Chapter 7
Il arriva que Toine eut une attaque et tomba paralysé. [30]On coucha ce colosse dans la petite chambre derrière la
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cloison du café, afin qu'il pût entendre ce qu'on disait à côté, et causer avec les amis, car sa tête était demeurée libre, tandis que son corps, un corps énorme, impossible à remuer, à soulever, restait frappé d'immobilité. On [5]espérait, dans les premiers temps, que ses grosses jambes reprendraient quelque énergie, mais cet espoir disparut bientôt, et Toine-ma-Fine passa ses jours et ses nuits dans son lit qu'on ne retapait qu'une fois par semaine, avec le secours de quatre voisins qui enlevaient le cabaretier par [10]les quatre membres pendant qu'on retournait sa paillasse.
Il demeurait gai pourtant, mais d'une gaieté différente, plus timide, plus humble, avec des craintes de petit enfant devant sa femme qui piaillait toute la journée:
--Le v'là, le gros sapas, le v'là, le propre à rien, le [15]faigniant, ce gros soûlot! C'est du propre, c'est du propre!
Il ne répondait plus. Il clignait seulement de l'oeil derrière le dos de la vieille et il se retournait sur sa couche, seul mouvement qui lui demeurât possible. Il appelait cet exercice faire un «va-t-au nord,» ou un «va-t-au sud.»
[20]Sa grande distraction maintenant c'était d'écouter les conversations du café, et de dialoguer à travers le mur; quand il reconnaissait les voix des amis, il criait:
--«Hé, mon gendre, c'est té Célestin?»
Et Célestin Maloisel répondait:
[25]--C'est mé, pé Toine. C'est-il que tu regalopes, gros lapin?
Toine-ma-Fine prononçait:
--Pour galoper, point encore. Mais je n'ai point maigri, l'coffre est bon.
[30]Bientôt, il fit venir les plus intimes dans sa chambre et on lui tenait compagnie, bien qu'il se désolât de voir qu'on buvait sans lui. Il répétait:
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--C'est ça qui me fait deuil, mon gendre, de n'pu goûter d'ma fine, nom d'un nom. L'reste, j'm'en gargarise, mais de ne point bé ça me fait deuil.
Et la tête de chat-huant de la mère Toine apparaissait [5]dans la fenêtre. Elle criait:
--Guètez-le, guètez-le, à c't'heure ce gros faigniant, qu'y faut nourrir, qu'i faut laver, qu'i faut nettoyer comme un porc.
Et quand la vieille avait disparu, un coq aux plumes [10]rouges sautait parfois sur la fenêtre, regardait d'un oeil rond et curieux dans la chambre, puis poussait son cri sonore. Et parfois aussi, une ou deux poules volaient jusqu'aux pieds du lit, cherchant des miettes sur le sol.
[15]Les amis de Toine-ma-Fine désertèrent bientôt la salle du café, pour venir, chaque après-midi, faire la causette autour du lit du gros homme. Tout couché qu'il était, ce farceur de Toine, il les amusait encore. Il aurait fait rire le diable, ce malin-là. Ils étaient trois qui reparaissait [20]tous les jours: Célestin Maloisel, un grand maigre, un peu tordu comme un tronc de pommier, Prosper Horslaville, un petit sec avec un nez de furet, malicieux, futé comme un renard, et Césaire Paumelle, qui ne parlait jamais, mais qui s'amusait tout de même.
[25]On apportait une planche de la cour, on la posait au bord du lit et on jouait aux dominos pardi, et on faisait de rudes parties, depuis deux heures jusqu'à six.
Mais la mère Toine devint bientôt insupportable. Elle ne pouvait point tolérer que son gros faignant d'homme [30]continuât à se distraire, en jouant aux dominos dans son lit; et chaque fois qu'elle voyait une partie commencée, elle s'élançait avec fureur, culbutait la planche,
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saisissait le jeu, le rapportait dans le café et déclarait que c'était assez de nourrir ce gros suiffeux à ne rien faire sans le voir encore se divertir comme pour narguer le pauvre monde qui travaillait toute la journée.
[5]Célestin Maloisel et Césaire Paumelle courbaient la tête, mais Prosper Horslaville excitait la vieille, s'amusait de ses colères.
La voyant un jour plus exaspérée que de coutume, il lui dit:
[10]--Hé! la mé, savez-vous c'que j'f'rais, mé, si j'étais de vous?
Elle attendit qu'il s'expliquât, fixant sur lui son oeil de chouette.
Il reprit:
[15]--Il est chaud comme un four, vot'homme, qui n'sort point d'son lit. Eh ben, mé, j'li f'rais couver des oeufs.
Elle demeura stupéfaite, pensant qu'on se moquait d'elle, considérant la figure mince et rusée du paysan qui continua:
[20]--J'y en mettrais cinq sous un bras, cinq sous l'autre, l'même jour que je donnerais la couvée à une poule. Ça naîtrait d'même. Quand ils seraient éclos j'porterais à vot' poule les poussins de vot' homme pour qu'a les élève. Ça vous en f'rait de la volaille, la mé!
[25]La vieille interdite demanda:
--Ça se peut-il?
L'homme reprit:
--Si ça s'peut! Pourqué que ça n'se pourrait point! Pisqu'on fait ben couver des oeufs dans une boite chaude, [30]on peut en mett' couver dans un lit.
Elle fut frappée par ce raisonnement et s'en alla, songeuse et calmée.
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Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine avec son tablier plein d'oeufs. Et elle dit:
--J'viens d'mett' la jaune au nid avec dix oeufs. En v'là dix pour té. Tâche de n'point les casser.
[5]Toine éperdu, demanda:
--Qué que tu veux?
Elle répondit:
--J'veux qu'tu les couves, propre à rien.
Il rit d'abord; puis, comme elle insistait, il se fâcha, il [10]résista, il refusa résolument de laisser mettre sous ses gros bras cette graine de volaille que sa chaleur ferait éclore.
Mais la vieille, furieuse, déclara:
--Tu n'auras point d'fricot tant que tu n'les prendras point. J'verrons ben c'qu'arrivera.
[15]Toine, inquiet, ne répondit rien.
Quand il entendit sonner midi, il appela:
--Hé! la mé, la soupe est-elle cuite?
La vieille cria de sa cuisine:
--Y a point de soupe pour té, gros faigniant.
[20]Il crut qu'elle plaisantait et attendit, puis il pria, supplia, jura, fit des «va-t-au nord et des va-t-au sud» désespérés, tapa la muraille à coups de poing, mais il dut se résigner à laisser introduire dans sa couche cinq oeufs contre son flanc gauche. Après quoi il eut sa soupe.
[25]Quand ses amis arrivèrent, ils le crurent tout à fait mal, tant il paraissait drôle et gêné.
Puis on fit la partie de tous les jours. Mais Toine semblait n'y prendre aucun plaisir et n'avançait la main qu'avec des lenteurs et des précautions infinies.
[30]--T'as donc l'bras noué, demandait Horslaville.
Toine répondit:
--J'ai quasiment t'une lourdeur dans l'épaule.
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Soudain, on entendit entrer dans le café, les joueurs se turent.
C'était le maire avec l'adjoint. Ils demandèrent deux verres de fine et se mirent à causer des affaires du pays. [5]Comme ils parlaient à voix basse, Toine Brûlot voulut coller son oreille contre le mur, et, oubliant ses oeufs, il fit un brusque «va-t-au nord» qui le coucha sur une omelette.
Au juron qu'il poussa, la mère Toine accourut, et [10]devinant le désastre, le découvrit d'une secousse. Elle demeura d'abord immobile, indignée, trop suffoquée pour parler devant le cataplasme jaune collé sur le flanc de son homme.
Puis, frémissant de fureur, elle se rua sur le paralytique [15]et se mit à lui taper de grands coups sur le ventre, comme lorsqu'elle lavait son linge au bord de la mare. Ses mains tombaient l'une après l'autre avec un bruit sourd, rapides comme les pattes d'un lapin qui bat du tambour.
Les trois amis de Toine riaient à suffoquer, toussant, [20]éternuant, poussant des cris, et le gros homme effaré parait les attaques de sa femme avec prudence, pour ne point casser encore les cinq oeufs qu'il avait de l'autre côté.
III
Toine fut vaincu. Il dut couver, il dut renoncer aux parties de domino, renoncer à tout mouvement, car la [25]vieille le privait de nourriture avec férocité chaque fois qu'il cassait un oeuf.
Il demeurait sur le dos, l'oeil au plafond, immobile, les bras soulevés comme des ailes, échauffant contre lui les germes de volailles enfermés dans les coques blanches.
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Il ne parlait plus qu'à voix basse comme s'il eût craint le bruit autant que le mouvement, et il s'inquiétait de la couveuse jaune qui accomplissait dans le poulailler la même besogne que lui.
[5]Il demandait à sa femme:
--La jaune a-t-elle mangé la nuit?
Et la vieille allait de ses poules à son homme, et de son homme à ses poules, obsédée, possédée par la préoccupation des petits poulets qui mûrissaient dans le lit et dans [10]le nid.
Les gens du pays qui savaient l'histoire s'en venaient, curieux et sérieux, prendre des nouvelles de Toine. Ils entraient à pas légers comme on entre chez les malades et demandaient avec intérêt:
[15]-~Eh bien! ça va-t-il?
Toine répondait:
--Pour aller, ça va, mais j'ai maujeure tant que ça m'échauffe. J'ai des frémis qui me galopent sur la peau. Or, un matin, sa femme entra très émue et déclara:
[20]--La jaune en a sept. Y avait trois oeufs de mauvais. Toine sentit battre son coeur. -Combien en aurait-il, lui?
Il demanda:
--Ce sera tantôt?--avec une angoisse de femme qui [25]va devenir mère.
La vieille répondit d'un air furieux, torturée par la crainte d'un insuccès:
--Faut croire!
Ils attendirent. Les amis prévenus que les temps [30]étaient proches arrivèrent bientôt inquiets eux-mêmes.
On en jasait dans les maisons. On allait s'informer aux portes voisines.
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Vers trois heures, Toine s'assoupit. Il dormait maintenant la moitié des jours. Il fut réveillé soudain par un chatouillement inusité sous le bras droit. Il y porta aussitôt la main gauche et saisit une bête couverte de [5]duvet jaune, qui remuait dans ses doigts.
Son émotion fut telle, qu'il se mit à pousser des cris, et il lâcha le poussin qui courut sur sa poitrine. Le café était plein de monde. Les buveurs se précipitèrent, envahirent la chambre, firent cercle comme autour d'un [10]saltimbanque, et la vieille étant arrivée cueillit avec précaution la bestiole blottie sous la barbe de son mari.
Personne ne parlait plus. C'était par un jour chaud d'avril. On entendait par la fenêtre ouverte glousser la poule jaune appelant ses nouveau-nés.
[15]Toine, qui suait d'émotion, d'angoisse, d'inquiétude, murmura:
--J'en ai encore un sous le bras gauche, à c't'heure.
Sa femme plongea dans le lit sa grande main maigre, et ramena un second poussin, avec des mouvements [20]soigneux de sage-femme.
Les voisins voulurent le voir. On se le repassa en le considérant attentivement comme s'il eût été un phénomène. Pendant vingt minutes, il n'en naquit pas, puis quatre sortirent en même temps de leurs coquilles.
[25]Ce fut une grande rumeur parmi les assistants. Et Toine sourit, content de son succès, commençant à s'enorgueillir de cette paternité singulière. On n'en avait pas souvent vu comme lui, tout de même! C'était un drôle d'homme, vraiment!
[30]Il déclara:
--Ça fait six. Nom de nom qué baptême!
Et un grand rire s'éleva dans le public. D'autres
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personnes emplissaient le café. D'autres encore attendaient devant la porte. On se demandait:
--Combien qu'i en a?
--Yen a six.
[5]--La mère Toine portait à la poule cette famille nouvelle, et la poule gloussait éperdument, hérissait ses plumes, ouvrait les ailes toutes grandes pour abriter la troupe grossissante de ses petits.
--En v'là encore un! cria Toine.
[10]Il s'était trompé, il y en avait trois! Ce fut un triomphe! Le dernier creva son enveloppe à sept heures du soir. Tous les oeufs étaient bons! Et Toine affolé de joie, délivré, glorieux, baisa sur le dos le frêle animal, faillit l'étouffer avec ses lèvres. Il voulut le garder dans [15]son lit, celui-là, jusqu'au lendemain, saisi par une tendresse de mère pour cet être si petiot qu'il avait donné à la vie; mais la vieille l'emporta comme les autres sans écouter les supplications de son homme.
Les assistants, ravis, s'en allèrent en devisant de [20]l'événement, et Horslaville resté le dernier, demanda:
--Dis donc, pé Toine, tu m'invites à fricasser l'premier, pas vrai?
A cette idée de fricassée, le visage de Toine s'illumina, et le gros homme répondit:
[25]--Pour sûr que je t'invite, mon gendre.
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LE PÈRE MILON
Depuis un mois, le large soleil jette aux champs sa flamme cuisante. La vie radieuse éclot sous cette averse de feu; la terre est verte à perte de vue. Jusqu'aux bords de l'horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes [5]semées par la plaine semblent, de loin, de petits bois, enfermées dans leur ceinture de hêtres élancés. De près, quand on ouvre la barrière vermoulue, on croit voir un jardin géant, car tous les antiques pommiers, osseux comme les paysans, sont en fleur. Les vieux troncs noirs, [10]crochus, tortus, alignés par la cour, étalent sous le ciel leurs dômes éclatants, blancs et roses. Le doux parfum de leur épanouissement se mêle aux grasses senteurs des tables ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente, couvert de poules.
[15]Il est midi. La famille dîne à l'ombre du poirier planté devant la porte: le père, la mère; les quatre enfants, les deux servantes et les trois valets. On ne parle guère. On mange la soupe, puis on découvre le plat de fricot plein de pommes de terre au lard.
[20]De temps en temps, une servante se lève et va remplir au cellier la cruche au cidre.
L'homme, un grand gars de quarante ans, contemple, contre sa maison, une vigne restée nue, et courant, tordue comme un serpent, sous les volets, tout le long du mur.
[25]Il dit enfin: «La vigne au père bourgeonne de bonne heure c't'année. P't-être qu'a donnera.»
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La femme aussi se retourne et regarde, sans dire un mot.
Cette vigne est plantée juste à la place où le père a été fusillé.
* * *
C'était pendant la guerre de 1870. Les Prussiens [5]occupaient tout le pays. Le général Faidherbe, avec l'armée du Nord, leur tenait tête.
Or l'état-major prussien s'était posté dans cette ferme. Le vieux paysan qui la possédait, le père Milon, Pierre, les avait reçus et installés de son mieux.
[10]Depuis un mois l'avant-garde allemande restait en observation dans le village. Les Français demeuraient immobiles, à dix lieues de là; et cependant, chaque nuit, des uhlans disparaissaient.
Tous les éclaireurs isolés, ceux qu'on envoyait faire des [15]rondes, alors qu'ils partaient à deux ou trois seulement, ne rentraient jamais.
On les ramassait morts, au matin, dans un champ, au bord d'une cour, dans un fossé. Leurs chevaux eux-mêmes gisaient le long des routes, égorgés d'un coup de [20]sabre.
Ces meurtres semblaient accomplis par les mêmes hommes, qu'on ne pouvait découvrir.
Le pays fut terrorisé. On fusilla des paysans sur une simple dénonciation, on emprisonna des femmes; on voulut [25]obtenir, par la peur, des révélations des enfants. On ne découvrit rien.
Mais voilà qu'un matin, on aperçut le père Milon étendu dans son écurie, la figure coupée d'une balafre.
Deux uhlans éventrés furent retrouvés à trois kilomètres [30]de la ferme. Un d'eux tenait encore à la main son arme ensanglantée. Il s'était battu, défendu.
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Un conseil de guerre ayant été aussitôt constitué, en plein air, devant la ferme, le vieux fut amené.
Il avait soixante-huit ans. Il était petit, maigre, un peu tors, avec de grandes mains pareilles à des pinces de crabe. [5]Ses cheveux ternes, rares et légers comme un duvet de jeune canard, laissaient voir partout la chair du crâne. La peau brune et plissée du cou montrait de grosses veines qui s'enfonçaient sous les mâchoires et reparaissaient aux tempes. Il passait dans la contrée pour avare et difficile [10]en affaires.
On le plaça debout, entre quatre soldats, devant la table de cuisine tirée dehors. Cinq officiers et le colonel s'assirent en face de lui.
Le colonel prit la parole en français.
[15]--Père Milon, depuis que nous sommes ici, nous n'avons eu qu'à nous louer de vous. Vous avez toujours été complaisant et même attentionné pour nous. Mais aujourd'hui une accusation terrible pèse sur vous, et il faut que la lumière se fasse. Comment avez-vous reçu la blessure que [20]vous portez sur la figure?
Le paysan ne répondit rien.
Le colonel reprit:
--Votre silence vous condamne, père Milon. Mais je veux que vous me répondiez, entendez-vous? Savez-vous [25]qui a tué les deux uhlans qu'on a trouvés ce matin près du Calvaire?
Le vieux articula nettement:
--C'est mé.
Le colonel, surpris, se tut une seconde, regardant [30]fixement le prisonnier. Le père Milon demeurait impassible, avec son air abruti de paysan, les yeux baissés comme s'il eût parlé à son curé. Une seule chose pouvait révéler un
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trouble intérieur, c'est qu'il avalait coup sur coup sa salive, avec un effort visible, comme si sa gorge eût été tout à fait étranglée.
La famille du bonhomme, son fils Jean, sa bru et deux [5]petits enfants se tenaient à dix pas en arrière, effarés et consternés.
Le colonel reprit:
--Savez-vous aussi qui a tué tous les éclaireurs de notre armée qu'on retrouve chaque matin, par la campagne, [10]depuis un mois?
Le vieux répondit avec la même impassibilité de brute:
--C'est mé.
~-C'est vous qui les avez tués tous?
--Tretous, oui, c'est mé.
[15]--Vous seul?
--Mé seul.
--Dites-moi comment vous vous y preniez.
Cette fois l'homme parut ému; la nécessité de parler longtemps le gênait visiblement. Il balbutia:
[20]-Je sais-ti, mé? J'ai fait ça comme ça s'trouvait.
Le colonel reprit:
--Je vous préviens qu'il faudra que vous me disiez tout. Vous ferez donc bien de vous décider immédiatement. Comment avez-vous commencé?
[25]L'homme jeta un regard inquiet sur sa famille attentive derrière lui. Il hésita un instant encore, puis, tout à coup, se décida.
--Je r'venais un soir, qu'il était p't-être dix heures, le lend'main que vous étiez ici. Vous, et pi vos soldats, vous m'aviez pris pour pu de chinquante écus de fourrage avec une vaque et deux moutons. Je me dis: Tant qu'i me prendront de fois vingt écus, tant que je leur y revaudrai
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ça. Et pi j'avais d'autres choses itou su l'coeur, que j'vous dirai. V'là qu'j'en aperçois un d'vos cavaliers qui fumait sa pipe su mon fossé, derrière ma grange. J'allai décrocher ma faux et je r'vins à p'tits pas par derrière, [5]qu'il n'entendit seulement rien. Et j'li coupai la tête d'un coup, d'un seul, comme un épi, qu'il n'a pas seulement dit «ouf!» Vous n'auriez qu'à chercher au fond d'la mare; vous le trouveriez dans un sac à charbon, avec une pierre de la barrière.
[10]«J'avais mon idée. J'pris tous ses effets d'puis les bottes jusqu'au bonnet et je les cachai dans le four à plâtre du bois Martin, derrière la cour.»
Le vieux se tut. Les officiers, interdits, se regardaient. L'interrogatoire recommença; et voici ce qu'ils apprirent:
* * *
[15]Une fois son meurtre accompli, l'homme avait vécu avec cette pensée: «Tuer des Prussiens!» Il les haïssait d'une haine sournoise et acharnée de paysan cupide et patriote aussi. Il avait son idée, comme il disait. Il attendit quelques jours.
[20]On le laissait libre d'aller et de venir, d'entrer et de sortir à sa guise, tant il s'était montré humble envers les vainqueurs, soumis et complaisant. Or il voyait, chaque soir, partir les estafettes; et il sortit, une nuit, ayant entendu le nom du village où se rendaient les cavaliers, et [25]ayant appris, dans la fréquentation des soldats, les quelques mots d'allemand qu'il lui fallait.
Il sortit de sa cour, se glissa dans le bois, gagna le four à plâtre, pénétra au fond de la longue galerie et, ayant retrouvé par terre les vêtements du mort, il s'en vêtit.
[30]Alors il se mit à rôder par les champs, rampant, suivant
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les talus pour se cacher, écoutant les moindres bruits, inquiet comme un braconnier.
Lorsqu'il crut l'heure arrivée, il se rapprocha de la route et se cacha dans une broussaille. Il attendit encore. [5]Enfin, vers minuit, un galop de cheval sonna sur la terre dure du chemin. L'homme mit l'oreille à terre pour s'assurer qu'un seul cavalier s'approchait, puis il s'apprêta.
Le uhlan arrivait au grand trot, rapportant des dépêches. [10]Il allait, l'oeil en éveil, l'oreille tendue. Dès qu'il ne fut plus qu'à dix pas, le père Milon se traîna en travers de la route en gémissant: «_Hilfe! Hilfe!_ A l'aide, à l'aide!» Le cavalier s'arrêta, reconnut un Allemand démonté, le crut blessé, descendit de cheval, s'approcha sans soupçonner [15]rien, et, comme il se penchait sur l'inconnu, il reçut au milieu du ventre la longue lame courbée du sabre. Il s'abattit, sans agonie, secoué seulement par quelques frissons suprêmes.
Alors le Normand, radieux, d'une joie muette de vieux [20]paysan, se releva, et, pour son plaisir, coupa la gorge du cadavre. Puis, il le traîna jusqu'au fossé et l'y jeta.
Le cheval, tranquille, attendait son maître. Le père Milon se mit en selle, et il partit au galop à travers les plaines.
[25]Au bout d'une heure, il aperçut encore deux uhlans côte à côte qui rentraient au quartier. Il alla droit sur eux, criant encore: «_Hilfe! Hilfe!_» Les Prussiens le laissaient venir, reconnaissant l'uniforme, sans méfiance. aucune. Et il passa, le vieux, comme un boulet entre les [30]deux, les abattant l'un et l'autre avec son sabre et un revolver.
Puis il égorgea les chevaux, des chevaux allemands!
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Puis il rentra doucement au four à plâtre et cacha un cheval au fond de la sombre galerie. Il y quitta son uniforme, reprit ses hardes de gueux et, regagnant son lit, dormit jusqu'au matin.
[5]Pendant quatre jours, il ne sortit pas, attendant la fin de l'enquête ouverte; mais, le cinquième jour, il repartit, et tua encore deux soldats par le même stratagème. Dès lors, il ne s'arrêta plus. Chaque nuit, il errait, il rôdait à l'aventure, abattant des Prussiens tantôt ici, tantôt là, [10]galopant par les champs déserts, sous la lune, uhlan perdu, chasseur d'hommes. Puis, sa tâche finie, laissant derrière lui des cadavres couchés le long des routes, le vieux cavalier rentrait cacher au fond du tour à plâtre son cheval et son uniforme.
[15]Il allait vers midi, d'un air tranquille, porter de l'avoine et de l'eau à sa monture restée au fond du souterrain, et il la nourrissait à profusion, exigeant d'elle un grand travail.
Mais, la veille, un de ceux qu'il avait attaqués se tenait [20]sur ses gardes et avait coupé d'un coup de sabre la figure du vieux paysan.
Il les avait tués cependant tous les deux! Il était revenu encore, avait caché le cheval et repris ses humbles habits; mais, en rentrant, une faiblesse l'avait saisi et il [25]s'était traîné jusqu'à l'écurie, ne pouvant plus gagner la maison.
On l'avait trouvé là tout sanglant, sur la paille. ..
* * *
Quand il eut fini son récit, il releva soudain la tête et regarda fièrement les officiers prussiens.
[30]Le colonel, qui tirait sa moustache, lui demanda:
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--Vous n'avez plus rien à dire?
--Non, pu rien; l'compte est juste: j'en ai tué seize, pas un de pus, pas un de moins.
--Vous savez que vous allez mourir?
[5]--J'vous ai pas d'mandé de grâce.
--Avez-vous été soldat?
--Oui. J'ai fait campagne, dans le temps. Et puis, c'est vous qu'avez tué mon père, qu'était soldat de l'Empereur premier. Sans compter que vous avez tué mon [10]fils cadet, François, le mois dernier, auprès d'Évreux. Je vous en devais, j'ai payé. Je sommes quittes.
Les officiers se regardaient.
Le vieux reprit:
--Huit pour mon père, huit pour mon fieu, je sommes [15]quittes. J'ai pas été vous chercher querelle, mé! J'vous connais point! J'sais pas seulement d'où qu'vous v'nez. Vous v'là chez mé, que vous y commandez comme si c'était chez vous. Je m'suis vengé su l's autres. J'm'en r'pens point.
[20]Et, redressant son torse ankylosé, le vieux croisa ses bras dans une pose d'humble héros.
Les Prussiens se parlèrent bas longtemps. Un capitaine, qui avait aussi perdu son fils, le mois dernier, défendait ce gueux magnanime.
[25]Alors le colonel se leva et, s'approchant du père Milon, baissant la voix:
--Écoutez, le vieux, il y a peut-être un moyen de vous sauver la vie, c'est de...