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Chapter 13

Chapter 134,011 wordsPublic domain

Mais le cocher a crié: «Port' siou p'ait!» On rentre à l'hôtel; et, franchissant les degrés du perron, M. Godefroy [25]se dit qu'il n'a que le temps de faire sa toilette du soir, lorsque, dans le vestibule, il voit tous ses domestiques, en cercle devant lui, l'air consterné, et, dans un coin, affalée sur une banquette, l'Allemande, qui pousse un cri en l'apercevant, et cache aussitôt dans ses deux mains son [30]visage bouffi de larmes. M. Godefroy a le pressentiment d'un malheur.

«Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'y a-t-il?»

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Charles, le valet de chambre,--un drôle de la pire espèce, pourtant,--regarde son maître avec des yeux pleins de pitié, et bégayant et troublé: «Monsieur Raoul!...

--Mon fils?...

[5]--Perdu, monsieur!... Cette stupide Allemande!... Perdu depuis quatre heures de l'après-midi!...»

Le père recule de deux pas en chancelant, comme un soldat frappé d'une balle; et l'Allemand se jette à ses pieds, hurlant d'une voix de folle: «Pardon!... Pardon!» [10]et les laquais parlent tous à la fois.

«Bertha n'était pas allée au parc Monceau... C'est là-bas, sur les fortifications, qu'elle a laissé se perdre le petit... On a cherché partout M. le directeur; on est allé au Comptoir, à la Chambre; il venait de partir... [15]Figurez-vous que l'Allemande rejoignait tous les jours son amoureux, au delà du rempart, près de la porte d'Asnières ...Quelle horreur!... Un quartier plein de bohémiens, de saltimbanques! Qui sait si l'on n'a pas volé l'enfant?... Ah! le commissaire était déjà prévenu... Mais [20]conçoit-on cela? Cette sainte-nitouche!... Des rendez-vous avec un amant, un homme de son pays!... Un espion prussien, pour sûr!...»

Son fils! Perdu! M. Godefroy entend l'orage de l'apoplexie gronder dans ses oreilles. Il bondit sur l'Allemande, [25]l'empoigne par le bras, la secoue avec fureur.

«Où l'avez-vous perdu de vue, misérable?... Dites la vérité, ou je vous écrase!... Où çà? Où çà?...»

Mais la malheureuse fille ne sait que pleurer et crier grâce. Voyons, du calme!... Son fils! son fils à lui, perdu, [30]volé? Ce n'est pas possible! On va le lui retrouver, le lui rendre tout de suite. Il peut jeter l'or à poignées, mettre toute la police en l'air. Ah! pas un instant à perdre,

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«Charles, qu'on ne dételle pas... Vous autres, gardez-moi cette coquine... Je vais à la Préfecture.»

Et M. Godefroy, le coeur battant à se rompre, les cheveux soulevés d'épouvante, s'élance de nouveau dans [5]son coupé, qui repart d'un trot enragé. Quelle ironie! La voiture est pleine de jouets étincelants, où chaque bec de gaz, chaque boutique illuminée, allume au passage cent paillettes de feu. C'est aujourd'hui, la fête des enfants, ne l'oublions pas, la fête du nouveau-né divin, que sont venus [10]adorer les mages et les bergers conduits par une étoile.

«Mon Raoul!... mon fils!... Où est mon fils?...» se répète le père crispé par l'angoisse en déchirant ses ongles au cuir des coussins. A quoi lui servent maintenant ses titres, ses honneurs, ses millions, à l'homme [15]riche, au gros personnage? Il n'a plus qu'une idée, fixée comme un clou de feu, là, entre ses deux sourcils, dans son cerveau douloureux et brûlant: «Mon enfant, où est mon enfant?...»

Voici la Préfecture de police. Mais il n'y a plus [20]personne; les bureaux sont désertés depuis longtemps.

«Je suis M. Godefroy, député de l'Eure... Mon fils est perdu dans Paris; un enfant de quatre ans... Je veux absolument voir M. le préfet.»

Et un louis dans la main du concierge.

[25]Le bonhomme, un vétéran à moustaches grises, moins pour la pièce d'or que par compassion pour ce pauvre père, le conduit aux appartements privés du préfet, l'aide à forcer les consignes. Enfin, M. Godefroy est introduit devant l'homme en qui repose à présent toute son espérance, [30]un beau fonctionnaire, en tenue de soirée,--il allait sortir,--l'air réservé, un peu prétentieux, le monocle à l'oeil.

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M. Godefroy, les jambes cassées par l'émotion, tombe dans un fauteuil, fond en larmes, et raconte son malheur, en phrases bredouillées, coupées de sanglots.

Le préfet--il est père de famille, lui aussi,--a le coeur [5]tout remué; mais, par profession, il dissimule son accès de sensibilité, se donne de l'importance.

«Et vous dites, monsieur le député, que l'enfant a dû se perdre vers quatre heures?

--Oui, monsieur le préfet.

[10]--A la nuit tombante... Diable!... Et il n'est pas avancé pour son âge; il parle mal, ignore son adresse, ne sait pas prononcer son nom de famille?

--Oui!... Hélas! Oui!...

--Du côté de la porte d'Asnières?... Quartier suspect [15]...Mais remettez-vous... Nous avons par là un commissaire de police très intelligent... Je vais téléphoner.» L'infortuné père reste seul pendant cinq minutes. Quelle atroce migraine! quels battements de coeur fous! Puis brusquement, le préfet reparaît, le sourire aux lèvres, un [20]contentement dans le regard: «Retrouvé!»

Oh! le cri de joie furieuse de M. Godefroy! Comme il se jette sur les mains du préfet, les serre à les broyer! «Et il faut convenir, monsieur le député, que nous avons de la chance... Un petit blond, n'est-ce pas? un [25]peu pâle?... Costume de velours bleu?... Chapeau de feutre à plume blanche?...

--Oui, parfaitement... C'est lui! c'est mon petit Raoul!

--Eh bien, il est chez un pauvre diable qui loge de ce [30]côté-là; et qui est venu tout à l'heure faire sa déclaration au commissariat... Voici l'adresse par écrit: Pierron, rue des Cailloux, à Levallois-Perret. Avec une bonne voiture,

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vous pourrez revoir votre fils avant une heure. Par exemple, ajoute le fonctionnaire, vous n'allez pas retrouver votre enfant dans un milieu bien aristocratique, dans la «haute,» comme disent nos agents. L'homme [5]qui l'a recueilli est tout simplement un marchand des quatre saisons... Mais qu'importe! n'est-ce pas?...

Ah, oui, qu'importe! M. Godefroy remercie le préfet avec effusion, descend l'escalier quatre à quatre, remonte en coupé, et, dans ce moment, je vous en réponds, si le [10]marchand des quatre saisons était là, il lui sauterait au cou. Oui, M. Godefroy, directeur du Comptoir général de crédit, député, officier de la Légion d'honneur, etc., etc., accolerait ce plébéien! Mais, dites-moi donc, est-ce que, par hasard, il y aurait autre chose, dans ce richard, que [15]la frénésie de l'or et des vanités? A partir de cette minute, il reconnaît seulement à quel point il aime son enfant. Fouette, cocher! Celui que tu emportes, dans un coupé, par cette froide nuit de Noël, ne songe plus à entasser pour son fils millions sur millions, à le faire éduquer comme [20]un Fils de France, à le lancer dans le monde; et pas de danger, désormais, qu'on le laisse aux mains des mercenaires! A l'avenir, M. Godefroy sera capable de négliger ses propres affaires et celles de la France--qui ne s'en portera pas plus mal--pour s'occuper un peu plus sérieusement [25]de son petit Raoul. Il fera venir des Andelys la soeur de son père, la vieille tante restée à moitié paysanne, dont il avait la sottise de rougir. Elle scandalisera la valetaille par son accent normand et ses bonnets de linge. Mais elle veillera sur son petit-neveu, la bonne [30]femme. Fouette, fouette, cocher! Ce patron, toujours si pressé, que tu as conduit à tant de rendez-vous intéressés, à tant de réunions de gens cupides, est, ce soir, encore

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plus impatient d'arriver, et il a un autre souci que de gagner de l'argent. C'est la première fois de sa vie qu'il va embrasser son enfant pour de bon. Fouette donc, cocher! Plus vite! Plus vite!

[5]Cependant, par la nuit froide et claire, le coupé rapide a de nouveau traversé Paris, dévoré l'interminable boulevard Malesherbes; et, le rempart franchi, après les maisons monumentales et les élégants hôtels, tout de suite voici la solitude sinistre, les ruelles sombres de la banlieue. On [10]s'arrête, et M. Godefroy, à la clarté des lanternes éclatantes de sa voiture, voit une basse et sordide baraque de plâtras, un bouge. C'est bien le numéro, c'est là que loge ce Pierron. Aussitôt la porte s'ouvre, et un homme parait, un grand gaillard, une tête bien française, à moustaches [15]rousses. C'est un manchot, et la manche gauche de son tricot de laine est pliée en deux sous l'aisselle. Il regarde l'élégant coupé, le bourgeois en belle pelisse, et dit gaiement:

«Alors, monsieur, c'est vous qui êtes le papa?... Ayez [20]pas peur... Il n'est rien arrivé au gosse.»

Et, s'effaçant pour permettre au visiteur d'entrer, il ajoute, en mettant un doigt sur sa bouche: «Chut! il fait dodo.»

III

Un bouge, en vérité! A la lueur d'une petite lampe à [25]pétrole qui éclaire très mal et qui sent très mauvais, M. Godefroy distingue une commode à laquelle manque un tiroir, quelques chaises éclopées, une table ronde où flânent un litre à moitié vide, trois verres, du veau froid dans une assiette, et, sur le plâtre nu de la muraille, deux [30]chromos: l'Exposition de 89 à vol d'oiseau, avec la tour

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Eiffel en bleu de perruquier, et le portrait du général Boulanger, jeune et joli comme un sous-lieutenant. Excusez cette dernière faiblesse chez l'habitant de ce pauvre logis: elle a été partagée par presque toute la France. [5]Mais le manchot a pris la lampe et, marchant sur la pointe du pied, éclaire un coin de chambre, où; sur un lit assez propre, deux petits garçons sont profondément endormis. Dans le plus jeune des enfants, que l'autre enveloppe d'un bras protecteur et serre contre son épaule, [10]M. Godefroy reconnaît son fils.

«Les deux mômes mouraient de sommeil, dit Pierron, en essayant d'adoucir sa voix rude. Comme je ne savais pas quand on viendrait réclamer le petit aristo, je leur ai donné mon «pieu,» et, dès qu'ils ont tapé de l'oeil, j'ai [15]été faire ma déclaration au commissaire... D'ordinaire, Zidore a son petit lit dans la soupente; mais je me suis dit: Ils seront mieux là. Je veillerai, voilà tout. Je serai plus tôt levé demain, pour aller aux Halles.»

Mais M. Godefroy écoute à peine. Dans un trouble [20]tout nouveau pour lui, il considère les deux enfants endormis. Ils sont dans un méchant lit de fer, sur une couverture grise de caserne ou d'hôpital. Pourtant quel groupe touchant et gracieux! Et comme Raoul, qui a gardé son joli costume de velours, et qui reste blotti avec [25]une confiance peureuse dans les bras de son camarade en blouse, semble faible et délicat! Le père, un instant privé de son fils, envie presque le teint brun et l'énergique visage du petit faubourien.

«C'est votre fils? demande-t-il au manchot.

[30]--Non, monsieur, répond l'homme. Je suis garçon et je ne me marierai sans doute pas, rapport à mon accident ...oh! bête comme tout! un camion qui m'a passé sur le

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bras... Mais voilà. Il y a deux ans, une voisine, une pauvre fille plantée là par un coquin avec un enfant sur les bras, est morte à la peine. Elle travaillait dans les couronnes de perles, pour les cimetières. On n'y gagne [5]pas sa vie, à ce métier-là. Elle a élevé son petit jusqu'à l'âge de cinq ans, et puis, ç'a été pour elle, à son tour, que les voisines ont acheté des couronnes. Alors je me suis chargé du gosse. Oh! je n'ai pas eu grand mérite, et j'ai été bien vite récompensé. A sept ans, c'est déjà un [10]petit homme, et il se rend utile. Le dimanche et le jeudi, et aussi les autres jours, après l'école, il est avec moi, tient les balances, m'aide à pousser ma charrette, ce qui ne m'est pas trop commode, avec mon aileron... Dire qu'autrefois j'étais un bon ajusteur, à dix francs par [15]jour!... Allez! Zidore est joliment débrouillard. C'est lui qui a ramassé le petit bourgeois.

--Comment? s'écrie M. Godefroy. C'est cet enfant?...

--Un petit homme, que je vous dis. Il sortait de la classe, quand il a rencontré l'autre qui allait tout droit. [20]devant lui, sur le trottoir, en pleurant comme une fontaine. Il lui a parlé comme à un copain, l'a consolé, rassuré du mieux qu'il a pu. Seulement, on ne comprend pas bien ce qu'il raconte, votre bonhomme. Des mots d'anglais, des mots d'allemand; mais pas moyen de lui [25]tirer son nom et son adresse... Zidore me l'a amené; je n'étais pas loin de là, à vendre mes salades. Alors les commères nous ont entourés, en coassant comme des grenouilles: «Faut le mener chez le commissaire.» Mais Zidore a protesté. «Ça fera peur au môme,» qu'il disait. [30]Car il est comme tous les Parisiens: il n'aime pas les sergots. Et puis votre gamin ne voulait plus le quitter. Ma foi, tant pis! j'ai raté ma vente, et je suis rentré ici

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avec les mioches. Ils ont mangé un morceau ensemble, comme une paire d'amis, et puis, au dodo!... Sont-ils gentils tout de même, hein?»

C'est étrange, ce qui se passe dans l'âme de M. Godefroy. [5]Tout à l'heure, dans sa voiture, il se proposait bien, sans doute, de donner à celui qui avait recueilli son fils une belle récompense, une poignée de cet or si facilement gagné en présence des encriers siphoïdes. Mais on vient de lever devant l'homme un coin du rideau qui cache la [10]vie des pauvres, si vaillants dans leur misère, si charitables entre eux. Le courage de cette fille-mère se tuant de travail pour son enfant, la générosité de cet infirme adoptant un orphelin, et surtout l'intelligente bonté de ce gamin de la rue, de ce petit homme secourable pour un [15]plus petit, le recueillant, se faisant tout de suite son ami et son frère aîné, et lui épargnant, par un instinct délicat, le grossier contact de la police, tout cela émeut M. Godefroy et lui donne à réfléchir. Non, il ne se contentera pas d'ouvrir son portefeuille. Il veut faire mieux et plus pour [20]Zidore et pour Pierron le manchot, assurer leur avenir, les suivre de sa bienveillance. Ah! si les peu sentimentaux personnages qui viennent constamment parler d'affaires à M. le directeur du Comptoir général de crédit pouvaient lire en ce moment dans son esprit, ils seraient [25]profondément étonnés; et pourtant M. le directeur vient de faire la meilleure affaire de sa vie: il vient de se découvrir un coeur de brave homme. Oui, monsieur le directeur, vous comptiez offrir une gratification à ces pauvres gens, et voilà que ce sont eux qui vous font un magnifique [30]cadeau, celui, d'un sentiment, et du plus doux, du plus noble de tous, la pitié. Car M. Godefroy songe, à présent, --et il s'en souviendra,--qu'il y a d'autres estropiés que

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Pierron, l'ancien ajusteur devenu marchand de verdure, d'autres orphelins que le petit Zidore. Bien plus, il se demande, avec une inquiétude profonde, si l'argent ne doit vraiment servir qu'à engendrer l'argent, et si l'on n'a [5]pas mieux à faire, entre ses repas, que de vendre en hausse des valeurs achetées en baisse et d'obtenir des places pour ses électeurs.

Telle est sa rêverie devant le groupe des deux enfants qui dorment. Enfin il se détourne, regarde en face le [10]marchand des quatre saisons; il est charmé par l'expression loyale de ce visage de guerrier gaulois, aux yeux clairs, aux moustaches ardentes.

«Mon ami, dit M. Godefroy, vous venez de me rendre, vous et votre fils adoptif, un de ces services! ...Bientôt, [15]vous aurez la preuve que je ne suis pas un ingrat. Mais, dès aujourd'hui... Je vois bien que vous n'êtes pas à l'aise et je veux vous laisser un premier souvenir.»

Mais de son unique main le manchot arrête le bras de M. Godefroy, qui plonge déjà sous le revers de la [20]redingote, du côté des bank-notes.

«Non, monsieur, non! N'importe qui aurait agi comme nous... Je n'accepterai rien, soit dit sans vous offenser ...On ne roule pas sur l'or, c'est vrai, mais, excusez la fierté, on a été soldat,--j'ai ma médaille du Tonkin, là, [25]dans le tiroir,--et on ne veut manger que le pain qu'on gagne.

--Soit, reprend le financier. Mais, voyons, un brave homme comme vous, un ancien militaire... Vous me paraissez capable de mieux faire que de pousser une charrette [30]à bras... On s'occupera de vous, soyez tranquille.»

Mais l'estropié se contente de répondre froidement, avec un sourire triste qui révèle bien des déceptions, tout un

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passé de découragement: «Enfin, si monsieur veut bien songer à moi!...»

Quelle surprise pour les loups-cerviers de la Bourse et les intrigants du Palais-Bourbon s'ils pouvaient savoir! [5]Voilà que M. Godefroy est désolé, à présent, de la méfiance de ce pauvre diable. Attendez un peu! Il saura bien lui apprendre à ne pas douter de sa reconnaissance. Il y a de bonnes places de surveillants et de garçons de caisse, au Comptoir. Qu'est-ce que vous direz, monsieur [10]le sceptique, quand vous aurez un bel habit de drap gris-bleu, avec votre médaille du Tonkin à côté de la plaque d'argent? Et ce sera fait dès demain, n'ayez pas peur! Et c'est vous qui serez bien attrapé, ah! ah! ...

«Et Zidore? s'écrie M. Godefroy avec plus de chaleur [15]que s'il s'agissait de faire un bon coup sur les valeurs à turban. Vous permettrez bien que je m'occupe un peu de Zidore?...

--Ah! pour ça, oui! répond joyeusement Pierron. Souvent, quand je songe que le pauvre petit n'a que moi [20]au monde, je me dis: «Quel dommage!...» Car il est plein de moyens. Les maîtres sont enchantés de lui, à l'école primaire.»

Mais Pierron s'interrompt brusquement, et, dans son regard de franchise, M. Godefroy lit encore, et très clairement, [25]cette arrière-pensée: «C'est trop beau, tout ça... Le bourgeois nous oubliera, une fois le dos tourné.»

«Maintenant, dit le manchot, je crois que nous n'avons plus qu'à transporter votre gamin dans la voiture; car vous devez bien vous dire qu'il sera mieux chez vous qu'ici [30]...Oh! vous n'avez qu'à le prendre dans vos bras; il ne se réveillera même pas... On dort si bien à cet âge-là ...Seulement il faudrait d'abord lui remettre ses souliers.»

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Et, suivant le regard du marchand des quatre saisons, M. Godefroy aperçoit devant le foyer, où se meurt un petit feu de coke, deux paires de chaussures enfantines: les fines bottines de Raoul et les souliers à clous de Zidore; [5]et chacune des paires de chaussures contient un pantin de deux sous et un cornet de bonbons de chez l'épicier.

«Ne faites pas attention, monsieur, murmure alors Pierron d'une voix presque honteuse. C'est Zidore, avant de se jeter sur le lit, qui a mis là ses souliers et ceux de [10]votre fils... A la laïque, on a beau leur dire que c'est de la blague, les enfants croient encore à la Noël... Alors, moi, en revenant de chez le commissaire, comme je ne savais pas, après tout, si votre gamin ne passerait pas la nuit dans ma turne, j'ai acheté ces bêtises-là... vous [15]comprenez... pour que les gosses... à leur réveil...»

Ah! c'est à présent que les bras leur tomberaient, aux députés qui ont vu si souvent M. Godefroy voter pour la libre pensée;--au fond, il s'en moquait pas mal, mais la réélection!--C'est à présent qu'ils jetteraient leur langue [20]au chat, tous les messieurs durs et secs qui siégeaient avec M. Godefroy autour des tables vertes et qui l'admiraient comme un maître pour sa sécheresse et pour sa dureté. Est-ce que, par hasard, ce serait aujourd'hui la fin du monde?... M. Godefroy a les yeux pleins de larmes!

[25]Tout à coup, il s'élance hors de la baraque, y rentre au bout d'une minute, les bras chargés du superbe cheval mécanique, de la grosse boite de soldats de plomb, des autres jouets magnifiques achetés par lui dans l'après-midi et restés dans sa voiture; et, devant Pierron stupéfait, [30]il dépose son fardeau doré et verni auprès des petits souliers. Puis, saisissant la main du manchot dans les siennes, et d'une voix que l'émotion fait trembler:

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«Mon ami, mon cher ami, dit-il au marchand des quatre saisons, voici les cadeaux que Noël apportait à mon petit Raoul. Je veux qu'il les trouve ici, en se réveillant, et qu'il les partage avec Zidore, qui sera désormais son [5]camarade... Maintenant, vous me croyez, n'est-ce pas? ...Je me charge de vous et du gamin...et je reste encore votre obligé; car vous ne m'avez pas seulement aidé à retrouver mon fils perdu; vous m'avez aussi rappelé qu'il y avait des pauvres gens, à moi, mauvais [10]riche qui vivais sans y songer. Mais, je le jure par ces deux enfants endormis, je ne l'oublierai plus, désormais!» ...Tel est le miracle, messieurs et mesdames, accompli le 24 décembre dernier, à Paris, en plein égoïsme moderne. Il est très invraisemblable, j'en conviens; et, en dépit des [15]anciens votes anticléricaux de M. Godefroy et de l'éducation purement laïque reçue par Zidore à l'école primaire, je suis bien forcé d'attribuer cet événement merveilleux à la grâce de l'Enfant divin, venu au monde, il y a près de dix-neuf cents ans, pour ordonner aux hommes de [20]s'aimer les uns les autres.

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GAUTIER

LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT

IL y avait une fois dans la ville du Caire un jeune homme nommé Mahmoud-Ben-Ahmed, qui demeurait sur la place de l'Esbekick.

Son père et sa mère étaient morts depuis quelques années [5]en lui laissant une fortune médiocre, mais suffisante pour qu'il pût vivre sans avoir recours au travail de ses mains: d'autres auraient essayé de charger un vaisseau de marchandises ou de joindre quelques chameaux chargés d'étoffes précieuses à la caravane qui va de Bagdad à [10]la Mecque; mais Mahmoud-Ben-Ahmed préférait vivre. tranquille, et ses plaisirs consistaient à fumer du tombeki dans son narguilhé, en prenant des sorbets et en mangeant des confitures sèches de Damas.

Quoiqu'il fût bien fait de sa personne, de visage régulier [15]et de mine agréable, il ne cherchait pas les aventures, et avait répondu plusieurs fois aux personnes qui le pressaient de se marier et lui proposaient des partis riches et convenables, qu'il n'était pas encore temps et qu'il ne se sentait nullement d'humeur à prendre femme.

[20]Mahmoud-Ben-Ahmed avait reçu une bonne éducation: il lisait couramment dans les livres les plus anciens, possédait une belle écriture, savait par coeur les versets du Coran, les remarques des commentateurs, et eût récité sans se tromper d'un vers les Moallakats des fameux [25]poètes affichés aux portes des mosquées; il était un peu

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poète lui-même et composait volontiers des vers assonants et rimés, qu'il déclamait sur des airs de sa façon avec beaucoup de grâce et de charme.

A force de fumer son narguilhé et de rêver à la fraîcheur [5]du soir sur les dalles de marbre de sa terrasse, la tête de Mahmoud-Ben-Ahmed s'était un peu exaltée: il avait formé le projet d'être l'amant d'une péri ou tout au moins d'une princesse du sang royal. Voilà le motif secret qui lui faisait recevoir avec tant d'indifférence les propositions [10]de mariage et refuser les offres des marchands d'esclaves. La seule compagnie qu'il pût supporter était celle de son cousin Abdul-Malek, jeune homme doux et timide qui semblait partager la modestie de ses goûts.

Un jour, Mahmoud- Ben-Ahmed se rendait au bazar pour [15]acheter quelques flacons d'atar-gull et autres drogueries de Constantinople, dont il avait besoin. Il rencontra, dans une rue fort étroite, une litière fermée par des rideaux de velours incarnadin, portée par deux mules blanches et précédée de zebeks et de chiaoux richement costumés. Il [20]se rangea contre le mur pour laisser passer le cortège; mais il ne put le faire si précipitamment qu'il n'eût le temps de voir, par l'interstice des courtines, qu'une folle bouffée d'air souleva, une fort belle dame assise sur des coussins de brocart d'or. La dame, se fiant sur l'épaisseur [25]des rideaux et se croyant à l'abri de tout regard téméraire, avait relevé son voile à cause de la chaleur. Ce ne fut qu'un éclair; cependant cela suffit pour faire tourner la tête du pauvre Mahmoud-Ben-Ahmed: la dame avait le teint d'une blancheur éblouissante, des sourcils que l'on [30]eût pu croire tracés au pinceau, une bouche de grenade qui en s'entr'ouvrant laissait voir une double file de perles d'Orient plus fines et plus limpides que celles qui forment

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