Chapter 9
Chacun citait à l'envi quelque trait de vertu de ce pauvre Pie IX; puis, peu à peu, la conversation s'égarait à travers l'histoire des papes. Tante Rose parla de Pie VII, qu'elle se souvenait très-bien d'avoir vu passer dans le [15]Midi, au fond d'une chaise de poste, entre des gendarmes. On rappela la fameuse scène avec l'empereur: _Comediante! ...tragediante_!... C'était bien la centième fois que je l'entendais raconter, cette terrible scène, toujours avec les mêmes intonations, les mêmes gestes, et ce stéréotypé [20]des traditions de famille qu'on se lègue et qui restent là, puériles et locales, comme des histoires de couvent.
C'est égal, jamais elle ne m'avait paru si intéressante.
Je l'écoutais avec des soupirs hypocrites, des questions, un air de faux intérêt, et tout le temps je me disais:
[25]«Demain matin, en apprenant que le pape n'est pas mort, ils seront si contents que personne n'aura le courage de me gronder.»
Tout en pensant à cela, mes yeux se fermaient malgré moi, et j'avais des visions de petits bateaux peints en [30]bleu, avec des coins de Saône alourdis par la chaleur, et de grandes pattes d'argyronètes courant dans tous les sens et rayant l'eau vitreuse, comme des pointes de diamant.
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UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS CONTE DE NOËL
M. Majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais, vient de faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale, et regagne son logis en fredonnant... Deux heures sonnent à Saint-Paul. «Comme il est tard!» se [5]dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé glisse, les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier, qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de tournants, d'encoignures, de bornes devant les portes à l'usage des cavaliers. Tout cela empêche d'aller [10]vite, surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du réveillon... Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait [15]marque de fabrique:
HÔTEL CI-DEVANT DE NESMOND MAJESTÉ JEUNE FABRICANT D'EAU DE SELTZ
Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, [20]les têtes de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des Nesmond.
Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et claire, qui dans le jour en s'ouvrant fait de la lumière à toute la rue. Au fond de la cour, une grande bâtisse très [25]ancienne, des murailles noires, brodées, ouvragées, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre à pilastres,
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d'immenses fenêtres très-hautes, surmontées de frontons, de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme autant de petits toits dans le toit, et enfin sur le faite, au milieu des ardoises, les lucarnes des mansardes, rondes, [5]coquettes, encadrées de guirlandes comme des miroirs. Avec cela un grand perron de pierre, rongé et verdi par la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à la poulie du grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et [10]de tristesse... C'est l'ancien hôtel de Nesmond.
En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les mots: Caisse, Magasin, Entrée des ateliers éclatent partout en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des chemins de fer ébranlent [15]le portail; les commis s'avancent au perron la plume à l'oreille pour recevoir les marchandises. La cour est encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile d'emballage. On se sent bien dans une fabrique... Mais avec la nuit, le grand silence, cette lune d'hiver qui, dans le [20]fouillis des toits compliqués, jette et entremêle des ombres, l'antique maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales. Les balcons sont en dentelle; la cour d'honneur s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours inégaux, vous a des recoins de cathédrale, avec des niches [25]vides et des marches perdues qui ressemblent à des autels.
Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison un aspect singulièrement grandiose. En traversant la cour déserte, le bruit de ses pas l'impressionne. L'escalier lui parait immense, surtout très lourd à monter. C'est le [30]réveillon sans doute... Arrivé au premier étage, il s'arrête pour respirer, et s'approche d'une fenêtre. Ce que c'est que d'habiter une maison historique! M. Majesté
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n'est pas poète, oh! non; et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique, où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous leur [5]capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde:
«Hein?... tout de même, si les Nesmond revenaient...»
A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s'ouvre à deux battants, si vite, si brusquement, que le réverbère s'éteint; et pendant quelques minutes il [10]se fait là-bas, dans l'ombre de la porte, un bruit confus de frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune, des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui [15]s'avivent au courant d'air du portail. En rien de temps, la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent en causant comme s'ils connaissaient la maison. Il y a là, sur ce perron, un froissement de soie, [20]cliquetis d'épées. Rien que des chevelures blanches, alourdies et mates de poudre; rien que des petites voix claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre, des pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux. Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes [25]soies brochées, adoucies de nuances changeantes, que la lumière des torches fait briller d'un éclat doux; et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces jolies révérences, un peu guindées par les épées et les [30]grands paniers... Bientôt toute la maison a l'air d'être hantée. Les torches brillent de fenêtre en fenêtre, montent et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu'aux
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lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de fête et de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un grand coup de soleil couchant avait allumé ses vitres. «Ah! mon Dieu! ils vont mettre le feu!...» se dit M. [5]Majesté. Et, revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l'engourdissement de ses jambes et descend vite dans la cour, où les laquais viennent d'allumer un grand feu clair. M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais ne lui répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux, [10]sans que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans l'ombre glaciale de la nuit, M. Majesté n'est pas content, cependant une chose le rassure, c'est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. Tranquillisé de [15]ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans ses magasins.
Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux salons de réception. Des parcelles d'or terni brillent encore à tous les angles. Des peintures [20]mythologiques tournent au plafond, entourent les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement il n'y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des paniers, de grandes caisses pleines de siphons [25]à têtes d'étain, et les branches desséchées d'un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et de monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui. Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent à [30]minauder cérémonieusement sous leurs pelisses de satin. On se promène, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un
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trumeau peint, une petite ombre s'arrête, toute tremblante: «Dire que c'est moi, et que me voilà!» et elle regarde en souriant une Diane qui se dresse dans la boiserie,--mince et rose, avec un croissant au front.
[5]«Nesmond, viens donc voir tes armes!» et tout le monde rit en regardant le blason des Nesmond qui s'étale sur une toile d'emballage, avec le nom de Majesté au-dessous.
«Ah! ah! ah!... Majesté!... Il y en a donc encore des Majestés en France?»
[10]Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de flûte, des doigts en l'air, des bouches qui minaudent...
Tout à coup quelqu'un crie:
«Du champagne! du champagne!
--Mais non...
[15]--Mais si!... si, c'est du champagne... Allons, comtesse, vite un petit réveillon.»
C'est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise pour du champagne. On le trouve bien un peu éventé; mais bah! on le boit tout de même; et comme ces pauvres [20]petites ombres n'ont pas la tête bien solide, peu à peu cette mousse d'eau~de Seltz les anime, les excite, leur donne envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, tout en triolets, menu et mélancolique dans sa [25]vivacité. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d'un air grave. Leurs atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or, les habits brochés, les souliers à boucles de diamants. Les panneaux eux-mêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. [30]La vieille glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi, et tout, éraflée, noircie aux angles, elle s'allume doucement et renvoie aux danseurs leur
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image, un peu effacée, comme attendrie d'un regret. Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il s'est blotti derrière une caisse et regarde...
Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes [5]vitrées du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis tout un côté du salon. A mesure que la lumière vient, les figures s'effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux petits violons attardés dans un coin, et que le jour évapore en les [10]touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d'émeraudes, les dernières étincelles d'une torche que les laquais ont jetée sur le pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues d'une voiture de roulage entrant à grand bruit par le portail ouvert...
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LA VISION DU JUGE DE COLMAR
Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guillaume, il n'y avait pas d'homme plus heureux que le petit juge Dollinger, du tribunal de Colmar, lorsqu'il arrivait à l'audience avec sa toque sur l'oreille, son gros ventre, sa [5]lèvre en fleur et ses trois mentons bien posés sur un ruban de mousseline.
--«Ah! le bon petit somme que je vais faire,» avait-il l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son [10]grand fauteuil, sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel il devait d'avoir encore l'humeur égale et le teint clair, après trente ans de magistrature assise.
Infortuné Dollinger!
C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si [15]bien dessus, sa place était si bien faite sur ce coussinet de moleskine, qu'il a mieux aimé devenir Prussien que de bouger de là. L'empereur Guillaume lui a dit: «Restez assis, monsieur Dollinger!» et Dollinger est resté assis; et aujourd'hui le voilà conseiller à la cour de Colmar, [20]rendant bravement la justice au nom de Sa Majesté berlinoise.
Autour de lui, rien n'est changé: c'est toujours le même tribunal fané et monotone, la même salle de catéchisme avec ses bancs luisants, ses murs nus, son bourdonnement [25]d'avocats, le même demi-jour tombant des hautes fenêtres à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui
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penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse, la cour de Colmar n'a pas dérogé: il y a toujours un buste d'empereur au fond du prétoire... Mais c'est égal! Dollinger se sent dépaysé. Il a beau se rouler dans son [5]fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve plus les bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire des rêves épouvantables...
Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque [10]chose comme le Honeck ou le ballon d'Alsace... Qu'est-ce qu'il fait là, tout seul, en robe de juge, assis sur son grand fauteuil à ces hauteurs immenses où l'on ne voit plus rien que des arbres rabougris et des tourbillons de petites mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout [15]frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar. Un grand soleil rouge se lève de l'autre côté du Rhin, derrière les sapins de la forêt Noire, et, à mesure que le soleil monte, en bas, dans les vallées de Thann, de Munster, d'un bout à l'autre de l'Alsace, c'est un roulement [20]confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et cela grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le coeur serré! Bientôt, par la longue route tournante qui grimpe aux flancs de la montagne, le juge de Colmar voit venir à lui un cortège lugubre et interminable, tout le peuple [25]d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des Vosges pour émigrer solennellement.
En avant montent de longs chariots attelés de quatre boeufs, ces longs chariots à claire-voie que l'on rencontre tout débordants de gerbes au temps des moissons, et qui [30]maintenant s'en vont chargés de meubles, de hardes, d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les hautes armoires, les garnitures d'indienne, les huches, les rouets,
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les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres, vieilles reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant au vent de la route la sainte poussière des foyers. Des maisons entières partent dans ces chariots. Aussi [5]n'avancent-ils qu'en gémissant, et les boeufs les tirent avec peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme si ces parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues, aux pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus lourde, faisaient de ce départ un déracinement. Derrière [10]se presse une foule silencieuse, de tout rang, de tout âge, depuis les grands vieux à tricorne qui s'appuient en tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins frisés, vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs [15]épaules, jusqu'aux enfants de lait que les mères serrent contre leurs poitrines; tous, les vaillants comme les infirmes, ceux qui seront les soldats de l'année prochaine et ceux qui ont fait la terrible campagne, des cuirassiers amputés qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs hâves, [20]exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la moisissure des casemates de Spandau; tout cela défile fièrement sur la route, au bord de laquelle le juge de Colmar est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se détourne avec une terrible expression de colère et de [25]dégoût...
Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir; mais impossible. Son fauteuil est incrusté dans la montagne, son rond de cuir dans son fauteuil, et lui dans son rond de cuir. Alors il comprend qu'il est là comme au [30]pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte se vît de plus loin... Et le défilé continue, village par village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses
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troupeaux, ceux de la Saar poussant leurs durs outils de fer dans des wagons à minerais. Puis les villes arrivent, tout le peuple des filatures, les tanneurs, les tisserands, les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres, les rabbins, les [5]magistrats, des robes noires, des robes rouges. ..Voilà le tribunal de Colmar, son vieux président en tête. Et Dollinger, mourant de honte, essaye de cacher sa figure, mais ses mains sont paralysées; de fermer les yeux, mais ses paupières restent immobiles et droites. Il faut [10]qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un des regards de mépris que ses collègues lui jettent en passant...
Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terrible! Mais ce qui est plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens [15]dans cette foule, et que pas un n'a l'air de le reconnaître. Sa femme, ses enfants passent devant lui en baissant la tête. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi! Jusqu'à son petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours sans seulement le regarder. Seul, son vieux président [20]s'est arrêté une minute pour lui dire à voix basse:
«Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon ami...»
Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle, et le cortège défile pendant des heures; et lorsqu'il [25]s'éloigne au jour tombant, toutes ces belles vallées pleines de clochers et d'usines se font silencieuses. L'Alsace entière est partie. Il n'y a plus que le juge de Colmar qui reste là-haut, cloué sur son pilori, assis et inamovible...
[30]...Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires, des rangées de tombes, une foule en deuil. C'est le
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cimetière de Colmar, un jour de grand enterrement. Toutes les cloches de la ville sont en branle. Le conseiller Dollinger vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond [5]de cuir le magistrat inamovible, et couché tout de son long l'homme qui s'entêtait à rester assis...
Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a pas de sensation plus horrible. Le coeur navré, Dollinger assiste à ses propres funérailles; et ce qui le désespère [10]encore plus que sa mort, c'est que dans cette foule immense qui se presse autour de lui, il n'a pas un ami, pas un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens! Ce sont des soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des magistrats prussiens qui mènent le deuil, et les discours [15]qu'on prononce sur sa tombe sont des discours prussiens, et la terre qu'on lui jette dessus et qu'il trouve si froide est de la terre prussienne, hélas!
Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse; un magnifique cuirassier blanc s'approche, cachant sous son manteau [20]quelque chose qui a l'air d'une grande couronne d'immortelles. Tout autour on dit:
«Voilà Bismarck...voilà Bismarck...» Et le juge de Colmar pense avec tristesse:
«C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur [25]le comte, mais si j'avais là mon petit Michel...»
Un immense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire fou, scandaleux, sauvage, inextinguible.
«Qu'est-ce qu'ils ont donc?» se demande le juge épouvanté. Il se dresse, il regarde... C'est son rond, son rond [30]de cuir que M. de Bismarck vient de déposer religieusement sur sa tombe avec cette inscription en entourage dans la moleskine:
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AU JUGE DOLLINGER HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE SOUVENIRS ET REGRETS
D'un bout à l'autre du cimetière, tout le monde rit, tout [5]le monde se tord, et cette grosse gaieté prussienne résonne jusqu'au fond du caveau, où le mort pleure de honte, écrasé sous un ridicule éternel...
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ERCKMANN-CHATRIAN
LA MONTRE DU DOYEN
I Le jour d'avant la Noël 1832, mon ami Wilfrid, sa contre-basse en sautoir, et moi mon violon sous le bras, nous allions de la Forêt Noire à Heidelberg. Il faisait un temps de neige extraordinaire; aussi loin que s'étendaient [5]nos regards sur l'immense plaine déserte, nous ne découvrions plus de trace de route, de chemin, ni de sentier. La bise sifflait son ariette stridente avec une persistance monotone, et Wilfrid, la besace aplatie sur sa maigre échine, ses longues jambes de héron étendues, la visière de sa [10]petite casquette plate rabattue sur le nez, marchait devant moi, fredonnant je ne sais quelle joyeuse chanson. J'emboîtais le pas, ayant de la neige jusqu'aux genoux, et je sentais la mélancolie me gagner insensiblement.
Les hauteurs de Heidelberg commençaient à poindre [15]tout au bout de l'horizon, et nous espérions arriver avant la nuit close, lorsque nous entendîmes un cheval galoper derrière nous. Il était alors environ cinq heures du soir, et de gros flocons de neige tourbillonnaient dans l'air grisâtre. Bientôt le cavalier fut à vingt pas. Il ralentit [20]sa marche, nous observant du coin de l'oeil; de notre part, nous l'observions aussi.
Figurez-vous un gros homme roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un superbe tricorne, la capote brune, recouverte d'une pelisse de renard flottante, les mains
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enfoncées dans des gants fourrés remontant jusqu'aux coudes: quelque échevin ou bourgmestre à large panse, une belle valise établie sur la croupe de son vigoureux roussin. Bref, un véritable personnage.
[5]«Hé! hé! mes garçons, fit-il en sortant une de ses grosses mains des moufles suspendues à sa rhingrave, nous allons à Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique?»
Wilfrid regarda le voyageur de travers et répondit brusquement:
[10]«Cela vous intéresse, monsieur?
--Eh! oui... J'aurais un bon conseil à vous donner.
--Un conseil?
--Mon Dieu... Si vous le voulez bien.»
Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté, [15]je m'aperçus que le voyageur avait exactement la mine d'un gros chat: les oreilles écartées de la tête, les paupières demi-closes, les moustaches ébouriffées, l'air tendre et paterne.
«Mon cher ami, reprit-il en s'adressant à moi, franchement, [20]vous feriez bien de reprendre la route d'où vous venez.
--Pourquoi, monsieur?
--L'illustre maëstro Pimenti, de Novare, vient d'annoncer un grand concert à Heidelberg pour Noël; toute [25]la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer.»
Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui répliqua:
«Nous nous moquons de votre maëstro et de tous les Pimenti du monde. Regardez ce jeune homme, regardez-le [30]bien! Ça n'a pas encore un brin de barbe au menton; ça n'a jamais joué que dans les petits _bouchons_ de la Forêt Noire pour faire danser les _bourengrédel_ et les
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charbonnières. Eh bien, ce petit bonhomme, avec ses longues boucles blondes et ses grands yeux bleus, défie tous vos charlatans italiens; sa main gauche renferme des trésors de mélodie, de grâce et de souplesse... Sa droite a le plus [5]magnifique coup d'archet que le Seigneur-Dieu daigne accorder parfois aux pauvres mortels, dans ses moments de bonne humeur.
--Eh! eh! fit l'autre, en vérité?
--C'est comme je vous le dis,» s'écria Wilfrid, se [10]remettant à courir, en soufflant dans ses doigts rouges.
Je crus qu'il voulait se moquer du voyageur, qui nous suivait toujours au petit trot.
Nous fîmes ainsi plus d'une demi-lieue en silence. Tout à coup l'inconnu, d'une voix brusque, nous dit:
[15]«Quoi qu'il en soit de votre mérite, retournez dans la Forêt Noire; nous avons assez de vagabonds à Heidelberg, sans que vous veniez en grossir le nombre... Je vous donne un bon conseil, surtout dans les circonstances présentes... Profitez-en!»
[20]Wilfrid indigné allait lui répondre, mais il avait pris le galop et traversait déjà la grande avenue de l'Électeur. Une immense file de corbeaux: venaient de s'élever dans la plaine, et semblaient suivre le gros homme, en remplissant le ciel de leurs clameurs.
[25]Nous arrivâmes à Heidelberg vers sept heures du soir, et nous vîmes, en effet, l'affiche magnifique de Pimenti sur toutes les murailles de la ville: «Grand concerto, solo, etc.»
Dans la soirée même, en parcourant les brasseries des théologiens et des philosophes, nous rencontrâmes plusieurs [30]musiciens de la Forêt Noire, de vieux camarades, qui nous engagèrent dans leur troupe. Il y avait le vieux Brêmer, le violoncelliste; ses deux fils Ludwig et Karl, deux bons
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