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Chapter 15

Chapter 153,938 wordsPublic domain

Notre amoureux n'eut garde de manquer au rendez-vous: il se planta sous la troisième lampe, n'osant s'en [10]écarter de peur de ne pas être trouvé par l'esclave noir, qui n'était pas encore à son poste. Il est vrai que Mahmoud-Ben-Ahmed avait devancé de deux heures le moment indiqué. Enfin, il vit paraître le nègre vêtu de damas jaune; il vint droit au pilier contre lequel Mahmoud-Ben-Ahmed [15]se tenait debout. L'esclave l'ayant regardé attentivement, lui fit un signe imperceptible pour l'engager à le suivre. Ils sortirent tous deux de la mosquée. Le noir marchait d'un pas rapide, fit faire à Mahmoud-Ben-Ahmed une infinité de détours à travers l'écheveau embrouillé et [20]compliqué des rues du Caire. Notre jeune homme une fois voulut adresser la parole à son guide; mais celui-ci, ouvrant sa large bouche meublée de dents aiguës et blanches, lui fit voir que sa langue avait été coupée jusqu'aux racines. Ainsi il lui eût été difficile de [25]commettre des indiscrétions.

Enfin ils arrivèrent dans un endroit de la ville tout à fait désert et que Mahmoud-Ben-Ahmed ne connaissait pas, quoiqu'il fût natif du Caire et qu'il crût en connaître tous les quartiers: le muet s'arrêta devant un mur blanchi [30]à la chaux, où il n'y avait pas apparence de porte. Il compta six pas à partir de l'angle du mur, et chercha avec beaucoup d'attention un ressort sans doute caché dans

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l'interstice des pierres. L'ayant trouvé, il pressa la détente, une colonne tourna sur elle-même, et laissa voir un passage sombre, étroit, où le muet s'engagea, suivi de Mahmoud-Ben-Ahmed. Ils descendirent d'abord plus de cent [5]marches, et suivirent ensuite un corridor obscur d'une longueur interminable. Mahmoud-Ben-Ahmed, en tâtant les murs, reconnut qu'ils étaient de roche vive, sculptés d'hiéroglyphes en creux et comprit qu'il était dans les couloirs souterrains d'une ancienne nécropole égyptienne [10]dont on avait profité pour établir cette issue secrète. Au bout du corridor, dans un grand éloignement, scintillaient quelques lueurs de jour bleuâtre. Ce jour passait à travers des dentelles d'une sculpture évidée faisant partie de la salle où le corridor aboutissait. Le muet poussa un autre [15]ressort, et Mahmoud-Ben-Ahmed se trouva dans une salle dallée de marbre blanc, avec un bassin et un jet d'eau au milieu, des colonnes d'albâtre, des murs revêtus de mosaïques de verre, de sentences du Coran entremêlées de fleurs et d'ornements, et couverte par une voûte [20]sculptée, fouillée, travaillée comme l'intérieur d'une ruche ou d'une grotte à stalactites, d'énormes pivoines écarlates posées dans d'énormes vases mauresques de porcelaine blanche et bleue complétaient la décoration. Sur une estrade garnie de coussins, espèce d'alcôve pratiquée dans [25]l'épaisseur du mur, était assise la princesse Ayesha, sans voile, radieuse, et surpassant en beauté les houris du quatrième ciel.

«Eh bien! Mahmoud-Ben-Ahmed, avez-vous fait d'autres vers en mon honneur?» lui dit-elle du ton le plus [30]gracieux en lui faisant signe de s'asseoir.

Mahmoud-Ben-Ahmed se jeta aux genoux d'Ayesha et tira son papyrus de sa manche, et lui récita son ghazel

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du ton le plus passionné; c'était vraiment un remarquable morceau de poésie. Pendant qu'il lisait, les joues de la princesse s'éclairaient et se coloraient comme une lampe d'albâtre que l'on vient d'allumer. Ses yeux étoilaient et [5]lançaient des rayons d'une clarté extraordinaire, son corps devenait comme transparent, sur ses épaules frémissantes s'ébauchaient vaguement des ailes de papillon. Malheureusement Mahmoud-Ben-Ahmed, trop occupé de la lecture de sa pièce de vers, ne leva pas les yeux et ne [10]s'aperçut pas de la métamorphose qui s'était opérée. Quand il eut achevé, il n'avait plus devant lui que la princesse Ayesha qui le regardait en souriant d'un air ironique.

Comme tous les poètes, trop occupés de leurs propres [15]créations, Mahmoud-Ben-Ahmed avait oublié que les plus beaux vers ne valent pas une parole sincère, un regard illuminé par la clarté de l'amour.--Les péris sont comme les femmes, il faut les deviner et les prendre juste au moment où elles vont remonter aux cieux pour n'en plus [20]descendre.--L'occasion doit être saisie par la boucle de cheveux qui lui pend sur le front, et les esprits de l'air par leurs ailes. C'est ainsi qu'on peut s'en rendre maître.

«Vraiment, Mahmoud-Ben-Ahmed, vous avez un talent [25]de poète des plus rares, et vos vers méritent d'être affichés à la porte des mosquées, écrits en lettres d'or, à côté des plus célèbres productions de Ferdoussi, de Saadi et d'Ibnn-Ben-Omaz. C'est dommage qu'absorbé par la perfection de vos rimes allitérées, vous ne m'avez pas regardée tout [30]à l'heure, vous auriez vu... ce que vous ne reverrez peut-être jamais plus. Votre voeu le plus cher s'est accompli devant vous sans que vous vous en soyez aperçu.

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Adieu, Mahmoud-Ben-Ahmed, qui ne vouliez aimer qu'une péri.»

Là-dessus Ayesha se leva d'un air tout à fait majestueux, souleva une portière de brocart d'or et disparut.

[5]Le muet vint reprendre Mahmoud-Ben-Ahmed, et le reconduisit par le même chemin jusqu'à l'endroit où il l'avait pris. Mahmoud-Ben-Ahmed, affligé et surpris d'avoir été ainsi congédié, ne savait que penser et se perdait dans ses réflexions, sans pouvoir trouver de motif à [10]la brusque sortie de la princesse: il finit par l'attribuer à un caprice de femme qui changerait à la première occasion; mais il eut beau aller chez Bedredin acheter du benjoin et des peaux de civette, il ne rencontra plus la princesse Ayesha; il fit un nombre infini de stations près du troisième [15]pilier de la mosquée du sultan Hassan, il ne vit plus reparaître le noir vêtu de damas jaune, ce qui le jeta dans une noire et profonde mélancolie.

Leila s'ingéniait à mille inventions pour le distraire: elle lui jouait de la guzla; elle lui récitait des histoires [20]merveilleuses; ornait sa chambre de bouquets dont les couleurs étaient si bien mariées et diversifiées, que la vue en était aussi réjouie que l'odorat; quelquefois même elle dansait devant lui avec autant de souplesse et de grâce que l'almée la plus habile; tout autre que Mahmoud-Ben-Ahmed [25]eût été touché de tant de prévenances et d'attentions; mais il avait la tête ailleurs, et le désir de retrouver Ayesha ne lui laissait aucun repos. Il avait été bien souvent errer à l'entour du palais de la princesse; mais il n'avait jamais pu l'apercevoir; rien ne se montrait derrière [30]les treillis exactement fermés; le palais était comme un tombeau.

Son ami Abdul-Maleck, alarmé de son état, venait le

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visiter souvent et ne pouvait s'empêcher de remarquer les grâces et la beauté de Leila, qui égalaient pour le moins celles de la princesse Ayesha, si même elles ne les dépassaient, et s'étonnait de l'aveuglement de [5]Mahmoud-Ben-Ahmed; et s'il n'eût craint de violer les saintes lois de l'amitié, il eût pris volontiers la jeune esclave pour femme. Cependant, sans rien perdre de sa beauté, Leila devenait chaque jour plus pâle; ses grands yeux s'alanguissaient; les rougeurs de l'aurore faisaient place sur ses [10]joues aux pâleurs du clair de lune. Un jour Mahmoud-Ben-Ahmed s'aperçut qu'elle avait pleuré, et lui en demanda la cause:

«O mon cher seigneur, je n'oserais jamais vous la dire: moi, pauvre esclave recueillie par pitié, je vous aime; mais [15]que suis-je à vos yeux? je sais que vous avez formé le voeu de n'aimer qu'une péri ou qu'une sultane: d'autres se contenteraient d'être aimés sincèrement par un coeur jeune et pur et ne s'inquiéteraient pas de la fille du calife ou de la reine des génies: regardez-moi, j'ai eu quinze [20]ans hier, je suis peut-être aussi belle que cette Ayesha dont vous parlez tout haut en rêvant; il est vrai qu'on ne voit pas briller sur mon front l'escarboucle magique, ou l'aigrette de plume de héron; je ne marche pas accompagnée de soldats aux mousquets incrustés d'argent et de [25]corail. Mais cependant je sais chanter, improviser sur la guzla, je danse comme Emineh elle-même, je suis pour vous comme une soeur dévouée, que faut-il donc pour toucher votre coeur?»

Mahmoud-Ben-Ahmed, en entendant ainsi parler Leila, [30]sentait son coeur se troubler; cependant il ne disait rien et semblait en proie à une profonde méditation. Deux résolutions contraires se disputaient son âme: d'une part,

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il lui en coûtait de renoncer à son rêve favori; de l'autre, il se disait qu'il serait bien fou de s'attacher à une femme qui s'était jouée de lui et l'avait quitté avec des paroles railleuses, lorsqu'il avait dans sa maison, en jeunesse et [5]en beauté, au moins l'équivalent de ce qu'il perdait.

Leila, comme attendant son arrêt, se tenait agenouillée, et deux larmes coulaient silencieusement sur la figure pâle de la pauvre enfant.

«Ah! pourquoi le sabre de Mesrour n'a-t-il pas achevé [10]ce qu'il avait commencé!» dit-elle en portant la main à son cou frêle et blanc.

Touché de cet accent de douleur, Mahmoud-Ben-Ahmed releva la jeune esclave et déposa un baiser sur son front.

[15]Leila redressa la tête comme une colombe caressée, et, se posant devant Mahmoud-Ben-Ahmed, lui prit les mains, et lui dit:

«Regardez-moi bien attentivement; ne trouvez-vous pas que je ressemble fort à quelqu'un de votre [20]connaissance?»

Mahmoud-Ben-Ahmed ne put retenir un cri de surprise:

«C'est la même figure, les mêmes yeux, tous les traits en un mot de la princesse Ayesha. Comment se fait-il que je n'aie pas remarqué cette ressemblance plus [25]tôt?

--Vous n'aviez jusqu'à présent laissé tomber sur votre pauvre esclave qu'un regard fort distrait, répondit Leila d'un ton de douce raillerie.

--La princesse Ayesha elle-même n'enverrait maintenant [30]son noir à la robe de damas jaune, avec le sélam d'amour, que je refuserais de le suivre.

--Bien vrai? dit Leila d'une voix plus mélodieuse que

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celle de Bulbul faisant ses aveux à la rose bien-aimée. Cependant, il ne faudrait pas trop mépriser cette pauvre Ayesha, qui me ressemble tant.»

Pour toute réponse, M~oud-Ben-Ahmed pressa la [5]jeune esclave sur son coeur. Mais quel fut son étonnement lorsqu'il vit la figure de Leila s'illuminer, l'escarboucle magique s'allumer sur son front, et des ailes, semées d'yeux de paon, se développer sur ses charmantes épaules! Leila était une péri!

[10]«Je ne suis, mon cher Mahmoud-Ben-Ahmed, ni la princesse Ayesha, ni Leila l'esclave. Mon véritable nom est Boudroulboudour. Je suis péri du premier ordre, comme vous pouvez le voir par mon escarboucle et par mes ailes. Un soir, passant dans l'air à côté de votre [15]terrasse, je vous entendis émettre le voeu d'être aimé d'une péri. Cette ambition me plut; les mortels ignorants, grossiers et perdus dans les plaisirs terrestres, ne songent pas à de si rares voluptés. J'ai voulu vous éprouver, et j'ai pris le déguisement d'Ayesha et de Leila pour voir si [20]vous sauriez me reconnaître et m'aimer sous cette enveloppe humaine. Votre coeur a été plus clairvoyant que votre esprit, et vous avez eu plus de bonté que d'orgueil. Le dévouement de l'esclave vous l'a fait préférer à la sultane; c'était là que je vous attendais. Un moment [25]séduite par la beauté de vos vers, j'ai été sur le point de me trahir; mais j'avais peur que vous ne fussiez qu'un poète amoureux seulement de votre imagination et de vos rimes, et je me suis retirée, affectant un dédain superbe. Vous avez voulu épouser Leila l'esclave, Boudroulboudour [20]la péri se charge de la remplacer. Je serai Leila pour tous, et péri pour vous seul; car je veux votre bonheur, et le monde ne vous pardonnerait pas de jouir d'une félicité

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supérieure à la sienne. Toute fée que je sois, c'est tout au plus si je pourrais vous défendre contre l'envie et la méchanceté des hommes.»

Ces conditions furent acceptées avec transport par [5]Mahmoud-Ben-Ahmed, et les noces furent faites comme s'il eût épousé réellement la petite Leila.

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BALZAC

UN DRAME AU BORD DE LA MER

_A Madame la Princesse Caroline Gallitzin de Genthod née Comtesse Walewska

Hommage et souvenir de l'auteur_

Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel ils se plaisent à mesurer l'avenir; quand leur volonté s'accorde avec la hardiesse de l'angle qu'ils ouvrent, le monde est à eux. Mais ce phénomène de la vie morale [5]n'a lieu qu'à un certain âge. Cet âge, qui, pour tous les hommes, se trouve entre vingt-deux et vingt-huit ans, est celui des grandes pensées, l'âge des conceptions premières, parce qu'il est l'âge des immenses désirs, l'âge où l'on ne doute de rien: qui dit doute, dit impuissance. Après cet [10]âge rapide comme une semaison, vient celui de l'exécution. Il est en quelque sorte deux jeunesses, la jeunesse durant laquelle on croit, la jeunesse pendant laquelle on agit; souvent elles se confondent chez les hommes que la nature a favorisés, et qui sont, comme César, [15]Newton et Bonaparte, les plus grands parmi les grands hommes.

Je mesurais ce qu'une pensée veut de temps pour se développer; et, mon compas à la main, debout sur un rocher, à cent toises au-dessus de l'Océan, dont les lames [20]se jouaient dans les brisants, j'arpentais mon avenir en le meublant d'ouvrages, comme un ingénieur qui, sur un terrain vide, trace des forteresses et des palais. La mer

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était belle, je venais de m'habiller après avoir nagé. J'attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans une cuve granit pleine d'un sable fin, la plus coquette baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines. [5]Nous étions à l'extrémité du Croisic, une mignonne presqu'île de la Bretagne; nous étions loin du port, dans un endroit que le fisc a jugé tellement inabordable, que le douanier n'y passe presque jamais. Nager dans les airs après avoir nagé dans la mer! ah! qui n'aurait nagé dans [10]l'avenir? Pourquoi pensais-je? pourquoi vient un mal? qui le sait? Les idées vous tombent au coeur ou à la tête sans vous consulter. Nulle courtisane ne fut plus fantasque ni plus impérieuse que ne l'est la conception pour les artistes; il faut la prendre comme la fortune, à pleins [15]cheveux, quand elle vient. Grimpé sur ma pensée comme Astolphe sur son hippogriffe, je chevauchais donc à travers le monde, en y disposant de tout à mon gré. Quand je voulus chercher autour de moi quelque présage pour les audacieuses constructions que ma folle imagination me [20]conseillait d'entreprendre, un joli cri, le cri d'une femme qui sort d'un bain, ranimée, joyeuse, domina le murmure des franges incessamment mobiles que dessinaient le flux et le reflux sur les découpures de la côte. En entendant cette note jaillie de l'âme, je crus avoir vu dans les [25]rochers le pied d'un ange qui, déployant ses ailes, s'était écrié:--Tu réussiras! Je descendis, radieux, léger; je descendis en bondissant comme un caillou jeté sur une pente rapide. Quand elle me vit, elle me dit:--Qu'as-tu? Je ne répondis pas, mes yeux se mouillèrent. La [30]veille, Pauline avait compris mes douleurs, comme elle comprenait en ce moment mes joies, avec la sensibilité magique d'une harpe qui obéit aux variations de

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l'atmosphère. La vie humaine a de beaux moments! Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides; d'autres n'y eussent vu que deux steppes bleus l'un sur l'autre; mais nous, nous [5]qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l'infini les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous nous serrions la main au moindre changement que présentaient, soit la nappe d'eau, soit les nappes de l'air, car [10]nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions matérielles de notre double pensée. Qui n'a pas savouré dans les plaisirs ce moment de joie illimitée où l'âme semble s'être débarrassée des liens de la chair, et se trouver comme rendue au monde d'où elle vient? Le plaisir n'est [15]pas notre seul guide en ces régions. N'est-il pas des heures où les sentiments s'enlacent d'eux-mêmes et s'y élancent, comme souvent deux enfants se prennent par la main et se mettent à courir sans savoir pourquoi? Nous allions ainsi. Au moment où les toits de la ville apparurent à l'horizon [20]en y traçant une ligne grisâtre, nous rencontrâmes un pauvre pêcheur qui retournait au Croisic; ses pieds étaient nus, son pantalon de toile était déchiqueté par le bas, troué, mal raccommodé: puis, il avait une chemise de toile à voile, de mauvaises bretelles en lisière, et pour [25]veste un haillon. Cette misère nous fit mal, comme si c'eût été quelque dissonance au milieu de nos harmonies. Nous nous regardâmes pour nous plaindre l'un à l'autre de ne pas avoir en ce moment le pouvoir de puiser dans les trésors d'Aboul-Casem. Nous aperçûmes un superbe [30]homard et une araignée de mer accrochés à une cordelette que le pêcheur balançait dans sa main droite, tandis que de l'autre il maintenait ses agrès et ses engins. Nous

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l'accostâmes, dans l'intention de lui acheter sa pêche, idée qui nous vint à tous deux et qui s'exprima dans un sourire auquel je répondis par une légère pression du bras que je tenais et que je ramenai près de mon coeur. C'est de ces [5]riens dont plus tard le souvenir fait des poèmes, quand auprès du feu nous nous rappelons l'heure où ce rien nous a émus, le lieu où ce fut, et ce mirage dont les effets n'ont pas encore été constatés, mais qui s'exerce souvent sur les objets qui nous entourent dans les moments où la vie est [10]légère et où nos coeurs sont pleins. Les sites les plus beaux ne sont que ce que nous les faisons. Quel homme un peu poète n'a dans ses souvenirs un quartier de roche qui tient plus de place que n'en ont pris les plus célèbres aspects de pays cherchés à grands frais! Près de ce [15]rocher, de tumultueuses pensées; là, toute une vie employée; là, des craintes dissipées; là, des rayons d'espérance sont descendus dans l'âme. En ce moment, le soleil, sympathisant avec ces pensées d'amour ou d'avenir, a jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente; [20]quelques fleurs des montagnes attiraient l'attention; le calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre en réalité, colorée par le rêveur; alors elle était belle avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée, [25]décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces humaines! Une fois déjà le lac de Bienne, vu de l'île Saint-Pierre, m'avait ainsi parlé; le rocher du Croisic sera peut-être la dernière de ces joies. Mais alors, que deviendra Pauline?

[30]--Vous avez fait une belle pêche ce matin, mon brave homme? dis-je au pêcheur.

--Oui, monsieur, répondit-il en s'arrêtant et en nous

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montrant la figure bistrée des gens qui restent pendant des heures entières exposés à la réverbération du soleil sur l'eau.

Ce visage annonçait une longue résignation, la patience [5]du pêcheur et ses moeurs douces. Cet homme avait une voix sans rudesse, des lèvres bonnes, nulle ambition, je ne sais quoi de grêle, de chétif. Toute autre physionomie nous aurait déplu.

--Où allez-vous vendre ça?

[10]--A la ville.

--Combien vous payera-t-on le homard?

--Quinze sous.

--L'araignée?

--Vingt sous.

[15]--Pourquoi tant de différence entre le homard et l'araignée?

--Monsieur, l'araignée (il la nommait _iraigne_) est bien plus délicate! puis, elle est maligne comme un smge, et se laisse rarement prendre.

[20]--Voulez-vous nous donner le tout pour cent sous? dit Pauline.

L'homme resta pétrifié.

--Vous ne l'aurez pas! dis-je en riant, j'en donne dix francs. Il faut savoir payer les émotions ce qu'elles valent.

[25]--Eh bien, répondit-elle, je l'aurai! j'en donne dix francs deux sous.

--Dix sous.

--Douze francs.

--Quinze francs. [30]-Quinze francs cinquante centimes, dit-elle.

--Cent francs.

--Cent cinquante.

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Je m'inclinai. Nous n'étions pas en ce moment assez riches pour pousser plus haut cette enchère. Notre pauvre pêcheur ne savait pas s'il devait se fâcher d'une mystification ou se livrer à la joie; nous le tirâmes de peine en lui [5]donnant le nom de notre hôtesse, et en lui recommandant de porter chez elle le homard et l'araignée.

--Gagnez-vous votre vie? lui demandai-je, pour savoir à quelle cause devait être attribué son dénûment.

--Avec bien de la peine et en souffrant bien des misères, [10]me dit-il. La pêche au bord de la mer, quand on n'a ni barque ni filets, et qu'on ne peut la faire qu'aux engins ou à la ligne, est un chanceux métier. Voyez-vous, il faut y attendre le poisson ou le coquillage, tandis que les grands pêcheurs vont le chercher en pleine mer. Il est si difficile [15]de gagner sa vie ainsi, que je suis le seul qui pêche à la côte. Je passe des journées entières sans rien rapporter. Pour attraper quelque chose, il faut qu'une iraigne se soit oubliée à dormir comme celle-ci, ou qu'un homard soit assez étourdi pour rester dans les rochers. Quelquefois [20]il y vient des lubines après la haute mer, alors je les empoigne.

--Enfin, l'un portant l'autre, que gagnez-vous par jour?

--Onze à douze sous. Je m'en tirerais, si j'étais seul, mais j'ai mon père à nourrir, et le bonhomme ne peut pas [25]m'aider, il est aveugle.

A cette phrase, prononcée simplement, nous nous regardâmes, Pauline et moi, sans mot dire.

--Vous avez une femme ou quelque bonne amie?

Il nous jeta l'un des plus déplorables regards que j'aie [30]vus, en répondant:--Si j'avais une femme, il faudrait donc abandonner mon père; je ne pourrais pas le nourrir et nourrir encore une femme et des enfants.

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~-Eh bien! mon pauvre garçon, comment ne cherchez-vous pas à gagner davantage en portant du sel sur le port ou en travaillant aux marais salants?

--Ah! monsieur, je ne ferais pas ce métier pendant [5]trois mois. Je ne suis pas assez fort, et si je mourais, mon père serait à la mendicité. Il me fallait un métier qui ne voulût qu'un peu d'adresse et beaucoup de patience.

--Eh comment deux personnes peuvent-elles vivre avec douze sous par jour?

[10]-Oh! monsieur, nous mangeons des galettes de sarrasin et des bernicles que je détache des rochers.

~ Quel âge avez-vous donc?

~ Trente-sept ans.

~ Êtes-vous sorti d'ici?

[15]~ Je suis allé une fois à Guérande pour tirer à la milice, et suis allé à Savenay pour me faire voir à des messieurs qui m'ont mesuré. Si j'avais eu un pouce de plus, j'étais soldat. Je serais crevé à la première fatigue, et mon pauvre père demanderait aujourd'hui la charité.

[20]J'avais bien pensé des drames; Pauline était habituée à de grandes émotions, près d'un homme souffrant comme je le suis; eh bien! jamais, ni l'un ni l'autre, nous n'avions entendu de paroles plus émouvantes que ne l'étaient celles de ce pêcheur. Nous fîmes quelques pas en silence, mesurant [25]tous deux la profondeur muette de cette vie inconnue, admirant la noblesse de ce dévouement qui s'ignorait lui-même; la force de cette faiblesse nous étonna; cette insoucieuse générosité nous rapetissa. Je voyais ce pauvre être tout instinctif rivé sur ce rocher comme un galérien [30]l'est à son boulet, y guettant depuis vingt ans des coquillages pour gagner sa vie, et soutenu dans sa patience par un seul sentiment. Combien d'heures consumées au coin

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d'une grève! Combien d'espérances renversées par un grain, par un changement de temps! il restait suspendu au bord d'une table de granit, le bras tendu comme celui d'un faquir de l'Inde, tandis que son père, assis sur une [5]escabelle, attendait, dans le silence et les ténèbres, le plus grossier des coquillages, et du pain, si le voulait la mer.

--Buvez-vous quelquefois du vin? lui demandai-je.

--Trois ou quatre fois par an.

--Eh bien! vous en boirez aujourd'hui, vous et votre [10]père, et nous vous enverrons un pain blanc.

--Vous êtes bien bon, monsieur.