Complices

Part 6

Chapter 63,820 wordsPublic domain

Sa mère était sortie en auto avec Le Juvin, et je lui ai tenu compagnie. Nous avons parlé de sa pension: «Vous savez, j’étais la première de ma classe.--En quoi?--En tout. Je suis sûre que je sais mieux l’histoire que vous. Dites-moi le nom d’un fils de Louis XIV?» Et j’ai répondu: «Louis XV», pour la faire se moquer, d’un rire au timbre pur. «Votre ami, M. Préau, viendra-t-il aujourd’hui?--Je ne sais pas.--Et je suis forte aussi en calcul, en solfège, en piano.--Savez-vous chanter? Voulez-vous me chanter quelque chose?--Tout à l’heure...--Ainsi vous serez contente de rentrer à la pension, retrouver la première place?--Mais non, je suis contente au contraire d’être ici. Les leçons, ce n’est pas la vraie vie.--Qu’est-ce que la vraie vie?--C’est d’être avec Maman, de voir des personnes différentes que je ne connaissais pas il y a quinze jours.--Mais qui donc?--Eh bien vous, M. Préau, M. Le Juvin... voilà qui m’intéresse.--Vous êtes indulgente.--Mais non. M. Le Juvin est si bien élevé.--Oh oui.--Il sait bien mieux l’histoire que vous. Et il m’a entretenu de son voyage au Portugal.--Vous aussi?... Pardon, je veux dire qu’il se répète un peu.--Un peu, c’est vrai. Et puis, il se donne trop de peine pour me parler. Je ne suis plus une enfant.--Certes!--Non, ne riez pas. M. Le Juvin est très gentil, mais il ne me comprend pas comme vous, par exemple, vous me comprenez.--Et Préau, lui, vous traite-t-il comme une petite fille?»

Là, son bavardage s’est arrêté. Elle a réfléchi, hésité, et j’ai vu son touchant désir d’être sincère. Puis, lentement: «M. Préau, lui... je ne sais, mais il me semble qu’il me traite comme une femme.--Que vous a-t-il dit?--Pas grand’chose, mais cela suffisait.--Oui, à son habitude.--Comment?--Préau n’a pas son pareil pour faire plaisir à son interlocuteur, et, sous une phrase calculée, dissimuler son indifférence.--Monsieur, vous m’avez demandé de chanter, je vais vous obéir.--Préau n’attache pas d’importance à ses paroles.--Tenez, un air de Schubert, je l’aime beaucoup.»

Elle m’a interrompu avec des arpèges au piano. Assise sur le tabouret, la voilà retournée à ses airs appliqués de petite fille. Et elle a chanté, sans aucune habileté, mais avec tant de fraîche douceur que j’aurais voulu l’entendre toujours. Quand elle a eu fini, elle m’a demandé: «Goûtez-vous cet air-là? Ma maîtresse ne l’aimait pas parce qu’elle le trouvait trop triste pour une jeune fille. C’est la raison pour laquelle je le préfère,--Il est passionné.--Je ne sais pas, je le trouve triste, voilà tout. Il exprime ce qu’on éprouve quand on est seul.--Etes-vous seule, parfois?--Mais oui. On peut l’être parmi les autres. Et puis aussi quand on attend.--Attendre quoi?--Ce qui ne vient pas.--Tout finit par venir.--Croyez-vous? Vous êtes gentil. Parce que moi j’attends beaucoup.--Mais encore?--Ah! voilà, je ne sais pas. On n’apprend pas tout à la pension. Et il reste assez de choses à deviner et auxquelles...--Rêver!--Oh! rêver, c’est un mot de grandes personnes.--Mais puisque vous n’êtes plus une enfant, il faut oser employer ces mots-là.--Mais non, j’aurais l’air de parler comme une poésie.»

Elle s’est levée, puis changeant de sujet: «Maman m’a prévenue qu’elle ne rentrerait peut-être pas dîner.--Ah! Et Le Juvin aussi?--D’ailleurs, un accident est si vite arrivé.--Un accident, qu’entendez-vous?--Rien de grave, une panne.--Une panne, c’est cela! Je veux dire que Le Juvin est plein de prudence, et qu’il ne veut rien compromettre: il me le disait encore l’autre jour.--Oh, maman n’a peur de rien.--Et vous?»

Dorette a soupiré, elle a murmuré: «Je ne sais pas...» Et moi j’ai peur pour elle.

* * * * *

Deux rencontres: d’abord celle de Mme Chantilly. Elle m’a déclaré: «Vous savez, Dorette vous aime beaucoup. Il faut revenir lui tenir compagnie.» Je lui ai répondu que je le ferais très volontiers, alors elle a répliqué que j’étais un ami véritable pour lequel elle avait beaucoup d’estime. Ensuite elle a ajouté: «Quant à Préau, je ne l’aime guère, il a un genre vraiment...--Quel genre?--N’importe, je préfère Le Juvin.--Ou moi.--Ou vous, mais c’est autre chose.--Ainsi Le Juvin est le grand favori?--Ne soyez pas impertinent.--Je suis envieux. Et puis, je crois que vous vous trompez.--Que dites-vous là, mon ami?» La voix de Mme Chantilly est devenue anxieuse. Ah, elle ne veut pas se tromper pour la dernière carte qu’elle retournera. «Que reprochez-vous à Le Juvin?--Et vous, lui ai-je demandé, que reprochez-vous à Préau, à moi-même?--Vous, je vous le répète, vous êtes très gentil, mais l’autre est un brutal.» Évidemment Préau s’y est mal pris, il faut que je le raisonne, sinon Le Juvin emportera le morceau, si j’ose dire. Le Juvin devient très dangereux. Et je ne veux pas que Préau, inoccupé et déçu, retourne à Dorette. Alors je murmure: «Certes, Le Juvin est un compagnon agréable, mais il ne mène pas loin. Il fait illusion, mais à l’instant où l’on compte sur lui, il se dérobe parfois. Préau, lui, est brusque, mais il a du fond, du tempérament. Oui, c’est le mot, beaucoup de tempérament.» J’ai laissé Mme Chantilly bien tourmentée.

Ensuite j’ai rencontré Le Juvin et j’ai éprouvé quelque remords de l’avoir desservi. Il riait aux anges. «Mon cher, m’a-t-il confié, je touche au terme d’un grand projet.--Lequel?--Je ne puis te le dire, il s’agit d’une femme digne de ton respect.--Je n’insiste pas, parlons donc d’autre chose.--Non, parlons d’elle. J’ai toujours eu le dédain des conquêtes faciles. Je me réservais. Cette fois, j’atteins mon but.--Diable!--Quoi?--Rien... je veux dire... As-tu pris tes précautions? Songe aux conséquences fâcheuses, dangereuses d’une intrigue avec une femme mariée.--Allons donc.--Mais si. On sait comment cela débute, non comment cela finit. On a vu de ces liaisons durer toujours.--Ce n’est pas une liaison, c’est une simple aventure.--Avec ton cœur excellent tu n’oseras jamais rompre.--Je romprai le moment venu: j’ai l’intention de me marier de bonne heure.--Mais tu perds ton temps. Tu es fait pour plaire aux jeunes filles. Celles de notre époque ont besoin qu’on les courtise pour daigner faire attention à vous.--Ce sera une expérience utile.--Oui, mais tout se sait, et tu y gagneras une réputation de coureur. Tu seras disqualifié aux yeux de jeunes personnes très averties qui ne voudront pas des restes de Mme Chantilly.--Qui t’a dit qu’il s’agissait de... Au fait, inutile de dissimuler. Mais ne serais-tu pas jaloux?--Mon cher, je te rendrais peut-être un immense service si j’essayais de te la disputer.--Oh, tu ne me fais pas peur.--Crois-tu? Eh bien emmène-moi donc avec vous dans votre prochaine course en auto.--A trois?--Ça te gêne? Emmène aussi Préau.»

Quittant Le Juvin, je suis allé trouver Préau. Je lui ai fait de vifs reproches auxquels il n’a pas compris grand’chose d’abord. Ensuite, d’un air renfrogné, il m’a avoué que, s’étant montré assez démonstratif avec Mme Chantilly, il avait été repoussé sans gloire. «Mon ami, tu t’es conduit comme un maladroit. Les vertus chancelantes exigent le plus de respect, surtout si on veut les faire chanceler jusqu’à terre. Ne démens pas ton caractère à l’instant où il va le mieux te servir: tu es un violent à dehors gourmés, ton ardeur retenue lui paraîtra une belle promesse. Elle veut beaucoup à la fois, cette femme: la fraîcheur d’un tout jeune homme mais sans l’inexpérience qui lui gâterait son plaisir, la courtoisie mais aussi la hardiesse, enfin elle veut être prise tout en se livrant. Le Juvin lui plaît parce qu’il est bien élevé, mais elle commence à croire que la passion n’est pas son affaire. Le Juvin est plutôt un lever de rideau, et elle cherche son cinquième acte.»

Préau m’a écouté avec mauvaise humeur. Il n’aime pas qu’on lui fasse la leçon. Son insuccès le remplit de colère, et chez lui, heureusement, la rage stimule le désir. Lèvres serrées, face dure, il était presque beau.

Si je récapitule, je vois que maintenant Mme Chantilly est indécise, Le Juvin inquiet, Préau colérique, et tous les trois prêts à subir mon influence. Je ferai d’eux ce que je voudrai.

* * * * *

Drôle de journée! Nous sommes partis à cinq: Dorette avait voulu se joindre à nous. Nous avons été déjeuner à la campagne et nous nous sommes promenés dans les bois. Puis nous sommes rentrés et, à l’instant de l’adieu, nous n’étions plus les mêmes qu’au départ.

Le plein air ne convient pas à Mme Chantilly. Un rayon de soleil fait ressortir ce qu’elle a d’artificiel et de composé. Une guêpe, attirée par son parfum, l’environna, la prenant pour une grosse fleur. Elle riait, elle avait peur d’être piquée, elle chassait la guêpe, mais quand celle-ci, reconnaissant son erreur, la délaissa pour de vraies roses, je vis bien que Mme Chantilly devenait triste. La plus belle aventure, c’est peut-être le renoncement.

A déjeuner elle était assise entre Le Juvin et Préau. Chacun d’eux, à l’insu de l’autre, m’a raconté lui avoir fait du genou. Le Juvin, empressé mais déférent, ne sait pas inventer de phrases pour s’exprimer lui-même: il croit que le langage est un signe de convention. Un de ses arguments est de posséder une auto, c’est vrai, mais sitôt qu’on en est descendu, on oublie ce mérite. Son air d’assurance qui en avait si souvent imposé, donnait envie, cette fois, de le duper ou de le trahir. L’extrême justesse de ses gestes et de sa tenue irritait: du débraillé, des rires et des cris auraient soulagé. Pour mieux lui permettre d’être ennuyeux, nous nous taisions: après son insolence de l’autre jour qu’elle lui avait naturellement pardonnée, Mme Chantilly était reconnaissante à Préau de ce calme apparent. Comment déciderait-elle entre eux? En somme, Le Juvin était connu, classé, c’était un article courant et de bon usage. Tandis que Préau, ne montrant rien, laissant entrevoir, c’était la valeur de spéculation, risquée, mais qui peut, par un soudain vertige, vous apporter la fortune ou le bonheur. Mme Chantilly finirait-elle en bourgeoise ou en grande joueuse?

Eh bien et moi? M’étais-je éliminé? Oui: sur le champ je décidai d’abandonner cette grosse proie hors d’atteinte. Si mes manœuvres m’avaient privé d’une conquête éventuelle, elles m’avaient débarrassé de deux rivaux dans une entreprise plus sérieuse: assis à côté de Dorette, je me demandais si c’était pour me suivre qu’elle avait voulu nous accompagner. A l’ennui visible de sa mère, elle s’était présentée soudain et prête à partir. Depuis lors un sentiment volontaire animait son visage. Après l’avoir vue insensible, puis vive tour à tour et mélancolique, je la contemplais aujourd’hui belle d’une ardeur réfléchie.

Et je me disais qu’il me fallait maintenant convaincre Dorette. A moi de surveiller les sentiments pressés qui s’épanouissaient en elle, d’être l’auteur responsable de sa vie supérieure. A son âge, sa mère s’était montrée ainsi, sans doute, appliquée et rieuse, ignorante et avide. Elle s’était avancée d’un même élan, les bras tendus. Mais, grâce à moi, Dorette ne connaîtrait pas les compromissions, les coups de tête succédant aux intrigues, la corruption, les désespoirs... Dorette, image d’une jeunesse pure!

Enfin elle s’est levée et je l’ai suivie au jardin. «Vous savez, m’a-t-elle dit, je retourne bientôt dans ma pension.--Comment?--Mais auparavant je veux savoir quelque chose: je le saurai.--Demandez-le moi.--D’ailleurs maman va partir aussi.--Pour où?--Elle hésite encore.--Pour l’Espagne et le Portugal...--Peut-être. Mais plutôt pour la Norvège.--Tiens, tiens! Ce sera bien loin de vous.--Bah! dans un an je reviendrai, et maman me mènera dans le monde.--Dans le monde?--Oui, elle dit qu’à ce moment elle sera vieille et qu’elle ne s’occupera plus que de me marier.--Elle aura bien raison.--N’est-ce pas qu’elle est bonne? Je voudrais tant lui ressembler.--Soyez vous-même.»

Puis son entrain est tombé. Elle n’est pas comme les autres qui sont entêtés à mentir. Elle laisse ingénument voir ce qui se passe en elle, et voilà pourquoi elle est si mystérieuse. «Qu’a donc M. Préau à ne rien dire? m’a-t-elle demandé. Est-ce qu’il est fâché? Contre qui, contre maman?--Oh non.--Contre moi? Je ne le pense pas.--Contre M. Le Juvin peut-être?--Peut-être.--Ils sont très différents, n’est-ce pas?--Certes, mais parlons d’autre chose. Tenez, regardez ces beaux arbres: ce sont des ormes.» Dorette n’a pas regardé les ormes, elle a baissé la tête, puis l’a relevée, et ensuite: «Cela m’ennuie de m’en aller, de vous quitter.--Me quitter, dites-vous?--Oui, vous tous. Est-ce que je vous manquerai?--Ah, Dorette, vous n’avez donc pas encore senti combien je tiens à votre présence et combien...--Oui, vous. Et les autres? M. Préau dirait-il de même?--Ne vous occupez pas de lui, il est distrait, il n’attache pas grande importance...--Vous dites toujours du mal de lui.--Songez qu’il est des personnes plus attentives, enchantées de votre grâce, avides de vous plaire.--Est-ce de M. Le Juvin que vous parlez? Tenez, le voici qui s’approche.»

Le Juvin, en effet, est venu maladroitement se mêler à notre conversation. «Mon parti est pris», m’a-t-il murmuré. Mais lequel? Au bout de quelques instants il m’ennuyait si fort que je les ai quittés, ne voulant connaître Dorette que dans le tête-à-tête, et ne craignant guère celui auquel je les ai abandonnés. Sous prétexte de retrouver l’autre couple, je me suis éloigné pour mieux savourer les paroles de Dorette. J’ai passé par la salle à manger: elle était vide. Sur la table il y avait des fruits en désordre, du vin dans les verres, un gant oublié, et deux chaises étaient très rapprochées. Je suis ressorti, j’ai suivi une avenue. A l’ombre, je regardais les prés lumineux, et je rêvais de me baigner dans ces hautes herbes, sous le ciel flamboyant. Puis, à un détour, je suis tombé sur le reste de la compagnie. «Comment, a fait Mme Chantilly, est-ce l’heure déjà de rentrer? Comme le temps passe.» Je l’ai rassurée et lui ai dit: «Votre fille m’a appris votre prochain voyage en Espagne et en Portugal.--Non, a-t-elle répliqué avec vivacité, je n’irai pas en Espagne.--C’est un beau pays.--Trop conventionnel. Je préfère...--La Norvège?--Justement.--N’y a-t-il pas là aussi quelque convention?» Elle n’a pu s’empêcher de jeter un regard à la dérobée sur le troisième personnage de cette scène, puis a répondu avec douceur: «Je ne le crois pas.»

Au bout de quelques instants, je me suis senti aussi superflu que Le Juvin me l’avait semblé tout à l’heure. Je me suis levé. «Tu t’en vas? a fait Préau d’un air résolu.--Voulez-vous que je reste?--Mon ami, intervint Mme Chantilly, allez tenir compagnie à ma fille, je ne veux pas qu’elle soit seule avec un jeune homme.--Le Juvin est-il si dangereux?--Ils le sont tous», murmura-t-elle.

Elle avait l’œil noyé. Jamais aucun de nous n’avait su l’attendrir à ce point, j’entends l’attendrir sur elle-même. J’étais content de Préau: il oubliait Dorette, et ne se faisait pas oublier de sa mère. Je retournai vers le premier couple, riant à l’avance de le trouver abattu par la chaleur et l’ennui. Il n’avait pas bougé, il avait chaud. Mais Dorette est d’une exquise indulgence. Plus tard, comme je l’attirais à l’écart, elle a convenu que Le Juvin présente les choses telles qu’elles sont, sans doute, mais en leur faisant perdre leurs couleurs. «Moi, ai-je dit, je saurais mieux vous les montrer. L’univers dépend de celui qui le regarde. Il ne faut pas le diminuer et l’appauvrir en étant soi-même petit et sans ressources. Vous verrez de quoi notre enthousiasme sera capable! Vous verrez!» Ah! comme j’ai désiré son bonheur... Et le mien.

Pour rentrer, Préau a conduit l’automobile. Mme Chantilly était assise à son côté et elle se serrait contre lui durant les virages qu’il prenait comme un fou. Dorette et Le Juvin s’installèrent dans le fond de la voiture. J’étais sur le strapontin.

* * * * *

Trois jours ont passé pendant lesquels je n’ai vu personne. Le souvenir de Dorette me tenait compagnie. «Elle va rentrer dans son pensionnat, pensais-je; l’an prochain, elle sera libre. Elle ne m’aura point oublié. Sa grâce sera plus délicate encore, et ses cheveux, relevés sur la nuque, dégageront une silhouette de femme. Je lui dirai: «Dorette...» Là-dessus on m’a remis une lettre de Mme Chantilly qui me conviait à passer chez elle.

J’y ai couru. Elle était seule, fraîchement refaite, et accueillante. «Mon ami, je vous ai toujours vanté comme de bon conseil. Ne vous étonnez donc pas si j’ai recours à vous. Il s’agit d’une détermination fort importante que je veux prendre.--Et vous m’avez enfin choisi pour...--Ne m’interrompez pas. Je suis une femme seule, en proie à bien des médisances, dépourvue d’appuis. Hélas, j’en avais autrefois, et qui me manquent cruellement!--Sans doute.--M. Chantilly...--Ah?--Mais oui... me disait toujours qu’une femme ne peut pas décider seule: elle se guide sur les sentiments; un homme raisonne... C’est d’un homme que j’ai besoin aujourd’hui...» Je la trouvais un peu crue, mais elle a tout de suite ajouté: «Et qui me donne un conseil raisonnable.» Puis elle s’est levée, elle a regardé par la fenêtre, comme pour consulter jusqu’aux passants. Et peut-être me serais-je dépité de n’être que le conseiller, non le payeur, si la curiosité ne m’avait tenu en haleine.

Ensuite elle est revenue sur moi, très près, et, sans transition: «Que pensez-vous de M. Le Juvin?» J’ai répondu froidement, un peu choqué qu’elle m’obligeât à choisir pour elle: «C’est un garçon très discret.--Mais enfin, a-t-il des qualités plus profondes?--Plus profondes?--Des qualités de cœur.--Certainement. Il sera fidèle.--Fidèle! C’est excellent.--Oui, et assidu. Tenez, il est plutôt fait pour les petits soins que pour la grande passion.--Très bien. Et sérieux?--Sans doute, jusqu’à l’ennui inclusivement.--Ah! qu’importe qu’il soit ennuyeux: les farceurs finissent par l’être davantage. Et quand il s’agit de toute la vie!--Diable, si longtemps?--Mon cher, à quoi pensez-vous?--Pardonnez-moi si je vous fâche, mais je vous vois entichée de Le Juvin et il me semble qu’à votre place je préférerais Préau.--Ne parlons pas de ce M. Préau.--Mais...--Non. Je veux connaître votre opinion sur Le Juvin seul, j’ai la mienne sur l’autre. Est-il bon?--Le Juvin est très bon.--Généreux?--A coup sûr, et il aura plus tard une grosse fortune.--Si grosse?--Mais oui et il jouit dès maintenant d’un joli revenu: largement de quoi en jouir à deux.--Ah, comme vous me rassurez!» Mme Chantilly me dégoûtait.

L’ayant quittée, j’ai fait des réflexions amères sur le pouvoir de l’argent. Grâce à lui, Le Juvin l’emportait donc sur nous. Mais Préau se doutait-il! Et n’allait-il pas alors se retourner vers Dorette! A la fin, je n’y ai plus tenu et je lui ai téléphoné. Habilement interrogé, il m’a laissé voir qu’il ne savait rien encore de son rival. Alors je lui ai proposé de passer la soirée ensemble, afin de le préparer avec douceur à la déception qui l’attendait, et pour savoir aussi comment il avait si sottement compromis ses affaires: le détail de ces choses-là me ravit. Mais il m’a répliqué sur un ton imprévu de bonne humeur qu’il n’était pas libre. «Demain alors?--Demain, encore moins: je pars en voyage.--Pour où?--Pour la Norvège...»

Je me suis étranglé dans le téléphone. Poussait-elle l’immoralité jusqu’à les emmener tous les deux? Ah! qu’il était urgent d’arracher cette malheureuse Dorette à des exemples si affreux. Et j’étais là, moi, pour remplacer une mère dénaturée, ou mieux pour devenir son protecteur. Fallait-il attendre une année avant de lui offrir un foyer nouveau, un abri? «Je la sauverai, me suis-je écrié, je mériterai sa reconnaissance aussi bien que sa tendresse.»

Néanmoins je me suis empressé de me rendre chez Mme Chantilly. Elle m’a accueilli avec un sourire qui voulait faire de moi un complice. «J’allais vous relancer, mon ami, car je dois vous dire adieu. Je me suis décidée tout à coup à partir demain.--Oui, je sais, pour la Norvège.--Vraiment, vous savez?--Et n’avez-vous pas d’autres conseils à me demander?--Non, les vôtres ont été suivis.»

Elle s’est levée, elle a ouvert la porte du petit salon et elle a appelé. Dorette et Le Juvin ont paru. «M. Le Juvin, a repris cette excellente mère de famille, m’a demandé il y a quelques jours la main de ma fille. J’y ai consenti, à condition que les fiançailles restent secrètes une année encore. Remerciez votre ami, M. Le Juvin: il a fait de vous un tel éloge qu’il a levé tous les scrupules que j’avais à un engagement si précoce.» Le Juvin m’a secoué la main à me rompre l’épaule, et a murmuré: «Je n’ai pas oublié non plus les excellents conseils que tu m’as donnés.» Bien peigné, les dents nettes, l’œil clair, il luisait de santé et de réussite. Puis il s’est tourné vers sa belle-mère et lui a, mais respectueusement cette fois, baisé la main: prudent, n’ayant rien compromis, le voilà heureux--si ce n’est de la façon qu’il avait pensé tout d’abord.

Les laissant se complimenter réciproquement, j’ai entraîné Dorette à quelques pas: «Eh bien, je vous félicite, vous êtes contente.--Mais oui, et vous devez l’être puisque je le suis.--Et moi qui croyais...--Il ne faut pas croire--... qui croyais que vos préférences...--Il ne faut pas préférer ceux qui ne vous préfèrent point.» Comme elle est, sans le savoir, habile à faire mal! J’ai ravalé mon amertume, et j’ai repris: «Pourquoi vous décider si vite? Ces fiançailles, je m’y attendais si peu.--Maman m’a expliqué bien des choses. Son mariage n’a pas été heureux, elle m’affirme que le mien le sera. Et puis, elle n’est pas habituée à moi. Quand je sortirai de pension, je la gênerai. Elle est si indépendante. C’est ennuyeux d’être responsable de moi.--Je ne trouve pas.--Ainsi je suis casée, au moins.--Vous valez dix fois mieux que Le Juvin!--Mon ami, vous dites toujours du mal de vos amis.--Jamais il ne comprendra l’exquise et rare personne que vous faites.--Je le lui ferai comprendre.--Tandis que moi, j’aurais...--Taisez-vous.--Dorette!--Dites: Mademoiselle. Il n’y a plus que mon fiancée qui puisse m’appeler Dorette, mais pas vous.» Alors j’ai voulu lui faire du mal à mon tour, et je lui ai demandé: «Ni Préau?--Ni M. Préau.»

Je les ai félicités encore tous les trois, en famille, et je suis parti. Je ne reviendrai pas volontiers dans cette maison.

* * * * *

Moi, Dorette, je ne suis ni riche et satisfait comme Le Juvin, ni volontaire et violent comme Préau. Mais vous ne m’avez pas plus entendu que vous n’avez su vous faire entendre de l’autre. Hélas, pourquoi ne pas avoir choisi celui qui goûtait si bien votre sincère et sensible jeunesse? Peut-être ne m’auriez-vous jamais aimé. Mais moi, Dorette, je vous aime...

DOUBLE

à Jacques Chenevière.

Que les hommes sont donc indifférents l’un à l’autre! A peine connaissent-ils les parents dont ils sont nés, la femme qu’ils aiment, les enfants qu’ils mettent au monde. Ils parlent de l’amitié mais ne la pratiquent point. Égoïstes et sourds, jamais ils n’écoutent quelqu’un qui se raconte, étant surtout préoccupés de se raconter eux-mêmes, à quelqu’un qui ne les écoutera pas davantage.