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Chapter 12

Chapter 123,870 wordsPublic domain

D'un revers de main, Lucien poussa les trente-six louis sur la rouge.

[25]La rouge gagna.

Il laissa les soixante-douze louis sur la même couleur. La rouge sortit de nouveau.

Il fit encore le paroli deux fois, trois fois, toujours avec le même bonheur. Il avait maintenant devant lui un tas [30]d'or et de billets, et il se mit à poudrer le tapis, frénétiquement. La «douzaine,» la «colonne,» le «numéro,» toutes les combinaisons lui réussissaient. C'était une chance

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inouïe, surnaturelle. On eût dit que la petite bille d'ivoire, sautillant dans les cases de la roulette, était magnétisée, fascinée par le regard de ce joueur, et lui obéissait. Il avait rattrapé, en une dizaine de coups, les quelques [5]misérables billets de mille francs, sa dernière ressource, qu'il avait perdus au commencement de la soirée. A présent, pontant des deux ou trois cents louis à la fois, et servi par sa veine fantastique, il allait bientôt regagner, et au delà, le capital héréditaire qu'il avait gaspillé en si [10]peu d'années, reconstituer sa fortune. Dans son empressement à se mettre au jeu, il n'avait pas quitté sa lourde pelisse; déjà il en avait gonflé les grandes poches de liasses de bank-notes et de rouleaux de pièces d'or; et, ne sachant plus où entasser son gain, il bourrait maintenant de monnaie [15]et de papier les poches intérieures et extérieures de sa redingote, les goussets de son gilet et de son pantalon, son porte-cigares, son mouchoir, tout ce qui pouvait servir de récipient. Et il jouait toujours, et il gagnait toujours, comme un furieux! comme un homme ivre! et il jetait ses [20]poignées de louis sur le tableau, au hasard, à la vanvole, avec un geste de certitude et de dédain!

Seulement, il avait comme un fer rouge dans le coeur, et il ne pensait qu'à la petite mendiante endormie dans la neige, à l'enfant qu'il avait volée.

[25]«Elle est encore à la même place! Certainement, elle doit y être encore!... Tout à l'heure... oui, quand une heure sonnera... je me le jure!... je sortirai d'ici, j'irai la prendre, tout endormie, dans mes bras, je l'emporterai chez moi, je la coucherai sur mon lit... Et je l'élèverai, [30]je la doterai, je l'aimerai comme ma fille, et j'aurai soin d'elle toujours, toujours!»

Mais la pendule sonna une heure, et le quart, et la

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demie, et les trois quarts... et Lucien était toujours assis à la table infernale.

Enfin, une minute avant deux heures, le chef de partie se leva brusquement et dit à voix haute:

[5]«La banque a sauté, messieurs... Assez pour aujourd'hui!»

D'un bond, Lucien fut debout. Écartant avec brutalité les joueurs qui l'entouraient et le regardaient avec une envieuse admiration, il partit vivement, dégringola les [10]étages et courut jusqu'au banc de pierre. De loin, à la lueur d'un bec de gaz, il aperçut la petite fille.

«Dieu soit loué! s'écria-t-il. Elle est encore là!»

Il s'approcha d'elle, lui saisit la main:

«Oh! qu'elle a froid! Pauvre petite!»

[15]Il la prit sous les bras, la souleva pour l'emporter. La tête de l'enfant retomba en arrière, sans qu'elle s'éveillât:

«Comme on dort, à cet âge-là!»

Il la serra contre sa poitrine pour la réchauffer, et, pris d'une vague inquiétude, il voulut, afin de la tirer de ce [20]lourd sommeil, la baiser sur les yeux, comme il faisait naguère à sa maîtresse la plus chérie.

Mais alors il s'aperçut avec terreur que les paupières de l'enfant étaient entr'ouvertes et laissaient voir à demi les prunelles vitreuses, éteintes, immobiles. Le cerveau [25]traversé d'un horrible soupçon, Lucien mit sa bouche tout près de la bouche de la petite fille; aucun souffle n'en sortit.

Pendant qu'avec le louis d'or qu'il avait volé à cette mendiante Lucien gagnait au jeu une fortune, l'enfant [30]sans asile était morte, morte de froid!

Étreint à la gorge par la plus effroyable des angoisses, Lucien voulut pousser un cri... et, dans l'effort qu'il fit,

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il se réveilla de son cauchemar sur la banquette du cercle, où il s'était endormi un peu avant minuit et où le garçon du tripot, s'en allant le dernier vers cinq heures du matin, l'avait laissé tranquille, par bonté d'âme pour le décavé.

[5]Une brumeuse aurore de décembre faisait pâlir les vitres des croisées. Lucien sortit, mit sa montre en gage, prit un bain, déjeuna, et alla au bureau de recrutement signer un engagement volontaire au 1er régiment de chasseurs d'Afrique.

[10]Aujourd'hui, Lucien de Hem est lieutenant; il n'a que sa solde pour vivre, mais il s'en tire, étant un officier très rangé et ne touchant jamais une carte. Il parait même qu'il trouve encore moyen de faire des économies; car l'autre jour, à Alger, un de ses camarades, qui le suivait à [15]quelques pas de distance dans une rue montueuse de la Kasba, le vit faire l'aumône à une petite Espagnole endormie sous une porte, et eut l'indiscrétion de regarder ce que Lucien avait donné à la pauvresse. Le curieux fut très surpris de la générosité du pauvre lieutenant.

[20]Lucien de Hem avait mis un louis d'or dans la main de la petite fille.

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L'ENFANT PERDU (CONTE DE NOËL) _A Jules Claretie_

I

Ce matin-là, qui était la veille de Noël, deux événements d'importance eurent lieu simultanément. Le soleil se leva, --et M. Jean-Baptiste Godefroy aussi.

Sans doute, le soleil,--au coeur de l'hiver, après quinze [5]jours de brume et de ciel gris, quand par bonheur le vent passe au nord-est et ramène le temps sec et clair,--le soleil, inondant tout à coup de lumière le Paris matinal, est un vieux camarade que chacun revoit avec plaisir. Il est d'ailleurs un personnage considérable. Jadis il a été [10]Dieu: il s'est appelé Osiris, Apollon, est-ce que je sais? et il n'y a pas deux siècles qu'il régnait en France sous le nom de Louis XIV. Mais M. Jean-Baptiste Godefroy, financier richissime, directeur du Comptoir général de crédit, administrateur de plusieurs grandes compagnies, [15]député et membre du Conseil général de l'Eure, officier de la Légion d'honneur, etc., etc., n'était pas non plus un homme à dédaigner. Et puis l'opinion que le soleil peut avoir sur son propre compte n'est certainement pas plus flatteuse que celle que M. Jean-Baptiste Godefroy avait [20]de lui-même. Nous sommes donc autorisé à dire que, le matin en question, vers huit heures moins le quart, le soleil et M. Jean-Baptiste Godefroy se levèrent.

Par exemple, le réveil de ces puissants seigneurs fut tout à fait différent. Le bon vieux soleil, lui, commença par

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faire une foule de choses charmantes. Comme le grésil, pendant la nuit, avait confit dans du sucre en poudre les platanes dépouillés du boulevard Malesherbes, où est situé l'hôtel Godefroy, ce magicien de soleil s'amusa [5]d'abord à les transformer en gigantesques bouquets de corail rose; et, tout en accomplissant ce délicieux tour de fantasmagorie, il répandit, avec la plus impartiale bienveillance, ses rayons sans chaleur, mais joyeux, sur tous les humbles passants que la nécessité de gagner leur vie forçait à être [10]dehors de si bonne heure. Il eut le même sourire pour le petit employé en paletot trop mince se hâtant vers son bureau, pour la grisette frissonnant sous sa «confection» à bon marché, pour l'ouvrier portant la moitié d'un pain rond sous son bras, pour le conducteur de tramway faisant [15]sonner son compteur, pour le marchand de marrons en train de griller sa première poêlée. Enfin ce brave homme de soleil fit plaisir à tout le monde. M. Jean-Baptiste Godefroy, au contraire, eut un réveil assez maussade. Il avait assisté, la veille, chez le ministre de l'Agriculture, à [20]un dîner encombré de truffes, depuis le relevé du potage jusqu'à la salade, et son estomac de quarante-sept ans éprouvait la brûlante morsure du pyrosis. Aussi, à la façon dont M. Godefroy donna son premier coup de sonnette, Charles, le valet de chambre, tout en prenant de l'eau [25]chaude pour la barbe du patron, dit à la fille de cuisine:

«Allons, bon!... Le «singe» est encore d'une humeur massacrante, ce matin... Ma pauvre Gertrude, nous allons avoir une sale journée.»

Puis, marchant sur la pointe du pied, les yeux modestement [30]baissés, il entra dans la chambre à coucher, ouvrit les rideaux, alluma le feu et prépara tout ce qu'il fallait pour la toilette, avec les façons discrètes et, les gestes

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respectueux d'un sacristain disposant les objets du culte sur l'autel, avant la messe de M. le curé...

«Quel temps ce matin? demanda d'une voix brève M. Godefroy en boutonnant son veston de molleton gris sur [5]un abdomen un peu trop majestueux déjà.

--Très froid, monsieur, répondit Charles. A six heures, le thermomètre marquait sept degrés au-dessous de zéro. Mais monsieur voit que le ciel s'est éclairci, et je crois que nous aurons une belle matinée.»

[10]Tout en repassant son rasoir, M. Godefroy s'approcha de la fenêtre, écarta l'un des petits rideaux, vit le boulevard baigné de lumière et fit une légère grimace qui ressemblait à un sourire. Mon Dieu, oui! On a beau être plein de morgue et de tenue, et savoir parfaitement [15]qu'il est du plus mauvais genre de manifester quoi que ce soit devant les domestiques, l'apparition de ce gueusard de soleil, en plein mois de décembre, donne une sensation si agréable qu'il n'y a guère moyen de la dissimuler. M. Godefroy daigna donc sourire. Si quelqu'un lui avait dit [20]alors que cette satisfaction instinctive lui était commune avec l'apprenti typographe en bonnet de papier qui faisait une glissade sur le ruisseau gelé d'en face, M. Godefroy eût été profondément choqué. C'était ainsi pourtant; et, pendant une minute, cet homme écrasé d'affaires, ce gros [25]bonnet du monde politique et financier, fit cet enfantillage de regarder les passants et les voitures qui filaient joyeusement dans la brume dorée.

Mais, rassurez-vous, cela ne dura qu'une minute. Sourire à un rayon de soleil, c'est bon pour des gens [30]inoccupés, pas sérieux; c'est bon pour les femmes, les enfants, les poètes, la canaille. M. Godefroy avait d'autres chats à fouetter, et, précisément pour cette journée qui

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commençait, son programme était très chargé. De huit heures et demie à dix heures, il avait rendez-vous, dans son cabinet, avec un certain nombre de messieurs très agités, tous habillés et rasés comme lui dès l'aurore et [5]comme lui sans fraîcheur d'âme, qui devaient venir lui parler de toutes sortes d'affaires, ayant tous le même but: gagner de l'argent. Après déjeuner,--et il ne fallait pas s'attarder aux petits verres,--M. Godefroy était obligé de sauter dans son coupé et de courir à la Bourse, pour y [10]échanger quelques paroles avec d'autres messieurs qui s'étaient aussi levés de bonne heure et qui n'avaient pas non plus de petite fleur bleue dans l'imagination; et cela toujours pour le même motif: gagner de l'argent. De là, sans perdre un instant, M. Godefroy, allait présider, [15]devant une table verte encombrée d'encriers siphoïdes, un nouveau groupe de compagnons dépourvus de tendresse et s'entretenir avec eux de divers moyens de gagner de l'argent. Après quoi, il devait paraître, comme député, dans trois ou quatre commissions et sous-commissions, [20]toujours avec tables vertes et encriers siphoïdes, où il rejoindrait d'autres personnages peu sentimentaux, tous incapables aussi, je vous prie de le croire, de négliger la moindre occasion de gagner de l'argent, mais qui avaient pourtant la bonté de sacrifier quelques précieuses heures [25]de l'après-midi pour assurer, par-dessus le marché, la gloire et le bonheur de la France.

Après s'être vivement rasé, en épargnant toutefois le collier de barbe poivre et sel qui lui donnait un air de famille avec les Auvergnats et les singes de la grande [30]espèce, M. Godefroy revêtit un «complet» du matin, dont la coupe élégante et un peu jeunette prouvait que ce veuf cinglant vers la cinquantaine, n'avait pas absolument

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renoncé à plaire. Puis il descendit dans son cabinet, où commença le défilé des hommes peu tendres et sans rêverie uniquement préoccupés d'augmenter leur bien-aimé capital. Ces messieurs parlèrent de plusieurs entreprises [5]en projet, également considérables, notamment d'une nouvelle ligne de chemin de fer à lancer à travers un désert sauvage, d'une usine monstre à fonder aux environs de Paris, et d'une mine de n'importe quoi à exploiter dans je ne sais plus quelle république de l'Amérique [10]du Sud. Bien entendu, on n'agita pas un seul instant la question de savoir si le futur railway aurait à transporter un grand nombre de voyageurs et une grande quantité de marchandises, si l'usine fabriquerait du sucre ou des bonnets de coton, si la mine produirait de l'or [15]vierge ou du cuivre de deuxième qualité. Non! Les dialogues de M. Godefroy et de ses visiteurs matinaux roulèrent exclusivement sur le bénéfice plus ou moins gros à réaliser, dans les huit jours qui suivraient l'émission, en spéculant sur les actions de ces diverses affaires, actions [20]très probablement destinées du reste, et dans un bref délai, à n'avoir plus d'autre valeur que le poids du papier et le mérite de la vignette.

Ces conversations nourries de chiffres durèrent jusqu'à dix heures précises, et M. le directeur du Comptoir [25]général de crédit, qui était honnête homme pourtant, autant qu'on peut l'être dans les «affaires,» reconduisit jusque sur le palier, avec les plus grands égards, son dernier visiteur, vieux filou cousu d'or qui, par un hasard assez fréquent, jouissait de la considération générale, au lieu d'être logé à [30]Poissy ou à Gaillon aux frais de l'État pendant un laps de temps fixé par les tribunaux, et de s'y livrer à une besogne honorable et hygiénique telle que la confection des chaussons

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de lisière ou de la brosserie à bon marché. Puis M. le directeur consigna sa porte impitoyablement--il fallait être à la Bourse à onze heures--et passa dans la salle à manger.

[5]Elle était somptueuse. On aurait pu constituer le trésor d'une cathédrale avec les massives argenteries qui encombraient bahuts et dressoirs. Néanmoins, malgré l'absorption d'une dose copieuse de bicarbonate de soude, le pyrosis de M. Godefroy était à peine calmé, et le financier [10]ne s'était commandé qu'un déjeuner de dyspeptique. Au milieu de ce luxe de table, devant ce décor qui célébrait la bombance, et sous l'oeil impassible d'un maître d'hôtel à deux cents louis de gage, qui s'en faisait deux fois autant par la vertu de l'anse du panier, M. Godefroy [15]ne mangea donc, d'un air assez piteux, que deux oeufs à la coque et la noix d'une côtelette; et encore, l'un des oeufs sentait la paille. L'homme plein d'or chipotait son dessert,--oh! presque rien, un peu de roquefort, à peine pour deux ou trois sous, je vous assure,--lorsqu'une porte [20]s'ouvrit, et soudain, gracieux et mignon, bien qu'un peu chétif dans son costume de velours bleu et trop pâlot sous son énorme feutre à plume blanche, le fils de M. le directeur, le jeune Raoul, âgé de quatre ans, entra dans la salle à manger, conduit par son Allemande.

[25]Cette apparition se produisait chaque jour, à onze heures moins le quart exactement, lorsque le coupé, attelé pour la Bourse, attendait devant le perron, et que l'alezan brûlé, vendu à M. Godefroy, par les soins de son cocher, mille francs de plus qu'il ne valait, grattait, d'un [30]sabot impatient, le dallage de la cour. L'illustre brasseur d'argent s'occupait de son fils de dix heures quarante-cinq à onze heures. Pas plus, pas moins, il n'avait qu'un

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quart d'heure, juste, à consacrer au sentiment paternel. Non qu'il n'aimât pas son fils, grand dieu! Il l'adorait, à sa façon. Mais, que voulez-vous, les affaires!...

A quarante-deux ans, plus que mûr et passablement [5]fripé, il s'était cru très amoureux, par pur snobisme, de la fille d'un de ses camarades de cercle, le marquis de Neufontaine, vieux chat teint, joueur comme les cartes, qui, sans la compassion vaniteuse de M. Godefroy, eût été plus d'une fois affiché au club. Ce gentilhomme effondré, [10]mais toujours très chic, et qui venait encore de «lancer» ne casquette pour bains de mer, fut trop heureux de devenir le beau-père d'un homme qui payerait ses dettes, et livra sans scrupule au banquier fatigué une ingénue de dix-sept ans, d'une beauté suave et frêle, sortant d'un [15]couvent de province, et n'ayant pour dot que son trousseau de pensionnaire et qu'un trésor de préjugés aristocratiques et d'illusions romanesques. M. Godefroy, fils d'un avoué grippe-sou des Andelys, était resté «peuple» même fort vulgaire, malgré son fabuleux avancement dans [20]la hiérarchie sociale. Il blessa tout de suite sa jeune femme dans toutes ses délicatesses; et les choses allaient mal tourner, quand la pauvre enfant fut emportée, à sa première couche. Presque élégiaque lorsqu'il parlait de sa défunte épouse, avec laquelle il eût sans doute divorcé si [25]elle avait vécu six mois de plus, M. Godefroy aimait son petit Raoul pour plusieurs raisons: d'abord à titre de fils unique, puis comme produit rare et distingué d'un Godefroy et d'une Neufontaine, enfin et surtout par le respect qu'inspirait à cet homme d'argent l'héritier d'une fortune [30]de plusieurs millions. Le bébé fit donc ses premières dents sur un hochet d'or et fut élevé comme un Dauphin. Seulement, son père, accablé de besogne, débordé

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d'occupations, ne pouvait lui consacrer que quinze minutes par jour,--comme aujourd'hui, au moment du roquefort,--et l'abandonnait aux domestiques.

«Bonjour, Raoul.

[5]--Bonzou, p'pa,»

Et M. le directeur du Comptoir général de crédit, ayant jeté sa serviette, installa sur sa cuisse gauche le jeune Raoul, prit dans sa grosse patte la petite main de l'enfant et la baisa plusieurs fois, oubliant, ma parole d'honneur! [10]la hausse de vingt-cinq centimes sur le trois pour cent, les tables couleur de pâturage et les encriers volumineux devant lesquels il devait traiter tout à l'heure de si grosses questions d'intérêt, et même son vote de l'après-midi pour ou contre le ministère, selon qu'il obtiendrait ou non, en [15]faveur de son bourg-pourri, une place de sous-préfet, deux de percepteur, trois de garde champêtre, quatre bureaux de tabac, plus une pension pour le cousin issu de germain d'une victime du Deux Décembre.

«P'pa, et le p'tit Noël... y mettra-ti' tet' chose dans [20]mon soulier?» demanda tout à coup Raoul, dans son _sabir_ enfantin.

Le père, après un: «Oui, si tu as été sage,» fort surprenant chez ce député libre penseur, qui, à la Chambre, appuyait d'un énergique: «Très bien!» toutes les propositions [25]anticléricales, prit note, dans le meilleur coin de sa mémoire, qu'il aurait à acheter des joujoux. Puis, s'adressant à la gouvernante:

«Vous êtes toujours contente de Raoul, mademoiselle Bertha?»

[30]L'Allemande, qui se faisait passer pour Autrichienne, cela va sans dire, mais qui était, en réalité, la fille d'un pasteur poméranien affligé de quatorze enfants, devint rouge

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comme une tomate sous ses cheveux blond albinos, comme si la question toute simple qu'on lui adressait eût été de la pire indécence, et, après avoir donné cette preuve de respect intimidé, répondit par un petit rire imbécile, qui [5]parut satisfaire pleinement la curiosité de M. Godefroy sur la conduite de son fils.

«Il fait beau aujourd'hui, reprit le financier, mais froid. Si vous menez Raoul au parc Monceau, mademoiselle, vous aurez soin, n'est-ce pas? de le bien couvrir.»

[10]La «fraulein», par un second accès de rire idiot, ayant rassuré M. Godefroy sur ce point essentiel, il embrassa une dernière fois le bébé, se leva de table--onze heures sonnaient au cartel--et s'élança vers le vestibule, où Charles, le valet de chambre, lui enfila sa pelisse et referma [15]sur lui la portière du coupé. Après quoi, ce serviteur fidèle courut immédiatement au petit café de la rue de Miromesnil, où il avait rendez-vous avec le groom de la baronne d'en face, pour une partie de billard, en trente liés, avec défense de «queuter», bien entendu.

II

[20]Grâce au bai brun,--payé mille francs de trop, à la suite d'un déjeuner d'escargots offert par le maquignon au cocher de M. Godefroy,--grâce à cet animal d'un prix excessif mais qui filait bien tout de même, M. le directeur du Comptoir général de crédit put accomplir, sans [25]aucun retard, sa tournée d'affaires. Il parut à la Bourse, siégea devant plusieurs encriers monumentaux, et même, vers cinq heures moins le quart, il rassura la France et l'Europe inquiète des bruits de crise, en votant pour le ministère; car il avait obtenu les faveurs sollicitées, y compris

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la pension pour celui de ses électeurs dont l'oncle, à la mode de Bretagne, avait été révoqué d'un emploi de surnuméraire non rétribué, à l'époque du coup d'État.

Attendri sans doute par la satisfaction d'avoir contribué [5]à cet acte de justice tardive, M. Godefroy se souvint alors de ce que lui avait dit Raoul au sujet des présents du petit Noël, et jeta à son cocher l'adresse d'un grand marchand de jouets. Là, il acheta et fit transporter dans sa voiture un cheval fantastique en bois creux monté sur [10]roulettes, avec une manivelle dans chaque oreille; une boite de soldats de plomb aussi semblables les uns aux autres que les grenadiers de ce régiment russe, du temps de Paul 1er, qui tous avaient les cheveux noirs et le nez retroussé; vingt autres joujoux éclatants et magnifiques. [15]Puis, en rentrant chez lui, doucement bercé sur les coussins de son coupé bien suspendu, l'homme riche, qui après tout, avait des entrailles de père, se mit à penser à son fils avec orgueil.

L'enfant grandirait, recevrait l'éducation d'un prince, [20]en serait un, parbleu! puisque, grâce aux conquêtes de 89, il n'y avait plus d'aristocratie que celle de l'argent, et que Raoul aurait, un jour, vingt, vingt-cinq, qui sait? trente millions de capital. Si son père, petit provincial, fils d'un méchant noircisseur de papier timbré; son père, [25]qui avait dîné à vingt sous jadis au Quartier Latin, et se rendait bien compte chaque soir, en mettant sa cravate blanche, qu'il avait l'air d'un marié du samedi; si ce père, malgré sa tache originelle, avait pu accumuler une énorme fortune, devenir fraction de roi sous la République parlementaire [30]et obtenir en mariage une demoiselle dont un ancêtre était mort à Marignan, à quoi donc ne pouvait pas prétendre Raoul, dès l'enfance beau comme un gentilhomme.

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Raoul au sang affiné par l'atavisme maternel, Raoul de qui l'intelligence serait cultivée comme une fleur rare, qui apprenait déjà les langues étrangères dès le berceau, qui, l'an prochain, aurait le derrière sur une selle de poney, [5]Raoul, qui serait un jour autorisé à joindre à son nom celui de sa mère, et s'appellerait ainsi Godefroy de Neufontaine, Godefroy devenant le prénom, et quel prénom! royal, moyenâgeux, sentant à plein nez la croisade?...

Avec des millions, quel avenir! quelle carrière!... Et le [10]démocrate--il y en a plus d'un comme celui-ci, n'en doutez pas!--imaginait naïvement la monarchie restaurée,--en France, tout arrive,--voyait son Raoul, non! son Godefroy de Neufontaine marié au Faubourg, bien vu au château, puis, qui sait? tout près du trône, [15]avec une clef de chambellan dans le dos et un blason tout battant neuf sur son argenterie et sur les panneaux de son carrosse!... O sottise, sottise! Ainsi rêvait le parvenu gorgé d'or, dans sa voiture qu'encombraient tous ces joujoux achetés pour la Noël,--sans se rappeler, hélas! que [20]c'était, ce soir-là, la fête d'un très pauvre petit enfant, fils d'un couple vagabond, né dans une étable, où l'on avait logé ses parents par charité.