Complices

Part 1

Chapter 13,717 wordsPublic domain

ROBERT DE TRAZ

COMPLICES

PARIS BERNARD GRASSET, ÉDITEUR 61, RUE DES SAINTS-PÈRES

1924

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Au Temps de la jeunesse. Vivre. Les Désirs du cœur. L’Homme dans le rang. La Puritaine et l’amour. Fiançailles.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON, NUMÉROTÉS DE 1 A 10 ET QUARANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 11 A 50

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

_Copyright by Bernard Grasset, 1924._

COMPLICES

LE RÉPROUVÉ

à Ludmilla Pitoëff.

Ce fut mon père qui prononça pour la première fois son nom devant moi. J’avais douze ans. Je me rappelle la scène, au salon, devant le meuble italien à tiroirs que je possède aujourd’hui, et où l’on serrait de l’argent et des papiers de valeur. Mon père, à cette époque, passait par des soucis dont je devinais l’importance. Pour rendre service à un ami, il avait--je l’ai su depuis--placé des fonds dans une affaire qui venait de finir en désastre. Or nous n’étions pas riches. Cependant, si mon père souffrait d’être obligé désormais avec les siens à une économie plus rigoureuse, il était surtout bouleversé de découvrir que son ami l’avait trompé. De cette expérience funeste lui était venue une modestie qu’il imprimait à sa conversation et jusqu’à son attitude. Quelle gêne de pressentir, ignorant ses motifs, cette humiliation! Les enfants, plongés dans leur incomparable univers, ne saisissent des événements qui se passent au-dessus d’eux, que le contre-coup, et participent à la vie des grandes personnes sans la concevoir.

--Oui, répéta mon père, c’est une lettre de Malrose.

Il regardait ma mère qui ne répondit pas. Dans le ménage, elle était la plus autoritaire des deux. Elle ne se bornait pas à diriger, et fort bien, la maison; elle conseillait l’incertitude de son mari, le poussait aux démarches utiles. L’argent englouti dans le récent fiasco avait été prêté à son insu. Elle ne s’était pas plainte de cette imprudence; ma mère avait trop de hauteur dans le caractère pour récriminer. Mais elle trahissait maintenant, à l’égard de mon père, une constante appréhension. En ce moment elle ne lui disait rien parce qu’elle redoutait sans doute qu’une catastrophe nouvelle sortît de ses paroles.

--Mon cousin, reprit mon père avec un certain effort, nous demande l’hospitalité pour quelques jours.

Je levai la tête de dessus mes soldats de plomb. Qui était ce cousin Malrose, imprévu, qui voulait habiter chez nous? Nous connaissions si peu de monde que ce problème m’intéressa. D’autant que ma mère semblait tout à coup inquiète.

Mon père attendit un peu, espérant sans doute la grâce d’une réponse, puis, comme rien ne venait, d’une voix plus faible:

--Qu’en penses-tu? demanda-t-il.

--Tu vas lui écrire qu’il nous est impossible de le recevoir.

Bon, l’affaire était terminée par cette phrase nette et, une fois de plus, man père plierait les épaules. Je me mis à ranger mes soldats dans leur boîte. Mais, contre toute attente, mon père, la voix soudain raffermie, répliqua:

--Je ne suis pas de ton avis. La question mérite d’être discutée.

Plus tard, j’ai souvent observé que, si défiant de lui-même, si docile aux suggestions des personnes qu’il respectait, mon père était capable, lorsque certains principes entraient en jeu, d’une intransigeance d’autant plus résolue qu’elle se manifestait plus rarement. Ainsi il était patriote avec une ferveur cornélienne; l’amitié, à ses yeux, méritait tous les sacrifices; et il poussait le culte de la famille à un degré invraisemblable. Sur ces trois sujets, ma mère ne pouvait le faire reculer d’un pas.

--La lettre est catégorique et il attend d’être vite renseigné.

--Pourquoi cette hâte tout à coup? Voilà huit ans que nous ne l’avons vu, huit ans qu’il n’a pas jugé bon de te donner signe de vie...

Ma mère connaissait donc ce mystérieux Malrose? Comme elle avait l’air courroucé! Elle recommença:

--Il s’adresse à toi parce qu’il compte sur ta bonté. Mais tu sais bien que ni ton frère, ni ta sœur ne voudraient...

--Mon frère est malade, ma sœur est dans le Midi...

--Ah! pardon, fit ma mère avec violence. Ta sœur ne le recevrait chez elle sous aucun prétexte.

Mon père baissa la tête; il admettait la valeur de l’argument, mais il ne pouvait renoncer à un projet qu’il estimait juste. Avec le brusque courage des timides, il se jeta à une nouvelle attaque:

--Je regrette de te contredire. Malrose m’avoue que sa position est précaire; il me demande, pour peu de jours seulement, un abri, un réconfort. Il voudrait faire ici quelques démarches, dont il espère des résultats utiles. Ah! je sais bien ce qu’on peut lui reprocher, ce que je lui reproche moi-même, mais il m’est impossible de me montrer impitoyable. Sa lettre est touchante de sincérité.

Devant un geste de son interlocutrice, il voulut lui faire lire le papier qu’il tenait: ma mère refusa, puis, d’un ton plus indulgent, ou peut-être ironique, elle murmura:

--Je le sais d’avance: les lettres qu’on t’écrit sont toujours sincères.

--Il ne sera pas dit qu’un membre de ma famille aura fait en vain appel à moi.

--Mais où voudrais-tu même le loger?

Nous habitions alors, dans la banlieue, une maison simple, à un étage, entourée d’un jardin. Les pièces étaient petites, peu nombreuses et encombrées. Mon père, que les difficultés pratiques rendaient toujours craintif, et qui voulait s’assurer la bonne grâce de sa femme, essaya une concession:

--C’est vrai, nous n’avons pas beaucoup de place. Eh bien, si je disais à Malrose de descendre à l’hôtel et de venir prendre ses repas ici?

--L’hôtel coûte cher, et puisque sa position est difficile...

--Je pourrais, dit naïvement mon père, lui prêter une petite somme...

--Ah! non, s’écria ma mère avec vivacité, pas cela. Tiens, je me charge de tout, je l’accueillerai, je le logerai, je te promets qu’il ne manquera de rien. Mais ne lui prête pas d’argent.

Mes soldats étaient tous rangés dans leur boîte. J’appuyai sur le couvercle pour l’enfoncer, et je proposai:

--On pourrait mettre ce monsieur dans la chambre de débarras.

Mes parents s’aperçurent alors de ma présence. Ma mère tressaillit et jeta un regard de reproche à mon père qui haussa les épaules. Puis, croyant me distraire, elle affecta un sourire indulgent et me dit:

--N’as-tu pas des leçons à apprendre, Gilbert? Va donc t’y mettre.

Je fis semblant de prendre le change, non par hypocrisie, mais par complaisance. Il règne entre parents et enfants des malentendus dont chaque parti croit que l’autre est dupe. Cet entretien m’avait étonné, mais je ne demandais pas à le poursuivre. Que de fois j’avais soupiré de ces conversations de grandes personnes, qui m’apparaissaient si vaines, si obscures, et pour les qualifier d’un mot, si puériles! J’en retirais un très léger dédain pour mes parents et leurs amis, capables de parler si longtemps pour ne rien dire que je pusse comprendre, incapables en revanche de comprendre ce qui m’occupait passionnément. Ce Malrose, que je ne me représentais pas, n’existait pas.

Pourtant, le lendemain, j’entendis parler de lui de nouveau.

--En somme, demandait mon père, est-ce que Gilbert devra l’appeler «mon oncle» ou «mon Cousin»?

--Cousin, cousin, naturellement! s’écria ma mère comme si elle pensait, en diminuant l’importance de la parenté, m’éloigner moi-même de l’inconnu.

Je me dis alors que s’il me fallait le traiter comme le fils de ma tante--celle qui était dans le Midi--Malrose devait être presque de mon âge, et que j’allais ainsi bénéficier d’un compagnon pour mes jeux. Je n’osai poser la question, mon espoir me suffisait, et j’attendis son arrivée.

* * * * *

A la fin de la semaine, entrant au salon, j’entendis ma mère qui disait à un visiteur:

--Voici Gilbert.

Et à moi:

--Dis bonjour à ton cousin.

Je m’approchai avec lenteur, car j’ai la timidité paternelle. M. Malrose, qui était ce que j’appelais un vieux monsieur et qui avait peut-être une quarantaine d’années, tourna vers moi une tête petite, plantée sur un long corps anguleux. Je vis d’abord des sourcils touffus et hérissés, l’arête d’un nez maigre. Puis, sous les sourcils, je découvris des prunelles attentives, dont le regard insistant me guettait. Ce premier abord me fut très désagréable. Je ne prononçai aucune parole, tandis qu’il faisait:

--Bonjour, Gilbert.

Sa voix, étrange et voilée, me surprit: je n’en avais jamais entendu de pareille. Sa main s’empara de la mienne, l’agrippa comme une serre d’oiseau, et m’attira. Je me tournai vers ma mère; il me ramena face à lui, me dévisagea encore une fois de son œil bizarre, puis il me lâcha. L’instant de cette présentation, qui me laissait tout effrayé, fut très court, et mon père, debout devant la cheminée, continua la conversation là où mon entrée l’avait suspendue.

--En somme, disait-il, vous avez fait un bien beau voyage.

--Assurément, répondit M. Malrose, je suis revenu de loin en attendant d’y retourner. Et l’Europe me paraît un endroit très petit où tant de choses vous gênent!

--Sans doute, fit mon père sur un ton, cette fois, très réservé.

Il y eut un silence. Ma mère, auprès de laquelle je m’étais réfugié, se taisait. L’étranger, avec l’aisance d’un homme qui en a vu bien d’autres, ne s’offusqua pas de cette froideur. Ses sourcils masquaient ses prunelles; je ne voyais que ce long nez aigu et ces mains maigres et crispées posées comme deux araignées sur ses genoux.

Mon père, après avoir toussé d’un air malheureux, finit par demander:

--Voulez-vous que je vous installe dans votre chambre?

--Volontiers.

On se leva. M. Malrose apparut très grand et très cambré; il portait de vieux vêtements mais qui lui conservaient, malgré leur fatigue, une silhouette cavalière. Il s’inclina, puis suivit mon père dans le vestibule. Alors mon oppression disparut, et jetant mes bras au cou de ma mère, je m’écriai:

--Oh! pourquoi papa a-t-il invité ce vieux cousin? Quel dommage!

Et maman, sans rien dire, me caressa les cheveux.

* * * * *

On ne l’installa pas dans la chambre de débarras, ainsi que je l’avais proposé, mais bien dans la mienne, d’où je dus déménager dans une mansarde. Mes quelques livres,--dont _l’Ile au Trésor_,--ma chaise basse, mes trois gravures en couleur, tout fut pour l’étranger. Il ne parut pas se douter de ma privation, ce qui m’irrita. Et j’en voulus à mon père et à ma mère de m’avoir sacrifié.

D’ailleurs, je sentis bien vite que la présence de ce parent dont je n’avais jamais entendu parler faussait tout le mécanisme de notre existence. La conversation manquait désormais d’abandon, les phrases s’arrêtaient, ou soudain reprenaient avec une vitesse incompréhensible. Quant à moi, je n’osais pas considérer en face cet étrange visage; mais seulement de côté, et sans qu’il s’en doutât. Je me repaissais à la dérobée de sa laideur. Ou plutôt, j’admettais qu’il était moins vilain que différent de tout ce que je connaissais. Et il m’intriguait si fort que je ne lassais pas de l’épier. Cependant, quand il m’adressait la parole, je frémissais d’inquiétude. Pour rien au monde, je ne serais demeuré tête à tête avec lui.

A douze ans, votre philosophie expérimentale vous engage à subir les volontés des parents comme les campagnards acceptent le soleil ou l’orage. Mais parfois, sous l’empire d’un désir ou d’une crainte, on tente de se concilier par des séductions ou des promesses, la bienveillance des puissances supérieures. C’est ainsi qu’interprétant les signes, peut-être au gré de mes vœux, je crus démêler que si mon père protégeait Malrose, ma mère lui opposait des mines froides, des réponses brèves, et, dans son attitude, je ne sais quoi de désapprobateur. Je ne songeai pas à l’interroger; elle ne se serait pas compromise avec moi. Il me fallait plutôt alimenter sa mauvaise humeur sans qu’elle devinât mon arrière-pensée. N’ignorant pas la solidarité des grandes personnes, je savais bien que si je réveillais l’esprit de corps qui les unit, ma mère prendrait tout de suite la défense de ce cousin détesté.

Étant rentré dans mon ex-chambre, un matin que Malrose était sorti, pour y prendre _l’Ile au Trésor_, je la trouvai remplie d’une fumée subtile et odorante. Sur la table, dans une coupe d’onyx rapportée l’été précédent d’Andermatt, s’accumulaient des bouts de cigarettes mêlés à une couche épaisse de cendres. Je fus indigné qu’il traitât ainsi mon objet le plus précieux. Et je revins en courant conter à ma mère:

--Si tu savais, il fume dans ma chambre à coucher!

Ma mère ne répondit pas. J’ajoutai:

--Et puis, il jette les allumettes par terre. Il y en a partout...

--Va jouer, mon petit, va.

J’allai jouer, feignant d’être docile alors que j’étais surtout calculateur. A la fois égoïste et débile, j’avais, comme la plupart des enfants, appris de bonne heure à composer en silence avec les difficultés pour mieux les vaincre. L’après-midi, rôdant à la cuisine, j’entendis se plaindre la bonne qui était en train de raccommoder.

--Regardez donc, Sophie, quel linge!

Elle tenait à la main une chemise de Malrose, très fine, très délicate, mais usée et dont le tissu trop lâche laissait voir par places des trous qu’elle reprisait avec du gros fil. Sophie s’approcha:

--Misère! fit-elle. Et ça veut être des maîtres!

Glissé entre les deux femmes qui ne faisaient pas attention à moi, je me délectais. La bonne reprit:

--Dieu sait d’où ça vient. Ça tombe de la lune, avec de drôles de manières; c’est pauvre comme Job, et prétentieux, et incommode. Allons, bon, voilà qu’on sonne à la porte.

Et plus tard, m’accoudant au fauteuil de ma mère assise et qui lisait, je murmurai:

--Maman, tu sais, le cousin Malrose, il est pauvre, mais pauvre...

--Laisse-moi.

--Pauvre comme Job!

Je prenais cette comparaison pour une injure, et je la détachai à mi-voix afin d’impressionner ma mère. Peut-être bien qu’à la suite de cette révélation on le mettrait à la porte et que je rentrerais chez moi. Ma mère posa son livre et me demanda:

--Pourquoi dis-tu cela?

Je ne voulus pas trahir mon information. Je profitais trop de l’hostilité latente qui règne entre les maîtres et les domestiques et qui me permettait d’apprendre par surprise tantôt sur l’un des camps, tantôt sur l’autre, d’amusants secrets, pour risquer de devenir suspect à la cuisine. Je mentis:

--Figure-toi: j’ai vu dans sa chambre qu’il avait des chemises tout abîmées.

On me grondait si fort quand je déchirais quoi que ce fût qu’une telle inculpation me sembla définitive. Mais ma mère prit un air attristé, et m’expliqua que la pauvreté n’était pas coupable, que le cousin Malrose avait eu des difficultés dans la vie et qu’il était très vilain d’espionner ses hôtes.

--Nous-mêmes non plus, ajouta-t-elle, nous ne sommes pas riches, et ton pauvre père se donne bien de la peine pour gagner notre vie.

J’écartai ces considérations et, baissant la tête, je murmurai:

--Je n’aime pas le cousin Malrose.

Ma mère sourit un peu, sans se rendre compte que j’avais relevé les yeux et que je l’observais. Elle dit que je devais aimer tous les amis de mon père, puis elle voulut me renvoyer à mes jeux, pensant avoir rempli son devoir d’éducatrice. Je pressentis que je pouvais obtenir davantage, et j’insistai:

--Est-ce qu’il te fait peur?

--Comment, peur?

Cette fois, j’avais frappé juste: ma mère parut inquiète comme si j’avais éveillé une préoccupation profonde. Ce fut à elle de me questionner:

--Pourquoi as-tu peur de lui?

Alors je revis Malrose, son visage glabre et creusé qui se tordait parfois brusquement en une crispation de la bouche prête à mordre. Et, heureux de lui nuire en dénonçant ces détails affreux, je dis:

--N’as-tu pas vu, quand il fait cette grimace, en montrant ses dents?

--Ah! mais c’est involontaire. C’est un tic.

--Un tic?

--Oui, un mouvement nerveux. Il ne pense pas à ce qu’il fait, il suit son idée et, sans s’en apercevoir, il grimace. Ce n’est rien, rassure-toi.

L’explication me stupéfia. Comment, on m’interdisait avec sévérité les grimaces, et à lui c’était permis? Jaloux de cette injustice, je me demandai soudain si, plus tard, je pourrais à mon tour faire ce qui était défendu. Ma mère avait repris son livre qui l’intéressait plus que mes questions. Mais ses paroles imprudentes m’ouvraient des perspectives. Et puis, à quoi donc Malrose pouvait-il penser de si attrayant, quelle était cette «idée» qui l’absorbait au point de ne plus savoir qu’il tordait sa bouche?

--Maman, fis-je, à quoi pense-t-il?

Ma mère m’écarta sans répondre. Elle me jugeait superficiel parce qu’elle n’apercevait pas le lien de mes réflexions. Nous n’avions pas la même logique. Mon père et elle me croyaient bête.

* * * * *

Quelque temps passa, le cousin Malrose ne parlait pas de s’en aller. Je l’observais parfois, à table ou enfoncé dans le meilleur fauteuil du salon, qui tombait dans des silences gênants: son œil devenait vitreux, et je voyais, avec un mélange de méfiance et de dégoût, apparaître sur sa face le rictus défendu, la révélation involontaire qu’il songeait à autre chose. Un jour, je le trouvai devant le feu, seul et absorbé. Et comme il ne s’était pas aperçu de ma présence, je m’enhardis, je m’approchai. Puis, ne pouvant retenir ma curiosité et mon agacement, je murmurai, de tout près:

--A quoi pensez-vous?

Il tressaillit, tourna la tête, et vit que ce n’était que moi. Alors il se mit à ricaner, et un peu de sang affleura ses pommettes. Troublé par mon audace, j’allais fuir sans attendre de réponse quand il étendit son long bras, me prit à l’épaule et m’obligea à me rapprocher. De nouveau je frémis sous l’étreinte physique de cet homme. Pourtant son visage n’avait pas l’air méchant: les gros sourcils, levés, laissaient voir des yeux rieurs.

--Je pensais, fit-il, à des choses que tu ignoreras encore pendant quelques années, si jamais tu les connais.

Je sentis le vague dédain de ses paroles, et j’insistai:

--Quoi donc?

--Ho, petit garçon bien élevé, ce n’est pas moi qui terminerai ton éducation.

Cette fois le dédain était si net que je m’écriai, presque malgré moi, indigné, et afin de dédaigner à mon tour:

--Oui, je suis un petit garçon bien élevé. Je sais faire des grimaces aussi bien que vous, mais c’est défendu, et je ne désobéis pas, moi.

Et je voulus m’échapper de sa serre étroite. Mais il me retint, comme si ma colère lui plaisait. J’éprouvais véritablement de la haine. Quoi, cet intrus, «pauvre comme Job», la bonne l’avait dit, et qui jetait des allumettes partout dans ma chambre, voulait me railler, moi, le fils de la maison, et, avec moi, mes bonnes manières si péniblement apprises. C’était trop fort. Un tel sarcasme me révoltait. Mais j’avoue que j’en souffrais aussi: Malrose m’excluait de sa confidence, il me mettait en dehors d’un cercle mystérieux dont il occupait le centre et où il ne me jugeait pas digne de pénétrer. Je m’aperçus qu’en le détestant, je m’intéressais à lui, et que mon amour-propre était le complice de ma curiosité.

Les dents jointes, je lui dis:

--Vous me faites mal.

--Douillet, alors?

Exaspéré, je m’écriai:

--Serrez plus fort: vous verrez que je ne crierai pas.

Il me lâcha. Je ne profitai pas de ma liberté. Je voulais lui faire mal à mon tour, et je ne savais pas comment. Comptant que mon intuition m’indiquerait le point sensible, je lançai une flèche au hasard:

--C’est maman qui me dit d’être sage. C’est elle qui dit que tout le monde doit obéir.

J’ignorais où ma flèche était tombée, mais bien sûr elle avait touché quelque chose.

--Ah! ta mère, fit-il. Eh bien, elle a raison, mon petit bonhomme. Toi aussi. Et tu es tout à fait le fils de tes parents.

J’osai, par défi, jouer une expression d’innocence et d’étonnement. Alors il crispa sa bouche en une si terrible grimace que j’en demeurai stupide. Ma mère entra, et je gagnai le coin du salon où m’attendaient mes soldats. De loin, j’observai les deux personnages en présence: ils étaient compassés--Malrose d’une extrême et presque excessive courtoisie, ma mère sévère, et l’un et l’autre se contredisant toujours comme par système.

Le premier, il laissa tomber cet entretien d’une banalité si froide et s’approcha de moi. Je n’étais pas très gâté en fait de jouets, et mes soldats de plomb, dévernis et parfois infirmes, appartenaient à des armées bien différentes. Mais je les aimais, surtout deux nègres, vestiges d’une ancienne boîte. Il les prit dans sa main sèche pour les examiner.

--Ce sont des nègres, lui expliquai-je avec politesse.

--Sais-tu, répondit-il, que j’en ai vu de vivants?

--Des vrais?

--Certes, des vrais.

--Et beaucoup?

--Sans doute. J’ai longtemps chassé avec eux. Je me suis même battu contre eux.

--Battu? Avec des fusils?

--Mais oui. Tiens, regarde: une ancienne blessure faite avec une sagaie.

Il releva sa manche, et me montra au-dessus du poignet une cicatrice blanchâtre. Les yeux me sortirent de la tête. Ce mot de _sagaie_ surtout m’enthousiasma. Ainsi les histoires de mes livres, cet homme les avait vécues! Je respirai profondément, puis, pour ajouter à ma joie, je lui demandai, un peu défiant encore:

--Et les Indiens, vous les connaissez?

--Ah! non, fit-il en souriant, pas les Indiens. Mais les Chinois, ce qui est mieux. Des hommes jaunes, figure-toi, qui sont doux comme des femmes, savants et cruels.

Ma mère l’interrompit avec une fausse aisance:

--Vous allez lui monter l’imagination.

--Oh! je ne lui apprendrai pas à fumer l’opium.

--Dites, dites, m’écriai-je.

--Voyons, Gilbert, n’ennuie pas ton cousin.

Mon père entra, fatigué par son bureau, agitant un journal du soir, et tous trois se mirent à parler de choses inutiles. Comme mon père était différent de Malrose,--avec ses cheveux grisonnants, sa mine découragée, son corps lourd et trapu! Et l’autre était mince, fier, mystérieux.

* * * * *

Cette animosité latente qui opposait ma mère et mon cousin, je la percevais toujours davantage, peut-être parce que l’un et l’autre la dissimulaient de moins en moins. Parfois Malrose causait avec mon père, qu’il dominait de la tête, et il semblait rajeuni par une gaieté nerveuse qui faisait scintiller sa sombre figure. Nous entrions, ma mère et moi, et au bout de quelques secondes il s’éteignait. Il se bornait à répondre, en phrases courtes auxquelles il ne tenait pas, qu’il éparpillait avec lassitude. Ma mère, de son côté, n’abondait jamais dans son sens; elle s’arrangeait pour couper ses histoires quand mon père, toujours bonhomme, l’avait décidé à un récit. Elle ne voulait pas que le passé de Malrose s’introduisît chez nous. Ce héros contesté était là, soit, elle avait dû y consentir; mais il lui fallait franchir tout seul, et désarmé, le seuil de la maison. Elle lui imposait de n’être qu’un hôte provisoire: ensuite il s’en irait et on l’oublierait. Il fallait déjà se préparer à l’oublier. En attendant, ma mère était résolue à l’isoler, à le garrotter, à le bâillonner, à le tuer, peut-être. Elle aurait repoussé avec horreur l’acte physique qu’expriment ces verbes: elle les appliquait dans leur signification morale.