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Chapter 14

Chapter 143,902 wordsPublic domain

les bracelets et le collier de la sultane favorite, un air agréable et fier, et dans toute sa personne je ne sais quoi de noble et de royal.

Mahmoud-Ben-Ahmed, comme ébloui de tant de [5]perfections, resta longtemps immobile à la même place, et, oubliant qu'il était sorti pour faire des emplettes, il retourna chez lui les mains vides, emportant dans son coeur la radieuse vision.

Toute la nuit il ne songea qu'à la belle inconnue, et dès [10]qu'il fut levé il se mit à composer en son honneur une longue pièce de poésie, où les comparaisons les plus fleuries et les plus galantes étaient prodiguées.

Ne sachant que faire, sa pièce achevée et transcrite sur une belle feuille de papyrus avec de belles majuscules en [15]encre rouge et des fleurons dorés, il la mit dans sa manche et sortit pour montrer ce morceau à son ami Abdul, pour lequel il n'avait aucune pensée secrète.

En se rendant à la maison d'Abdul, il passa devant le bazar et entra dans la boutique du marchand de parfums [20]pour prendre les flacons d'atar-gull. Il y trouva une belle dame enveloppée d'un long voile blanc qui ne laissait découvert que l'oeil gauche. Mahmoud-Ben-Ahmed, sur ce seul oeil gauche, reconnut incontinent la belle dame du palanquin. Son émotion fut si forte, qu'il fut obligé de [25]s'adosser à la muraille.

La dame au voile blanc s'aperçut du trouble de Mahmoud-Ben-Ahmed, et lui demanda obligeamment ce qu'il avait et si, par hasard, il se trouvait incommodé.

Le marchand, la dame et Mahmoud-Ben-Ahmed passèrent [30]dans l'arrière-boutique. Un petit nègre apporta sur un plateau un verre d'eau de neige, dont Mahmoud-Ben-Ahmed but quelques gorgées.

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«Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle causé une si vive impression?» dit la dame d'un ton de voix fort doux et où perçait un intérêt assez tendre.

Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l'avait [5]vue près de la mosquée du sultan Hassan à l'instant où les rideaux de sa litière s'étaient un peu écartés, et que depuis cet instant il se mourait d'amour pour elle.

«Vraiment, dit la dame, votre passion est née si subitement que cela? je ne croyais pas que l'amour vînt si vite. [10]Je suis effectivement la femme que vous avez rencontrée hier; je me rendais au bain dans ma litière, et comme la chaleur était étouffante, j'avais relevé mon voile. Mais vous m'avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le dites.»

[15]En disant ces mots, elle écarta son voile et découvrit un visage radieux de beauté, et si parfait, que l'envie n'aurait pu y trouver le moindre défaut.

Vous pouvez juger quels furent les transports de Mahmoud-Ben-Ahmed à une telle faveur; il se répandit en [20]compliments qui avaient le mérite, bien rare pour des compliments, d'être parfaitement sincères et de n'avoir rien d'exagéré. Comme il parlait avec beaucoup de feu et de véhémence, le papier sur lequel ses vers étaient transcrits s'échappa de sa manche et roula sur le plancher. [25]«Quel est ce papier? dit la dame, l'écriture m'en paraît fort belle et annonce une main exercée.

--C'est, répondit le jeune homme en rougissant beaucoup, une pièce de vers que j'ai composée cette nuit, ne pouvant dormir. J'ai tâché d'y célébrer vos perfections; [30]mais la copie est bien loin de l'original, et mes vers n'ont point les brillants qu'il faut pour célébrer ceux de vos Yeux.»

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La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les mettant dans sa ceinture:

«Quoiqu'ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne sont vraiment pas mal tournés.»

[5]Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en laissant tomber avec un accent qui pénétra le coeur de Mahmoud-Ben-Ahmed:

«Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des essences et des boites de parfumerie chez Bedredin.»

[10]Le marchand félicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa bonne fortune, et, l'emmenant tout au fond de sa boutique, il lui dit bien bas à l'oreille:

«Cette jeune dame n'est autre que la princesse Ayesha, fille du calife.»

[15]Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de son bonheur et n'osant y croire. Cependant, quelque modeste qu'il fût, il ne pouvait se dissimuler que la princesse Ayesha ne l'eût regardé d'un oeil favorable. Le hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses [20]plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors de ne pas avoir cédé aux suggestions de ses amis qui l'engageaient à prendre femme, et aux portraits séduisants que lui faisaient les vieilles des jeunes filles à marier qui ont toujours, comme chacun le sait, des yeux de gazelle, [25]une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la queue d'Al Borack, la jument du Prophète, une bouche de jaspe rouge, avec une haleine d'ambre gris, et mille autres perfections qui tombent avec le haïck et le voile nuptial: comme il fut heureux de se sentir dégagé de tout [30]lien vulgaire, et libre de s'abandonner tout entier à sa nouvelle passion!

Il eut beau s'agiter et se tourner sur son divan, il ne

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put s'endormir; l'image de la princesse Ayesha, étincelante comme un oiseau de flamme sur un fond de soleil couchant, passait et repassait devant ses yeux. Ne pouvant trouver de repos, il monta dans un de ses cabinets de [5]bois de cèdre merveilleusement découpé que l'on applique, dans les villes d'Orient, aux murailles extérieures des maisons, afin d'y profiter de la fraîcheur et du courant d'air qu'une rue ne peut manquer de former; le sommeil ne lui vint pas encore, car le sommeil est comme le bonheur, [10]il fuit quand on le cherche; et, pour calmer ses esprits par le spectacle d'une nuit sereine, il se rendit avec son narguilhé sur la plus haute terrasse de son habitation.

L'air frais de la nuit, la beauté du ciel plus pailleté d'or qu'une robe de péri et dans lequel la lune faisait voir ses [15]joues d'argent, comme une sultane pâle d'amour qui se penche aux treillis de son kiosque, firent du bien à Mahmoud-Ben-Ahmed, car il était poète, et ne pouvait rester insensible au magnifique spectacle qui s'offrait à sa vue.

De cette hauteur, la ville du Caire se déployait devant [20]lui comme un de ces plans en relief où les giaours retracent leurs villes fortes. Les terrasses ornées de pots de plantes grasses, et bariolées de tapis; les places où miroitait l'eau du Nil, car on était à l'époque de l'inondation; les jardins d'où jaillissaient des groupes de palmiers, des touffes de [25]caroubiers ou de nopals; les iles de maisons coupées de rues étroites; les coupoles d'étain des mosquées; les minarets frêles et découpés à jour comme un hochet d'ivoire; les angles obscurs ou lumineux des palais formaient un coup d'oeil arrangé à souhait pour le plaisir des yeux. [30]Tout au fond, les sables cendrés de la plaine confondaient leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament, et les trois pyramides de Giseh, vaguement ébauchées par

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un rayon bleuâtre, dessinaient au bord de l'horizon leur gigantesque triangle de pierre.

Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par les circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé, [5]Mahmoud-Ben-Ahmed tâchait de démêler dans la transparente obscurité la forme lointaine du palais où dormait la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce tableau qu'on aurait pu croire peint, car aucun souffle, aucun murmure n'y révélaient la présence d'un être [10]vivant: le seul bruit appréciable était celui que faisait la fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed en traversant la boule de cristal de roche remplie d'eau destinée à refroidir ses blanches bouffées. Tout d'un coup, un cri aigu éclata au milieu de ce calme, un cri de détresse suprême, [15]comme doit en pousser, au bord de la source, l'antilope qui sent se poser sur son cou la griffe d'un lion, ou s'engloutir sa tête dans la gueule d'un crocodile. Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d'agonie et de désespoir, se leva d'un seul bond et posa instinctivement la [20]main sur le pommeau de son yatagan dont il fit jouer la lame pour s'assurer qu'elle ne tenait pas au fourreau; puis il se pencha du côté d'où le bruit avait semblé partir.

Il démêla fort loin dans l'ombre un groupe étrange, mystérieux, [25]composé d'une figure blanche poursuivie par une meute de figures noires, bizarres et monstrueuses, aux gestes frénétiques, aux allures désordonnées. L'ombre blanche semblait voltiger sur la cime des maisons, et l'intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était si peu [30]considérable, qu'il était à craindre qu'elle ne fût bientôt prise si sa course se prolongeait, et qu'aucun événement ne vint à son secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d'abord

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que c'était une péri ayant aux trousses un essaim de goules mâchant de la chair de mort dans leurs incisives démesurées, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses, armées d'ongles comme celles des chauves-souris, et, [5]tirant de sa poche son comboloio de graines d'aloès jaspées, il se mit à réciter, comme préservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah. Il n'était pas au vingtième, qu'il s'arrêta. Ce n'était pas une péri, un être surnaturel qui fuyait ainsi en sautant d'une terrasse à l'autre et en [10]franchissant les rues de quatre ou cinq pieds de large qui coupent le bloc compacte des villes orientales, mais bien une femme; les djinns n'étaient que des zebecks, des chiaoux et des eunuques acharnés à sa poursuite.

Deux ou trois terrasses et une rue séparaient encore la [15]fugitive de la plate-forme où se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed, mais ses forces semblaient la trahir; elle retourna convulsivement la tête sur l'épaule, et, comme un cheval épuisé dont l'éperon ouvre le flanc, voyant si près d'elle le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre [20]elle et ses ennemis d'un bond désespéré. Elle frôla dans son élan Mahmoud-Ben-Ahmed qu'elle n'aperçut pas, car la lune s'était voilée, et courut à l'extrémité de la terrasse qui donnait de ce côté-là sur une seconde rue plus large que la première. Désespérant de [25]la pouvoir sauter, elle eut l'air de chercher des yeux quelque coin où se blottir, et, avisant un grand vase de marbre, elle se cacha dedans comme le génie qui rentre dans la coupe d'un lis.

La troupe furibonde envahit la terrasse avec l'impétuosité [30]d'un vol de démons. Leurs faces cuivrées ou noires à longues moustaches, ou hideusement imberbes, leurs yeux étincelants, leurs mains crispées agitant des damas et des

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kandjars, la fureur empreinte sur leurs physionomies basses et féroces, causèrent un mouvement d'effroi à Mahmoud-Ben-Ahmed, quoiqu'il fût brave de sa personne et habile au maniement des armes. Ils parcoururent de l'oeil la [5]terrasse vide, et n'y voyant pas la fugitive, ils pensèrent sans doute qu'elle avait franchi la seconde rue, et ils continuèrent leur poursuite sans faire autrement attention à Mahmoud-Ben-Ahmed.

Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs [10]babouches sur les dalles des terrasses se fut éteint dans l'éloignement, la fugitive commença à lever par-dessus les bords du vase sa jolie tête pâle, et promena autour d'elle des regards d'antilope effrayée, puis elle sortit ses épaules et se mit debout, charmant pistil de cette grande fleur de [15]marbre; n'apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui lui souriait et lui faisait signe qu'elle n'avait rien à craindre, elle s'élança hors du vase et vint vers le jeune homme avec une attitude humble et des bras suppliants.

«Par grâce, par pitié, seigneur, sauvez-moi, cachez-moi [20]dans le coin le plus obscur de votre maison, dérobez-moi à ces démons qui me poursuivent.»

Mahmoud-Ben-Ahmed la prit par la main, la conduisit à l'escalier de la terrasse dont il ferma la trappe avec soin, et la mena dans sa chambre. Quand il eut allumé la [25]lampe, il vit que la fugitive était jeune, il l'avait déjà deviné au timbre argentin de sa voix, et fort jolie, ce qui ne l'étonna pas; car à la lueur des étoiles, il avait distingué sa taille élégante. Elle paraissait avoir quinze ans tout au plus. Son extrême pâleur faisait ressortir ses grands [30]yeux noirs en amande, dont les coins se prolongeaient jusqu'aux tempes; son nez mince et délicat donnait beaucoup de noblesse à son profil, qui aurait pu faire envie

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aux plus belles filles de Chio ou de Chypre, et rivaliser avec la beauté de marbre des idoles adorées par les vieux païens grecs. Son cou était charmant et d'une blancheur parfaite; seulement, sur sa nuque, on voyait une légère [5]raie de pourpre mince comme un cheveu ou comme le plus délié fil de soie, quelques petites gouttelettes de sang sortaient de cette ligne rouge. Ses vêtements étaient simples et se composaient d'une veste passementée de soie, de pantalons de mousseline et d'une ceinture bariolée; [10]sa poitrine se levait et s'abaissait sous sa tunique de gaze rayée, car elle était encore hors d'haleine et à peine remise de son effroi.

Lorsqu'elle fut un peu reposée et rassurée, elle s'agenouilla devant Mahmoud-Ben-Ahmed et lui raconta son [15]histoire en fort bons termes: «J'étais esclave dans le sérail du riche Abu-Becker, et j'ai commis la faute de remettre à la sultane favorite un sélam ou lettre de fleurs envoyée par un jeune émir de la plus belle mine avec qui elle entretenait un commerce amoureux. Abu-Becker, [20]ayant surpris le sélam, est entré dans une fureur horrible, a fait enfermer sa sultane favorite dans un sac de cuir avec deux chats, l'a fait jeter à l'eau et m'a condamnée à avoir la tête tranchée. Le Kislar-agassi fut chargé de cette exécution; mais, profitant de l'effroi et du désordre qu'avait [25]causé dans le sérail le châtiment terrible infligé à la pauvre Nourmahal, et trouvant ouverte la trappe de la terrasse, je me sauvai. Ma fuite fut aperçue, et bientôt les eunuques noirs, les zebecs et les Albanais au service de mon maître se mirent à ma poursuite. L'un d'eux, Mesrour, [30]dont j'ai toujours repoussé les prétentions, m'a talonné de si près avec son damas brandi, qu'il a bien manqué de m'atteindre; une fois même j'ai senti le fil de son sabre

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effleurer ma peau, et c'est alors que j'ai poussé ce cri terrible que vous avez dû entendre, car je vous avoue que j'ai cru que ma dernière heure était arrivée; mais Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète; l'ange Asraël [5]n'était pas encore prêt à m'emporter vers le pont d'Alsirat. Maintenant je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Abu-Becker est puissant, il me fera chercher, et s'il peut me reprendre, Mesrour aurait cette fois la main plus sûre, et son damas ne se contenterait pas de m'effleurer le cou, dit-elle en [10]souriant, et en passant la main sur l'imperceptible raie rose tracée par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour votre esclave, je vous consacrerai une vie que je vous dois. Vous trouverez toujours mon épaule pour appuyer votre coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre de vos [15]sandales.»

Mahmoud-Ben-Ahmed était fort compatissant de sa nature, comme tous les gens qui ont étudié les lettres et la poésie. Leila, tel était le nom de l'esclave fugitive, s'exprimait en termes choisis; elle était jeune, belle, et [20]n'eût-elle été rien de tout cela, l'humanité eût défendu de la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra à la jeune esclave un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l'angle de la chambre, et sur le rebord de l'estrade une petite collation de dattes, de cédrats confits et de conserves de roses [25]de Constantinople, à laquelle, distrait par ses pensées, il n'avait pas touché lui-même, et de plus, deux pots à rafraîchir l'eau, en terre poreuse de Thèbes, posés dans des soucoupes de porcelaine de Japon et couverts d'une transpiration perlée. Ayant ainsi provisoirement installé [30]Leila, il remonta sur sa terrasse pour achever son narguilhé et trouver la dernière assonance du ghazel qu'il composait en l'honneur de la princesse Ayesha, ghazel où les lis d'Iran,

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les fleurs du Gulistan, les étoiles et toutes les constellations célestes se disputaient pour entrer.

Le lendemain, Mahmoud-Ben-Ahmed, dès que le jour parut, fit cette réflexion qu'il n'avait pas de sachet de [5]benjoin, qu'il manquait de civette, et que la bourse de soie brochée d'or et constellée de paillettes, où il serrait son latakié, était éraillée et demandait à être remplacée par une autre plus riche et de meilleur goût. Ayant à peine pris le temps de faire ses ablutions et de réciter sa [10]prière en se tournant du côté de l'orient, il sortit de sa maison après avoir recopié sa poésie et l'avoir mise dans sa manche comme la première fois, non pas dans l'intention de la montrer à son ami Abdul, mais pour la remettre à la princesse Ayesha en personne, dans le cas où il la [15]rencontrerait au bazar, dans la boutique de Bedredin. Le muezzin, perché sur le balcon du minaret, annonçait seulement la cinquième heure; il n'y avait dans les rues que les fellahs, poussant devant eux leurs ânes chargés de pastèques, de régimes de dattes, de poules liées par les [20]pattes, et de moitiés de moutons qu'ils portaient au marché. Il fut dans le quartier où était situé le palais d'Ayesha, mais il ne vit rien que des murailles crénelées et blanchies à la chaux. Rien ne paraissait aux trois ou quatre petites fenêtres obstruées de treillis de bois à mailles étroites, qui [25]permettaient aux gens de la maison de voir ce qui se passait dans la rue, mais ne laissaient aucun espoir aux regards indiscrets et aux curieux du dehors. Les palais orientaux, à l'envers des palais du Franquistan, réservent leurs magnificences pour l'intérieur et tournent, pour ainsi [30]dire, le dos au passant. Mahmoud-Ben-Ahmed ne retira donc pas grand fruit de ses investigations. Il vit entrer et sortir deux ou trois esclaves noirs, richement habillés,

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et dont la mine insolente et fière prouvait la conscience d'appartenir à une maison considérable et à une personne de la plus haute qualité. Notre amoureux, en regardant ces épaisses murailles, fit de vains efforts pour découvrir [5]de quel côté se trouvaient les appartements d'Ayesha. Il ne put y parvenir: la grande porte, formée par un arc découpé en coeur, était murée au fond, ne donnait accès dans la cour que par une porte latérale, et ne permettait pas au regard d'y pénétrer. Mahmoud-Ben-Ahmed fut [10]obligé de se retirer sans avoir fait aucune découverte; l'heure s'avançait et il aurait pu être remarqué. Il se rendit donc chez Bedredin, auquel il fit, pour se le rendre favorable, des emplettes assez considérables d'objets dont il n'avait aucun besoin. Il s'assit dans la boutique, [15]questionna le marchand, s'enquit de son commerce, s'il s'était heureusement défait des soieries et des tapis apportés par la dernière caravane d'Alep, si ses vaisseaux étaient arrivés au port sans avaries; bref, il fit toutes les lâchetés habituelles aux amoureux; il espérait toujours [20]voir paraître Ayesha; mais il fut trompé dans son attente: elle ne vint pas ce jour-là. Il s'en retourna chez lui, le coeur gros, l'appelant déjà cruelle et perfide, comme si effectivement elle lui eût promis de se trouver chez Bedredin et qu'elle lui eût manqué de parole.

[25]En rentrant dans sa chambre, il mit ses babouches dans la niche de marbre sculpté, creusée à côté de la porte pour cet usage; il ôta le caftan d'étoffe précieuse qu'il avait endossé dans l'idée rehausser sa bonne mine et de paraître avec tous ses avantages aux yeux d'Ayesha, et [30]s'étendit sur son divan dans un affaissement voisin du désespoir. Il lui semblait que tout était perdu, que le monde allait finir, et il se plaignait amèrement de la

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fatalité; le tout, pour ne pas avoir rencontré, ainsi qu'il l'espérait, une femme qu'il ne connaissait pas deux jours auparavant.

Comme il avait fermé les yeux de son corps pour mieux [5]voir le rêve de son âme, il sentit un vent léger lui rafraîchir le front; il souleva ses paupières, et vit, assise à côté de lui, par terre, Leila qui agitait un de ces petits pavillons d'écorce de palmier, qui servent, en Orient, d'éventail et de chasse-mouche. Il l'avait complètement oubliée.

[10]«Qu'avez-vous, mon cher seigneur? dit-elle d'une voix perlée et mélodieuse comme de la musique. Vous ne paraissez pas jouir de votre tranquillité d'esprit; quelque souci vous tourmente. S'il était au pouvoir de votre esclave de dissiper ce nuage de tristesse qui voile votre [15]front, elle s'estimerait la plus heureuse femme du monde, et ne porterait pas envie à la sultane Ayesha elle-même, quelque belle et quelque riche qu'elle soit.»

Ce nom fit tressaillir Mahmoud-Ben-Ahmed sur son divan, comme un malade dont on touche la plaie par [20]hasard; il se souleva un peu et jeta un regard inquisiteur sur Leila, dont la physionomie était la plus calme du monde et n'exprimait rien autre chose qu'une tendre sollicitude. Il rougit cependant comme s'il avait été surpris dans le secret de sa passion. Leila, sans faire [25]attention à cette rougeur délatrice et significative, continua à offrir ses consolations à son nouveau maître:

«Que puis-je faire pour éloigner de votre esprit les sombres idées qui l'obsèdent? un peu de musique dissiperait peut-être cette mélancolie. Une vieille esclave qui [30]avait été odalisque de l'ancien sultan m'a appris les secrets de la composition; je puis improviser des vers et m'accompagner de la guzla!»

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En disant ces mots, elle détacha du mur la guzla au ventre de citronnier, côtelé d'ivoire, au manche incrusté de nacre, de burgau et d'ébène, et joua d'abord avec une rare perfection la tarabuca et quelques autres airs arabes.

[5]La justesse de la voix et la douceur de la musique eussent, en toute autre occasion, réjoui Mahmoud-Ben-Ahmed, qui était fort sensible aux agréments des vers et de l'harmonie; mais il avait le cerveau et le coeur si préoccupés de la dame qu'il avait vue chez Bedredin, qu'il ne [10]fit aucune attention aux chansons de Leila.

Le lendemain, plus heureux que la veille, il rencontra Ayesha dans la boutique de Bedredin. Vous décrire sa joie serait une entreprise impossible; ceux qui ont été amoureux peuvent seuls la comprendre. Il resta un [15]moment sans voix, sans haleine, un nuage dans les yeux. Ayesha, qui vit son émotion, lui en sut gré et lui adressa la parole avec beaucoup d'affabilité; car rien ne flatte les personnes de haute naissance comme le trouble qu'elles inspirent. Mahmoud-Ben-Ahmed, revenu à lui, fit tous [20]ses efforts pour être agréable, et comme il était jeune, de belle apparence, qu'il avait étudié la poésie et s'exprimait dans les termes les plus élégants, il crut s'apercevoir qu'il ne déplaisait point, et il s'enhardit à demander un rendez-vous à la princesse dans un lieu plus propice et plus sûr [25]que la boutique de Bedredin.

«Je sais, lui dit-il, que je suis tout au plus bon pour être la poussière de votre chemin, que la distance de vous à moi ne pourrait être parcourue en mille ans par un cheval de la race du prophète toujours lancé au galop; mais [30]l'amour rend audacieux, et la chenille éprise de la rose ne saurait s'empêcher d'avouer son amour.»

Ayesha écouta tout cela sans le moindre signe de

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courroux, et, fixant sur Mahmoud-Ben-Ahmed des yeux chargés de langueur, elle lui dit:

«Trouvez-vous demain à l'heure de la prière dans la mosquée du sultan Hassan, sous la troisième lampe; vous [5]y rencontrerez un esclave noir vêtu de damas jaune. Il marchera devant vous, et vous le suivrez.»

Cela dit, elle ramena son voile sur sa figure et sortit.