Complices

Part 4

Chapter 43,721 wordsPublic domain

--Je dois rentrer, dit-elle. Vous savez que nous partons demain...

Demain? Non, je ne savais pas. Comment, elle allait partir? Mon cœur se serra.

--Restons encore ici, lui dis-je. C’est notre dernière promenade ensemble.

--Nous en ferons l’année prochaine, répondit-elle gaiement.

Je secouai la tête. Je devinais déjà que rien ne se recommence. Et, à la voir à ce point impatiente, je regrettai d’avoir trop bien rapporté les phrases d’Étienne. A la dérobée, je sortis la lettre et je me mis à la déchirer rageusement. Déjà Laure descendait le chemin creux: je contemplai avec avidité sa silhouette qui s’en allait si légèrement vers l’autre.

* * * * *

Le mariage avait été fixé au mois de novembre. Mon père décida de m’envoyer en Allemagne pendant les vacances afin de me mettre sérieusement à l’allemand. J’étais à peine installé depuis huit jours chez un professeur de Rothembourg que j’appris qu’on avançait la cérémonie. Étienne venait d’être nommé à un poste d’ingénieur dans des mines en Espagne, et il devait s’y rendre au mois de novembre précisément.

Je me préparai donc à refaire ma malle pour repartir. Mais mon père m’avertit qu’il ne considérait pas ma présence à ce mariage comme indispensable, et il m’enjoignit de rester à Rothembourg jusqu’au terme fixé d’avance. Après un moment de stupeur, je ressentis une terrible colère; je demeurai une journée entière enfermé dans ma chambre, et aux appels du professeur, à ceux de sa femme et de sa fille, je ne répondis que par des injures. Mon père, mis au courant, m’écrivit de façon sévère.

Alors j’affichai une mauvaise humeur systématique. J’affectai, en parlant allemand, de faire des fautes exprès. Je me moquai de l’empereur. Je traînai dans les médiocres brasseries de Rothembourg, et je rentrai tard, en chantant des grossièretés.

Cependant le fameux jour s’approchait et ma fièvre augmentait à mesure. Ce devait être un mercredi. La veille je reçus d’Étienne sa photographie et celle de sa fiancée. Je les regardai avec un désespoir exaspéré par l’exil. Je dormis très mal.

Le mercredi, je le passai presque entièrement dans la petite promenade des remparts, qui s’étend en éperon sur la rivière. Elle était déserte. A travers les feuilles, on voyait la ville gothique et trop pittoresque. Hélas! je me sentais si loin, si abandonné! Personne n’avait donc exigé que je fusse là: Étienne, pourquoi ne me réclamais-tu pas? Et vous, Laure...?

J’imaginais mal les rites d’un mariage. J’essayai de me représenter Laure en robe blanche, avec son voile. Comme elle devait être jolie! Étienne serait en jaquette, droit et fier, toujours beau. La foule accourue saurait l’admirer. «Et si vous saviez comme il est bon, comme il est intelligent!» Je pensais si fort à lui, avec une telle humilité, une telle dévotion, que j’étais sûr de forcer sa pensée, et qu’il songeait en cette minute à son pauvre ami Léopold.

Charles et Lucien étaient là-bas, eux. Ah, si j’avais pu les battre! Ou plutôt, non; dans mon chagrin, je souhaitai me livrer à eux, à leurs brutalités, à leurs coups de poing. Ne plus me défendre. Me laisser piétiner, arracher les cheveux, comme une chose pitoyable, et qui s’avoue vaincue...

Le soleil qui déclinait envoya des rayons obliques à travers le petit jardin frissonnant et fleuri. Je sortis de ma poche les deux photographies que j’avais emportées. Lui d’abord, qui me regardait avec son visage franc, de face. Longuement, je contemplai ce portrait inerte. Et puis je passai à celui de Laure. Je voulus le porter à mes lèvres: ma main, à mi-chemin de ma bouche, retomba. Je recommençai, les yeux fermés, un peu haletant, mais mon baiser éperdu, ne rencontrant que le carton froid, ne s’acheva pas. Heureusement personne ne m’avait vu. Tout le monde m’ignorerait, toujours.

Je me levai pour partir. J’étais en proie à l’inquiétude et à la peur. J’avais l’idée qu’on me trahissait. Mon cœur battait trop vite, comme s’il avait des raisons de s’émouvoir que je ne connaissais pas encore.

* * * * *

Deux mois après, je les revis. C’était chez ma grand’mère, qui m’avait invité pour quelques jours. «Les Étienne y seront», disait sa lettre. Les Étienne! J’avais ri de cette expression nouvelle.

Lorsque j’entrai dans le salon, j’entendis tout de suite la voix de mon ami:

--Tiens, Léopold!

Ma première idée fut de me jeter dans ses bras, comme naguère. Mais, posément, je lui donnai la main.

--Bonjour, Étienne...

Il m’emmena dehors.

--Tu comprends, disait-il, Laure n’est pas encore prête...

Je voulais aller dans le parc, mais il me retint sur la terrasse:

--Faisons les cent pas ici, veux-tu?... Eh bien, ton Allemagne? Était-ce amusant?

--Très!

--Comme tu as l’air convaincu! s’écria-t-il en riant.

Je passai mon bras sous le sien et je pesai dessus, pour l’obliger à se pencher vers moi, à m’écouter de plus près.

--Non, je ne ris pas... J’ai passé à Rothembourg deux mois horribles.

--Pourquoi donc?

Je lui expliquai que je détestais le professeur et sa femme chez qui j’habitais; que les autres pensionnaires étaient communs; qu’il avait beaucoup plu; que j’étais seul.

--Tu m’étonnes... Je ne savais pas...

--Je n’osais pas te l’écrire; tu m’aurais lu avec distraction. Je ne voulais pas te déranger...

--C’est juste, répondit-il.

--Mais je t’assure que j’ai bien pensé à toi, surtout le jour de votre... de ton mariage. J’étais si triste d’être absent. J’avais l’impression qu’on m’avait oublié...

--Pauvre vieux Léopold!

Cela, il le dit bien, et je reconnus l’ancienne intonation de l’amitié, cette sorte de perplexité qu’il éprouvait à mon égard et qui me causait du plaisir et de l’orgueil, parce que je devinais qu’il m’aimait et qu’il ne me comprenait pas tout à fait... Alors, de le sentir le même, j’eus un mouvement de joie. Je lui racontai combien j’étais content d’être revenu, content de le retrouver pour toujours. Je bavardai, tandis que nous continuions à marcher de long en large sur le gravier de la terrasse.

Étienne m’écoutait et se taisait. Depuis quelques minutes, il paraissait préoccupé. A plusieurs reprises, il avait levé les yeux vers la façade de la maison. Il regarda l’heure à sa montre. Et je ne sais ce que j’étais en train de dire, lorsqu’il se dégagea de mon bras, se tourna vers une fenêtre du premier étage et cria:

--Laure!

Je m’arrêtai, interloqué. Mais il reprit, d’un ton clair:

--Ho-ho! Laure! Il est midi, on va déjeuner...

Sa figure avait changé d’expression. Tournée vers cette fenêtre, en plein soleil, elle rayonnait.

--Étienne..., fis-je.

La fenêtre s’ouvrit. Laure parut et, se penchant, me jeta:

--Bonjour, Léopold!

Puis, à Étienne, avec le même air heureux que lui-même:

--Est-ce que je suis en retard?

Il répondit en riant:

--Tu es toujours en retard...

Ce tutoiement imprévu me choqua ainsi qu’une chose inconvenante. C’était la première fois que je les voyais ensemble. Comme je n’avais pas assisté aux cérémonies officielles des fiançailles, du mariage, je ne m’étais pas habitué petit à petit à un état de fait qui, dans mon esprit, restait vague. Soudain, en quelques mots, il venait de m’apparaître, à la fois précis et définitif.

Pendant le jour entier je fus abasourdi et de fort mauvaise humeur. Personne, bien entendu, ne s’en aperçut. Étienne, et surtout Laure, occupaient l’attention de tous.

Chacun trouvait Laure charmante, et bien que le contraire m’eût révolté, j’étais agacé par ce concert de louanges. On répétait ce qu’elle disait, on vantait son esprit, sa beauté, ses robes. Je m’étonnais qu’Étienne se prêtât à cette apothéose de famille. Il acceptait trop de compliments pour une chose aussi ordinaire, somme toute, qu’un mariage.

Impatienté d’être ainsi laissé de côté, je voulus regagner mon ami, l’isoler de la promiscuité des autres. Je lui proposai une partie de pêche. Que de journées nous avions passées, naguère, les pieds dans l’eau, retournant les gros cailloux pour trouver des écrevisses. Il apportait à cette occupation son esprit de méthode, son sérieux; nous restions des heures ensemble... Quand je lui demandai de recommencer, il répondit d’abord d’un air distrait. Je repris:

--Te rappelles-tu, l’année dernière, une fois, j’étais tombé dans l’eau, à l’endroit où il y a un grand trou... Tu t’en souviens?

--Oui, sans doute...

Laure, qui causait avec Lucien près de la fenêtre, dit avec tranquillité:

--Mon petit Étienne, faisons cet après-midi la promenade dont tu m’as parlé.

Il se leva un peu hésitant.

--Tu y tiens?

Elle ne fit que sourire. Pourtant cela suffit. Et il refusa la partie de pêche. Et ensuite il eut de nouveau cet air heureux qui m’irritait. Je les quittai sans leur dire adieu... Toutefois, de la fenêtre de ma chambre, je guettai leur départ. Il apporta des couvertures, l’installa: elle se laissait faire. Je les trouvais puérils tous les deux. Mais dès que l’auto eut tourné dans l’avenue, il me sembla qu’avec eux s’en allait tout l’intérêt de la vie.

Mon affection susceptible percevait très bien, chez Étienne, certaines modifications. Il n’avait plus le genre correct et courtois de naguère, cette tenue qui m’en avait toujours imposé. Ses cheveux étaient trop longs, et il apparaissait légèrement engraissé. Il se montrait plus épanoui, presque béat, avec des complaisances, des mollesses, et un rien d’infatuation. On devinait l’homme qui est adulé... J’exagère ces traits en les rapportant, mais je sentais autour d’Étienne une atmosphère morale différente, et je lui en voulais de n’être plus tout à fait le même; j’en voulais surtout à sa femme.

Je crois bien qu’à ce moment je la détestais. J’avais l’impression d’être volé: j’étais furieux contre la voleuse. L’amitié d’Étienne jouait un tel rôle dans ma vie que je ne pouvais croire qu’elle fût diminuée, finie. Que me serait-il resté? Je n’arrivais pas à saisir pourquoi Laure avait pris une telle influence sur lui, en si peu de temps. Je souffrais non seulement d’être à l’écart mais encore de si mal comprendre les événements. Et d’autant plus que j’étais le seul à les trouver absurdes. La maison retentissait toujours des éloges de la jeune femme. Lucien y prenait une part prépondérante et recommençait à changer de cravate tous les jours. Je voulus passer sur lui ma bouderie, je lui cherchai querelle, et il me tira les oreilles.

Pourtant c’est à Lucien que je dus de voir un peu plus clair. Les Étienne avaient l’habitude de sortir après dîner dans le parc; puis, avant de monter dans leur chambre, ils s’arrêtaient quelques instants dans le salon avec nous. Un soir ils s’attardèrent au dehors. Comme l’heure s’avançait, ma grand’mère envoya Lucien les chercher. Je suivis Lucien.

Quoiqu’on fût en automne, la nuit était douce. Je ne sais pourquoi, elle me parut mystérieuse: je ne reconnaissais plus le détour des allées, ni la forme des grands arbres. Cette ombre bleue, où rien ne bougeait, m’attirait bizarrement.

Lucien m’enjoignit de marcher sur le gazon, derrière lui. «Nous allons les surprendre», murmura-t-il. Moi, je voulais bien. Nous errâmes ainsi assez longtemps, mais sans succès. «Où peuvent-ils être?» Et puis, tout à coup, comme nous revenions vers la maison, Lucien se mit à rire et, me montrant une fenêtre éclairée:

--Tiens, regarde, ils sont rentrés!

Je m’étonnai qu’ils n’eussent pas dit bonsoir, comme d’habitude. Lucien haussa les épaules:

--Pardi, fit-il de sa voix sifflante, ils étaient pressés d’être seuls!

--Mais enfin...

--Ils sortent tous les soirs dans le jardin; une fois je les ai suivis. Ah, ce qu’ils s’embrassaient... Dame, des jeunes mariés.

Et, sans égard pour mes naïves oreilles, Lucien, en quelques phrases, m’ouvrit certaines perspectives.

Mon imagination était très chaste. Jamais, à propos d’Étienne et de Laure, elle n’aurait osé s’égarer en des hypothèses scabreuses. Mais les confidences ironiques de Lucien m’expliquèrent bien des choses. Je commençai à entrer dans un ordre d’idées où j’hésitais, où je trébuchais, et qui me semblait aussi obscur et aussi doux que cette suave nuit d’octobre à travers laquelle rougeoyait une fenêtre fermée.

Ce qui m’avait paru invraisemblable: le quasi refroidissement d’Étienne à mon égard, sa transformation physique, son empressement servile auprès de Laure, l’espèce de lien invisible mais évident qui unissait même devant nous leurs paroles, leurs gestes, leurs sourires, tout cela se justifiait donc par l’amour. J’étais bien obligé de dire ce mot-là. C’était un mot tout neuf, dont je ne m’étais jamais servi, et que je prononçais avec un peu de gêne, bien que flatté de l’employer. Loin d’être une simple formalité, comme je l’avais admis, leur mariage suscitait des sentiments et des actes qui les avaient modifiés l’un et l’autre, et, par conséquent, leurs positions par rapport à moi.

Cette révélation m’excita fort. Je n’étais d’ailleurs pas beaucoup plus avancé qu’auparavant. Pour rien au monde, je n’aurais voulu me renseigner davantage auprès de Lucien: je ne l’avais écouté que par surprise. Je dus me contenter de chercher sur les visages et dans les paroles d’Étienne et de Laure comment se manifestait cet amour brusquement découvert. En observateur novice, j’attribuai trop d’importance à certaines choses; j’en laissai passer d’essentielles. Pourtant je vis mieux pourquoi Étienne avait repoussé au second, au troisième plan, l’amitié de naguère.

Dans mon désarroi, j’en avais d’abord voulu à Laure. Maintenant ma curiosité suspendait mon ressentiment. Je voyais sur Étienne les effets incontestables et considérables d’un sentiment inconnu, mais le principal m’échappait puisque je ne l’avais pas éprouvé, ou plutôt puisque je n’appelais pas de ce nom ce que j’éprouvais moi-même. L’amour restait à mes yeux une notion presque abstraite. Toutefois pour influer ainsi sur les hommes, j’imaginais quelque chose d’extraordinaire, de fantastique, de délicieux. La chair et l’âme s’y intéressaient. Comme une flamme brûlante et pourtant cachée, l’amour était le centre chaud de la vie. Et je l’ignorais. J’entendais le bruit du brasier, j’en voyais passer le reflet autour de moi. Mais la flamme elle-même...

* * * * *

Et alors, sous ses airs futiles, Laure commença de m’apparaître comme un être redoutable, un génie secret dont je n’avais pas compris la puissance. Par quels moyens étranges agissait-elle sur les gens, pour les séduire et leur bouleverser l’esprit? Elle m’inspira une sorte de crainte religieuse. Je ne soutenais plus qu’avec gêne le regard de son petit visage innocent et malicieux.

Pourtant quelques mois plus tôt, elle m’avait paru moins surprenante. Ces promenades que nous faisions ensemble, ces conversations si gaies... Je voulus retourner dans les bois que nous avions parcourus tous les deux, revoir le carrefour, la futaie, le hameau. Je n’y rencontrai qu’une mélancolie désenchantée. L’automne avait jauni le paysage. Les arbres s’effeuillaient déjà. Il n’y avait plus de ces longs crépuscules qui n’en finissent pas, après une journée d’été qui s’étire jusqu’au soir. Et puis j’étais seul. Seul, je ne revoyais plus les choses comme je les avais vues avec elle.

Ici, elle avait dit telle phrase. Et je retrouvais ses paroles. Ici, nous avions ri. Et j’entendais l’inflexion de sa voix. A force de ranimer ce passé vieux à peine de quelques mois, je sentis renaître mes sentiments d’alors. Seulement, naguère, ils étaient indistincts. Maintenant, ils s’éclairaient de tout ce que j’avais éprouvé durant mon exil d’Allemagne--tous ces troubles, ces tristesses, ces étonnements douloureux auxquels je ne savais donner un nom.

Et pourquoi étais-je seul à me souvenir? Laure, non seulement semblait avoir oublié, mais encore ne faisait aucune attention à ma présence. Elle aussi, son cœur n’était plus le même. Comme Étienne, un sentiment ardent et exclusif l’occupait, et elle n’avait plus besoin de moi. Mais j’étais là pourtant, je vivais, je me souvenais. Que Laure était donc cruelle de ne pas s’en apercevoir!

* * * * *

Étienne était allé faire une promenade à cheval, avec Ingo. J’entrai par hasard au petit salon, et je trouvai Laure, seule, qui lisait au coin du feu de broussailles et de pommes de pin.

--Vous voilà, Léopold, dit-elle. Et vos frères, où sont-ils?

Ravi d’être interpellé, je haussai pourtant les épaules avec mauvaise humeur. Elle demanda:

--Avez-vous fait la paix avec eux?

--Que vous importe?

--Qu’avez-vous donc, Léopold?

--Et vous, lui dis-je d’un air bourru, pourquoi me posez-vous ces questions?

--C’est que vous m’avez fait vos confidences...

--Si elles vous intéressaient, pourquoi, depuis que je suis arrivé, ne m’avez-vous rien dit? A peine m’avez-vous adressé la parole.

Elle ne comprit pas cette phrase de colère naïve. Mais elle ne comprit pas mieux lorsqu’elle me vit m’asseoir à côté d’elle et que je lui demandai, d’une voix sourde:

--Pourquoi ne vous occupez-vous plus de moi?

J’eus peur de cet aveu involontaire qui m’éclairait sur moi-même tandis que je le prononçais. Et pourtant j’aurais voulu en dire, en savoir davantage. Je ne regardais pas Laure, je tenais la tête penchée. Brusquement je pris sa main.

Petite main tiède: elle frémit dans la mienne, pour s’enfuir. Mais je la tenais, je la serrais. Peut-être lui faisais-je mal? J’étais trop confus, trop brûlant pour m’en apercevoir. La main ne bougea plus, elle s’abandonnait. Alors j’ouvris la mienne, avec précaution, comme sur un oiseau captif. Et maladroitement, mais passionnément, pour obéir à mon cœur affolé et privé de mots, j’embrassai sa main.

Elle se mit à rire. Un rire clair, net, pas méchant, ni moqueur. Elle riait d’amusement. Elle avait l’air de me trouver très gentil. Comme elle était gaie pour rire comme cela! Moi, je ne riais pas. Était-ce de sentir l’immense espace qui me séparait d’elle, l’inutilité de ma tendresse, mais je fus envahi par une détresse abominable. Ma gorge se serra, mes yeux se mouillèrent.

--Léopold! s’écria Laure redevenue sérieuse, Léopold, ne pleurez pas...

Mais je ne pouvais retenir mes larmes. Alors, avec une intonation de pitié et d’étonnement, et tout en reprenant ma main qu’elle caressa à son tour, elle me dit:

--Léopold, il ne faut pas pleurer...

Et puis, après une minute ou deux, elle ajouta tranquillement:

--Essuyez vos yeux, voilà du monde.

Je bondis loin d’elle, je me sauvai au jardin. J’aurais voulu mourir, et je pensai à aller me jeter dans l’étang.

Du milieu de mon trouble, surgit une certitude: j’aimais Laure. Ce sentiment inexplicable, que j’avais découvert chez les autres, il existait désormais en moi. Je regardai de tous côtés: la nature était pareille à elle-même. D’un arbre, une feuille jaune tomba; une pie sauta dans l’allée, plus loin. Et pourtant, j’aimais...

Je pensai aux conséquences et je les vis terribles. Peut-être allait-on me chasser! Laure raconterait-elle à Étienne mon geste et mes larmes? N’importe. Quelle que pût être la catastrophe, j’étais heureux... Faute de l’amitié, je trouvais dans l’amour l’excitation, la jouissance, l’orgueil nécessaires à mon caractère, le point d’où résister aux hommes.

* * * * *

Je fus moins fier quand je revis Étienne. Il mit sa main sur mon épaule, et je rougis jusqu’aux cheveux... Je mentais en acceptant la main de mon ami, en soutenant, avec une facilité qui me bouleversa, le regard qu’il posait sur moi... Et puis, tout à coup, comme il détournait la tête pour parler à quelqu’un, je me mis à le haïr. Ce fut immédiat et radical. A sa voix, à son contact, j’avais compris, physiquement compris, que Laure lui appartenait,--c’est-à-dire qu’il me l’avait prise.

Naguère, j’étais jaloux parce qu’Étienne m’oubliait; maintenant j’étais jaloux parce que Laure ne m’aimait pas. Hélas! le cas était plus douloureux. Étienne n’avait déçu que mon affection, Laure blessait mon amour. Ce n’était plus une plainte d’enfant abandonné qui montait à mes lèvres, mais la révolte autoritaire d’un homme. Ma jalousie, en changeant d’objet, cessait d’être uniquement sentimentale pour se charger d’inquiétudes, d’exigences, de rêveries folles. Déplorable exaltation! Ce désir excédait mon âge, ma chair à peine virile.

Laure continua de me traiter comme auparavant. Elle ne fit jamais allusion à notre bref entretien. En ma présence, elle ne témoigna ni plus ni moins à Étienne. Peut-être avait-elle jugé l’incident sans importance. Peut-être, le regrettant, trouvait-elle plus commode de n’en pas tenir compte.

D’ailleurs je ne cherchai pas à lui parler. Ce n’était pas le respect du mariage qui m’arrêtait: je n’avais pas de ces délicatesses. Ce n’était pas mon amitié pour Étienne: j’aurais éprouvé un sombre plaisir à venger cette amitié sur lui-même, qui l’avait trahie. Non, j’étais silencieux parce que je ne pouvais rien dire. Des paroles passionnées sur ma bouche d’enfant eussent été ridicules et vaines. On n’exprime pas un sentiment disproportionné. Je pouvais à la rigueur jouer le rôle d’amoureux puéril, mais pas celui d’amant. Je préférai me taire plutôt que de n’être pas pris au sérieux.

Mais pourquoi ce que j’éprouvais, et qui était si réel pour moi, était-il en même temps irréalisable? Je ne me disais pas qu’il fallait attendre, remettre à quelques années l’occasion d’accomplir mes désirs: j’étais incapable d’un raisonnement si calme et peut-être cynique. Puisque j’aimais Laure, c’était tout de suite; Laure, pour plus tard, ne me tentait guère... Et je revenais battre du front contre cette fatalité des années qui nous séparaient, irrémédiablement, et m’interdisaient une femme que je voyais tous les jours, à toute heure. Etre si près l’un de l’autre, et si loin!

Par là j’étais ramené à Étienne pour le détester davantage. L’homme que j’aurais si passionnément souhaité d’être, il l’était. Lorsqu’elle s’appuyait contre lui, protégée par lui, je pensais avec rage à ma petitesse. Il était son héros, et je n’étais pas capable d’être un rival. Et pourtant! Avec quelle impatience j’épiais ce qu’il lui disait de tendre ou de chaleureux: j’aurais mieux dit tout cela. J’enviais Étienne d’être son mari, et j’étais sûr qu’il ne méritait pas de l’être: je lui en voulais de l’aimer, mais je lui reprochais aussi de l’aimer mal.

Et alors, haussant les épaules de colère et de dégoût, je ne pouvais taire certaines remarques qui m’eussent paru, jadis, sacrilèges. Je jugeai Étienne convenu, assez banal, toujours prêt à sourire comme si tout était facile. Sa bonne humeur me déplut: il était trop sûr de lui. Décidément, il engraissait. Un jour, je découvris--avec quel remords et pourtant quel triomphe!--qu’il n’était peut-être pas très intelligent.

Mais pourquoi Laure ne s’en apercevait-elle pas? Elle se contentait donc d’une réalité si médiocre! Elle passait à côté de moi sans se préoccuper de mon incomparable dévouement. Une telle passion, je la croyais rare et merveilleuse. Alors je ne m’expliquais pas pourquoi elle demeurait ignorée. Hélas, la vie continuait toute pareille. Personne ne s’apercevait de rien. Étienne ne songeait pas à s’effacer devant moi, et Laure n’avait pas l’idée de se jeter dans mes bras.

Ces impressions mélangées et forcenées, que je ne communiquais à personne, me détraquaient. J’en rapporte ici l’essentiel, mais il s’y ajoutait toutes sortes d’absurdités. Je ne distinguai plus ce qui était juste de ce qui était ridicule, et, ne me contentant pas de souffrir, je voulus encore compliquer ma souffrance. J’arrivai à un état d’esprit horriblement embrouillé. Car j’avais beau déprécier Étienne, je tenais à lui malgré moi et tout en le jalousant; parce qu’il était le premier être humain que j’eusse aimé, il m’avait, sans même s’en apercevoir, marqué pour toujours. Et je détestais Laure dont j’étais épris. Je rêvais d’eux; je les adorais et les maudissais à la fois. Je ne savais lequel préférer.

* * * * *