Part 3
--On ne m’aurait pas reproché... ce qu’on me reproche aujourd’hui. Mes fautes, on les oublierait, tandis qu’on les étale. Chacun se croit le droit de me condamner, sans savoir l’enfer que j’ai traversé, la mort que j’ai frôlée si souvent, sans savoir combien facilement un homme, loin de son milieu naturel, seul, se transforme, peut-être se dégrade. Mais non. J’ai eu des appétits; je les ai satisfaits. Je n’avais que ma peau; j’ai cherché son plaisir. L’Afrique, l’Extrême-Orient, ce n’est pas la petite Europe. On s’y noie comme dans la mer.
J’avais jeté ma cigarette, je me reculai un peu. Les paroles de Malrose n’étaient pas très claires, mais j’appréhendais qu’elles ne le devinssent. J’avais provoqué des aveux; je les redoutais maintenant. Je l’avais admiré, je ne voulais pas que le détail de sa culpabilité me dégoûtât.
--Ne dites pas cela, fis-je.
Il reprit, non plus avec âpreté, mais d’un accent plein d’inquiétude:
--En attendant, je suis un raté. Voilà une excellente moralité en action! Après tout, les autres ont peut-être raison. Mais cela, ce serait le pire. Ici, dans cette maison où tout me blesse, pour la première fois je suis moins sûr de moi-même. Vais-je me joindre aux imbéciles pour me blâmer? Non, non. Ma vie me retombe sur le cœur. Quelle affreuse angoisse, parfois, durant mes insomnies. Et que cela fait mal...
Depuis cette conversation, j’ai quelquefois observé, chez des natures nerveuses et pécheresses, le brusque besoin de confesser leurs fautes au milieu des larmes. Elles étaient jusque-là orgueilleuses, ironiques, provocantes, et les voilà tout à coup déséquilibrées, prêtes au désespoir et à l’aveu. J’étais bien jeune alors pour recueillir de scabreuses confidences. Je fus bouleversé de voir mon cousin affalé sur sa chaise, la tête basse, et tout pareil au vaincu se livrant au vainqueur. Cette chute soudaine d’un héros me désola. Parce que j’étais timide je connaissais l’humiliation, mais j’avais horreur de voir les autres humiliés. Moi, enfant, j’eus pitié de cet homme.
Des larmes parurent à ses paupières, et il ne dit plus rien. M’étant rapproché sans qu’il s’en aperçût, je lui pris la main. Et puis je cherchai la meilleure parole pour l’encourager, et je soufflai:
--Je vous comprends.
Il ne m’entendit pas, se leva d’un air égaré, ouvrit la fenêtre et s’accouda à la barre. En bas la porte d’entrée se referma. C’était maman qui rentrait. Alors je m’enfuis.
* * * * *
Quand je le revis à dîner, il avait repris son expression sévère. Il ne parut pas se rappeler qu’il y avait entre nous, désormais, un souvenir commun. Au dessert il annonça qu’il nous quitterait le lendemain. Ma mère ne put s’empêcher de rayonner, mon père au contraire jeta sur mon cousin un regard craintif.
--As-tu abouti dans tes démarches? demanda-t-il.
Malrose fit un geste évasif. Mon père insistant, il lui répondit:
--Non, mon cher. J’ai trouvé soit des portes fermées, soit des visages réprobateurs. Je repars comme je suis arrivé. Personne ne veut m’aider. Et pourtant il suffirait de peu de chose.
--Ne perdez pas courage, s’obligea à dire ma mère.
--J’en ai beaucoup eu, fit-il simplement. J’en ai moins...
--Mais alors... dit mon père.
Il fut interrompu par ma mère qui leva la séance et m’envoya dans ma chambre apprendre mes leçons. Mais le lendemain matin, au déjeuner, je tombai sur une dispute de mes parents.
--Dieu sait, disait mon père, à quelle extrémité il risque de se porter.
--Allons donc, répondit ma mère.
Mon arrivée les fit se taire un instant, mais le sujet de leur discussion les préoccupait si fort qu’ils le reprirent par allusions.
--Il m’a expliqué, dit mon père. Une simple avance...
--Jamais.
--Garantie. Ce serait le salut.
--Non.
--Mais cette rentrée inespérée qui justement...
--Non, non et non! Rappelle-toi...
Mon père l’arrêta d’un geste. Il savait bien ce qu’elle voulait dire. Dès que j’eus fini, pour mieux débattre le problème on m’envoya au salon repasser mes mots latins.
J’y allai tête basse, inquiet pour mon ami. Le souvenir de ses larmes me serrait le cœur. J’ouvris la porte: Malrose était au salon. Il ne m’avait pas entendu, il me tournait le dos, debout devant le meuble italien à tiroirs, celui que je possède aujourd’hui. Il avait ouvert, forcé sans doute, le tiroir supérieur, et compulsait des billets de banque. Je m’avançai et il se retourna brusquement.
Mon émotion fut si violente que je me mis à trembler et qu’il m’eût été impossible de prononcer une parole: pourtant je me sentais lucide et résolu. Je marchai au meuble d’où, stupéfait, furieux, Malrose s’était écarté. Me haussant sur la pointe des pieds, je pris les billets de banque--la «rentrée inespérée» dont avait parlé mon père, je suppose--et les tendis à mon cousin en refermant le tiroir.
Il ne bougea pas, sombre, la bouche tordue par son affreuse grimace, et comme prêt à se jeter sur moi.
--Prenez-les, articulai-je enfin.
Il ricana:
--Ils ne sont pas à toi. Et je serais vite rattrapé. Allons, va me dénoncer, sale gamin.
Je pensai que si papa ou maman entrait en cette minute, tout serait perdu et que ce serait bien dommage. Alors, m’efforçant d’être persuasif, j’insistai:
--Prenez-les donc. Et puis, partez. Je dirai que c’est moi qui les ai...
Je n’osai pas prononcer le mot. Il hésita encore, soupçonneux:
--Pourquoi fais-tu cela?
L’imbécile! Je recommençai:
--Dépêchez-vous.
Il les prit. Papa entra et dit que la voiture était là et qu’on avait chargé les bagages. Il y eut une scène d’adieux assez curieuse. Maman, qui était naturellement enchantée de le voir déguerpir, se montra aimable pour la première fois. Et papa, qui était inquiet de Malrose, qui se reprochait de ne pas l’avoir financièrement secouru, fut froid, presque désagréable. Malrose, toujours très poli, semblait pressé de partir. Il me serra la main en dernier, mais, pris de faiblesse après mon audace, je baissai les yeux, et ainsi je n’ai jamais su quelle avait été l’expression suprême de son visage. Il monta dans la voiture qui disparut.
Puis nous rentrâmes. Maman alla donner des ordres pour qu’on rétablisse ma chambre à mon usage. Je suivis mon père au salon.
--Papa...
Il ne fit pas attention, d’abord. J’étais décidé, mais l’aveu me semblait vraiment dur. Mon front se couvrit de sueur.
--Papa, dis-je, j’ai pris l’argent qui était dans le tiroir du meuble italien.
--Comment, l’argent? fit-il.
--Oui, le cousin Malrose... tu ne sais pas combien il est malheureux. Alors j’ai pris l’argent pour le lui donner.
--Petit misérable!
Mon admirable père, ce bourgeois timide, pâlit d’abord, d’une pâleur verte qui me fit comprendre l’énormité de mon acte. Ensuite, il tendit les bras vers moi.
--Viens que je t’embrasse.
Ce baiser fut d’ailleurs très court. Ma mère m’appela dans le corridor. Je répondis sans bouger: «Voilà». Nous l’entendîmes qui venait au salon. Alors mon père, toujours très pâle, se pencha vers moi et murmura, au comble de l’agitation:
--Sois tranquille, sois tranquille...
Et la porte s’ouvrit.
L’ENFANT JALOUX
A Salvador de Madariaga.
... Mes frères, certes! je ne les aimais pas. Eux-mêmes, ils me détestaient. Nulle raison à cette antipathie réciproque, sinon ma faiblesse et leurs brutalités. Peut-être aussi le simple effet de générations différentes. J’avais quatorze ans; Charles vingt et Lucien dix-huit. Nous aurions dû vivre de côté et d’autre, occupés à nos besognes particulières. Mais un perpétuel désir de lutte, un goût des rancunes et des représailles nous rapprochaient. Nous passions nos vacances à nous battre. Charles, d’un caractère apathique, se bornait à me donner des coups. Lucien, qui était plus imaginatif, cherchait à me faire mieux souffrir, et il s’amusait, avec un rire sournois, à de cruelles taquineries.
Il est vrai que je ne les craignais guère. Je ne me contentais pas de me défendre, je prétendais parfois attaquer. Leur méchanceté surexcitait ensemble ma peur et mon audace. Comme je n’étais pas le plus fort, il me fallait recourir à la ruse, une ruse ingénieuse et patiente. Mon avantage était dans les insultes, où ils ne m’égalaient point, et dans la fuite, où je les essoufflais. Pour rien au monde, je n’aurais été me plaindre ou demander protection à une grande personne. Je mettais mon honneur à les braver... S’ils m’attachaient à un arbre en plein soleil; s’ils m’enfermaient dans une malle, au grenier; s’ils me volaient mes vêtements ou mes livres; s’ils me tordaient les poignets à les briser--je parvenais presque toujours à retenir mes cris ou mes pleurs...
Cette année-là, nous allâmes passer la Pentecôte à la campagne, chez notre grand’mère. En ce lieu paisible, mon existence était semée d’embûches, de nuit comme de jour. Car, mes frères et moi, nous logions dans deux chambres contiguës, à une extrémité de la maison. Personne n’entendait nos batailles, leurs menaces, et mes chants. On ne s’apercevait que le lendemain des cuvettes fendues, des lits inondés d’eau, des chaises défoncées. Charles et Lucien rejetaient sur moi toute la faute. Et j’étais assez orgueilleux, assez méprisant pour la revendiquer.
Un soir, après dîner, nous étions en train de jouer aux cartes--et le jeu n’était qu’un prétexte à nous envoyer des coups de pied sous la table--tandis que ma grand’mère faisait, sur un guéridon voisin, une patience avec sa demoiselle de compagnie. On entendit tout à coup le roulement d’une voiture dans la cour, bientôt un bruit de voix dans le vestibule, puis, la porte s’ouvrant, on vit paraître Étienne. Étienne, notre cousin, était alors âgé de vingt-quatre ans... Je venais de recevoir le soulier de Charles sur le tibia gauche: cette arrivée inopinée suspendit ma riposte et changea ma colère en plaisir.
Toutefois je dus lui dire bonsoir presque aussitôt car Lucien, malignement, fit remarquer combien il était tard. J’allai donc me coucher. Je suivis des corridors obscurs où je redoutais chaque soir une embuscade. Je m’enfermai dans ma chambre. Mais, au fond de mon lit, j’abandonnai la contrainte, la défiance, la haine, qui tout le jour, m’avaient exalté. Et je me hâtai de m’endormir pour revoir Étienne le plus tôt possible.
Étienne, en effet, était mon meilleur ami. Certes, je n’aurais pas osé lui donner ce nom. Lui-même n’y aurait peut-être pas pensé. Mais qui d’autre aurais-je aimé? Mes frères et moi, nous étions adversaires. Mes camarades d’école, je les ignorais, et ils me le rendaient bien. Les autres personnes et même mes parents, ne provoquaient en moi que des sentiments de convention. Tandis qu’Étienne...! Il m’inspirait une admiration immense et tendre. Il était grand, solide, bien vêtu, adroit, joyeux: que de prestiges à mes yeux de révolté! Je pensais qu’il était très beau. Ce qu’il disait me paraissait toujours juste. Orphelin de père et de mère, sa destinée me frappait, d’une manière sans doute excessive, de respect et de compassion. J’aurais voulu le distraire, l’intéresser, me mettre à son service. Mais j’éprouvais tout cela d’une manière confuse et je ne savais pas l’exprimer.
Lui, de son côté, me témoignait une réelle bienveillance, me conseillait, parfois me grondait. J’acceptais humblement ses reproches, parce qu’il m’écoutait comme un égal, parce qu’il était le seul à avoir confiance en moi. Près de lui, je me trouvais heureux et paisible. Un de ses gestes familiers était de me caresser les cheveux, et je sens encore, après des années, le choc de sa bague sur ma tête d’enfant.
Je me rappelle qu’un soir, à une réunion de famille, comme je lui disais adieu avant d’aller me coucher, il m’avait soulevé dans ses bras, et il avait murmuré à son voisin:
--Des trois, c’est bien celui-là que je préfère...
Etre celui qu’on préfère! A ces mots, mon cœur triste et sauvage s’était brusquement dénoué. Cette fois-là, je n’avais pu retenir mes larmes...
* * * * *
Le lendemain, quand je descendis dans la cour, je vis Étienne qui boutonnait ses gants, la cravache sous le bras, tandis que le cocher achevait de sangler son cheval Ingo. Je courus lui dire bonjour.
--Bonjour, Léopold, fit-il de sa voix enjouée. Viens-tu te promener avec moi?
Je lui expliquai que le seul cheval disponible, en dehors d’Ingo, était réservé à Lucien, qui m’interdisait de le prendre... Étienne m’entraîna de quelques pas, à cause du cocher, et me demanda:
--Tes frères sont-ils toujours insupportables?
--Regarde.
Je relevai ma manche et lui montrai sur mon bras droit la trace d’une morsure. Étienne parla d’aller leur tirer les oreilles. Je le suppliai de n’en rien faire. J’étais trop content qu’il me plaignît.
--Mais ces disputes perpétuelles...
--Elles m’amusent, m’écriai-je avec défi.
Étienne hocha la tête. Sa nature raisonnable ne pouvait concevoir le plaisir que l’on goûte, étant faible, à souffrir et à se venger. Et parce qu’il avait l’âge d’homme, il avait oublié que les enfants renferment de grands sentiments dans de petites manies: le stoïcisme absurde que j’opposais aux méchancetés de mes frères, me relevait à mes propres yeux. Grâce à cet entraînement de courage et d’insouciance, un acte héroïque, à cette époque de ma vie, m’eût peut-être été naturel.
Ingo encensait en nous considérant de son bel œil noir. Étienne saisit les rênes, chaussa l’étrier. Ingo commença à danser sur le pavé de la cour. Craintif pour mon ami, je m’inquiétai de le voir aux prises avec cette bête, qui était parfois difficile. Mais il s’enleva sur l’étrier tout à coup, et retomba bien assis sur la selle, ses jambes aux flancs du cheval. J’admirai sa grâce virile. Et comme il souriait, avec une expression satisfaite, je crus que le sourire s’adressait à moi.
--Écoute, me dit-il en se penchant, j’ai quelque chose à te raconter. Mais je pars cette après-midi déjà... Veux-tu me rejoindre au carrefour de la Fée, d’ici une heure?
J’acceptai avec empressement. Étienne poussa son cheval. Comme il passait la grille, il se retourna vers moi, et, toujours épanoui, jeta:
--C’est pour une confidence...
Naturellement j’arrivai en avance au rendez-vous. Je me couchai dans l’herbe et je me mis à arracher des muguets, assez intrigué par les paroles de mon ami. Autour de moi, il n’y avait que les bois, de petits bois de chênes où passait le vent, et un ciel clair au-dessus. Soudain, j’entendis un froissement de branches, et Étienne sortit du fourré.
Ingo fut attaché à l’ombre et nous nous assîmes côte à côte sur le revers du talus. Étienne avait chaud dans son gros costume de cheval; il commença par s’essuyer le front, puis il contempla la cime d’un hêtre isolé; enfin, après quelque hésitation, il me dit:
--Je veux d’abord te parler de toi, Léopold. J’ai appris par ton père que tu avais été le dernier en allemand. Pourquoi? Tu ne travailles pas assez. On se plaint de ton indiscipline...
--Si tu savais, lui dis-je avec passion, comme notre professeur est ennuyeux! L’allemand aussi est ennuyeux. Et puis, je déteste être enfermé des heures. Alors je fais du bruit et je me moque des autres. Tant pis!
--Léopold, ne dis pas des bêtises...
Je regardai Étienne avec étonnement. Sa bonne humeur avait disparu, et il avait l’air préoccupé. Il se mit à me gronder d’un ton âpre. Pourquoi, chez lui, cette brusque incompréhension, cette sévérité des gens qui ne m’aimaient pas? Je baissai la tête.
--Étienne, je te jure...
--Les langues vivantes sont indispensables à notre époque. Si tu veux faire une carrière utile...
Que m’importait ma carrière! Je murmurai:
--Étienne, je ferai ce que tu voudras...
Ingo tirait sur sa bride. Étienne se leva pour mieux l’assujettir; il se retourna en se redressant sur ses bottes, puis, hésitant encore:
--Écoute, Léopold...
Il revint s’asseoir près de moi, dans les feuilles sèches, mit son bras autour de mes épaules et, à voix basse:
--Léopold, je vais me fiancer!
Sa figure redevint joyeuse à cause de son aveu, et moi, je ris à mon tour. Cette nouvelle imprévue m’enchanta. Je battis des mains.
--Tu ne me demandes pas avec qui?
C’est vrai. Étienne se fiançait avec quelqu’un.
--Avec Laure Morrens.
Comme je ne la connaissais pas, je ne lui attribuai pas d’importance. Il me suffit de voir qu’Étienne ne me grondait plus, qu’il avait l’air parfaitement heureux et qu’il me serrait les deux mains:
--J’ai voulu te l’annoncer tout de suite, mon petit Léopold. Garde-moi bien le secret.
Bien sûr, je me serais fait tuer plutôt que de rien trahir! Il reprit:
--Et tu la rencontreras bientôt. Sa mère est une ancienne amie de notre grand’mère, malgré la différence d’âge, et elle va venir passer quelques jours ici avec elle.
--Alors, je la verrai? Quelle chance!
--Certes. Et tu pourras me donner de ses nouvelles..., tu lui parleras de moi.
Je le regardai, avide de dévouement. Ainsi donc, on avait besoin de moi? J’allais jouer un rôle!
--Et puis, ajouta-t-il, tu verras comme elle est jolie, comme elle est gentille. Tiens, tu m’écriras ce que tu penses d’elle.
Je sautai au cou d’Étienne. J’étais affolé d’enthousiasme. Ensuite je courus à Ingo et je l’embrassai sur le museau. Je criai:
--Regarde, il comprend...
Nous étions groupés tous les trois, et nos ombres inégales se mêlaient dans l’herbe. Ingo et moi nous étions au service d’Étienne. Mais Ingo n’avait pas un cœur humain pour souffrir.
* * * * *
Lorsqu’à son arrivée chez nous, quelques jours après, Mlle Morrens était descendue de voiture, je m’étais penché à la fenêtre du premier étage, d’où j’espionnais son arrivée. Elle m’avait parue ravissante. Mais je n’avais pas osé aller à sa rencontre. Le soir, à l’heure du dîner, on me présenta. Je la regardai à peine, pris d’une horrible timidité. Et pourtant je rougissais du désir de lui crier: «Je suis son ami. Je veux être le vôtre!»
L’idée que j’étais le dépositaire d’un tel secret m’aidait beaucoup dans mes disputes quotidiennes avec mes frères. Qu’ils me paraissaient bêtes de ne rien savoir! Je jouissais avec orgueil de cette supériorité.
Vis-à-vis de Mme Morrens et de sa fille, ils se comportaient différemment. Charles, qui était gros et paresseux, toujours «à bayer aux corneilles», comme le lui reprochait ma grand’mère, se contenta d’être peu poli. Lucien, au contraire, se montra très empressé. Je crois maintenant qu’il pensait faire la cour à la jeune fille. Mais je ne m’en doutais pas. Je me moquais seulement de lui parce qu’il changeait tous les jours de cravate.
Je me décidai à écrire à Étienne. Lettre naïve et amphigourique, où je déversai pêle-mêle mon amitié et ma joie. Certainement, lui disais-je, Mlle Morrens méritait de devenir sa femme. Je faisais leur éloge à tous les deux. J’admettais avec plaisir Laure dans notre intimité, puisque personne ne m’enlèverait la première place dans le cœur d’Étienne.
Cependant Mlle Morrens était parmi nous depuis trois jours et je ne lui avais pas encore adressé la parole en particulier. Agressif et mal élevé avec les autres personnes, je me sentais auprès d’elle saisi d’un respect imprévu, d’une crainte superstitieuse. Elle était si différente de moi, si élégante, si «ravissante», me répétais-je, alors que j’avais les cheveux en désordre, les mains noires, une voix de fausset et les mollets égratignés.
Charles me rendit, sans le vouloir, le service de nous mettre en rapport. Il m’avait attrapé par le bras, et, me traînant à travers la cour, m’avait tenu la tête sous la fontaine. En vain je me débattais, j’étais à demi noyé. Tout à coup, il me lâcha: Mlle Morrens l’interpellait du perron. Il haussa les épaules et disparut. Mais tandis que je m’épongeais, malade d’humiliation, elle s’approcha et me demanda, avec une intonation fort douce:
--Il ne vous a pas fait mal?
Je cessai sur-le-champ d’être humilié. Ma figure ruisselante sourit, et, sans prononcer une parole, je la regardai. Elle sourit de même.
--Allons nous promener dans le jardin: le soleil vous séchera.
Et ainsi, tout naturellement, nous nous mîmes à causer. Bien vite, je lui racontai qu’Étienne m’avait fait ses confidences. Elle le savait. Elle ajouta:
--Je n’ignore pas quelle affection il a pour vous. Voulez-vous être aussi mon ami?
Nous marchions le long de l’avenue ensoleillée. La vie, autour de moi, s’ouvrait tout à coup profondément. Je parlais avec la femme qu’Étienne aimait: j’étais mêlé à une histoire secrète et romanesque...
Aujourd’hui, je me rends compte que Mlle Morrens s’ennuyait un peu. A la sympathie qu’elle avait peut-être pour moi se joignaient le désir de prononcer tout haut le nom d’Étienne et l’envie de se distraire. Mais alors, vaniteux comme je l’étais--et inexpérimenté--je me montai la tête. Elle me proposa de lui faire faire des promenades. J’acceptai avec une fièvre de confusion et une idée exagérée de mon importance.
Je la menai dans tous les petits chemins que j’aimais. Nous allions à travers bois pendant des heures, l’un derrière l’autre. Parfois elle s’arrêtait pour cueillir une fleur. Nous écoutions ensemble le bruit des feuilles, la fuite d’un oiseau, l’aboiement éloigné d’un chien. Nous discutions d’où venait le vent. Et, perdu sous ces voûtes d’arbres, seul avec elle, j’étais gagné par un sentiment grave et inconnu. Elle m’était confiée. Je la protégeais.
Il est vrai que c’était pour le compte d’Étienne. Au début, je l’avais beaucoup entretenue de son fiancé. Mais, naturellement, elle se formait de lui une autre idée que moi. Elle ne le retrouvait pas du tout dans mes histoires. Je les racontais fort mal, d’ailleurs, et elles lui semblèrent banales et puériles. Les femmes n’ont jamais pris l’amitié au sérieux. Elle préférait ses propres souvenirs et songeait à eux en croyant m’écouter.
Un autre sujet de conversation où j’obtenais plus de succès, c’était mes démêlés avec mes frères. Il faut dire que là j’étais intarissable, et peut-être amusant. Je trouvais en elle un public qui soutenait ma verve. Étienne, mon unique confident, me grondait quelquefois, et ne me comprenait pas toujours. Et il était si bon, et si gai, que je ne lui disais pas tout ce qui se passait en moi de méchant ou de triste. Tandis que Laure--nous nous appelions par nos prénoms, maintenant--prise de pitié à certains de mes récits, imaginait des consolations. Loin de me réprimander, elle me poussait dans mon sens, elle finissait même par m’exciter à la révolte. Ses dix-neuf ans prenaient plaisir à mes entreprises, riaient de mes rancunes. Devant elle je me laissais aller sans scrupule à mes mauvais sentiments. Et elle reconnaissait dans les détours ingénieux de ma ruse des inventions de son sexe. Je ne sais quelle complicité nous unissait.
Sur ces entrefaites, je reçus une lettre d’Étienne. Avant de l’ouvrir, je la balançai entre mes doigts, comme si je prévoyais des reproches. Je l’ouvris. Elle contenait une phrase, gentille mais bien courte, à mon adresse, le reste des quatre pages n’était rempli que de Laure. Il me chargeait pour elle de vingt commissions. L’idée de servir d’intermédiaire entre eux, qui m’enchantait naguère, me parut moins agréable. Je mis la lettre dans ma poche, sans en parler.
Toutefois j’éprouvai des remords. Vers la fin de l’après-midi, nous étions assis, Laure et moi, au bord d’un bois. Devant nous, dans un creux du terrain, les toits d’un hameau fumaient à travers l’air paisible. Je ne pus y tenir, et je murmurai:
--J’ai reçu une lettre d’Étienne.
Elle tourna vers moi un vif regard:
--Donnez-la-moi.
--Je ne l’ai plus: je l’ai déchirée...
Pourtant, elle était dans ma poche. Comme Laure retombait dans le silence, je me décidai à lui raconter cette lettre. Je mis une sorte de point d’honneur à en redire exactement les termes. Mais la lettre elle-même, je ne voulais pas...
Laure m’écouta en suivant des yeux les fumées du hameau. Son visage exprimait une satisfaction que je ne lui avais jamais vue. Elle avait l’air d’une personne qui se désaltère. Quant à moi, je redisais les mots d’un autre, mais c’était ma voix qu’elle entendait. Cela me rendait heureux aussi.
Puis elle se leva: