Complices

Part 2

Chapter 23,770 wordsPublic domain

J’aurais dû suivre avec joie son effort continu, dissimulé sous un minimum de politesse, pour jeter l’intrus dehors. Mais je ne le devinai clairement qu’en devenant moi-même moins acharné. Et aussi, retrouvant dans l’attitude désobligeante de ma mère quelque chose--oh! bien vague--qui ressemblait à la désapprobation qu’elle témoignait à mes sottises, j’en vins à penser que le cousin Malrose avait peut-être sur la conscience un tort pareil aux miens. Avait-il commis, lui aussi, quelque sottise? Il ne cessait pas pour autant de paraître étrange, au contraire, mais je le rapprochais de moi. D’ailleurs, seul--bien qu’en passant--il avait manifesté à l’égard de mes jeux l’intérêt plein de gravité, l’intérêt professionnel, si j’ose dire, qu’ils méritaient. Étions-nous donc faits pour nous entendre? J’avais, comme tous ceux de mon âge, trop souffert de l’indulgence superficielle et hautaine des grandes personnes pour ne pas savoir gré à cet être qui prenait au sérieux mes lectures et mes soldats.

Je cessai donc de rapporter à ma mère les calomnies que je ramassais à la cuisine, soucieux de ne pas nuire à cet inconnu encore inquiétant mais susceptible de devenir un allié éventuel. Et puis j’étais frappé de voir que mon père n’avait pas du tout avec Malrose la même attitude que ma mère. Déjà j’avais noté au passage quelques discussions entre mes parents, mais fugaces: en dehors de quoi je les sentais unis profondément sur l’essentiel, ligués pour bien des questions contre moi, toujours certains et dogmatiques. Or, voilà qu’en ces récentes circonstances ils ne formaient plus un bloc infrangible. Ma faiblesse jusque-là implacablement chapitrée s’exalta de pressentir entre eux une fissure, un désarroi. Quelle erreur d’avoir excité ma mère contre Malrose alors qu’il était peut-être l’annonciateur d’une plus grande liberté. Faisant brèche dans les principes de mes parents--je ne savais pas de quelle façon, mais je me flattais que ce serait à mon avantage--était-il traître au parti des familles?

En fait, depuis son arrivée on me surveillait moins. Un jour, on ne vit pas que je venais déjeuner sans m’être lavé les mains. Le samedi, je rapportai de mauvaises notes qui passèrent presque inaperçues. Mon extraordinaire cousin m’avait chassé de ma chambre, c’est vrai, mais il me facilitait l’existence. Une vague reconnaissance commença de se joindre à ma curiosité. Il me faisait toujours un peu peur, mais je ne le trouvais plus si laid. Bien entendu, je ne montrais pas mes sentiments, et lui, de son côté, ne m’accordait aucune importance. Je ne pouvais lui servir de rien, et il avait saisi tout de suite qu’il ne prendrait pas le cœur de mes parents en leur faisant mon éloge; ils étaient trop raisonnables, trop modestes, trop désintéressés pour placer leur amour-propre sur la tête de leur fils.

Non, je ne comptais pas aux yeux de Malrose. Il se bornait à faire appel, mais impérieusement, à l’amitié de mon père, à son courage, à son zèle. Il pesait sur lui de toutes ses forces, comme un infirme pèse sur une rampe d’escalier. J’étais gêné parfois de son regard brusque et dardé sur son interlocuteur; s’il m’avait regardé comme cela, eussé-je été capable d’un refus? Et mon père, dont la bonté était docile à n’importe quelles sollicitations, pliait sous cette volonté: il s’empressait de bavarder pour remplir les silences que ma mère ouvrait exprès dans la conversation; il faisait l’innocent devant les sous-entendus: il riait aux ironies amères et compliquées de Malrose, il riait doucement, chaleureusement, pour en amortir la pointe, et pour envelopper de son indulgence cet être bizarre comme il aurait enveloppé un fiévreux de son manteau. Ah! que mon père se donnait de peine! Lui, si fatigué au soir de son travail, si méditatif dans ses pantoufles, sous la lampe qui caressait ses cheveux embrouillés, je le voyais maintenant se dépenser en mille grâces, faire des frais, raconter même des anecdotes, afin d’arranger toutes choses, de mettre du liant, de l’aimable entre nous. Et parfois, s’interrompant dans ses efforts, il levait des yeux suppliants vers ma mère qui ne daignait pas se prêter à son manège.

Un jour, nous étions à table, une violente discussion éclata. Je ne l’avais pas vue venir. On parlait d’un livre que je n’avais pas lu, naturellement, et je pensais à autre chose. Tout à coup le mensonge de notre existence se déchira et des mots graves se firent entendre, à la stupeur de ceux qui les prononçaient.

--Je ne l’admets pas, je ne l’admets pas, s’écriait ma mère avec force.

--Et moi, répliqua Malrose d’un ton terrible, je refuse de reconnaître la sanction des préjugés. Je n’appelle pas criminel l’homme qui veut être libre.

--Oh! vous..., fit ma mère.

Elle s’était tournée vers lui, et la fin de la phrase qu’elle n’avait pas dite, fut écrite sur sa figure. Je ne pus la déchiffrer, je ne savais pas encore lire ces choses-là. L’autre la comprit. Il devint blanc. Et ils se dévisagèrent. Les répliques avaient été si brusques et d’emblée si chargées de sens que mon père, pris à l’improviste, n’avait pu empêcher l’explosion. Mais pour jeter de l’eau sur le feu, immédiatement, car il y avait sans doute à portée une quantité d’autres substances inflammables, il s’écria:

--Revenons au sujet du livre, laissons de côté sa philosophie. Ses descriptions, par exemple, sont charmantes...

Sans se préoccuper de cette diversion, Malrose repartit, en accentuant ses paroles:

--Je suis seul responsable de mes actes parce que j’en connais seul les raisons. Je ne regrette rien. Si j’ai paru incompréhensible ou coupable aux yeux de ma famille, de mon monde...

--Je t’en prie, insista mon père.

L’autre tourna vers lui ses prunelles fulgurantes:

--De tout le monde, si tu veux. J’ai connu cependant des joies, j’ai découvert des...

--Épargnez-moi vos confidences, protesta ma mère d’un air indigné.

L’incendie gagnait, mon père fit un effort surhumain:

--Pas devant Gilbert.

Et tous trois baissèrent le visage. Moi seul j’achevai de manger avec appétit. J’étais enchanté. D’abord une dispute entre parents est toujours plaisante quand on ne reçoit pas d’éclats. Ensuite je savais maintenant avec évidence que le cousin Malrose avait commis une faute grave, quelque chose comme une énorme désobéissance. Or mon existence reposait sur l’idée d’une loi rigoureuse et détaillée à laquelle il était doux, émouvant et dangereux de contrevenir. Je n’étais donc pas seul à la détester! Il y avait donc des grandes personnes qui n’étaient pas, comme mon père et ma mère, l’incarnation naturelle de la règle.

Ce qui m’intriguait, c’est que mon cousin ne paraissait pas gêné par sa faute. Lorsque, huit jours avant son arrivée, j’avais été surpris sautant sur mon lit à grands élans redoublés en faisant gémir les ressorts qui me lançaient un plafond, il en était résulté une punition terrible. L’instant du plaisir disparu, j’avais conçu mon péché et ressenti d’accablants remords. Pourquoi Malrose, s’il était aussi pécheur que moi, se montrait-il si sûr de lui? Qu’il fût coupable, je l’admettais, sans avoir l’idée, d’ailleurs, de définir sa culpabilité. Avait-il, me disais-je, déjà demandé pardon? S’il défiait ainsi le blâme et le châtiment, y a-t-il donc des fautes qui demeurent impunies? Cette hypothèse que la sanction n’est pas toujours fatale me ravissait et me scandalisait à la fois.

On m’envoya dans ma chambre. Il y eut une grande explication au salon, à la suite de laquelle Malrose disparut pendant deux jours. Quand je demandai, assez sournoisement, où il était allé, ma mère me répondit d’un ton brusque: «En voyage.» Elle paraissait préoccupée, mécontente. Je suppose qu’elle se reprochait de n’avoir pas été plus maîtresse d’elle-même, d’avoir offensé son hôte, d’être entrée en discussion sur un sujet dont elle n’admettait même pas, jusque-là, avoir eu connaissance. Le regret de sa maladresse et de sa dureté l’avait sans doute inclinée à l’indulgence, et l’autre s’était contenté d’un replâtrage; il ne devait pas être très exigeant sur ce chapitre. Mon père, courant de l’un à l’autre, avait conclu l’arrangement.

C’était lui qui sortait le plus meurtri de l’accident. Il souffrait d’une situation si fausse, mais il en soulignait la fausseté par sa physionomie navrée et sa crainte des allusions. Il crut devoir me donner une version des événements qui me tranquillisât.

--Ton cousin, me dit-il, a des goûts littéraires très décidés et qui ne sont pas ceux de ta mère. C’était très intéressant de les entendre échanger leurs opinions sur ce roman. Malrose...

Mais, pressentant que mon père était le seul qui, par mégarde, me livrerait peut-être le secret de l’énigme, je l’interrompis:

--A-t-il demandé pardon?

--Comment, pardon? fit mon père bouleversé.

Il crut que j’en savais long, il essuya les verres de son pince-nez, m’attira près de lui, soupira, et se jeta avec un magnifique courage dans une explication difficile:

--Écoute, ton cousin est un homme très original, je veux dire d’une intelligence très originale. Il n’a jamais voulu suivre une carrière régulière; tu aurais... on aurait donc tort de le juger comme on juge n’importe qui. Je t’assure qu’il a très bon cœur. Ce qu’il appelle «l’existence bourgeoise» ne peut pas lui convenir, et non seulement cette existence mais ce qu’elle suppose d’honorable... je ne dis pas honorable, je veux dire de posé, d’ordonné. Enfin tu comprends, n’est-ce pas? Alors quand on ne l’a pas vu depuis longtemps, ce qu’il a d’exceptionnel étonne un peu, choque même. J’avoue qu’il choque ta mère. Mais elle ne lui en veut pas...

Si honnête, si droit lui-même, mon père hésita après cette dernière inexactitude. Et j’en profitai pour lancer une question dont j’espérais un bon résultat:

--Mais pourquoi ma tante ne veut-elle le recevoir sous aucun prétexte?

--Qui t’a raconté cela, Gilbert?

--C’est maman qui l’a dit l’autre jour, tu te rappelles?

Alors, parlant moins pour son fils que pour lui-même et pour répondre à sa femme, à sa sœur absentes, et en présence desquelles il aurait eu une éloquence moins péremptoire, mon père s’écria:

--Eh bien, moi, je le défends. Je sais ce qu’on lui reproche, je connais ses égarements et je m’en voudrais d’en rappeler le détail. Mais qui suis-je, pour le condamner? Ai-je subi ses tentations pour être sûr que je n’y aurais pas succombé? Il a commis des fautes, pis que des fautes: cesse-t-il d’appartenir à notre famille? Par-dessus tout il a été mon ami, il l’est toujours. Jamais je ne l’abandonnerai. Enfin, j’en fais juge quiconque est de bonne foi, je ne pouvais refuser l’hospitalité qu’il me demandait. Qui sait même si l’influence d’un foyer ne lui sera pas profitable? Et souviens-toi qu’il est notre hôte, Gilbert.

J’étais flatté que mon père me parlât comme à une personne raisonnable, et c’était un avantage encore que je devais à mon cousin. Aussi ce discours me persuada-t-il, sans toutefois m’éclairer beaucoup. Déjà la manière dont cette mystérieuse figure avait surgi dans notre milieu paisible, qu’elle bouleversait, m’avait intrigué. Tout ce qu’on pouvait révéler encore sur elle passionnait mon imagination, et je n’avais nulle envie de condamner ou d’absoudre, mais de savoir. Jusqu’à ce nom--Malrose--dont les syllabes me paraissaient éclairées de poésie.

Tourmenté par mon désir de connaître, je questionnai:

--Est-ce que je peux lui demander de me raconter des histoires?

--Bien sûr, répliqua mon père, heureux de mon ton naïf. Il t’en contera de très belles sur ses voyages. Songe qu’il a été un peu partout. Tu te rappelles ton atlas: eh bien, il a été jusqu’aux antipodes. Hein, les antipodes?

Et il se montrait ravi de faire valoir son protégé, même devant un médiocre public. Je murmurai, avec la vanité de montrer que j’avais déjà reçu une confidence:

--Il m’a dit qu’il a été en Chine.

--Quelle est la capitale de la Chine, Gilbert?

Vexé que mon père, après son effusion pathétique, reprît à mon égard le ton condescendant, je répondis, exprès:

--Tokio.

--Mais non, Gilbert, c’est Pékin. Comment tu ne sais pas quelle est la capitale de la Chine? Eh bien! voilà quelque chose qu’il te faut demander à ton cousin. Figure-toi...

Ma mère entra. Mon père s’empressa vers elle, et la questionna sur ses emplettes, bavardant avec des intonations changées pour bien me faire comprendre que notre précédent entretien était fini, et qu’il n’avait plus aucune envie de parler de Malrose. Mais à part moi, me rappelant que ma mère arrêtait toujours, sur les lèvres de mon cousin, les récits, les évocations de son existence, je m’étonnai que mon père me poussât à les solliciter. Auprès d’elle, j’apprenais qu’ils étaient défendus; auprès de lui, trop confiant et peut-être maladroit par défaut d’imagination, j’obtenais de les connaître. Je comptais bien n’y pas manquer. D’où venait donc, chez Malrose, cette incapacité de vivre une existence régulière? Est-ce qu’il y a des gens qui ne vont pas au bureau comme papa, qui appartiennent à une race plus hardie? Que savourent-ils alors à l’insu des autres? Et peut-être que l’indignation qu’ils soulèvent sur leurs pas ajoute-t-elle au plaisir de leur cœur orgueilleux?

Lorsque Malrose revint, après sa courte absence, et pour achever chez nous son séjour, je le vis plus distant, plus hermétique que jamais. Il s’enfermait de longues heures dans sa chambre, il en ressortait avec des lettres qu’il allait mettre lui-même à la boîte. Il ne m’adressa pas la parole. J’aurais voulu lui dire combien sa seule présence discréditait notre salon paisible, avec ses meubles de velours, et que je rêvais d’entendre de lui le secret de son prestige. Mais le temps passait, et je n’osais m’exprimer.

* * * * *

Un des derniers jours, je n’y pus tenir davantage. Mon père et ma mère étaient sortis. J’avais à faire une narration qui m’excédait. Je quittai ma mansarde, je gagnai à pas silencieux, le long du corridor, la porte de mon ancienne chambre, et j’écoutai. Il était là, écrivant toujours; j’entendais le bruit de sa plume sur le papier. Je me maudissais d’être si timide et d’ignorer ce que je voulais. Il remua sa chaise; j’appréhendai qu’il ne sortît et me trouvât. Alors je frappai:

--Entrez.

Il tournait le dos à la porte.

--Qu’est-ce qu’il y a?

La pièce était pleine de cette fumée dont j’avais respiré l’arome évanoui.

--Tiens, fit-il avec ennui, tu viens voir si je suis toujours là? Rassure-toi, je pars à la fin de la semaine. Oui, je vous débarrasserai de ma désagréable présence.

Il parlait pour d’autres interlocuteurs. Je murmurai:

--A la fin de la semaine?

--Il te tarde de me voir disparaître, toi aussi.

Une expression de mon père était restée dans ma mémoire, et je ne la comprenais pas très bien, mais je l’imaginais pleine de significations. Pour obliger mon cousin à me répondre, ou du moins à m’entendre, je l’utilisai.

--C’est-il vrai que vous n’aimez pas _l’existence bourgeoise_?

Cette fois il me regarda pour de bon, et je crus qu’il allait sourire. Puis son visage reprit son expression lointaine.

--J’ai à écrire, dit-il.

Alors, pour faire éclater devant lui mon admiration, pour qu’il sentît, aussi, qu’il y avait peut-être quelque complicité entre nous, je m’écriai:

--Moi non plus, je ne l’aime pas.

--Ho! ho! voilà qui est extraordinaire! Sais-tu au moins ce que c’est?

Je rougis, et passionnément je souhaitai savoir. L’hypothèse que Malrose avait commis une énorme désobéissance me revint, et je murmurai, avec l’angoisse de dire une ânerie:

--C’est d’être sage.

Alors il se mit à rire, d’un rire qui ressemblait à celui de la lingère quand elle racontait à la cuisine des histoires que je ne devais pas entendre,--un rire sournois, confus, suspect, un rire qui ne l’amusait pas, ni moi non plus, un rire rouillé, qui n’avait pas dû retentir depuis très longtemps, et qui faisait surgir, au-dessus, autour de lui, la vague silhouette, l’ombre au plafond d’un Malrose tout différent, dont j’avais tout à coup peur comme à notre première rencontre.

Quand il eut assez ri, il me questionna. Mais je ne voulais plus parler et ce fut lui qui tâcha de me plaire.

--Hé quoi! tu étais si fier d’être un petit garçon bien élevé! Je me souviens. Pourquoi as-tu changé? Qu’est-ce qui t’arrive? Eh bien, tu me parais moins banal que je ne pensais. Approche-toi. Voici un front élevé, des prunelles naïves qui deviendront peut-être profondes. Et cette lèvre inférieure, je ne l’avais pas remarquée; elle annonce des goûts qui embelliront ta destinée. Curieux petit bonhomme!

Cet examen me mettait horriblement mal à mon aise. Je baissai la tête, il me releva le menton d’un doigt autoritaire, et me dévisageant avec insistance:

--Moi aussi, à ton âge, j’étais docile et appliqué. J’avais une mère plus indulgente que la tienne, et un père plus énergique. Je grandissais en sagesse. Et tu vois ce que je suis devenu. Qui sait si, à ton tour...? Mais non, reste ce que tu es, des pieds à la tête, mon ami.

Puis, comme je me taisais toujours, fermant les yeux et le menton maintenu en l’air par son index, il prit un air soupçonneux:

--Mais qui donc t’a parlé de moi? Ta mère, sans doute... Ah! ce n’est pas bien...

--Non, fis-je par esprit de justice, c’est papa.

--Ton père, bon. Et qu’est-ce qu’il t’a dit? Beaucoup de mal je suppose.

--Non, non.

--Il m’a représenté comme un mauvais homme, perdu, dédaigné; un vilain modèle pour son fils; un être méchant...

Sa voix, où passaient des frissons de rancune et de fierté, m’attirait dans un monde de sentiments que j’ignorais, à la fois séduisant et dangereux. J’étais entraîné à dire des paroles qui m’étonnaient moi-même, qui sortaient toutes seules de mes lèvres.

--Pourquoi seriez-vous méchant?

--Parce que je n’ai pas réussi, probablement.

Je ne savais pas ce que c’était que «réussir». Et je me laissai glisser plus vite sur la pente ouverte.

--Je suis sûr, au contraire, que vous êtes bon... Dites-moi, racontez-moi ce que vous avez fait...

--Comment?

--Oui, d’où venez-vous?

--Jamais, fit-il, on se plaindrait que je te monte l’imagination.

--Dites, dites.

Et comme il hésitait, j’ajoutai pour le convaincre.

--Je ne le répéterai pas. Je sais garder les secrets.

Ce qui me poussait, c’était de savoir pourquoi Malrose différait des autres. J’imaginais aussi que sous sa dissimulation sœur de la mienne--dissimulation d’enfant solitaire qu’on ne prend pas au sérieux, et qui renfonce ses rêves dans son âme fermée,--j’allais trouver une figure pour mes désirs vagues, un être à la fois chevaleresque et persécuté. Me leurrant de cette prétendue ressemblance, je me persuadais que ses récits me révéleraient mon propre avenir. Et c’était moi-même que je cherchais en lui: le meilleur et le pire de moi-même.

Il se leva, prit une cigarette, puis me considérant de côté:

--Fumes-tu?

Bien sûr que je ne fumais pas. C’était défendu, et je n’éprouvais même pas l’envie de le faire. Mais proposée par Malrose, l’expérience me parut valeureuse. Et puis j’étais piqué par son ironie. Je voulus me compromettre pour lui plaire.

--Donnez-la-moi, fis-je.

Un même tison enflamma nos deux cigarettes, mais tandis qu’il roulait négligemment la sienne au coin des lèvres, je m’appliquais et j’aspirais: la fumée me monta à la tête et ajouta à ma griserie.

--En somme, reprit-il, que veux-tu? Parle, je suis à ton service. Te raconter quelque chose, j’y consens, mais quoi?

La bienheureuse minute! Il m’avait compris et s’offrait à me satisfaire. Cependant, sur le seuil du possible, je n’aperçus qu’une immensité vague. J’ignorais tout de la vie. J’étais bourrelé de pressentiments, dont beaucoup étaient absurdes, mais j’étais également incapable de les formuler. Et mon grand élan s’abîma dans cette impuissance à définir.

--Hé bien, que veux-tu?

--Je ne sais pas.

Il haussa les épaules. Lui aussi, je suppose, me crut bête. Je regardai les fumées de nos cigarettes qui montaient au plafond: bleuâtres et insaisissables. Voilà ce que j’aurais voulu comprendre. Savoir pourquoi j’étais séduit, par quoi, que faire et que devenir. Mais le langage me manquait. Et je devinai que Malrose allait retomber dans son indifférence à mon égard; un instant intrigué, il me jugeait maintenant ennuyeux et inutile. L’humiliation de nouveau m’inspira et, me souvenant de ce qu’il m’avait dit sur mes soldats de plomb, je me résignai à murmurer une question banale.

--Parlez-moi des nègres.

--Des nègres?

--Ceux qui vous ont blessé.

--Si tu veux. Cet épisode-là s’est passé au fond du Dahomey, il y a cinq ans. J’étais alors au service d’une compagnie industrielle qui traitait l’alfa. Le procédé était ingénieux, on pouvait gagner de l’argent. Moi-même, on m’avait engagé à de bonnes conditions; d’abord un fixe, et puis des allocations de fin d’année, une assurance, des indemnités pour revenir en Europe, et puis...

--Montrez-moi votre blessure?

Il releva sa manche sans s’interrompre de parler, et je revis sur le bras maigre et bronzé la cicatrice blanche, profonde couture.

--Seulement, continua-t-il, ce qui a perdu l’affaire, c’est que le capital était insuffisant. Il aurait fallu pouvoir supporter des pertes pendant les premiers exercices, pertes qu’on aurait d’ailleurs récupérées. J’avais établi un barème...

--Vous étiez seul contre eux, murmurai-je. Vous vous êtes défendu? Vous avez couru un grand danger?

--Peuh, quelques moricauds...

J’hésitai une seconde, puis, le cœur serré:

--Vous les avez tués?

--Quelques-uns, c’est bien possible. Ils nous ont attaqués au crépuscule. Nous avons tiré... Oh! ce ne fut pas bien grave. Ils se sont sauvés tout de suite.

Je lui en voulus de diminuer son héroïsme. Je me représentais une scène effroyable qu’il dominait, s’exposant aux coups, perdant son sang, mais triomphant quand même, et sublime. Si moi-même, à mon tour... Mais je repoussai cette idée impertinente.

--L’erreur, reprit-il pour lui plus que pour moi, c’est de mettre à la tête de ces entreprises coloniales des gens qui n’ont jamais bougé de chez eux, qui ignorent les conditions dans lesquelles travaillent leurs capitaux. Il faudrait qu’ils allassent sur place, là-bas.

«Là-bas». Je m’enhardis:

--Je voudrais y aller aussi...

Il prit la chose naturellement, ce qui me déçut.

--Si tu y vas, plus tard, tâche d’être plus veinard que moi. Cette affaire-là a claqué, et puis une autre, une affaire de caoutchouc au Congo belge. Chaque fois, j’espérais réussir. Les circonstances ne l’ont pas permis. Ajoute la maladie, le sale climat. C’est de là que j’ai été en Chine. Des femmes jaunes après des noires, mais pas plus de chance. Je m’étais mis avec deux individus, des Anglais, de vrais bandits; je m’en suis aperçu, j’ai voulu tenir le coup, mais ils étaient plus canailles que... enfin plus roublards que moi. Ah! ce que j’en ai perdu des occasions de faire fortune!

Il interrompit son soliloque, et me prenant à témoin:

--Comment t’expliquer tout ce que j’ai essayé, manqué, gâché? Vingt fois j’ai cru aboutir. Ne crois pas cependant que tous mes échecs aient été de ma faute. La destinée ne me fut pas facile, et j’ai travaillé dur, plus dur que ceux qui touchent leurs rentes. J’ai mangé de l’argent, c’est vrai, mais ensuite quelle énergie pour le rattraper, que d’inventions, que d’audace! Il fallait se grouiller. Les scrupules, ma foi, s’affaiblissent quand il s’agit de vivre. Si j’étais devenu riche, à mon retour tout le monde m’aurait ouvert les bras; les anciens amis, la famille. On ne m’aurait pas traité d’aventurier.

Je ne voyais dans ce mot que les syllabes «d’aventures» qui me plaisaient fort. Il continua: