!...» fit la pauvre mère, et elle s'appuya toute pâle contre la muraille. Je passai vite dans ma chambre, un peu effrayé de mon succès et de [5]l'énormité du mensonge; pourtant, j'eus le courage de le soutenir jusqu'au bout. Je me souviens d'une soirée funèbre et douce; le père très-grave, la mère atterrée. ..On causait bas autour de la table. Moi, je baissais les yeux; mais mon escapade s'était si bien perdue dans la désolation [10]générale que personne n'y pensait plus.