Complices

Part 11

Chapter 113,794 wordsPublic domain

Mon interlocuteur me regardait de ses yeux noirs et rieurs, avec une expression admirative à laquelle je ne suis pas habitué.

--Je suis bien content, déclara-t-il, de vous avoir deviné malgré votre incognito. Un homme comme vous! Mais pourquoi n’avoir pas donné signe de vie depuis tant d’années?

Je levai les mains, d’un air mystérieux. Et l’autre crut devoir prendre un air entendu. Mais il n’y tint pas longtemps et reprit:

--Eh bien, en attendant de rendre visite au comte Szolnoky, venez donc chez nous. J’étais entré pour dire bonjour à un ami, mais je le verrai ce soir. Ilonka sera si contente. J’ai là mon auto, venez.

--Non, non, fis-je avec précipitation, je ne puis vous suivre. Impossible. J’ai à travailler. Oui, c’est cela, je vais à la Bibliothèque du Musée national. J’ai en train une étude sur Descartes. Vous savez que c’est en Hongrie...

--Eh bien, tant pis pour aujourd’hui. Mais je vais vous mener à la Bibliothèque...

Il fit signe au chasseur de m’apporter mon chapeau, mon pardessus, et il m’emmena vers la porte en continuant à bavarder. Je me laissais faire: sitôt à la Bibliothèque, je lui échapperais. Mieux valait, en attendant, lui donner la satisfaction de m’y conduire.

Nous partîmes à toute vitesse. Tout à coup mon compagnon se tourna vers moi:

--Mais j’y songe, nous allons passer devant la maison des Szolnoky. Ma belle-sœur Margit part ce soir pour le Balaton. Jamais elle ne me pardonnerait de ne pas l’avoir prévenue. Nous ne ferons qu’entrer et sortir... Tenez, nous y voilà...

Nous tournâmes dans une rue étroite, débouchâmes à une allure vraiment désagréable dans une large avenue, et nous arrêtâmes devant un petit hôtel situé au fond d’un jardin. Mon guide sauta à terre.

--Écoutez, écoutez... commençai-je à dire.

--Vous savez, fit-il, que depuis vous, Margit s’est mariée. Mais au lieu, comme Ilonka, d’épouser un jeune homme, elle a choisi quelqu’un de mûr, le lieutenant-colonel Aladar. Il a été tué sur l’Isonzo. Margit vit très retirée.

Déjà il avait ouvert la grille. Moins que jamais je ne pouvais avouer mon identité. Ce garçon si aimable m’en avait trop dit pour ne pas entrer dans une terrible colère--je m’imaginais que toutes les colères magyares étaient terribles--en apprenant que je le mystifiais. Lié par mon premier mensonge, mouillé d’angoisse, je ne savais comment réagir, et dans cette incertitude je ne pouvais que suivre l’impétueux Nicolas de Telegdi. En lui obéissant, je retardais quelque peu l’instant atroce de ma déconfiture. Et pour ce bref répit, j’aurais consenti à tout.

On nous fit entrer dans un petit salon heureusement assez obscur, et nous attendîmes. «Comme Margit va être contente!» répétait mon compagnon, ravi de la surprise qu’il lui ménageait. «Ah, me disais-je sans participer à sa joie, pourquoi ne me suis-je pas enfermé dans ma chambre d’hôtel! Mais pouvais-je deviner que mon sosie avait des amis à Budapest et que je leur tomberais dessus le premier jour?»

Enfin la porte s’ouvrit, et une femme entra. Elle était grande et maigre, elle tenait ses deux mains jointes. Je m’étais placé à contrejour, résolu à ne pas parler le premier. Elle murmura:

--Vous...

Je crus que je pouvais me risquer, et murmurai, le cœur battant:

--Oui... moi...

Elle s’avança davantage, me tendit ses mains presque décharnées que je saisis sans savoir qu’en faire, et reprit:

--Ainsi, vous êtes revenu... Après huit ans, il est revenu...

Elle soupira, leva les yeux au plafond, puis, s’adressant à Telegdi qui nous regardait avec une telle candeur attendrie que je lui pardonnai presque, elle dit:

--Va chercher ta femme, dis-lui que Lucien Mesmay est là. Elle viendra.

L’autre disparut, et je me sentis très seul. Mon interlocutrice fit de nouveau un geste de ses longs doigts pour m’inviter à parler sans contrainte. Je commençai fort mal:

--Madame...

--Comment, s’écria-t-elle, vous m’appelez madame?

Toussant, bafouillant, je m’efforçai d’utiliser pour mon début le peu que je savais de la situation.

--Mais c’est que... Huit années ont passé depuis... Et aussi la guerre. Ah, la guerre!... Votre père... votre sœur...

--Et pourquoi êtes-vous enfin revenu?

--Vous me le demandez? fis-je d’une voix dont l’émotion n’était pas simulée.

Comme un étudiant qui ignore les matières de l’examen et que chaque question nouvelle bouleverse, je ne songeais qu’à gagner du temps. Interroger me dispensait de répondre. Et je redoublai:

--Ne le comprenez-vous pas?

--Ainsi vous n’avez pas changé. Je vous retrouve. Soyez béni de croire toujours que nous demeurons profondément attachés l’un à l’autre.

Cette fois, non plus inquiet mais gêné, je me dis que mon prédécesseur avait été du dernier bien avec cette dame, et que, s’il se trouvait à ma place, il la prendrait dans ses bras. Je ne pouvais m’y résoudre. Cependant si ce Mesmay n’était revenu à Budapest que pour cela, il faudrait bien m’exécuter.

--Mais vous, fit-elle en se rapprochant d’une manière dangereuse, qu’avez-vous pensé de moi durant cette longue absence?

Je me levai, afin de mieux m’écarter. Mon esprit travaillait avec une vitesse étonnante à concevoir mon personnage, aussi vraisemblable que possible. Et, après m’être comparé à un étudiant, je me comparai à un couvreur qui tombe du toit et qui s’attend d’une seconde à l’autre à l’écrasement. J’imitai une ardeur contenue:

--Ah, ne doutez pas de ma mémoire. Je vous dois tant. Ce bonheur suprême...

--Suprême, mon ami? fit-elle avec une expression mélancolique. L’amour seul mérite cette épithète. Et notre amitié ne l’a jamais employée.

Ces mots me rassurèrent: être Mesmay ne m’engageait à rien. Cédant à un élan d’optimisme, j’admirai d’être aussi aisément pris pour un autre. Il est vrai que je ressemblais à un souvenir vieux de huit ans déjà. Et j’envisageai que je parviendrais peut-être au bout de cet entretien sans me trahir.

--Loin de vous, continuait ma compagne, j’ai perdu le sens des poètes et des philosophes dont vous m’avez révélé les secrets. Vous communiquez à ceux qui vous écoutent un sentiment plus vif de la vie. Il m’a toujours semblé que telle était là votre préoccupation principale: éveiller en chaque être une curiosité, chacun la sienne. Vous, je pense que vous les avez toutes. Reprise par la monotonie de mon existence mondaine, j’ai fait comme les autres, j’ai cherché l’amour, c’est-à-dire la curiosité banale. Vous savez que j’ai épousé le lieutenant-colonel Aladar et qu’il a été tué.

Elle porta ses longues mains à ses yeux, puis reprit avec cette loquacité à laquelle je commençais à m’habituer et qui était si commode pour moi:

--Mon mari, un admirable soldat, est mort pour la patrie hongroise. Son souvenir demeurera éternellement dans ma mémoire. Mais le mariage ne m’a pas exaltée comme je l’aurais voulu. Que de fois, dans l’inertie de mon cœur, j’ai vainement souhaité vous consulter. Et vous voilà aujourd’hui reparu devant moi... Ah, laissez-moi vous poser deux questions.

--Lesquelles? fis-je avec un renouveau d’inquiétude.

--Vous qui avez des passions fortes, qui êtes ambitieux et volontaire, avide de femmes et de pouvoir, vous m’avez toujours prêché une sorte d’abstention. Or, lorsque, échappant à vos conseils, j’ai tenté l’expérience, j’ai constaté qu’en effet vous aviez raison. Est-ce donc qu’il y a en moi une incapacité, une insuffisance? Dites, qu’aviez-vous deviné?

Je gardai le silence, assez désolé que Mesmay fût cette sorte de directeur de conscience psychologique. Mais, sans attendre, et tout au plaisir de retrouver un confident, ma bavarde interlocutrice poursuivit:

--Et ma seconde question, la voici: pourquoi avez-vous disparu de façon si brusque, d’une heure à l’autre, sans prévenir personne. Vous a-t-on offensé? Avez-vous été malade? Et pourquoi ne nous avoir jamais écrit?

Cette fois je ne pouvais me taire.

--Je suis revenu à Budapest, dis-je avec lenteur, précisément pour vous l’expliquer.

--Ah...

--Oui, si ma conduite vous a paru étrange, vous saurez tout... Mais pas aujourd’hui. J’attends encore certains papiers... oui, des papiers qui vous feront comprendre...

En passant, je m’étonnai qu’il fût si facile de mentir lorsque c’était absolument nécessaire. D’ailleurs mes paroles sibyllines, loin d’éveiller les soupçons de la pauvre femme, l’enchantèrent.

--Vous êtes plus complexe encore que je ne l’imaginais, murmura-t-elle avec ferveur.

Puis, sur un ton surpris:

--Comment ai-je osé, parfois, vous donner des conseils! C’est vrai: parmi les passions que vous me laissiez entrevoir, l’une m’inquiétait, celle du jeu. Oh, je comprends le stimulant qu’une nature audacieuse comme la vôtre trouve dans le risque. N’importe, je tremblais...

--Eh bien, fis-je avec une sincérité d’autant plus vive que je ne distingue pas le poker du baccara, depuis des années, je n’ai pas touché une carte.

--Vous avez fait cela?

--Oui, à cause de vous.

Je m’arrêtai, assez effaré de mon audace. Mais je ne craignais plus d’être découvert. Avec ses yeux extatiques, ses longues mains maigres dressées en invocation, sa bouche, dès qu’elle ne parlait plus, arrondie, Mme Aladar était l’image même de la crédulité.

--Tenez, fit-elle en sursautant, on sonne, c’est ma sœur.

Et en effet, précédant son mari, une seconde femme entra dans le salon--mais petite et brune, celle-là, plus jeune aussi.

--Bonjour, cher monsieur.

--Bonjour, chère madame.

--Ainsi, vous voici de nouveau parmi les Hongrois?

Puisque chaque nouveau personnage respectait si docilement mon incognito, je me permis une certaine désinvolture.

--Vous savez, répondis-je, combien je les aime.

Il y eut un silence désagréable, et elle dit:

--Votre voix a changé.

Mon aisance disparut.

--C’est la faute, balbutiai-je, des années, et des tristesses, des soucis...

--Triste, vous? C’est nouveau. Et vieilli? C’est invraisemblable.

Cet accent ironique me fit reculer de deux pas. Heureusement que Margit intervint, et reprocha à sa sœur de me taquiner toujours. Alors cette atroce jeune femme s’écria:

--Que veux-tu? Il ne me paraît plus le même.

Puis, d’un accent plus sombre, et sans me regarder cette fois:

--Il ne peut plus être le même.

Ensuite elle déclara n’être venue que pour renouer connaissance et elle partit, emmenant Nicolas. Celui-ci, oubliant qu’il devait me conduire à la Bibliothèque, la suivit en souriant.

Lorsque nous fûmes seuls, Mme Aladar me dit avec mélancolie:

--Ilonka et vous, vous ne vous êtes jamais entendus. Naguère vous ne cessiez de vous disputer. Elle était trop jeune pour vous comprendre, trop jeune pour vous plaire.

Je me levai pour m’en aller à mon tour, et elle fut reprise par son agitation:

--Et moi qui pars ce soir... Je vais chercher mon père. Mais je reviendrai dans peu de jours, et nous aurons ensemble une longue conversation, n’est-ce pas?

Je m’inclinai très bas, par déférence, et aussi pour dissimuler mon visage car, près de la porte, je me trouvais face à la fenêtre. Puis je m’éclipsai.

* * * * *

Une fois dehors, je m’en allai d’un pas rapide, comme si j’étais poursuivi. Même je tournai dans une rue, puis dans une autre, anxieux d’effacer ma trace, de respirer sans contrainte, de redevenir enfin Jean Collin. Vrai, je me sentais courbaturé, tellement j’avais tendu mon esprit et tellement j’avais eu peur. Et en vertu de ma prudence habituelle, je commençai par me reprocher l’embarras où je m’étais si bêtement laissé prendre. Puis, j’interrompis ces reproches, m’apercevant que je ne m’en voulais pas tant que cela. Au sortir du danger que je venais de courir, je me sentais par réaction heureux et fort. Victime d’étranges circonstances, j’étais satisfait des qualités qu’elles m’avaient obligé à mettre en œuvre et que je ne me soupçonnais pas: sang-froid, ingéniosité, invention. Comme tout cela serait amusant à raconter, une fois rentré chez moi. Déjà j’entendais le rire de ma femme.

J’avoue aussi que mon amour-propre, flatté de ma réussite, ne l’était pas moins du personnage que j’avais représenté. Enfantillage sans doute, mais les éloges que Mme Aladar m’avait décernés ne m’avaient pas laissé insensible. Il me plaisait que mon prototype fût différent de moi. Je devinais en Mesmay un esprit cultivé, un intellectuel comme je me flattais de l’être, mais à coup sûr d’une autre classe. Oui, moins livresque, plus entreprenant. «Ambitieux et volontaire, avide de femmes et de pouvoir», ainsi l’avait-on décrit. D’autre part, on avait fait allusion à son goût du jeu. Mais quoi! Un travers fâcheux, et que l’on combat, met en valeur un caractère. Je savais trop que la sagesse, la vertu ont aussi leurs excès, mais négatifs, hélas. Pour une fois, grâce à cet inconnu, on me prêtait le mérite de qualités brillantes. Sur les visages qui m’avaient parlé, j’avais lu une ferveur d’admiration bien éloignée de l’estime sans nuances que me témoignaient ma famille et mes collègues.

Certes, mon intention était de quitter Budapest le plus tôt possible, dès que j’aurais dépouillé les dossiers d’archives qui m’avaient obligé à un coûteux et long déplacement. Néanmoins je me disais que si le hasard me remettait en présence de ces Hongrois--ce qui était peu probable puisque l’une des sœurs partait le soir même, et que l’autre ne semblait guère empressée--il faudrait bien prendre garde de justifier par mon attitude l’image qu’ils conservaient de leur ami. Sinon, je risquerais de me dénoncer. Et alors! Errant par les rues, je me surpris à m’observer au passage dans les vitrines des magasins. Un passionné, voilà mon modèle. Mais comment à une simple ressemblance de traits, ajouter une ressemblance d’expression? Peut-être fallait-il me redresser, tirer sur ma moustache. J’essayais. Et je dévisageais toutes les femmes.

Mon invraisemblable impunité me tournait un peu la tête. A dîner, j’eus envie de défier mes voisins. Aucun d’eux n’aurait pu nier que je fusse Mesmay. J’en avais dans ma poche le titre authentique, qui faisait foi vis-à-vis de tout le monde--sauf de lui. Seulement, de nouveau, ma sagesse habituelle me persuada de compléter autant que possible l’analogie physique par des analogies morales. Je devrais oublier provisoirement ma conscience de Jean Collin. Quelle aventure! Et je fus surpris que ce mot, que je n’aimais guère, soudain me parût séduisant. Mais l’aventure, si dangereuse quand il faut aller la chercher, qu’elle est attirante lorsqu’elle s’offre d’elle-même. D’ailleurs celle-ci était déjà terminée.

Comme je sortais de table, animé de dispositions heureuses, on vint m’avertir que quelqu’un me demandait au téléphone. Je haussai les épaules en disant que c’était une erreur. Le groom s’en alla, mais revint: on insistait pour parler à M. Mesmay. Je me rendis alors dans la cabine et j’entendis la voix de Mme de Telegdi: «Il faut absolument que je vous voie. Prenez une auto et venez tout de suite, 10 rue Csillag, au second étage. Je vous attendrai à la porte.» J’essayai d’obtenir des explications, mais elle répéta: «Venez immédiatement. Je vous attends.»

Diable, pourquoi me relançait-on? Ah, certes, je n’avais pas encore dépouillé Jean Collin, car les idées qui se présentèrent à mon esprit lui étaient naturelles: j’envisageai de fuir Budapest le soir même... Mais non: il serait ridicule de perdre le bénéfice de mon voyage. D’autre part j’avais besoin de deux jours à la Bibliothèque; si je me dérobais ce soir on me relancerait demain. Dans l’intérêt même de mes travaux, je ne devais pas me rendre suspect; en allant à ce rendez-vous, j’éviterais beaucoup de complications. Et puis, car ce sont souvent les motifs minuscules qui vous décident, l’idée que je retrouverais chez cette dame son mari, presque un ami, me tranquillisa. Je pris un taxi et me fis conduire chez les Telegdi.

La rue Csillag me parut, quand je descendis sur le trottoir, fort déserte, et le numéro 10 très silencieux. La porte était entr’ouverte, je montai en trébuchant un escalier obscur et sonnai au second palier. Mme de Telegdi elle-même vint à ma rencontre. Elle tenait une lampe à la main et me fit entrer dans un salon médiocrement meublé, en chuchotant:

--J’étais sûre de ne pas vous attendre longtemps.

Je pris un air dégagé pour demander:

--Votre mari n’est pas là?

Elle posa la lampe qui nous éclaira dès lors fort mal, et, du même ton frémissant et contenu:

--Misérable... Vous êtes un misérable...

Je demeurai stupide, épouvanté d’être venu me jeter dans un guet-apens. Déjà elle continuait, le souffle court:

--Non, mon mari n’est pas ici. Il ne rentrera pas avant minuit, et vous serez alors reparti. Mais pas sans m’avoir avoué pourquoi vous êtes revenu à Budapest.

Elle aussi! Affolé, et m’inspirant de ma conversation avec l’autre sœur, j’évoquai la mystérieuse amitié qui me liait à Mme Aladar:

--C’est à cause d’une femme... Vous la connaissez.

--Misérable, répéta-t-elle mais tout haut cette fois et les yeux étincelants.

Afin d’intimider cette furie, j’affectai une grande dignité:

--Vos injures ne m’atteignent pas. Personne ne peut m’en vouloir d’être fidèle à un souvenir et de souhaiter rendre un hommage respectueux à celle qui le suscita.

Ma phrase me plut assez, mais Mesmay en aurait sans doute souri. Après tout je n’étais que son remplaçant, presque son élève. D’ailleurs mon style apprêté ne se montra pas sans effet sur mon interlocutrice.

--Un hommage respectueux... un hommage respectueux, murmura-t-elle avec amertume.

Croyait-elle que l’amitié de Mesmay pour sa sœur avait dépassé les limites permises et était-ce la raison de sa colère? Il fallait donc me disculper, et ensuite tout irait bien.

--Vous voyez, dis-je, qu’il est excessif de me traiter de misérable puisque la personne dont il s’agit me témoigne, en me voyant, sa confiance, oserai-je dire sa gratitude?

--Je ne saisis pas.

--Si vous étiez arrivée plus tôt, cet après-midi...

--Mais de qui parlez-vous donc?

--De votre sœur, bien entendu.

Elle se redressa avec un tel cri que je vis que j’avais commis une bévue.

--Je vous jure, criai-je à mon tour d’un accent désespéré, il n’y a rien eu entre votre sœur et moi. Une pure amitié... Écoutez-moi donc. Rien, rien, rien du tout. Puisque je vous le jure.

Mais moi-même, par ma maladresse, j’avais éveillé en elle cette hypothèse. Les yeux hagards, elle murmura:

--A-t-il osé être l’amant de Margit? Ce serait abominable...

--Non, non, vous dis-je.

Et la prenant aux poignets je lui affirmai:

--Parole d’honneur!

Ma bonne foi était si évidente qu’elle me crut instantanément. Son souffle s’apaisa. Nous reprîmes en silence un peu de calme. Par malheur, ma déplorable méticulosité m’empêcha de quitter sans retard ces sujets brûlants et je laissai voir une susceptibilité bien inutile.

--Vous voyez que ce terme de misérable, répété plusieurs fois, est injuste. Je vous serais reconnaissant de le retirer.

--Ah çà, fit-elle, pour quelle raison croyez-vous que je vous l’ai appliqué?

--Je vous le demande.

--Prétendez-vous oublier le jeu infernal...

--Eh bien, je vous arrête, protestai-je avec satisfaction et reprenant mon avantage, je n’ai pas touché une carte depuis notre séparation.

Mais elle recula en me dévisageant:

--Cet après-midi, votre voix m’avait intriguée, et de nouveau, à l’instant même, je ne l’ai pas reconnue. Ce soir, au lieu de parler de ce qui nous intéresse tous les deux, vous feignez des quiproquos absurdes. Vous me parlez de cartes...

D’un geste, elle saisit la lampe et la leva contre ma figure pour mieux m’observer, poursuivant d’un accent solennel:

--Bien des années ont passé, c’est vrai, mais il n’est pas possible que Lucien Mesmay s’étonne quand je le traite de misérable. Cette bouche qui m’a menti, ces yeux dans lesquels j’ai plongé les miens, ils ne peuvent trahir encore...

Et à mesure qu’elle détachait ces mots, se formait en elle--j’en étais sûr--l’idée encore confuse mais plus précise de seconde en seconde, que _je n’étais pas Mesmay_. Alors, éperdu, je lui arrachai la lampe que je posai derrière nous, au hasard; je la saisis avec brutalité dans mes bras, et, à l’instant même où elle allait tout savoir, je l’embrassai furieusement, à pleine bouche. Surprise elle se débattit, mais la terreur donnait de la violence à mon baiser, de sorte qu’elle me le rendit, avec une égale ardeur, en gémissant:

--Ah! toi... toi... Bien sûr que c’est toi...

Pour la dépister à fond, et après avoir repris haleine, je glissai: «N’avez-vous pas vu que c’était une épreuve?» Puis je l’embrassai de nouveau car, outre mon soulagement, je commençais à y trouver du plaisir.

Brusquement elle s’écarta de moi, tourna la tête. Ensuite elle s’abattit sur un canapé où elle éclata en sanglots. Je l’y suivis et cherchai à consoler cette orageuse personne. Comme j’ignorais la cause de son chagrin, je n’avais à ma disposition que mes caresses, mais elle ne les acceptait plus, et après quelques essais, j’y renonçai. D’ailleurs les sanglots s’atténuèrent, et alors, de son accent bas, sans me regarder franchement, elle m’expliqua:

--Tu ignores combien j’ai souffert. Certes, autrefois, je t’ai laissé voir mes inquiétudes, parfois mes désespoirs. Mais tu étais là, ta présence était plus forte que les remords. Depuis ton départ, les remords ont grandi. Rappelle-toi: quand tu m’as connue, j’étais une jeune fille qui s’imaginait trouver la liberté de l’âme dans la liberté de la conduite. Tu savais si bien parler à mon imagination, satisfaire des curiosités que tu avais été le premier à faire naître! Mais ta vanité seule était fière de moi. Si, je le sais. Quand tu me disais que tu m’épouserais, je ne te croyais pas. Mon déshonneur te flattait. Ah, comme je t’ai aimé... Mais pouvais-je deviner qu’un jour, sans prévenir personne, tu disparaîtrais? J’ai cru mourir. Et jamais tu ne m’as écrit, jamais. Ce dédain est affreux. Affreux aussi d’être seule à porter sa douleur et sa honte. La guerre est venue. J’ai cherché, comme infirmière, les pires endroits. Hélas, toujours épargnée. Il y a deux ans, Nicolas m’a demandée en mariage. J’ai hésité. Puis je l’ai épousé sans rien lui révéler. Parfois je pensais que tu étais mort, et mon passé aussi. Et voilà que tu surgis, à l’improviste. Pourquoi? Pourquoi? Pour détruire mon bonheur, le sien? A cause de ce que tu as fait et de ce que tu te prépares à faire, oui, j’ai le droit de t’appeler misérable...

Cette confession mêlée de pleurs me bouleversa. Misérable, certes, Mesmay méritait l’épithète. Moi aussi, pour le moment, puisqu’on me prenait pour lui. La confusion de nos personnes me fut si pénible que je tentai de me disculper:

--J’ai mal agi à votre égard, très mal. Mais si vous avez souffert, je vous assure que j’ai eu mes remords aussi, et qu’en ce moment même...

--Pas autant que moi, car dans mon angoisse j’ai retrouvé la foi. Je sais que Dieu me condamne et qu’il me faudra expier mon crime.

--Mais non, c’est le mien. Je suis le seul coupable. Et si je suis venu à Budapest, tenez, c’est pour que vous m’accordiez votre pardon.

Je vis, tournée vers moi, sa face blanche où palpitaient des yeux magnifiquement dilatés par la douleur, et je l’entendis:

--Est-ce à moi de pardonner à quiconque? As-tu oublié qu’il y a un instant j’étais dans tes bras?

Dans mon émotion je ne m’en souvenais plus. Ici il ne fallait plus disculper l’autre mais moi-même. Je me hâtai d’ajouter:

--Je n’ai pas été le maître de ce brusque élan.

Elle se moucha à plusieurs reprises sans cesser de me paraître belle. Parce que je l’avais embrassée, je comprenais mieux mon prédécesseur. Mêlé en tiers à ce couple, j’oubliais mon indiscrétion, attiré que j’étais par la grande flamme qu’ils avaient allumée. Et puisque cette créature pathétique était persuadée de m’avoir appartenu, sournoisement je la tutoyai:

--Calme-toi, n’aie pas peur...

--Non, non, c’est le châtiment.

--Sois raisonnable: notre secret demeurera entre nous. Je ne l’ai jamais révélé à personne, je ne le ferai pas davantage aujourd’hui. Les choses que tout le monde ignore sont comme si elles n’existaient pas.