Chapter 16
--Nous vous donnerons à dîner si vous voulez nous conduire par le bord de la mer jusqu'à Batz, où nous irons voir la tour qui domine le bassin et les côtes entre Batz [15]et le Croisic.
--Avec plaisir, nous dit-il. Allez droit devant vous, en suivant le chemin dans lequel vous êtes, je vous y retrouverai après m'être débarrassé de mes agrès et de ma pêche.
[20]Nous fîmes un même signe de consentement, et il s'élança joyeusement vers la ville. Cette rencontre nous maintint dans la situation morale où nous étions, mais elle en avait affaibli la gaieté.
--Pauvre homme, me dit Pauline avec cet accent qui [25]ôte à la compassion d'une femme ce que la pitié peut avoir de blessant, n'a-t-on pas honte de se trouver heureux en voyant cette misère?
--Rien n'est plus cruel que d'avoir des désirs impuissants, lui répondis-je. Ces deux pauvres êtres, le père et [30]le fils, ne sauront pas plus combien ont été vives nos sympathies que le monde ne sait combien leur vie est belle, car ils amassent des trésors dans le ciel.
Page 230
~-Le pauvre pays! dit-elle en me montrant le long d'un champ environné d'un mur à pierres sèches, des bouses de vache appliquées symétriquement. J'ai demandé ce que c'était que cela. Une paysanne, occupée [5]à les coller, m'a répondu qu'elle _faisait du bois_. Imaginez-vous, mon ami, que, quand ces bouses sont séchées, ces pauvres gens les récoltent, les entassent et s'en chauffent. Pendant l'hiver, on les vend comme on vend des mottes de tan. Enfin, que crois-tu que gagne la couturière [10]la plus chèrement payée? Cinq sous par jour, dit-elle après une pause; mais on la nourrit.
--Vois, lui dis-je, les vents de mer dessèchent ou renversent tout, il n'y a point d'arbres; les débris des embarcations hors de service se vendent aux riches, car le [15]prix des transports les empêche sans doute de consommer le bois de chauffage dont abonde la Bretagne Ce pays n'est beau que pour les grandes ames; les gens sans coeur n'y vivraient pas; il ne peut être habité que par des poètes ou par des bernicles. N'a-t-il pas fallu que l'entrepôt [20]du sel se plaçât sur ce rocher pour qu'il fût habité? D'un côté, la mer; ici des sables; en haut, l'espace.
Nous avions déjà dépassé la ville, et nous étions dans l'espèce de désert qui sépare le Croisic du bourg de Batz. Figurez-vous, mon cher oncle, une lande de deux lieues [25]remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la mer. Çà et là quelques rochers y levaient leurs têtes, et vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques récifs autour desquels se jouait l'eau, en leur donnant [30]l'apparence de grandes roses blanches flottant sur l'étendue liquide et venant se poser sur le rivage. En voyant cette savane terminée par l'Océan sur la droite, bordée
Page 231
sur la gauche par le grand lac que fait l'irruption de la mer entre le Croisic et les hauteurs sablonneuses de Guérande, au bas desquelles se trouvent des marais salants dénués de végétation, je regardai Pauline en lui demandant [5]si elle se sentait le courage d'affronter les ardeurs du soleil et la force de marcher dans le sable.
--J'ai des brodequins, allons-y, me dit-elle en me montrant la tour de Batz qui arrêtait la vue par une construction placée là comme une pyramide, mais une pyramide [10]fuselée, découpée, une pyramide si poétiquement ornée, qu'elle permettait à l'imagination d'y voir la première des ruines d'une grande ville asiatique. Nous fîmes quelques pas pour aller nous asseoir sur la portion d'une roche qui se trouvait encore ombrée; mais il était onze [15]heures du matin, et cette ombre, qui cessait à nos pieds, s'effaçait avec rapidité.
--Combien ce silence est beau, me dit-elle, et comme la profondeur en est étendue par le retour égal du frémissement de la mer sur cette plage.
[20]--Si tu veux livrer ton entendement aux trois immensités qui nous entourent, l'eau, l'air et les sables, en écoutant exclusivement le son répété du flux et du reflux, lui répondis-je, tu n'en supporteras pas le langage, tu croiras y découvrir une pensée qui t'accablera. Hier, [25]au coucher du soleil, j'ai eu cette sensation; elle m'a brisé.
--Oh! oui, parlons, dit-elle après une longue pause. Aucun orateur n'est plus terrible. Je crois découvrir les causes des harmonies qui nous environnent, reprit-elle. [30]Ce paysage, qui n'a que trois couleurs tranchées, le jaune brillant des sables, l'azur du ciel et le vert uni de la mer, est grand sans être sauvage, il est immense, sans être
Page 232
désert; il est monotone, sans être fatigant; il n'a que trois éléments, il est varié.
--Les femmes seules savent rendre ainsi leurs impressions, répondis-je, tu serais désespérante pour un poète, [5]chère âme que j'ai si bien devinée!
--L'excessive chaleur du midi jette à ces trois expressions de l'infini une couleur dévorante, reprit Pauline en riant. Je conçois ici les poésies et les passions de l'Orient.
--Et moi, j'y conçois le désespoir.
[10]--Oui, dit-elle, cette dune est un cloître sublime.
Nous entendîmes le pas pressé de notre guide; il s'était endimanché. Nous lui adressâmes quelques paroles insignifiantes; il crut voir que nos dispositions d'âme avaient changé; et, avec cette réserve que donne le malheur, il [15]garda le silence. Quoique nous nous pressassions de temps en temps la main pour nous avertir de la mutualité de nos idées et de nos impressions, nous marchâmes pendant une demi-heure en silence, soit que nous fussions accablés par la chaleur qui s'élançait en ondées brillantes [20]du milieu des sables, soit que la difficulté de la marche employât notre attention. Nous allions en nous tenant par la main, comme deux enfants; nous n'eussions pas fait douze pas si nous nous étions donné le bras. Le chemin qui mène au bourg de Batz n'était pas tracé; il [25]suffisait d'un coup de vent pour effacer les marques que laissaient les pieds de chevaux ou les jantes de charrette; mais l'oeil exercé de notre guide reconnaissait à quelques fientes de bestiaux, à quelques parcelles de crottin, ce chemin qui tantôt descendait vers la mer, tantôt remontait [30]vers les terres, au gré des pentes, ou pour tourner des rochers. A midi, nous n'étions qu'à mi-chemin.
--Nous nous reposerons là-bas, dis-je en montrant le
Page 233
promontoire composé de rochers assez élevés pour faire supposer que nous y trouverions une grotte.
En m'entendant, le pêcheur, qui avait suivi la direction de mon doigt, hocha la tête, et me dit:--Il y a là quelqu'un. [5]Ceux qui viennent du bourg de Batz au Croisic, ou du Croisic au bourg de Batz, font tous un détour pour n'y point passer.
Les paroles de cet homme furent dites à voix basse, et supposaient un mystère.
[10]--Est-ce donc un voleur, un assassin?
Notre guide ne nous répondit que par une aspiration creusée qui redoubla notre curiosité.
--Mais, si nous y passons, nous arrivera-t-il quelque malheur?
[15]--Oh! non.
--Y passerez-vous avec nous?
--Non, monsieur.
--Nous irons donc, si vous nous assurez qu'il n'y a nul danger pour nous.
[20]--Je ne dis pas cela, répondit vivement le pêcheur. Je dis seulement que celui qui s'y trouve ne vous dira rien et ne vous fera aucun mal. Oh! mon Dieu, il ne bougera seulement pas de sa place.
--Qui est-ce donc?
[25]--Un homme!
Jamais deux syllabes ne furent prononcées d'une façon si tragique. En ce moment, nous étions à une vingtaine de pas de ce récif dans lequel se jouait la mer; notre guide prit le chemin qui entourait les rochers; nous continuâmes [30]droit devant nous; mais Pauline me prit le bras. Notre guide hâta le pas, afin de se trouver en même temp que nous à l'endroit où les deux chemins se rejoignaient.
Page 234
Il supposait sans doute qu'après avoir vu l'homme, nous irions d'un pas pressé. Cette circonstance alluma notre curiosité, qui devint alors si vive, que nos coeurs palpitèrent comme si nous eussions éprouvé un sentiment de [5]peur. Malgré la chaleur du jour et l'espèce de fatigue que nous causait la marche dans les sables, nos âmes étaient encore livrées à la mollesse indicible d'une merveilleuse extase; elles étaient pleines de ce plaisir pur qu'on ne saurait peindre qu'en le comparant à celui qu'on ressent [10]en écoutant quelque délicieuse musique, l'_andiamo mio ben_ de Mozart. Deux sentiments purs qui se confondent, ne sont-ils pas comme deux belles voix qui chantent? Pour pouvoir bien apprécier l'émotion qui vint nous saisir, il faut donc partager l'état à demi voluptueux dans lequel [15]nous avaient plongés les événements de cette matinée. Admirez pendant longtemps une tourterelle aux jolies couleurs, posée sur un souple rameau, près d'une source, vous jetterez un cri de douleur en voyant tomber sur elle un émouchet qui lui enfonce ses griffes d'acier jusqu'au [20]coeur et l'emporte avec la rapidité meurtrière que la poudre communique au boulet. Quand nous eûmes fait un pas dans l'espace qui se trouvait devant la grotte, espèce d'esplanade située à cent pieds au-dessus de l'Océan, et défendue contre ses fureurs par une cascade de rochers [25]abruptes, nous éprouvâmes un frémissement électrique assez semblable au sursaut que cause un bruit soudain au milieu d'une nuit silencieuse. Nous avions vu, sur un quartier de granit, un homme assis qui nous avait regardés. Son coup d'oeil, semblable à la flamme d'un [30]canon, sortit de deux yeux ensanglantés, et son immobilité stoïque ne pouvait se comparer qu'à l'inaltérable attitude des piles granitiques qui l'environnaient. Ses
Page 235
yeux se remuèrent par un mouvement lent, son corps demeura fixe, comme s'il eût été pétrifié; puis, après nous avoir jeté ce regard qui nous frappa violemment, il reporta ses yeux sur l'étendue de l'Océan, et la contempla [5]malgré la lumière qui en jaillissait, comme on dit que les aigles contemplent le soleil, sans baisser ses paupières, qu'il ne releva plus. Cherchez à vous rappeler, mon cher oncle, une de ces vieilles truisses de chêne, dont le tronc noueux, ébranché de la veille, s'élève fantastiquement sur un [10]chemin désert, et vous aurez une image vraie de cet homme. C'était des formes herculéennes ruinées, un visage de Jupiter Olympien, mais détruit par l'âge, par les rudes travaux de la mer, par le chagrin, par une nourriture grossière, et comme noirci par un éclat de foudre. En voyant [15]ses mains poilues et dures, j'aperçus des nerfs qui ressemblaient à des veines de fer. D'ailleurs, tout en lui dénotait une constitution vigoureuse. Je remarquai dans un coin de la grotte une assez grande quantité de mousse, et sur une grossière tablette taillée par le hasard au milieu [20]du granit, un pain rond cassé qui couvrait une cruche de grès. Jamais mon imagination, quand elle me reportait vers les déserts où vécurent les premiers anachorètes de la chrétienté, ne m'avait dessiné de figure plus grandement religieuse ni plus horriblement repentante que l'était celle [25]de cet homme. Vous qui avez pratiqué le confessionnal, mon cher oncle, vous n'avez jamais peut-être vu un si beau remords, mais ce remords était noyé dans les ondes de la prière, la prière continue d'un muet désespoir. Ce pêcheur, ce marin, ce Breton grossier était sublime par [30]un sentiment inconnu. Mais ces yeux avaient-ils pleuré? Cette main de statue ébauchée avait-elle frappé? Ce front rude, empreint de probité farouche, et sur lequel la
Page 236
force avait néanmoins laissé 1es vestiges de cette douceur qui est l'apanage de toute force vraie, ce front sillonné de rides, était-il en harmonie avec un grand coeur? Pourquoi cet homme dans le granit? Pourquoi le granit dans cet [5]homme? Où était l'homme, où était le granit? Il nous tomba tout un monde de pensées dans la tête. Comme l'avait supposé notre guide, nous passâmes en silence, promptement, et il nous revit émus de terreur ou saisis d'étonnement, mais il ne s'arma point contre nous de la [10]réalité de ses prédictions.
--Vous l'avez vu? dit-il.
--Quel est cet homme? dis-je.
--On l'appelle l'_Homme au voeu_.
Vous figurez~vous bien à ce mot le mouvement par [15]lequel nos deux têtes se tournèrent vers notre pêcheur! C'était un homme simple; il comprit notre muette interrogation, et voici ce qu'il nous dit dans son langage, auquel je tâche de conserver son allure populaire.
--Madame, ceux du Croisic, comme ceux de Batz, [20]croient que cet homme est coupable de quelque chose, et fait une pénitence ordonnée par un fameux recteur auquel il est allé se confesser plus loin que Nantes. D'autres croient que Cambremer, c'est son nom, a une mauvaise chance qu'il communique à qui passe sous son air. Aussi [25]plusieurs, avant de tourner sa roche, regardent-ils d'où vient le vent! S'il est de galerne, dit-il en nous montrant l'ouest, ils ne continueraient pas leur chemin quand il s'agirait d'aller quérir un morceau de la vraie croix; ils retournent, ils ont peur. D'autres, les riches du Croisic, [30]disent que Cambremer a fait un voeu, d'où son nom l'_Homme au voeu_. Il est là nuit et jour, sans en sortir. Ces dires ont une apparence de raison. Voyez-vous, dit-il
Page 237
en se retournant pour nous montrer une chose que nous n'avions pas remarquée, il a planté là, à gauche, une croix de bois pour annoncer qu'il s'est mis sous la protection de Dieu, de la sainte Vierge et des saints. Il ne se [5]serait pas sacré comme ça, que la frayeur qu'il donne au monde fait qu'il est là en sûreté comme s'il était gardé par de la troupe. Il n'a pas dit un mot depuis qu'il s'est enfermé en plein air; il se nourrit de pain et d'eau que lui apporte tous les matins la fille de son frère, une petite [10]tronquette de douze ans, à laquelle il a laissé ses biens, et qu'est une jolie créature douce comme un agneau, une bien mignonne fille, bien plaisante. Elle vous a, dit-il en montrant son pouce, des yeux bleus _longs comme ça_, sous une chevelure de chérubin. Quand on lui demande: «Dis [15]donc, Pérotte?... (Ça veut dire chez nous Pierrette, fit-il en s'interrompant; elle est vouée à saint Pierre; Cambremer s'appelle Pierre, il a été son parrain). Dis donc, Pérotte, reprit-il qué qui te dit ton oncle?--Il ne me dit rin, qu'elle répond, rin du tout, rin.--Eh bien! qué qu'il te [20]fait?--Il m'embrasse au front le dimanche.--Tu n'en as pas peur?--Ah ben! qu'a dit, il est mon parrain. Il n'a pas voulu d'autre personne pour lui apporter à manger.» Pérotte prétend qu'il sourit quand elle vient, mais autant dire un rayon de soleil dans la brouine, car on dit [25]qu'il est nuageux comme un brouillard.
--Mais, lui dis-je, vous excitez notre curiosité sans la satisfaire. Savez-vous ce qui l'a conduit là? Est-ce le chagrin? est-ce le repentir? est-ce une manie? est-ce un crime? est-ce...
[30]--Eh, monsieur, il n'y a guère que mon père et moi qui sachions la vérité de la chose. Défunt ma mère servait un homme de justice à qui Cambremer a tout dit par ordre
Page 238
du prêtre qui ne lui a donné l'absolution qu'à cette condition-là, à entendre les gens du port. Ma pauvre mère a entendu Cambremer sans le vouloir, parce que la cuisine du justicier était à côté de sa salle; elle a écouté! [5]Elle est morte; le juge qu'a écouté est défunt aussi. Ma mère nous a fait promettre, à mon père et à moi, de n'en rin afférer aux gens du pays; mais je puis vous dire à vous que le soir où ma mère nous a raconté ça, les cheveux me grésillaient dans la tête.
[10]--Eh bien, dis-nous ça, mon garçon, nous n'en parlerons à personne.
Le pêcheur nous regarda, et continua ainsi:--Pierre Cambremer, que vous avez vu là, est l'aîné des Cambremer, qui de père en fils sont marins; leur nom le dit, la mer a [15]toujours plié sous eux. Celui que vous avez vu s'était fait pêcheur à bateaux. Il avait donc des barques, allait pêcher la sardine, il pêchait aussi le haut poisson, pour les marchands. Il aurait armé un bâtiment et pêché la morue, s'il n'avait pas tant aimé sa femme, qui était une [20]belle femme, une Brouin de Guérande, une fille superbe, et qui avait bon coeur. Elle aimait tant Cambremer, qu'elle n'a jamais voulu que son homme la quittât plus du temps nécessaire à la pêche aux sardines. Ils demeuraient là-bas, tenez! dit le pêcheur en montant sur une [25]éminence pour nous montrer un îlot dans la petite méditerranée qui se trouve entre les dunes où nous marchions et les marais salants de Guérande, voyez~vous cette maison? Elle était à lui. Jacquette Brouin et Cambremer n'ont eu qu'un enfant, un garçon qu'ils ont aimé... comme [30]quoi dirai-je? dame! comme on aime un enfant unique; ils en étaient fous. Leur petit Jacques aurait fait, sous votre respect, dans la marmite qu'ils auraient trouvé que
Page 239
c'était du sucre. Combien donc que nous les avons vus de fois, à la fore, acheter les plus belles breloques pour lui! C'était de la déraison, tout le monde le leur disait. Le petit Cambremer, voyant que tout lui était permis, est [5]devenu méchant comme un âne rouge. Quand on venait dire au père Cambremer:--«Votre fils a manqué tuer le petit un tel!» il riait et disait:--«Bah! ce sera un fier marin! il commandera les flottes du roi.» Un autre:--«Pierre Cambremer, savez-vous que votre gars a crevé [10]l'oeil de la petite Pougaud?--Il aimera les filles!» disait Pierre. Il trouvait tout bon. Alors mon petit mâtin, à dix ans, battait tout le monde et s'amusait à couper le cou aux poules, il éventrait les cochons, enfin il se roulait dans le sang comme une fouine.--«Ce sera un fameux soldat! [15]disait Cambremer, il a goût au sang.» Voyez-vous, moi, je me suis souvenu de tout ça, dit le pêcheur. Et Cambremer aussi, ajouta-t-il après une pause. A quinze ou seize ans, Jacques Cambremer était... quoi? un requin. Il allait s'amuser à Guérande, ou faire le joli coeur à [20]Savenay. Fallait des espèces. Alors il se mit à voler sa mère, qui n'osait en rien dire à son mari. Cambremer était un homme probe à faire vingt lieues pour rendre à quelqu'un deux sous qu'on lui aurait donné de trop dans un compte. Enfin, un jour la mère fut dépouillée de tout. [25]Pendant une pêche de son père, le fils emporta le buffet, la mette, les draps, le linge, ne laissa que les quatre murs, il avait tout vendu pour aller faire ses frigousses à Nantes. La pauvre femme en a pleuré pendant des jours et des nuits. Fallait dire ça au père à son retour, elle craignait [30]le père, pas pour elle, allez! Quand Pierre Cambremer revint, qu'il vit sa maison garnie des meubles que l'on avait prêtés à sa femme, il dit:--Qu'est-ce que c'est que
Page 240
ça? La pauvre femme était plus morte que vive, elle dit: --Nous avons été volés.--Où donc est Jacques? Jacques, il est en riole! Personne ne savait où le drôle était allé.--Il s'amuse trop! dit Pierre. Six mois après, le [5]pauvre père sut que son fils allait être pris par la justice à Nantes. Il fait la route à pied, y va plus vite que par mer, met la main sur son fils et l'amène ici. Il ne lui demande pas:--Qu'as-tu fait? Il lui dit:--Si tu ne te tiens pas sage pendant deux ans ici avec ta mère et avec moi, allant à [10]la pêche et te conduisant comme un honnête homme, tu auras affaire à moi. L'enragé, comptant sur la bêtise de ses père et mère, lui a fait grimace. Pierre, là-dessus, lui flanque une mornifle qui vous a mis Jacques au lit pour six mois. La pauvre mère se mourait de chagrin. Un [15]soir, elle dormait paisiblement à côté de son mari, elle entend du bruit, se lève, elle reçoit un coup de couteau dans le bras. Elle crie, on cherche de la lumière. Pierre Cambremer voit sa femme blessée; il croit que c'est un voleur, comme s'il y en avait dans notre pays, où l'on [20]peut porter sans crainte dix mille francs en or, du Croisic à Saint-Nazaire, sans avoir à s'entendre demander ce qu'on a sous le bras. Pierre cherche Jacques, il ne trouve point son fils. Le matin, ce monstre-là n'avait-il pas eu le front de revenir en disant qu'il était allé à Batz. Faut [25]vous dire que sa mère ne savait où cacher son argent. Cambremer, lui, mettait le sien chez monsieur Dupotet du Croisic. Les folies de leur fils leur avaient mangé des cent écus, des cent francs, des louis d'or, ils étaient quasiment ruinés, et c'était dur pour des gens qui avaient aux [30]environs de douze mille livres, compris leur îlot. Personne ne sait ce que Cambremer a donné à Nantes pour ravoir son fils. Le guignon ravageait la famille. Il était
Page 241
arrivé des malheurs au frère de Cambremer, qui avait besoin de secours. Pierre lui disait pour le consoler que Jacques et Pérotte (la fille au cadet Cambremer) se marieraient. Puis, pour lui faire gagner son pain, il l'employait [5]à la pêche; car Joseph Cambremer en était réduit à vivre de son travail. Sa femme avait péri de la fièvre, il fallait payer les mois de nourrice de Pérotte. La femme de Pierre Cambremer devait une somme de cent francs à diverses personnes pour cette petite, du linge, des hardes, [10]et deux ou trois mois à la grande Frelu qu'avait un enfant de Simon Gaudry et qui nourrissait Pérotte. La Cambremer avait cousu une pièce d'Espagne dans la laine de son matelas, en mettant dessus: A Pérotte. Elle avait reçu beaucoup d'éducation, elle écrivait comme un greffier, [15]et avait appris à lire à son fils, c'est ce qui l'a perdu. Personne n'a su comment ça s'est fait, mais ce gredin de Jacques avait flairé l'or, l'avait pris et était allé riboter au Croisic. Le bonhomme Cambremer, par un fait exprès, revenait avec sa barque chez lui. En abordant il voit [20]flotter un bout de papier, le prend, l'apporte à sa femme qui tombe à la renverse en reconnaissant ses propres paroles écrites. Cambremer ne dit rien, va au Croisic, apprend là que son fils est au billard; pour lors, il fait demander la bonne femme qui tient le café, et lui dit: [25]--J'avais dit à Jacques de ne pas se servir d'une pièce d'or avec quoi il vous payera; rendez-la-moi, j'attendrai sur la porte, et vous donnerai de l'argent blanc pour. La bonne femme lui apporta la pièce. Cambremer la prend en disant: --Bon! et revint chez lui. Toute la ville a su [30]cela. Mais voilà ce que je sais et ce dont les autres ne font que de se douter en gros. Il dit à sa femme d'approprier leur chambre qu'est en bas; il fait du feu dans la
Page 242