Complices

Part 12

Chapter 123,669 wordsPublic domain

Elle me tendit la main pour me remercier de ma casuistique, en murmurant:

--Ah, si nos souvenirs pouvaient n’être que des rêves.

--C’est cela, m’écriai-je. Je suis une simple image rêvée qui t’apporte une heure d’émotion, je suis une figure inconnue.

--Lucien...

--Non, pas Lucien... Rien qu’un reflet.

Mais après avoir souri avec l’indulgence d’une personne qui ne veut pas être dupe, elle reprit plus sérieusement:

--Combien de temps comptes-tu rester à Budapest?

--Eh bien, fis-je, sitôt que...

Je me repris, et sans mentionner Descartes, j’achevai:

--... que je serai pardonné, je partirai. Demain. Ou après-demain.

--Oui, murmura-t-elle pour elle-même, il faut nous faire des adieux définitifs. J’y tiens. Mais pas ce soir. Je n’en peux plus. Nous nous reverrons en présence de mon mari.

Songeant que Nicolas allait peut-être rentrer, je proposai:

--Veux-tu que je te laisse?

Elle reprit le vousoiement pour marquer qu’elle me quittait la première:

--Laissez-moi, mon ami.

Je lui baisai les mains en prononçant: «A bientôt» et je partis.

Dans la rue, je laissai libre cours aux émotions qui m’agitaient. D’abord il me fallait rectifier mon idée de Mesmay. Séduire une jeune fille, lui promettre le mariage, l’abandonner..., le triste individu! Et quelle jeune fille: brûlante et belle, désormais désespérée! C’était abominable. Le plaisir que j’avais éprouvé à la tenir dans mes bras n’était pas sans alimenter ma colère. Cependant le prestige aveuglant de Mesmay m’avait seul permis de n’être pas démasqué. Et puis, si je le blâmais de toutes mes forces, une complicité née de notre parenté physique m’inclinait aussi à l’excuser. J’ajoute qu’à jouer le rôle de ce dangereux personnage, je gagnais l’illusion d’une amitié fervente et d’une passion mal éteinte. Grâce à lui, j’étais pris--et c’était bien la première fois de ma vie--pour un méchant, un suborneur: cette situation, heureusement provisoire, ne laissait pas de m’intéresser. Je m’y abandonnais d’autant mieux que je n’éprouvais ni scrupule, ni regret puisque je n’étais pas le vrai coupable. Et je sentais mon âme s’élargir, à être spectatrice du mal sans en être prisonnière.

Tout de même de telles pensées finirent par me gêner. Je me rassurai en projetant de réparer un peu les fautes dont je venais d’entendre les confidences. Puisqu’on me croyait le criminel, j’en profiterais pour apaiser la conscience désolée d’Ilonka; Margit, dans son veuvage, connaîtrait aussi mon zèle. Non, je ne quitterais pas la Hongrie sans avoir pansé ces blessures... Ma course errante m’avait amené sur les quais du Danube. Dans le silence nocturne, le fleuve déroulait sa masse puissante entre de hautes berges de pierre. En face, des lumières brillaient sur la colline de Bude. Saisi par cette majesté, j’acceptai d’assumer la personnalité de Mesmay pour la racheter en quelque sorte. J’entrerais dans la destinée de cet inconnu et la vivrais à sa place. Je serais un Mesmay meilleur.

Une voiture passait: je l’arrêtai, et me fis ramener à l’hôtel. Comme je traversais le hall, désert à cette heure, mes yeux tombèrent sur le cadre où l’on insérait le courrier des voyageurs qui n’étaient pas encore arrivés. Une enveloppe portait le nom de Jean Collin, et j’y reconnus l’écriture de ma femme. Je m’en emparai. A ce moment le concierge redescendait avec l’ascenseur: il me remonta à mon second étage.

Bonne Charlotte... Elle me donnait des nouvelles de la maison, et je retrouvai dans ses phrases régulières le ton de notre existence conjugale. C’est Charlotte qui la dirige car, sous prétexte de respecter mon travail, elle m’a éliminé de la conduite de nos affaires. Parfois elle devine chez moi l’ennui de végéter dans mon coin, astreint à des besognes médiocres; elle me laisse m’épancher en des projets d’avenir que je la soupçonne de ne pas très bien écouter. Au fond, elle ne croit pas à mon mérite d’historien, et peut-être pas davantage à mon mérite d’homme. Résignée à ce que je ne prenne jamais de revanche, elle élève nos deux filles: Juliette, âgée de sept ans, qui est péremptoire et bruyante, et Marguerite qui a cinq ans et les jambes faibles. Mes travaux historiques lus par peu de personnes, mes enfants, mon épouse sans imprévu... J’y songeais encore quand je m’aperçus que je déchirais la lettre de Charlotte en petits morceaux.

* * * * *

Le lendemain, tout à coup, Nicolas de Telegdi apparut sur le seuil de l’hôtel, serré dans son costume de tussor.

--Je viens vous chercher, me déclara-t-il d’un air gracieux.

--C’est cela, répondis-je avec humeur, menez-moi à la Bibliothèque du Musée national.

--Mais non, fit-il. Allons nous promener. J’ai quelque chose à vous demander.

--Et mon travail...

Il insista tant que je finis par me laisser entraîner à ce qu’il appela d’abord le _Varos liget_, et qu’il consentit ensuite à nommer le Bois de la Ville. Que voulait-il de moi? La vague envie que m’avaient inspiré son air dégagé, son charmant et perpétuel sourire, commençait à se transformer en ironie depuis que j’étais renseigné sur le passé de Mme de Telegdi. Ironie qui s’accrut en constatant qu’il ne m’avait proposé cet entretien que pour me parler de sa femme et de sa belle-sœur. Évidemment elles lui avaient fait souvent l’éloge de ce prestigieux causeur qui les avait connues à une époque où lui-même n’était rien pour elles.

--Margit, fis-je évasivement, est une personne fort cultivée.

Mais il ramena la conversation sur Ilonka. Il craignait, disait-il, de ne pas être toujours à sa hauteur, alors qu’il aurait tant voulu la rendre heureuse; il faisait appel à ma profonde connaissance du caractère féminin.

--Ainsi, demanda-t-il, dites-moi quelque chose de ce long séjour que vous avez fait chez mon beau-père, au bord du lac Balaton. Les deux sœurs en parlent encore...

Je lui fis observer que mes souvenirs, déjà lointains, pourraient présenter quelques inexactitudes. Mais il insista. Alors, prenant mon parti, je me lançai dans des évocations fictives, des aperçus psychologiques que Nicolas corroborait d’un geste ou d’une exclamation, et que je modifiais hâtivement quand je lui voyais une expression étonnée. Les gens attendent de vous ce qu’ils préfèrent, et ils le laissent paraître. Pauvre Nicolas, il avait beau faire le satisfait, en agitant sa petite badine, notre conversation l’instruisait moins qu’elle ne m’exerçait à la trahison. Je n’aurais eu ni la malhonnêteté ni le courage d’inaugurer tout seul une pareille tromperie. Mais puisque tout le monde me poussait dans cette voie ouverte, je la suivis avec une aisance grandissante.

D’ailleurs, à force d’inventer les souvenirs de Mesmay avec la vraisemblance qu’il fallait pour persuader mon compagnon, j’en arrivais à me persuader moi-même. En la projetant dans le passé, j’assurais rétrospectivement la confusion de nos deux personnes. Il m’était de plus en plus facile de me croire Mesmay puisque désormais je pouvais, quoique en imagination seulement, me rappeler l’avoir été. Un être même inventé n’existe que lorsqu’il se souvient.

Enfin si arbitraires que fussent mes récits, ils tournaient autour d’une personne très déterminée. En vantant Ilonka à son mari, pour lui faire plaisir, je ne pouvais oublier que j’avais été--ou plutôt Mesmay--son amant. Au même titre que des souvenirs, je m’amusai à fabriquer des doubles-sens. Je parlais de son esprit, de son intelligence, de sa bonté, et j’essayais de me représenter sa passion secrète et première. Et comme, la nuit précédente, j’avais senti palpiter contre moi, pour de bon, la gorge ronde d’Ilonka, le réel se raccordait au fictif, lui communiquait une vie artificielle. J’en venais à ne plus voir très bien le point de suture.

Nicolas me fut reconnaissant de tels récits. Puis il y ajouta des questions plus générales, et je compris que, dès le début de notre rencontre, et séduit pas mon simili prestige, il avait espéré recueillir de moi des exemples, et presque une philosophie. Il était si prévenu en ma faveur qu’il pensait trouver dans mes paroles des révélations sur la vie et sur l’amour. S’il m’avait écouté de sang-froid, il aurait sûrement remarqué le décousu et la banalité de mes propos. Mais j’étais pour lui un personnage légendaire. Sa crédulité me déguisait. J’ajoute que cet interrogatoire me convenait fort bien: je m’essayai à exposer des idées qui pouvaient être les idées légitimes de Mesmay, pour y habituer mon esprit autant que pour satisfaire Nicolas. Jusqu’au moment où je compris que je commençais de l’inquiéter. Car les «idées» de Mesmay se résumaient en un mot: «cynisme». Parler comme Mesmay, c’était vanter la violence et la ruse, railler la fidélité, justifier le mensonge. Nicolas ne souriait plus.

Je m’arrêtai à mon tour lorsque je m’aperçus que parler comme lui, c’était aussi se préparer à agir de même. Nicolas profita de mon silence pour guider la conversation vers un autre sujet où réchauffer son incertitude. Il était très patriote. Il me confia qu’il appartenait à une vaste société secrète composée d’anciens officiers et d’étudiants, et qui avait pour but d’assurer à la Hongrie un meilleur avenir. Il faisait partie du comité directeur, qui tenait ses conciliabules la nuit.

--Ainsi, me dit-il, hier soir encore...

Je revis la rue Csillag, l’escalier sombre que j’avais gravi lentement et redescendu sans m’attarder. L’idée que Nicolas cultivait une telle ferveur nationale me soulagea; je pensai qu’il se réservait ainsi, sans le savoir, des consolations. Avoir plusieurs passions, c’est prendre une assurance. On eût dit que l’imprudent cherchait à m’enlever des scrupules.

Enfin nous nous quittâmes, chacun content de soi et de l’autre. Et nous décidâmes de dîner ensemble, tous les trois, le soir même.

--Ilonka veut vous revoir, ajouta-t-il, puisque vous ne restez que peu de jours parmi nous.

--Où dînerons-nous? demandai-je. A mon hôtel?

--Je vous propose, répliqua-t-il d’un air fin, de nous retrouver à Bude, au _Cordonnier politique_.

--Au...? Comment dites-vous?

--Prétendez-vous ne pas connaître ce restaurant? C’était votre quartier général, je le sais. Allez-vous, après une conversation à cœur ouvert, vous défier de moi sur ce point?

J’affectai un demi sourire qui laissait entendre bien des choses qu’à vrai dire j’ignorais. Par jeu je mis un doigt sur mes lèvres. Nicolas fit de même, malicieusement. Et ainsi nous prîmes congé, mystérieux et satisfaits.

* * * * *

«Vous ne restez que peu de jours...» Certes, et il eût été indiqué, en sortant du Bois de la Ville, de me diriger enfin vers la Bibliothèque nationale. Mais je n’avais pas la sérénité nécessaire à des recherches sur le séjour de Descartes en Hongrie, et, d’autre part, mon zèle à m’identifier avec Mesmay était si vif que je répugnais à prendre des notes pour Jean Collin: mêler ces deux personnages était désormais impossible.

Peut-être devrais-je m’arrêter dans mon récit. On le jugera invraisemblable ou bien on me jugera immoral. Mais c’est qu’on n’aura pas suffisamment réfléchi à ce que devient un homme sûr de l’impunité. Il me justifiera si je parviens à montrer, comme je le souhaite, que la logique d’une situation est plus forte qu’une volonté particulière.

Jusqu’à ce jour, j’avais accepté qu’il y eût des lois de bienséance et de vertu, et je m’y étais ouvertement conformé. Mais étais-je vertueux ou seulement timide? Je savais que mes actes seraient toujours rapportés à leur auteur. Je n’aimais pas tromper parce que je craignais d’être découvert: ma conscience, me disais-je, est délicate. Or, depuis vingt-quatre heures, n’étant plus repéré, je ne me sentais plus contrôlé. Ma personne s’évadait de mes actes. La certitude de l’anonymat fait disparaître tous les garde-fous. Quoi que je fisse, Jean Collin que personne n’avait vu à Budapest, serait toujours hors de cause.

L’assurance d’être si profondément dissimulé excita en moi des désirs confus que j’ignorais. Jamais je ne m’étais senti aussi libre, je dirai aussi invulnérable. Il me semblait échapper à la loi de la pesanteur morale. Au lieu d’être soumis à un déterminisme individuel, d’être commandé à l’avance par le parti pris des autres ou le mien, je découvrais des possibilités de recommencements, de variations. Naguère j’avais parfois envié un ami plus heureux ou différent, mais comme j’étais bien forcé de suivre mon sort, je me résignais, je me composais une philosophie sceptique qui m’aidait à me priver. Le beau dédommagement si je pouvais une fois m’affranchir de mon propre caractère! Quelle occasion soudaine de devenir autrui!

Je me préparai au dîner en déchirant mes cartes de visite, des enveloppes de lettres, en faisant sauter de mon portefeuille, avec un canif, mon monogramme. A mesure que je détruisais mon identité, je m’exaltais.

* * * * *

On parvient au _Cordonnier politique_ en franchissant le Danube, en gravissant la colline de Bude par des rues désertes, entre des maisons silencieuses. Comme j’approchais, j’entendis un chant de violons, et appelé, séduit par cette musique à cordes qui s’élevait derrière de hauts murs, je finis par la rejoindre dans un jardin clos, peu éclairé, où de petites tables groupaient des couples. Ilonka et son mari m’attendaient.

--Eh bien, fit Nicolas d’un air triomphant, vous voilà dans un de vos décors préférés!

--Je vous assure...

--Figure-toi, reprit-il en s’adressant à sa femme, que M. Mesmay prétendait ignorer cet endroit! Je ne veux pas être indiscret mais Margit m’a raconté l’histoire de la...

--De la?...

Ilonka, un peu nerveuse, nous interrompit:

--Nicolas vous admire tant qu’il s’intéresse à vos anciennes conquêtes.

Et puis elle s’aperçut que, sans le vouloir, elle avait équivoqué. Ses pommettes rougirent. Elle avait cru plus sage que cet entretien fût à trois, et elle en éprouvait maintenant une gêne presque intolérable. Quant à Nicolas, qui m’agaçait, je lui répondis:

--Mon cher, ces histoires n’ont plus d’intérêt. Pas même pour moi.

--Des regrets, vous? fit-il avec étonnement et un peu déçu par mon accent agressif.

De côté, je jetai un regard sur Ilonka: son pauvre visage était si tiré que je désirai, le mieux possible, la rassurer, la guérir, et je dis:

--Je n’en suis pas incapable. J’ai maintenant assez vécu pour avoir fait souffrir. Cette souffrance, je voudrais de toute mon âme l’effacer.

Nicolas leva son verre plein d’un vin doré, et, reprenant sa joyeuse assurance habituelle:

--N’enlevez pas votre auréole, je vous en supplie...

--Vous êtes à l’âge, continuai-je, où l’on ignore que le dégoût de soi est au fond de presque tous les amours.

Il reposa son verre.

--Je croyais, dit-il, qu’un séducteur ne doit pas s’attendrir. Je le croyais parce que vous me l’avez démontré.

En effet, pour mieux calquer Mesmay, je lui avais dit, au Bois de la Ville, beaucoup de mal du sentimentalisme.

--A moins, poursuivit-il d’un air fin qui m’irrita, qu’il eût fallu considérer ces propos comme un enseignement professionnel et secret, un langage d’initié. En tous cas, il était conforme à tout ce que j’admire en vous.

Je ne répondis pas, craignant de démentir Mesmay aux yeux de mes convives. Outre que je risquais toujours d’éveiller des soupçons, j’aurais diminué ma liberté d’action. Et ce fut le souci de ménager beaucoup de possibilités qui me fit murmurer:

--Il y a plusieurs hommes en moi, comme en chacun. Et ce n’est pas le même toujours qui est le chef des autres.

--La vie est une triste chose, répondit Nicolas, si elle vous oblige à vous désavouer.

Alors Ilonka sortit de son long silence et me dit avec lenteur:

--Vous ne méritez aucun désaveu.

--Vous voyez, s’écria son mari.

--Je comprends, continua-t-elle, que certains souvenirs vous inspirent de l’amertume. Mais les regrets, les remords ne doivent pas vous faire renoncer à vous-même. Notre amitié s’attristerait de ne plus vous retrouver tel qu’autrefois.

Elle me rappelait à l’ordre. Je n’avais pas le droit, rien que pour satisfaire des scrupules moraux, de fausser Mesmay. Et, empressée à maintenir intact l’homme dont elle avait souffert, elle ajouta avec fierté:

--Un homme comme vous doit être à la hauteur de son orgueil.

Mon cœur se mit à battre. Ce mot d’orgueil auquel je n’avais jamais osé toucher m’illumina. Et je décidai que durant une heure, puisqu’on me les permettait, puisque même on les réclamait, je m’accorderais des sentiments audacieux et forts.

--Certes, m’écriai-je, je ne renie aucune de mes principales raisons de vivre...

--Très bien, fit Nicolas avec enthousiasme.

--J’en étais sûre, chuchota Ilonka soulagée.

Mais chacun de nous regarda devant soi, écouta l’orchestre qui continuait de répandre dans l’air nocturne sa langueur tzigane que parcourait soudain un trait fulgurant. Je désignai les musiciens.

--Ce sont eux qui tout à l’heure m’ont inspiré je ne sais quelle incertitude. Ils ont toujours l’air d’hésiter entre plusieurs passions.

Les Telegdi demeurèrent silencieux, pour des motifs différents. J’ajoutai:

--Vous autres Hongrois, vous avez trouvé là le langage du désespoir.

--Parce que nous sommes quelquefois désespérés, fit très vite Ilonka.

--Cependant, continuai-je avec une conviction grandissante, écoutez cette musique: de l’abîme naît un nouveau désir.

Nicolas, lui, pensait à sa patrie:

--La Hongrie a connu les pires heures de la défaite et de la révolution, mais vous avez raison, elle vaincra le malheur.

--On peut triompher du malheur, murmura sa femme, mais le peut-on de ses fautes?...

--Si la Hongrie a commis des fautes, répliquai-je, mieux vaudrait qu’elle les oublie.

Ilonka me regarda avec anxiété:

--Il faudrait être seul pour oublier. Et il y a toujours Dieu!

--Moi, j’ai confiance, affirma Nicolas.

Et dans l’élan de son optimisme il tourna sur sa chaise comme pour prendre l’assistance à témoin. A une table voisine, deux jeunes gens lui firent des signes d’amitié.

--Tenez, nous dit-il en rayonnant, voilà justement deux de mes camarades du Comité. Vous permettez? Je vais aller leur porter le toast national.

Il se leva, le verre en main. Dès qu’il se fut éloigné, je dis à Ilonka:

--Je vous remercie de vos paroles. Vous ne voulez pas que je doute de moi.

--Et j’ai compris vos allusions, votre désir de calmer ma peine.

--Vous ne craignez donc plus ma présence? Vous ne pensez plus que je vais bouleverser votre vie?

Elle essaya de sourire en répondant:

--Je crois qu’il faut toujours craindre Lucien Mesmay.

--Rassurez-vous. Puisque j’ai votre pardon, je puis repartir.

--Partir...

--Et ensuite, ce passé cruel s’effacera.

--Vous avez raison, il s’effacera.

--Rien n’aura eu lieu. Je ne serai dans votre mémoire qu’un ami.

--Rien qu’un ami, c’est ce qu’il faut.

Mais je la guettais, et je vis que des larmes bordaient ses paupières. Alors devant ces pleurs qui révélaient jusque dans le remords qu’elle haïssait son remords, Mesmay parla par ma bouche, en mots précipités:

--Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Je t’aime encore. Jamais je ne t’oublierai.

--Taisez-vous, fit-elle épouvantée.

--Et si je suis revenu à Budapest, c’est pour te le dire.

Je n’avais pas pensé que la violence pût donner une telle sensation de liberté. Ilonka s’était levée à demi, puis rassise. Bouleversée, elle murmura:

--J’ai été imprudente. Je ne vous en veux pas, Lucien. Mais nous allons nous quitter pour toujours. Allez-vous en.

Devant cette femme pantelante, si belle d’être torturée, je m’écriai:

--Nous quitter? Mais tu me rappellerais. Depuis huit ans, tu ne vis qu’avec l’espoir que je revienne. Tu as essayé toutes les consolations: aucune ne t’apaise. Moi, moi seul, je te suis indispensable. Ah! que tu m’aimes!

Haussé à la taille de Mesmay, mes yeux, ma voix, étaient aussi impérieux que les siens. Alors, terrifiée par cette chaleur de désir, Ilonka se leva en trébuchant, appela son mari, prétexta un malaise. Elle voulait rentrer, tout de suite. L’autre, qui ne comprenait pas qu’elle cherchait à fuir, s’étonna, se plaignit qu’une soirée qui s’annonçait si bien fût brusquement écourtée. J’intervins en disant que moi-même j’allais regagner mon hôtel.

--Comment, vous aussi?

Et puis il se résigna, mais déclara qu’il resterait à tenir compagnie à ses amis. Nous mîmes Ilonka en voiture: elle ne me regarda pas une fois. J’étais stupéfait, exaspéré qu’elle m’échappât si aisément. Au moment de partir, Nicolas lui rappela par la portière de laisser la clef sous le paillasson.

--En effet, m’expliqua-t-il quand elle eut disparu, nos domestiques couchent dans les combles et personne ne nous attend. Vraiment, vous voulez partir? Quant à moi, je vais rester ici: nous avons à discuter la question d’une entente secrète avec des groupements italiens. Parce que vous savez, les Tchécoslovaques... Mai pardon, je vous ennuie! En tout cas, j’en ai jusqu’au matin...

Je lui dis adieu et je pris une voiture à mon tour. «Hôtel Astoria». Durant le trajet un fiévreux dialogue se déroula en moi. Jean Collin protestait, invoquait l’honneur, les lois de la famille, et aussi le danger d’une telle aventure. Les arguments de Mesmay étaient meilleurs. Et tant bien que mal, je fis comprendre à mon cocher de ne pas me mener à l’hôtel Astoria, mais rue Csillag, nº 10.

Je montai l’escalier obscur, je pris sous le paillasson la clef de l’appartement, j’entrai. Ilonka poussa un grand cri d’horreur et se jeta dans mes bras.

* * * * *

La journée du lendemain se passa pour moi dans une exaltation mêlée d’inquiétude. Jamais je n’aurais cru que la perfidie stimulât si fort la volupté. En m’entraînant sur ses pas, Mesmay m’avait ouvert des perspectives sans limites: trahir, c’était se renouveler. Si longtemps je m’étais borné à une seule âme, ou plutôt à la surface de mon âme, vérifiée, réglée une fois pour toutes. J’avais méconnu les facilités du mensonge, c’est-à-dire mes ressources dormantes.

Parmi tant de réflexions satisfaites, se présentait néanmoins celle-ci: usurper le nom d’un autre pour séduire une femme, la faire retomber, elle si pieuse, dans une faute qu’elle détestait, c’était une action malhonnête, une action indigne. Mais indigne de qui? De Mesmay que j’étais à peine? Ou de Jean Collin que je n’étais plus? Hanté par un trompeur, je le trompais mais moins que moi-même auquel de tels actes ne ressemblaient guère. D’ailleurs si Mesmay n’était pas responsable de cette chute qu’il ignorait, Jean Collin ne l’était pas beaucoup plus puisqu’elle ne s’était produite qu’à la faveur de la première à laquelle il n’avait point participé. D’autre part, en usurpant son nom et sa personne, j’avais presque rendu service à Mesmay puisque j’avais achevé, pour son compte, l’entreprise qu’il avait commencée. J’interrompais en sa faveur une prescription. Assurément la préoccupation légitime de ma sécurité, qui m’avait imposé, au début, d’admettre un quiproquo, puis de l’entretenir, ne m’obligeait pas à pousser le malentendu jusqu’à devenir l’amant d’Ilonka. Mais j’avais dû obéir à des nécessités morales, je veux dire psychologiques. Imitant les gestes de Mesmay, il fallait bien, pour que l’imitation fût complète, imiter les plus significatifs.

Aussi m’empressai-je de retourner le soir chez les Telegdi. Nicolas, de plus en plus occupé par ses complots, ne rentrerait, cette fois-là encore, que très tard. Ilonka, qui m’avait ordonné de venir, qui m’attendait avec une impatience désespérée, commença par m’accabler de reproches. Elle affirma qu’elle commettait le plus affreux des crimes en répétant dans des conditions aggravées son péché d’autrefois. Elle me détestait tout en m’étreignant.