Complices

Part 13

Chapter 133,173 wordsPublic domain

Cette seconde nuit, je me demandai ce qu’elle aimait si fort en moi. Certes, je faisais mon métier le mieux possible. Mais si tous les hommes se ressemblent aux minutes où l’esprit ne compte plus, comment, après, Ilonka continuait-elle d’être dupe? Il ne s’agissait plus de ressemblance physique: et si j’avais pu imaginer ce que devait être la conversation moyenne de mon prédécesseur, je n’arrivais pas à plagier ce qu’il disait lorsqu’une seule femme l’écoutait? Ce joueur, ce séducteur, je ne pouvais prétendre l’égaler sur son terrain professionnel. Et pourtant Ilonka nous confondait. Aujourd’hui je suppose qu’elle me recréait selon son désir et son souvenir. Puisque je figurais son idéal, je ne courais aucun risque de la décevoir. Peut-être s’aimait-elle en moi, et n’importe quel homme eût-il pu tenir un rôle dont elle était l’auteur. Et qui sait si elle ne s’était pas trompée sur le Mesmay réel aussi bien qu’elle se trompait sur son remplaçant.

Au moment même, je n’hésitais pas. Il me fallait agir. Et, pour mieux la leurrer, à ses remords j’opposais mes colères, je la troublais, je la bousculais tour à tour. Ne lui permettant à aucune minute de voir clair en elle, je la détournais ainsi de m’observer. Cette violence à froid, Mesmay me l’avait enseignée: c’était celui de ses traits qui me devenait le plus naturel. Au point que je ressentais cette pathétique violence comme une bouffée de son souffle, un mystère télépathique. Peut-être, me disais-je, est-il mort et se réincarne-t-il en moi? Une pareille substitution eût expliqué à la fois le bonheur qu’Ilonka goûtait dans mes bras et celui qui m’enchantait dans les siens. Le fait est qu’en ces heures où mon ancienne personnalité n’avait que faire, et, par prudence autant que par pudeur, se dérobait, je cessais de n’être qu’un double et un complice. M’interrompant de copier, je m’identifiais purement et simplement à mon modèle. La passion, qui oblige à la bonne foi, chassait de mon esprit toute idée de calcul ou de mensonge: je devenais Mesmay lui-même par rigueur de sincérité.

Cette nuit-là encore, quand je traversai en rentrant le hall désert de l’hôtel, je vis sur le bureau du concierge une lettre adressée à M. J. Collin, et qui m’attendait, me faisait signe. Mais je déclinai ce langage muet. Et même j’aurais jugé de la dernière indiscrétion de la prendre. Ce n’était pas une raison parce que je ressemblais à son destinataire pour l’ouvrir.

* * * * *

Sur ces entrefaites, Margit revint du lac Balaton et me téléphona. Ce matin-là, j’aurais bien été enfin à la Bibliothèque du Musée national, car le temps passait, mais elle était justement fermée pour la journée. Et Margit se montra si bavarde et si extasiée que je ne pus éviter de me rendre à son appel.

--J’ai eu beaucoup de peine, me dit-elle quand nous fûmes en présence dans le petit salon obscur, à décider mon père à revenir. Je ne lui avais pas parlé de votre retour afin de lui en faire la surprise. Et j’ai passé ces quelques jours à errer dans le parc, en évoquant nos conversations d’autrefois. Vous vous rappelez: Ilonka cherchait à s’y mêler. Mais elle était bien jeune, alors, et je la renvoyais à ses jeux...

--Ses jeux...

--Parfois vous alliez la consoler. C’était très long, car elle ne vous aimait guère. Il vous fallait à tous deux des heures entières de tête à tête pour des réconciliations. Puis vous reveniez à moi qui, seule, pouvait vous entendre. Vous me lisiez des vers... Tenez, l’autre jour, j’ai retrouvé un court poème de Heine que j’avais copié pour vous... Le voilà...

Elle me tendit une feuille de vélin armorié, puis reprit, plus bas:

--Oui, je l’ai copié le jour même de votre brusque départ, sur le bureau de mon père, en utilisant son papier à lettres. Je me rappelle très bien. Il est entré, et m’a dit que je ne vous verrais plus...

Tout en prenant le papier d’un air ému, je songeais surtout à Mesmay. Sans doute, les «consolations» qu’il prodiguait à Ilonka, j’en saisissais tout le sens puisque j’étais aujourd’hui le consolateur. Mais pourquoi jouer auprès de la sœur aînée un personnage poétique? Hésitait-il entre elles? Un Mesmay n’hésite pas. Peut-être, plus simplement, était-il sincère, j’entends contradictoire. L’imiter exigeait bien des nuances, et je soupirai devant tant de difficultés.

--Eh! bien, reprit mon interlocutrice ravie de mon soupir, allez-vous me dire enfin pourquoi vous m’avez naguère mise en garde contre les passions, vous qui les placez si haut?

--Parce que, répondis-je très désireux de faire valoir une nuance de plus, je possède un instinct de divination. Prévoyant que l’amour ne vous satisferait pas, j’aurais voulu d’avance vous protéger. Aujourd’hui, hélas, vous savez que mes alarmes n’étaient point vaines.

Margit me contempla avec émotion, puis couvrit son visage de ses longues mains sèches:

--Quel incomparable ami...

Exactement, je cherchais à me conformer à Mesmay tel que je l’entrevoyais de détour en détour, et je lui obéissais comme à un chef, sans essayer de comprendre. Mais j’eus le sentiment qu’ici j’avais presque trop réussi, et que mon Mesmay était plus vrai que nature.

--Je me suis souvent demandé, reprit ma compagne, par quel sortilège vous plaisiez à tout le monde. Ainsi mon père: quand j’ai vu qu’il ne se pressait pas de repartir, je lui ai révélé que vous étiez à Budapest, et tout de suite il a décidé de prendre le train. «M. Mesmay est en Hongrie, répétait-il, je veux me trouver en face de lui.» Et sans s’expliquer davantage, il hâtait les préparatifs. Hélas, mon pauvre père est devenu presque aveugle, il vous verra à peine. Tenez, le voici.

Sur le seuil venait en effet d’apparaître un vieillard à fortes moustaches blanches, avec des yeux éteints. Je le jugeai magnifique. Un domestique le guidait, et il demanda d’un accent bref:

--Monsieur Mesmay est ici?

--Je vous salue, monsieur Szolnoky, fis-je.

Alors le vieillard--vraiment le plus décoratif que j’eusse jamais rencontré--congédia le domestique et dit à sa fille:

--Margit, laisse-nous.

Un peu étonnée, elle eut le temps, avant de se retirer, de murmurer: «A bientôt», et je me retournai vers son père qui achevait de s’installer dans un grand fauteuil. Il y eut un silence, que je respectai.

--Ainsi monsieur, dit enfin le vieillard, vous êtes revenu en Hongrie?

--Je suis revenu.

--Malgré notre convention...

Il y eut un second silence durant lequel j’éprouvai beaucoup moins de respect que d’incertitude.

--Veuillez m’expliquez pourquoi, reprit-il d’un ton cette fois très cassant.

Troisième silence. Impossible de déchiffrer ce front blême, ces paupières tombées. Un instant j’eus l’idée de dire que j’étais venu étudier les papiers concernant Descartes et son choix d’une carrière. Mais comme j’hésitais:

--Allons, monsieur, fit le vieux Szolnoky en affectant une ironie hautaine et parfaitement déplaisante, vous avez la mémoire courte. Oubliez-vous qu’il y a huit ans, vous que j’avais accueilli chez moi et que je prenais pour un gentilhomme, vous avez été convaincu, à l’Orszagos Casino, de tricher?

--Oh! m’écriai-je.

--Ah, ah, la mémoire vous revient. Et ne vous rappelez-vous pas que si, sur ma demande et parce que vous aviez été mon hôte et presque mon ami, l’Orszagos Casino a bien voulu étouffer l’affaire, vous avez signé une déclaration. Une déclaration où vous reconnaissiez votre forfaiture et où vous preniez l’engagement de quitter Budapest dans les deux heures, et de n’y plus jamais revenir...

J’étais accablé.

--Et cependant, continua mon interlocuteur, vous voilà revenu. Voulez-vous m’expliquer pourquoi?

Jusque-là j’avais pu, tant bien que mal, deviner Mesmay et ses motifs. Mais ici, comment suivre un modèle que je ne retrouvais plus?

--Monsieur, fis-je rouge d’humiliation et d’inquiétude, vous êtes cruel... vous êtes injuste...

Et soudain un grand parti s’imposa à moi. Je ne me contenterais pas d’achever des esquisses commencées par un autre. Puisque j’étais devenu cet autre, je pouvais innover sans désormais me soucier de le copier servilement. J’avais si profondément épousé son caractère qu’il ne me restait qu’à agir pour agir comme lui. Rassemblant mes forces--son audace, son goût du jeu, sa ruse et sa violence--je m’adressai à M. Szolnoky:

--Si je me trouve en face de vous, monsieur, ce n’est pas pour vous braver: je quitte Budapest demain ou après-demain. Mais après huit années--et lesquelles!--je tiens à vous expliquer les circonstances qui m’ont fait perdre votre estime.

--Escroc...

--Monsieur... si je me suis laissé accabler, c’est parce que j’étais réduit à prendre sur moi la faute d’un autre...

--Trêve de vos plaisanteries, et allez-vous en.

--Vous avez tort de ne pas m’écouter. Ai-je discuté vos conditions, naguère? Ai-je tenté de me justifier? Non, vous avez dit tout à l’heure que j’avais disparu sans un mot. Reconnaissez-le.

--Je n’éprouve aucune gêne à le reconnaître.

--Bon. Pour prix de mon départ, vous m’avez assuré le secret. Quel intérêt aurais-je donc à revenir, c’est-à-dire à remettre en question votre promesse? Vous dites que je ne tiens pas mon engagement: voulez-vous plutôt considérer le risque terrible que je cours; en franchissant votre seuil, je vous rends le droit de me dénoncer.

Mon adversaire ne répondit rien, d’abord, frappé sans doute par la justesse de mon raisonnement. Puis il reprit:

--Eh bien, donnez-moi l’explication de vos actes.

--Elle sera forcément vague et sans preuves. Je vous affirme, je vous jure que je n’ai pas triché au... au Casino il y a huit ans...

--Monsieur...

--Je vous jure que je n’ai jamais triché de ma vie. Jamais.

A mon indéniable accent de sincérité, le vieillard, fronçant les sourcils, demanda:

--Cependant il y a un coupable. Qui est-ce?

--Son nom ne m’appartient pas, monsieur... C’était un frère pour moi. Et dire qu’aujourd’hui j’ignore ce qu’il est devenu!

L’autre sentit que ma sincérité n’était plus la même et répliqua:

--Vraiment? Et c’est à cet aigrefin fraternel que vous avez sacrifié votre honneur? Car enfin, votre infamie, vous l’avez signée et datée. Je conserve cette déclaration et pour mieux vous confondre, je l’ai apportée. La voici!

Se levant à demi, M. Szolnoky tira de la poche intérieure de son veston une feuille pliée en quatre. Il l’ouvrit et me la montra de loin. Mais j’y pus reconnaître le même papier timbré à ses armes sur lequel Margit avait copié le poème de Heine. Alors je m’avançai:

--Triste et faux aveu, ah, laissez-moi le relire...

--Non.

--Que pensez-vous donc? Je viens de vous jurer solennellement que je ne suis pas coupable. Et maintenant je vais m’en aller. J’avais rêvé que peut-être vous me croiriez. Mais je m’incline. Et cette humiliation nouvelle, cette honte imméritée, je les accepte par dévouement à celui que je ne dénoncerai pas.

--Curieuse chose, fit le vieillard. A mesure que je vous écoute, et si mal que je vous distingue à cause de ma demi-cécité, je ne vous retrouve pas. Votre voix a changé, vos tournures de phrases ne sont plus celles d’autrefois...

--C’est que, je vous le répète, M. Szolnoky, je ne suis plus le même homme.

Depuis un moment je taquinais du doigt dans ma poche le papier que m’avait remis Margit. Je le sortis et m’approchai davantage.

--Ah, laissez-moi relire...

--Non.

--Au moins toucher ce papier...

--Non.

Mais subitement je m’en emparai, et comme il tendait la main pour le reprendre j’y substituai l’autre en m’écriant:

--Vous êtes trop dur, trop injuste. Adieu, monsieur, vous ne me reverrez jamais.

Furieux, le vieillard saisit la feuille que je lui rendais, palpa le timbre armorié pour bien la reconnaître et la serra contre lui.

Moi, je disparus. Et sitôt sur le trottoir, je lus la pièce où Mesmay avouait sans ambages qu’il était un coquin. J’en fus moins scandalisé qu’on ne pourrait croire. Maintenant que je connaissais son caractère du dedans, j’en suivais la logique et j’en admettais les conditions. J’éprouvais pour lui l’indulgence que, quand même et en dépit de toutes les sévérités, on éprouve pour soi.

* * * * *

En rentrant à l’hôtel le concierge me tendit une lettre qui venait d’arriver de l’étranger pour M. Lucien Mesmay. Là j’eus un scrupule: je m’étais servi de son nom et de sa maîtresse, il me semblait délicat d’abuser de son courrier. Mais surtout je songeai que si Mesmay se faisait adresser sa correspondance à l’hôtel, c’est qu’il n’allait pas tarder à y arriver lui-même.

Je me sentis alors rempli d’une angoisse à laquelle se mêlait une vive irritation. Hélas, il me fallait disparaître. Renoncer à Ilonka m’était fort pénible. Et je m’aperçus qu’il n’était pas moins pénible de renoncer à Mesmay. Je lui devais tant. Grâce à lui, j’avais connu cette sensation étrange, et que nous poursuivons sans l’atteindre dans l’amour, de me transfuser dans une autre âme. Il me fallait maintenant réintégrer mon être propre, retrouver mes limites.

Un instant, j’envisageai d’attendre Mesmay et de l’affronter. Je lui dirais que je connaissais son histoire déshonorante, et je l’engagerais à repartir. Désormais il était inutile car à force d’artifice et de volonté, j’avais reconstitué un Mesmay supérieur: la copie valait mieux que l’original. Séduire une jeune fille comme il l’avait fait, est malaisé, mais la reprendre mariée et l’arracher à ses remords, quelle conquête! Si Mesmay avait su d’abord dissimuler sa friponnerie auprès des Szolnoky, quand même il s’était laissé prendre. Moi, l’emportant en adresse, j’avais dissimulé sans jamais me trahir. Enfin il avait triché, mais moi j’avais été jusqu’au vol. Certes, j’étais le Mesmay véritable.

Je tirai de ma poche la lettre qui lui était destinée. Après tout je n’avais pas à respecter les secrets de cet homme puisqu’ils étaient les miens--et je la lus. Elle était d’une femme, sa maîtresse. De ses phrases très amoureuses qui m’impatientèrent, je ne retins que ces mots: «Je suis heureuse que malgré la perte de ton passeport tu aies pu de Vienne continuer ton voyage, et je t’écris en avance pour que tu trouves cette lettre en arrivant jeudi.» Nous étions mercredi.

Alors je pris le papier volé au vieux Szolnoky, je le plaçai sous une enveloppe au nom de M. Mesmay, Hôtel Astoria, avec l’intention de la mettre à la poste le lendemain. Puis je me rendis chez Ilonka.

Car je consentais à rendre service à Mesmay, mais je ne voulais pas qu’il marchât sur mes brisées. J’avais porté sa personnalité à un point d’intensité après lequel il ne pourrait que déchoir. Assurément, il n’était pas question d’annoncer à Ilonka mon départ. Puisque l’autre allait arriver, il se présenterait chez elle. Mais je rêvais, sans me dévoiler, de la mettre en garde contre lui.

--Mon amie, lui dis-je, je viens vous parler très sérieusement.

Elle leva un visage d’une pâleur de condamnée. Je poursuivis.

--Il se passe un phénomène étrange. Vos remords, que je vous ai aidée à vaincre, s’éveillent en moi. Je vois tout à coup l’horreur de ma conduite. Comment n’ai-je pas écouté vos premières paroles: elles étaient justes et raisonnables. Une sorte de lumière intérieure me le fait comprendre.

Ilonka se dressa; des émotions contradictoires la bouleversaient.

--Lucien, c’est vous qui parlez ainsi.

Puis sa ferveur religieuse éclata:

--La grâce l’a touché, s’écria-t-elle.

Ensuite, parce qu’elle était une faible femme, elle ajouta avec angoisse:

--Faut-il nous séparer?

--Non, fis-je. Comprenez-moi: c’est parce que je vous aime plus qu’autrefois que je me refuse à faire plus longtemps votre malheur. Je ne cesserai pas d’être votre ami...

Lui saisissant les deux mains et la regardant avec application, j’ajoutai:

--Seulement une pénitence est nécessaire. Une difficile et lourde pénitence. Nous ne pouvons oublier notre faute ancienne: elle est entrée dans notre passé trop profondément. Mais celle qui appartient au présent, cette rechute, il faut l’effacer de notre esprit, l’interdire à notre mémoire. Pour mieux la condamner, ignorons-la.

--Oui, murmura-t-elle, aussi ce sacrifice...

--Faisons en sorte que rien ne se soit passé l’autre jour. Quand vous me reverrez, accueillez-moi comme si je venais d’arriver. Tenez, Ilonka, une allusion de votre part, je vous jure que je ferai semblant de ne pas la comprendre. Si vous me trouvez changé, ne dites rien, ne m’en veuillez pas. Si, par malheur, j’essayais de vous tenter à nouveau, repoussez-moi.

Elle écoutait, sans s’étonner, mes bizarres paroles. Obéir, obéir même jusqu’à l’absurde, c’était encore m’aimer.

--Mon amie, continuai-je, je voudrais avoir votre force de caractère. Hélas, il faut que je m’habitue à être presque indifférent. Ne vous étonnez pas si je demeure quelques jours sans vous voir.

--Mais, fit-elle, vous ne partez pas?

Là, pour la première fois depuis que j’étais à Budapest, il me fut impossible de mentir. La gorge serrée à la pensée que je ne la reverrais de ma vie, je compris que je l’aimais et je dus me taire. Puis, après une minute, je m’en allai.

Sur le trottoir, je me heurtai à Margit qui venait faire une visite à sa sœur.

--Eh bien, fit-elle, quand me direz-vous...

Mais je l’interrompis.

--Pas ici, dans la rue.

--Mais quand, alors?

--Venez me trouver à l’hôtel vendredi. Nous déjeunerons ensemble.

--Entendu.

Je rentrai et payai ma note. J’étais décidé à partir le lendemain jeudi. Car je n’avais plus aucune envie d’attendre celui que j’appelais le faux Mesmay. J’hésitai à aller à la Bibliothèque, mais il était tard, et je craignais des rencontres inopportunes: une timidité où je reconnus le signe avant-coureur de mon précédent caractère me confina dans ma chambre.

Le lendemain, pour prendre quand même une dernière image de Budapest, je fis envoyer mes valises à la gare et je m’y rendis à pied. En route je rencontrai Nicolas. Son visage exprima beaucoup d’étonnement.

--Comment, vous voilà? Mais il y a cinq minutes je vous ai vu en taxi, roulant vers Bude.

Sans attendre ma réponse, il ajouta d’un ton boudeur:

--Et pourquoi n’avez-vous pas répondu à mes signes? Je vous ai salué de loin, c’est vrai, mais vous m’avez regardé avec une froideur! Comme si vous ne me reconnaissiez pas...

--Pardonnez-moi, mon cher, j’étais un peu préoccupé...

En réalité, je l’étais bien davantage. Évidemment, Nicolas venait de rencontrer Mesmay. Il ne me restait qu’à déguerpir sans perdre une minute. Je quittai avec brusquerie un homme auquel j’avais cependant bien des obligations.

Ensuite, l’express me parut très lent et la Hongrie trop vaste. Nous parvînmes à la frontière où je fis timbrer le passe-port Mesmay. De là nous repartîmes pour des heures et des heures encore de trajet. A mesure que je m’éloignais, j’avais l’impression de me défaire peu à peu d’un accoutrement insolite; les journées que je venais de vivre s’effaçaient, et il me semblait que j’assistais du dehors à leurs épisodes, de plus en plus diminués par la distance. Ma température baissait. En revanche mon âme habituelle et quotidienne reprenait force. Je me surpris à inscrire les dépenses de ma journée de voyage. A Feldkirch, dernière station autrichienne, je présentai l’autre passeport, celui qui était désormais le mien. Mon impunité cessait, je retombais sous la surveillance des hommes. Comme un vieux cheval qu’on attelle s’offre de lui-même au harnais j’envoyai une dépêche à Charlotte pour lui annoncer mon arrivée.

Je vois déjà son accueil. Elle me grondera un peu quand je lui expliquerai que j’ai perdu les notes prises sur Descartes à la Bibliothèque nationale. Mais je sais qu’elle s’y résignera. Elle se contente toujours de ce que je fais et de ce que je suis, et n’attend de ma part aucune surprise. En m’épousant, elle m’a jugé une fois pour toutes. Elle n’ignore pas que je suis un brave homme. Un historien véridique. Un bon père de famille, qui inspire la confiance. Jean Collin.

TABLE DES MATIÈRES

Le Réprouvé 5 L’enfant jaloux 51 Le Machiavel maladroit 89 Double 123 Le Visage différent 151 Le Personnage invisible 195

MAYENNE, IMPRIMERIE FLOCH