Part 5
Un soir--c’était le dernier soir avant le départ des Étienne--nous étions tous réunis au salon. Étienne lisait. Laure, qui croyait n’être pas vue, lui fit un signe rapide. Et je surpris aussi le regard qui lui répondit. Puis elle se leva, affecta un air fatigué, et déclara qu’elle remontait dans sa chambre. Étienne l’accompagna, et la porte se referma sur eux... Durant quelques minutes, je demeurai tremblant. Cette scène très simple, qui se répétait chaque soir sans que personne n’y blâmât rien, me parut soudain d’une impudeur insolente. J’y vis comme un défi qu’ils me jetaient... Je me hâtai de dire bonsoir, et je sortis à mon tour du salon.
Mon idée était de les rejoindre. Pour quoi faire? Je ne savais pas. Mais je voulais les atteindre, leur dire peut-être ce qui m’agitait, ou les arracher l’un à l’autre... Je les entendis monter l’escalier, en se parlant à voix basse. Puis ils entrèrent chez eux.
Moi, je venais derrière, à pas de loup, mais haletant. Devant leur porte, je m’arrêtai. Une sorte de fièvre me couvrait le corps de sueur. J’imaginai de pénétrer brusquement dans leur chambre, de les surprendre; j’étais peut-être capable d’un crime... Mais je n’entrai pas: écrasé par un chagrin trop lourd, incapable d’agir, je songeai avec désespoir que j’étais non seulement abandonné, mais exclu, et que ces êtres qui m’étaient les plus chers au monde, m’oubliaient en cette minute dans les bras l’un de l’autre. Chacun me trahissait et j’étais jaloux de tous les deux.
Tout à coup, j’entendis quelqu’un monter l’escalier et, brusquement éveillé de ma folie, je courus à perdre haleine jusque dans ma chambre.
Ils partirent le lendemain, et je m’obligeai à leur dire froidement adieu.
* * * * *
Des années, bien des années, ont passé depuis lors. Étienne, après avoir vécu quelque temps en Espagne, est revenu avec sa femme auprès de nous. Ils ont trois enfants. Charles et Lucien--avec qui, depuis longtemps, j’ai fait la paix--sont aussi mariés. Moi, je suis seul.
Quelquefois, je vais demander à dîner aux Étienne. Lui a vieilli; elle, est toujours «ravissante». Jamais nous ne parlons du passé, de ce passé dont je viens de tirer quelques souvenirs et qui n’a peut-être existé que pour moi. J’ai beaucoup d’affection pour Étienne, pour Laure également. Je ne souhaite que leur bonheur, fût-ce même aux dépens du mien. Je les admire et je les respecte.
Et pourtant, quelquefois, en sortant de chez eux, par les rues noires, je sens mon âme d’enfant, absurde et méchante, qui renaît. J’imagine, l’instant d’une seconde, que je suis l’amant de Laure, l’ennemi d’Étienne... Aussitôt je chasse une pareille idée. Mais il me reste l’illusion poignante et vaine de ce qui aurait pu être,--et qui, heureusement, n’a pas été.
LE MACHIAVEL MALADROIT
à Giuseppe Prezzolini.
Tous, nous faisions la cour à Mme Chantilly... Nous comptions entre dix-neuf et vingt-trois ans. Nous étions bavards, vaniteux, puérils, excessifs, assez ardents et parfois brutaux. Nous nous cachions avec soin les uns aux autres ce qui subsistait dans nos cœurs de romanesque et de naïf encore.
Mme Chantilly était une belle personne qui, après avoir eu bien des succès, vivait alors dans une solitude relative. Quelques-uns de ses anciens adorateurs étaient morts, la plupart l’avaient quittée pour des femmes plus jeunes. C’était justement sa maturité qui nous attirait. A l’âge où l’on est sans frein dans l’hypothèse, mais incertain d’agir, nous nous plaisions auprès d’une créature qui ne se montrait pas moins indulgente aux maladroits qu’à tout le monde, et dont l’expérience nous paraissait sans limites. Nous lui étions reconnaissants qu’avec un passé magnifique et que nous exagérions encore, elle nous permît d’espérer l’émouvoir.
De son côté, je crois qu’elle nous observait sans ennui. Les uns gais, vifs, les autres inquiets, plus épris peut-être, chacun empressé à satisfaire ses moindres désirs, il nous arrivait de rougir en ramassant ses gants ou son ombrelle; mais elle devinait qu’après l’ombrelle et le gant, nous voudrions obtenir davantage et cesserions un jour d’être timides. Et sans doute cette déesse sur le point de devenir matrone songeait qu’elle devrait parmi nous choisir son dernier amant. Cependant, comme elle ne cherchait que son plaisir et non le nôtre, comme elle se sentait capable d’éprouver profondément et par elle-même, comme elle entendait, à défaut de l’avenir, évoquer le passé aussi bien que le présent--du moins je le suppose--rien d’étonnant si, à l’instant de se déterminer, elle hésitait encore parmi nous, qui nous valions tous à ses yeux. L’indifférence la menait presque autant qu’une orgueilleuse ardeur que nous découvrions parfois mélancolique.
Je me disais aussi ambitieux que mes camarades. Oserai-je avouer que je n’étais pas aussi sincère? Mon imagination me rendait Mme Chantilly désirable surtout dans la solitude d’une insomnie, d’une promenade ou de mon travail. Lorsque je me retrouvais en face d’elle, sa beauté me paraissait moins convaincante, et, par une malheureuse disposition à la lucidité, je voyais trop bien en elle certains petits détails. Elle remarqua mon sang-froid, elle blâma souvent mon ironie--car elle prenait tout désormais au sérieux--mais elle ne dédaigna pas de me demander parfois conseil, pour utiliser ma clairvoyance autant que pour se la concilier.
Jeudi dernier, j’ai vu combien elle redoute qu’on soit moqueur. Le jeudi est son jour de réception, mais on n’y rencontre pas grand monde, sauf nous. Nous étions, cette fois-là, moins nombreux que d’habitude. Il n’y avait avec Mme Chantilly que Préau, qui parut fâché de me voir. Préau est un garçon volontaire, qui se dit corrompu et qui est surtout compliqué et susceptible, âpre à juger les autres, mais déraisonnable dès qu’il s’agit de lui-même: c’est un de mes meilleurs amis.
Mme Chantilly m’a interpellé: «Vous allez railler...--Et pourquoi?--Vous êtes si méchant!» Je me suis incliné, dans l’intérêt de ma réputation. Puis, avec une sorte de gêne, imprévue chez elle, elle nous a avoué qu’elle avait une fille, oui, une fille, qui avait vécu jusqu’alors dans une pension où elle recevait une éducation naturellement très soignée, et qui était arrivée la veille pour passer auprès d’elle quelques jours de vacances. Une fille timide, un peu simple d’apparence, mais avec un bon cœur. Il ne faudrait pas la taquiner, ni lui dire des choses qu’elle ne comprendrait pas.
Après ce préambule confus d’une mère qui ne semblait pas sûre de l’être, Mme Chantilly s’est levée, tandis que Préau restait immobile, le front têtu, et, ouvrant une porte, elle a appelé: «Dorette!» Nous avons vu entrer une enfant de seize années, environ, à l’air sage, les yeux dociles sous la frange régulière des cheveux. Elle m’a donné la main avec une petite révérence assez touchante. Puis, quelque visite survenant, Mme Chantilly nous a poussés tous les trois dans le salon voisin en nous recommandant de ne pas faire trop de bruit. Pensait-elle que nous allions sauter sur les meubles? Préau semblait furieux d’être ainsi relégué. Moi, j’ai interrogé la petite.
Elle m’a répondu avec gentillesse, sans fausse honte, assise toute droite sur le bord d’une chaise, sa jupe courte bien tirée, et les deux pieds réunis. Elle a écouté mes propos avec le sérieux d’une personne pondérée qui veut s’instruire. Dans toute son apparence si puérile encore, sur ses traits peu précis, il y avait une expression de candeur. Puis, d’un ton lent et doux, elle m’a dit:
--J’ai déjà entendu parler de vous, Monsieur,--Et par qui?--Par maman... Elle m’a parlé aussi de M. Préau.--Trop aimable! a fait ce dernier, d’un air grognon. Elle l’a regardé, surprise d’un accent si peu poli. Cependant, songeant que Le Juvin est, de nous tous, le plus en faveur auprès de Mme Chantilly, j’ai demandé:--Vous a-t-on parlé de Le Juvin?--Non, jamais.»
Que fallait-il en conclure? Avions-nous tort, dans nos craintes d’être distancés? Quelques jours plus tôt, Le Juvin avait ramené Mme Chantilly du théâtre chez elle. Le Juvin, qui n’est pas très subtil, ne nous avait pas caché qu’il l’avait respectueusement quittée à la porte de sa maison. Mais il se pouvait qu’il eût menti, sur le conseil de la dame.
--Monsieur, a repris la jeune Dorette de sa voix sans intonations, est-il vrai que vous donnez des surnoms?» J’ai protesté néanmoins: c’est bien ma manie que d’étiqueter les gens. «Vous m’en donnerez un... Comment appelez-vous maman?» Ici Préau, irrité de perdre son temps, a daigné sourire, et moi, pour détourner la conversation, je me suis lancé dans toutes sortes d’histoires. Elle m’a écouté sans plus questionner, jetant parfois un coup d’œil sur notre compagnon dont le mutisme l’étonnait. Quand Mme Chantilly est venue nous chercher, nous nous entendions assez bien. Ensuite nous sommes partis, Préau et moi; mais il m’a quitté tout de suite, comme s’il m’en eût voulu d’avoir été dérangé dans ses travaux de siège et ses desseins tortueux.
* * * * *
J’ai revu la jeune Dorette. C’était par une de ces journées douces qui promettent la pluie. Je l’ai croisée sur le trottoir, et, tandis que je la saluais, j’ai bien observé son visage un peu pâle, d’une pâleur reposée et comme longtemps tenue à l’ombre, son visage calme que nulle émotion encore n’a remué. Je garde encore présents les moindres détails de notre rencontre: la chaussée, les passants, l’atmosphère tiède, et la satisfaction intérieure avec laquelle j’ai repris ma route.
Un peu plus loin, j’ai rencontré Le Juvin, et nous nous sommes mis à causer. Le Juvin est vaniteux comme tout le monde, mais il le laisse voir mieux que personne. Bien nourri, robuste, sa certitude de lui-même exerce sur moi l’attraction que j’ai toujours subie des gens qui réussissent leur existence. Ce n’est pas la courtisanerie qui m’attache à eux, mais une sincère admiration. Je voudrais surprendre leur méthode, et je sais pourtant qu’ils n’en ont pas.
Le Juvin m’aime beaucoup. Il m’a fait tout simplement ses confidences. L’autre soir, dans la loge de Mme Chantilly, il lui a parlé de très près. «Vraiment?--Nous en sommes venus à un véritable ton d’intimité.--Non?--Je lui ai parlé de mon prochain voyage en Espagne et au Portugal.--Tiens, tiens...--Et puis je lui ai décrit la propriété de campagne de mes parents.--Oh, oh!» Pour Le Juvin ce qui lui arrive ou ce qu’il possède intéresse tout le monde. Et l’assurance de cet être musclé, cordial, riche et heureux, se communique. «Mais enfin, ai-je repris, tout cela n’est pas très troublant.--Attends.» Le Juvin a élargi son torse, puis, à mi-voix, il a ajouté: «Et puis tu sais, dans l’ombre de la loge, j’ai frôlé son coude, j’ai baisé sa main qu’elle n’a pas refusée... j’aurais pu davantage...» Il s’est tu; moi aussi, vexé de l’avance qu’il a prise. Mais il n’a pu résister bien longtemps à de complaisants souvenirs: «Ensuite je l’ai accompagnée chez elle.--Et tu l’as quittée à sa porte?--Oui.--C’est bien vrai?--Parole.--Merci pour nous: tu n’as pas abusé de tes avantages.--Mon cher, je ne veux rien compromettre par imprudence.» Il est tellement sûr d’atteindre toujours son but qu’il ne se presse jamais. C’est pour cela qu’il me fait le récit de ses espoirs: il ne me craint guère.
Au bout d’un instant, il a demandé: «As-tu rencontré sa fille?--Oui, et toi?--Non.» Je me suis alors senti dédommagé du succès qu’il remporte auprès de la mère. La destinée ne lui a pas accordé comme à moi de contempler ce visage d’eau dormante et profonde, d’entendre cette voix sans timbre. J’ai revu dans mon esprit l’enfant tout à fait neuve, essentiellement pure, vierge et dont l’âme sommeille en attendant la vie. «Comment s’appelle-t-elle?--Dorette.--Tiens, quel drôle de nom! S’appelle-t-on Dorette...?» Oui, Le Juvin est un peu sot.
* * * * *
Hier soir c’est moi que Mme Chantilly a chargé de l’accompagner au concert. Cette femme adore sortir: l’intéressant serait de la rentrer. Nous étions dans deux fauteuils, et l’ombre d’une loge m’a manqué. En public la différence d’âge me gêne: mon sentiment est que nos voisins me prennent pour son neveu ou un petit cousin, et que c’est elle qui me mène au spectacle. Et puis elle me demandait constamment mon avis sur la musique que nous entendions: la musique n’est pas faite pour qu’on en parle. Un violoniste impitoyable a exalté le public, sans qu’une seule fausse note laissât croire que son cœur était capable de faire trembler son archet. Je ne me suis pas senti très heureux.
Sortis de cette salle surchauffée, et trouvant une fraîche nuit de printemps, nous avons convenu de revenir à pied. Alors Mme Chantilly a manifesté une mélancolie dont la saison et moi-même étions peut-être responsables: la jeunesse involontaire des autres et l’éternel recommencement de la nature ne sont pas sans l’irriter. J’ai reconnu dans ses paroles la lassitude d’une femme qui a beaucoup demandé aux hommes et qui, en fin de compte, a été déçue. A moins qu’elle n’ait été déçue dès la première fois, à cause de ses exigences, et qu’elle n’ait couru de nouvelles chances que pour se rattraper--comme un débiteur fait de nouvelles dettes. Mme Chantilly a gaspillé sa vie, et si elle ne se retrouve plus, c’est qu’elle s’est trop donnée.
Par un contraste naturel, j’ai songé à sa fille. Dorette, c’est elle, mais avant l’existence. Elle tient son jeu dans sa petite main, mais elle n’en a pas encore joué une carte. Peut-être ne l’a-t-elle pas même regardé. Ainsi est-elle à la fois innocente et attentive. L’exemple de sa mère ne l’avertira de rien, car seule l’expérience personnelle renseigne, et encore! Aura-t-elle plus de bonheur que cette plaignante créature un peu forte dans son manteau du soir, à côté de laquelle je marchais sous un ciel étoilé? Tout à coup je me suis dit que je perdais mon temps à prévoir l’avenir, sans profiter du présent et surtout du passé. Ces deux femmes me plaisent: l’une parce qu’elle est réservée--pour moi, qui sait?--l’autre parce qu’elle ne l’est pas, et peut ainsi me favoriser tout comme un autre. Un livre inédit est-il plus intéressant qu’un livre célèbre? J’aimerais, pensais-je, lire les deux volumes.
Alors, je me suis lancé à consoler ma compagne. Ce n’était pas facile, car j’ignorais le détail de ses regrets et je n’entendais à aucun titre lui prêcher le renoncement. Je me suis tenu dans des généralités en m’efforçant de les rendre brûlantes. Je lui ai affirmé que la vie offre toutes les revanches: elle n’a demandé qu’à me croire et l’obscurité de la rue a favorisé mon éloquence. Ensuite, me souvenant de Le Juvin, j’ai cherché à devenir plus pressant encore. Serré contre elle pour mieux me faire comprendre, déjà, comme nous longions le mur d’un jardin plein d’acacias, je respirais son parfum compliqué, lorsqu’un passant attardé, surgi sur ce trottoir désert, m’a obligé à m’écarter. L’effet de surprise étant manqué, je me suis cru ridicule,--comme si tout, dans l’amour, y compris l’essentiel, ne l’était pas, hélas, à qui le contemple de sang-froid. Pourtant, malgré cette interruption, je me jugeais capable de l’emporter, auprès de cette femme chargée de souvenirs, sur tous les rivaux inconnus qui peuplent sa mémoire. Et je lui ai dit à voix basse: «Je ne m’arrêterai pas, ce soir, sur votre seuil, j’entrerai!--Venez donc», a-t-elle répondu. Mon cœur a commencé de battre très fort, mais elle a ajouté: «Vous verrez votre ami Préau: il a dîné avec nous et tenu compagnie à Dorette toute la soirée.»
Et c’était vrai. Dans le petit salon trop riche où Préau avait trop fumé, nous les avons trouvés tous deux. Mais quoi: Dorette n’avait plus son immobile visage; elle était animée, elle souriait, à chaque instant elle se tournait vers son compagnon. J’ai reporté les yeux sur Mme Chantilly, un peu clignotante aux lumières, et j’ai été frappé par leur ressemblance. Ce qui rend la mère séduisante m’a fait peur pour la fille. Je me suis effrayé de ses aventures possibles, et des scrupules sont nés en moi. Je voulais bien profiter d’une licence maternelle dont je n’étais pas responsable, mais je me suis senti scandalisé par l’ébauche d’une première intrigue. Il serait coupable, vraiment coupable de laisser cette jeune Dorette courir un risque. Et Préau peut lui plaire. Et Préau n’a pas les délicatesses dont je m’honore.
Dorette, jusque-là vous sembliez, dans votre chaste indifférence, insensible à tous. J’aimais votre absence d’expression: personne n’avait encore eu d’importance à vos yeux. Et, ce soir, le rose est monté à vos joues. Sans me prévenir, vous avez dit des phrases délicates, que j’ai détestées. Préau, comme à l’ordinaire, jouait le personnage froid qui l’aide à dissimuler sa nature véritable. Cet hypocrite par méthode affecte de la raideur et de la brièveté. Il s’installe dans la vie comme il s’était installé dans son fauteuil, avec des façons volontaires que l’occasion pourrait rendre brutales. Sa réserve calculée est une arme terrible. Prenez garde, Dorette.
Mme Chantilly s’est approchée de moi. Même sans manteau, elle demeure forte. On pressent le solide corset qui la tient. Sa chevelure abondante est magnifique et dorée, mais son visage fardé se creuse un peu à mesure que la nuit s’avance. J’ai pensé que le jardin d’acacias et non pas elle, tout à l’heure, par-dessus le mur m’avait enivré de son odeur. J’ai songé ensuite que Le Juvin fut un sage de la quitter au seuil encore obscur de sa maison... Le Juvin: justement, elle m’a parlé de lui. «Il est charmant, votre ami, si bien élevé, si gai...--Oui, une gaieté naïve.--Je ne blâme pas cela.--Un peu convenu, par exemple.--Les conventions sont indispensables, mon cher. Vous les critiquez toujours, mais Le Juvin a raison de leur obéir. Les gens spirituels sont bien fatigants. Vous verrez, la naïveté a son charme.» Je n’ai rien répondu, elle m’a observé, et je me suis senti évalué comme sur un marché d’esclaves. M’a-t-elle mis en balance? Pour la pousser à bout, je me suis alors écrié:
--Mais il est très tard!
Préau s’est levé pour prendre congé tandis que Dorette me jetait un regard de reproche. Hélas, sa mère n’a pas songé à me retenir, elle ne m’a rien murmuré à l’oreille. Je l’ai saluée avec cérémonie, j’ai salué Dorette dont l’expression si vive semblait s’éteindre à mesure que Préau s’éloignait, et je suis sorti avec mon ami, mécontent de tout le monde.
* * * * *
Je n’ai pas perdu la fin de la soirée. Préau, très altéré, est devenu, après trois whiskies, assez bavard. Il continuait à se tenir très bien, avec seulement un peu plus de raideur et d’insolence. L’heure s’y prêtant, et aussi le vacarme qui régnait autour de nous, il m’a exposé ses théories sur la vie. J’y retrouvais son intelligence, sa violence et son immoralité, qu’il dissimule lorsqu’il est à jeun. Puis, quand il a incliné des idées générales aux aveux particuliers, je lui ai parlé de sa soirée: «La mère Chantilly ne te trouve pas bien redoutable de te laisser tête à tête avec sa fille,--Oh, ce fut banal.--Pourtant la jeune Dorette, à notre retour, semblait toute changée.--Changée?--N’as-tu pas remarqué jusqu’à présent cette candeur, et, sur son visage, comme l’espérance de la destinée, et aussi...» Mais je me suis arrêté: je ne voulais pas donner à Préau des motifs de s’intéresser à Dorette. D’ailleurs il a conclu: «Les jeunes filles m’ennuient.»
Il disait vrai: je le connais trop bien pour ne pas savoir que les promesses ne le tentent pas, il aime l’immédiat. Toutefois, par prudence, et sans perdre une minute, j’ai ajouté: «Tu trouves la mère plus attrayante?--C’est aussi ton opinion, je crois.--Oui, oui. Mais je crains que toi et moi nous en soyons pour nos frais.--Pourquoi?--Le Juvin tient la corde, et je ne serais pas étonné si...»
Préau a posé sa main sur mon bras pour m’arrêter. Son visage tendu, au menton lourd, a eu des yeux étincelants. «Mais c’est un serin, a-t-il dit.--Tu exagères.--Évidemment, il est beau garçon... mais cela ne devrait pas suffire...» J’ai vu Préau, qui est court de taille, se redresser, et son excitation faire place au chagrin. Que de gens, ce soir, j’avais à consoler, à commencer par moi-même! Et j’ai insisté: «Ce serait dommage, en effet, que Mme Chantilly se donne à Le Juvin: il ne saurait pas le prix d’un pareil cadeau. Elle mérite un raffiné, un connaisseur...--Assurément.--Songe à toutes les ressources d’une femme qui, ayant enrichi son cœur et ses sens, se trouve à l’heure du dernier épanouissement.--Oui, beaucoup de femmes en une seule.--Ce que tu as rêvé de plus voluptueux et de plus raffiné...» Préau, petit et maigre, et qui a toujours admiré les personnes opulentes, m’a interrompu par ces simples mots: «Elle est rudement bien.» J’ai recommencé: «Évidemment, ce serait flatteur. Mais Le Juvin va tout obtenir.» A partir de ce moment plus de geste, plus de parole. Préau est tombé dans une réflexion intense, à laquelle je l’ai abandonné.
Les hommes et les femmes, je prétends me servir d’eux à ma guise. Il suffit de connaître leurs passions et de les manœuvrer, tout en conservant assez de sang-froid pour ne pas céder aux siennes. La vie reproduit le jeu de colin-maillard, mais à l’envers: c’est moi seul qui suis clairvoyant et tous les autres ont les yeux bandés. Je les appelle ici ou là, et ils viennent, aveugles qui croient suivre leurs désirs et n’entendent en réalité que le mien.
L’amitié a ses devoirs incontestables. Toutefois je me demande s’ils ne sont pas moins inflexibles quand une femme est en cause. C’est montrer sa sollicitude que d’apprécier chez un ami les besoins de son cœur, que de le détourner d’un amour dangereux ou de lui en suggérer un autre qui ne vous porte pas ombrage tout en faisant son bonheur. Je prétends connaître si bien ceux que j’aime que j’ai résolu de les rendre heureux à ma manière.
En deux mots, Dorette et sa mère me plaisent l’une et l’autre. Mais Préau risque de séduire celle-là et Le Juvin de séduire celle-ci. Je détourne Préau de Dorette sur Mme Chantilly, où il rencontrera Le Juvin. Rivaux, ils se balanceront, car je sais l’irrésolution de la dame. Ainsi les deux femmes resteront libres.
* * * * *
Je n’ai pas tant calculé hier après-midi. Quelques heures d’une matinée suffisent à épanouir une fleur. Dorette a maintenant un accent plus net et des gestes plus assurés. Ses cheveux ne sont plus alignés en frange sur ses sourcils, mais relevés, séparés par une raie, et montrent un front droit. A chaque rencontre, je dois la connaître à nouveau, et je m’inquiète chaque jour de ce qu’elle sera demain.